Le Bourgeois gentilhomme (page 5)
Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions…
CLÉONTE.
Il est vrai ; mais elle a grace à tout cela ; et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
COVIELLE.
Pour de l’esprit…
CLÉONTE.
Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
COVIELLE.
Sa conversation…
CLEONTE.
Sa conversation est charmante.
COVIELLE.
Elle est toujours sérieuse.
CLÉONTE.
Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus impertinent que les femmes qui rient à tout propos ?
COVIELLE.
Mais, enfin, elle est capricieuse autant que personne du monde.
CLÉONTE.
Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.
COVIELLE.
Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
CLÉONTE.
Moi ? j’aimerois mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.
COVIELLE.
Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?
CLÉONTE.
C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, tout aimable que je la trouve. La voici.
Scène X.
LUCILE, CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE.
NICOLE, à Lucile.
Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.
LUCILE.
Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.
CLÉONTE, à Covielle.
Je ne veux pas seulement lui parler.
COVIELLE.
Je veux vous imiter.
LUCILE.
Qu’est-ce donc, Cléonte ? qu’avez-vous ?
NICOLE.
Qu’as-tu donc, Covielle ?
LUCILE.
Quel chagrin vous possède ?
NICOLE.
Quelle mauvaise humeur te tient ?
LUCILE.
Êtes-vous muet, Cléonte ?
NICOLE.
As-tu perdu la parole, Covielle ?
CLÉONTE.
Que voilà qui est scélérat !
COVIELLE.
Que cela est Judas !
LUCILE.
Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.
CLÉONTE, à Covielle
Ah ! ah ! On voit ce qu’on a fait.
NICOLE.
Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.
COVIELLE, à Cléonte.
On a deviné l’enclouure.
LUCILE.
N’est-il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?
CLÉONTE.
Oui, perfide, ce l’est, puisqu’il faut parler ; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas, comme vous pensez, de votre infidélité ; que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser. J’aurai de la peine, sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps ; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d’avoir la foiblesse de retourner à vous.
COVIELLE, à Nicole.
Queussi, queumi.
LUCILE.
Voilà bien du bruit pour un rien ! Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord.
CLEONTE, voulant s’en aller pour éviter Lucile.
Non, je ne veux rien écouter.
NICOLE, à Covielle.
Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.
COVIELLE, voulant aussi s’en aller pour éviter Nicole.
Je ne veux rien entendre.
LUCILE, suivant Cléonte.
Sachez que ce matin…
CLÉONTE, marchant toujours sans regarder Lucile.
Non, vous dis-je.
NICOLE, suivant Covielle.
Apprends que…
COVIELLE, marchant aussi sans regarder Nicole.
Non, traîtresse !
LUCILE.
Écoutez !
CLEONTE.
Point d’affaire.
NICOLE.
Laisse-moi dire.
COVIELLE.
Je suis sourd.
LUCILE.
Cléonte !
CLÉONTE.
Non.
NICOLE.
Covielle !
COVIELLE.
Point.
LUCILE.
Arrêtez.
CLÉONTE.
Chansons.
NICOLE.
Entends-moi.
COVIELLE.
Bagatelle.
LUCILE.
Un moment.
CLÉONTE.
Point du tout.
NICOLE.
Un peu de patience.
COVIELLE.
Tarare.
LUCILE.
Deux paroles.
CLÉONTE.
Non : c’en est fait.
NICOLE.
Un mot.
COVIELLE.
Plus de commerce.
LUCILE, s’arrêtant.
Hé bien ! puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.
NICOLE, s’arrêtant aussi.
Puisque tu fais comme cela, prends-le tout comme tu voudras.
CLÉONTE, se tournant vers Lucile.
Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.
LUCILE, s’en allant à son tour pour éviter Cléonte.
Il ne me plaît plus de le dire.
COVIELLE, se tournant vers Nicole.
Apprends-nous un peu cette histoire.
NICOLE, s’en allant aussi pour éviter Covielle.
Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.
CLÉONTE, suivant Lucile.
Dites-moi…
LUCILE, marchant toujours sans regarder Cléonte.
Non, je ne veux rien dire.
COVIELLE, suivant Nicole.
Conte-moi…
NICOLE, marchant aussi sans regarder Covielle.
Non, je ne conte rien.
CLÉONTE.
De grace !
NICOLE.
Non, vous dis-je.
COVIELLE.
Par charité.
NICOLE.
Point d’affaire.
CLÉONTE.
Je vous en prie.
NICOLE.
Laissez-moi.
COVIELLE.
Je t’en conjure.
NICOLE.
Ôte-toi de là.
CLÉONTE.
Lucile !
LUCILE.
Non.
COVIELLE.
Nicole !
NICOLE.
Point.
CLÉONTE.
Au nom des dieux !
LUCILE.
Je ne veux pas.
COVIELLE.
Parle-moi.
NICOLE.
Point du tout.
CLÉONTE.
Éclaircissez mes doutes.
LUCILE.
Non : je n’en ferai rien.
COVIELLE.
Guéris-moi l’esprit.
NICOLE.
Non : il ne me plaît pas.
CLÉONTE.
Hé bien ! puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois ; et je vais, loin de vous, mourir de douleur et d’amour.
COVIELLE, à Nicole.
Et moi, je vais suivre ses pas.
LUCILE, à Cléonte, qui veut sortir.
Cléonte !
NICOLE, à Covielle, qui suit son maître.
Covielle !
CLÉONTE, s’arrêtant.
Hé ?
COVIELLE, s’arrêtant aussi.
Plaît-il ?
LUCILE.
Où allez-vous ?
CLÉONTE.
Où je vous ai dit.
COVIELLE.
Nous allons mourir.
LUCILE.
Vous allez mourir, Cléonte ?
CLÉONTE.
Oui, cruelle, puisque vous le voulez.
LUCILE.
Moi ! je veux que vous mouriez !
CLÉONTE.
Oui, vous le voulez.
LUCILE.
Qui vous le dit ?
CLÉONTE, s’approchant de Lucile.
N’est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?
LUCILE.
Est-ce ma faute ? et, si vous aviez voulu m’écouter, ne vous aurois-je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez a été causée ce matin par la présence d’une vieille tante, qui veut à toute force que la seule approche d’un homme déshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes comme des diables qu’il faut fuir ?
NICOLE, à Covielle.
Voilà le secret de l’affaire.
CLÉONTE.
Ne me trompez-vous point, Lucile ?
COVIELLE, à Nicole.
Ne m’en donnes-tu point à garder ?
LUCILE, à Cléonte.
Il n’est rien de plus vrai.
NICOLE, à Covielle.
C’est la chose comme elle est.
COVIELLE, a Cléonte.
Nous rendrons-nous à cela ?
CLEONTE.
Ah ! Lucile, qu’avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur, et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu’on aime !
COVIELLE.
Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux-là !
Scène XI.
MADAME JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE.
MADAME JOURDAIN.
je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon mari vient ; prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.
CLÉONTE.
Ah ! madame, que cette parole m’est douce, et qu’elle flatte mes désirs ! Pouvois-je recevoir un ordre plus charmant, une faveur plus précieuse ?
Scène XII.
CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, LUCILE, COVIELLE, NICOLE.
CLÉONTE.
Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi-même, et, sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.
MONSIEUR JOURDAIN.
Avant que de vous rendre réponse, monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme.
CLÉONTE.
Monsieur, la plupart des gens, sur cette question, n’hésitent pas beaucoup ; on tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments, sur cette matière, un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d’un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis, dans les armes, l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable ; mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiroient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.
MONSIEUR JOURDAIN.
Touchez là, monsieur ; ma fille n’est pas pour vous.
CLÉONTE.
Comment ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Vous n’êtes pont gentilhomme, vous n’aurez pas ma fille.
MADAME JOURDAIN.
Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme ? est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Taisez-vous, ma femme ; je vous vois venir.
MADAME JOURDAIN.
Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Voilà pas le coup de langue ?
MADAME JOURDAIN.
Et votre père n’étoit-il pas marchand aussi bien que le mien ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Peste soit de la femme ! elle n’y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un gendre gentilhomme.
MADAME JOURDAIN.
Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre ; et il vaut mieux, pour elle, un honnête homme riche et bien fait, qu’un gentilhomme gueux et mal bâti.
NICOLE.
Cela est vrai : nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j’aie jamais vu.
MONSIEUR JOURDAIN, à Nicole.
Taisez-vous, impertinente ; vous vous fourrez toujours dans la conversation. J’ai du bien assez pour ma fille ; je n’ai besoin que d’honneurs, et je la veux faire marquise.
MADAME JOURDAIN.
Marquise ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Oui, marquise.
MADAME JOURDAIN.
Hélas ! Dieu m’en garde !
MONSIEUR JOURDAIN.
C’est une chose que j’ai résolue.
MADAME JOURDAIN.
C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des enfants qui aient honte de m’appeler leur grand’maman. S’il falloit qu’elle me vînt visiter en équipage de grande dame, et qu’elle manquât, par mégarde, à saluer quelqu’un du quartier, on ne manqueroit pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez-vous, diroit-on, cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse ? c’est la fille de monsieur Jourdain, qui étoit trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendoient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu’ils paient maintenant, peut-être, bien cher en l’autre monde ; et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m’ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
MONSIEUR JOURDAIN.
Voilà bien les sentiments d’un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise, en dépit de tout le monde ; et, si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.
Scène XIII.
MADAME JOURDAIN. LUCILE, CLÉONTE, NICOLE, COVIELLE.
MADAME JOURDAIN.
Cléonte, ne perdez point courage encore. (À Lucile.) Suivez-moi, ma fille ; et venez dire résolument à votre père que si vous ne l’avez, vous ne voulez épouser personne.
Scène XIV.
CLÉONTE, COVIELLE.
COVIELLE.
Vous avez fait de belles affaires, avec vos beaux sentiments !
CLÉONTE.
Que veux-tu ? j’ai un scrupule là-dessus que l’exemple ne sauroit vaincre.
COVIELLE.
Vous moquez-vous, de le prendre sérieusement avec un homme comme cela ? Ne voyez-vous pas qu’il est fou ? et vous coûtoit-il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
CLÉONTE.
Tu as raison ; mais je ne croyois pas qu’il fallût faire ses preuves de noblesse pour être gendre de monsieur Jourdain.
COVIELLE, riant
Ah ! fih ! ah !
CLÉONTE.
De quoi ris-tu ?
COVIELLE.
D’une pensée qui me vient pour jouer notre homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
CLÉONTE.
Comment ?
COVIELLE.
L’idée est tout à fait plaisante.
CLÉONTE.
Quoi donc ?
COVIELLE.
Il s’est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie ; mais, avec lui, on peut hasarder toute chose ; il n’y faut point chercher tant de façons, et il est homme à y jouer son rôle à merveille, et à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les acteurs, j’ai les habits tout prêts ; laissez-moi faire seulement.
CLÉONTE.
Mais apprends-moi…
COVIELLE.
Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous ; le voilà qui revient.
Scène XV.
MONSIEUR JOURDAIN, seul.
Que diable est-ce là ? ils n’ont rien que les grands seigneurs à me reprocher, et moi je ne vois rien de si beau que de hanter les grands seigneurs ; il n’y a qu’honneur et que civilité avec eux ; et je voudrois qu’il m’eût coûté deux doigts de la main, et être né comte ou marquis.
Scène XVI.
MONSIEUR JOURDAIN, UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS.
Monsieur, voici monsieur le comte, et une dame qu’il mène par la main.
MONSIEUR JOURDAIN.
Hé ! mon Dieu ! j’ai quelques ordres à donner. Dis-leur que je vais venir ici tout à l’heure.
Scène XVII.
DORIMÈNE, DORANTE, UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS.
Monsieur dit comme cela qu’il va venir ici tout à l’heure.
DORANTE.
Voilà qui est bien.
Scène XVIII.
DORIMÈNE, DORANTE.
DORIMÈNE.
Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une maison où je ne connois personne.
DORANTE.
Quel lieu voulez-vous donc, madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir l’éclat, vous ne voulez ni votre maison ni la mienne ?
DORIMÈNE.
Mais vous ne dites pas que je m’engage insensiblement chaque jour, à recevoir de trop grands témoignages de votre passion. J’ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu’il vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé, les déclarations sont venues ensuite, qui, après elles, ont traîné les sérénades et les cadeaux que les présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela ; mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu’à la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée.
DORANTE.
Ma foi, madame, vous y devriez déjà être : vous êtes veuve, et ne dépendez que de vous ; je suis maître de moi, et je vous aime plus que ma vie : à quoi tient-il que dès aujourd’hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?
DORIMÈNE.
Mon Dieu ! Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.
DORANTE.
Vous vous moquez, madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l’expérience que vous avez faite ne conclut rien pour tous les autres.
DORIMENE.
Enfin j’en reviens toujours là ; les dépenses que je vous vois faire pour moi m’inquiètent par deux raisons : l’une, qu’elles m’engagent plus que je ne voudrois ; et l’autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.
DORANTE.
Ah ! madame, ce sont des bagatelles ; et ce n’est pas par là…
DORIMÈNE.
Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le diamant que vous m’avez forcée à prendre est d’un prix…
DORANTE.
Hé ! madame, de grace, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez… Voici le maître du logis.
Scène XIX.
MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE.
MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de Dorimène.
Un peu plus loin, madame.
DORIMÈNE.
Comment ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Un pas, s’il vous plaît.
DORIMÈNE.
Quoi donc ?
MONSIEUR JOURDAIN.
Reculez un peu, pour la troisième.
DORANTE.
Madame, monsieur Jourdain sait son monde.
MONSIEUR JOURDAIN.
Madame, ce m’est une gloire bien grande de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grace, de me faire l’honneur de m’honorer de la faveur de votre présence ; et si j’avois aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le ciel… envieux de mon bien… m’eût accordé… l’avantage de me voir digne… des…
DORANTE.
Monsieur Jourdain, en voilà assez. Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes homme d’esprit. (Bas, à Dorimène.) C’est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
DORIMÈNE, bas, à Dorante.
Il n’est pas malaisé de s’en apercevoir.
DORANTE.
Madame, voilà le meilleur de mes amis.
MONSIEUR JOURDAIN.
C’est trop d’houneur que vous me faites.
DORANTE.
Galant homme tout à fait.
DORIMÈNE.
J’ai beaucoup d’estime pour lui.
MONSIEUR JOURDAIN.
Je n’ai rien fait encore, madame, pour mériter cette grace.
DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.
Prenez bien garde, au moins, à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné.
MONSIEUR JOURDAIN, bas, à Dorante.
Ne pourrois-je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?
DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.
Comment ? gardez-vous-en bien ! cela seroit vilain à vous ; et, pour agir en galant homme, il faut que vous fassiez comme si ce n’étoit pas vous qui lui eussiez fait ce présent. (Haut.) Monsieur Jourdain, madame, dit qu’il est ravi de vous voir chez lui.
DORIMÈNE.
Il m’honore beaucoup.
MONSIEUR JOURDAIN, bas, à Dorante.
Que je vous suis obligé, monsieur, de lui parler ainsi pour moi !
DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.