Dom Juan ou le Festin de pierre (page 3)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Dom Juan ou le Festin de pierre · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Scène IX

DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

Don Juan, à Charlotte et Mathurine.

Une affaire pressante m’oblige de partir d’ici ; mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu’il soit demain au soir.

Scène X

DON JUAN, SGANARELLE.

Don Juan

Comme la partie n’est pas égale, il faut user de stratagème, et éluder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête de mes habits, et moi…

Sganarelle

Monsieur, vous vous moquez. M’exposer à être tué sous vos habits, et… !

Don Juan

Allons vite, c’est trop d’honneur que je vous fais ; et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.

Sganarelle

Je vous remercie d’un tel honneur. seul. Ô Ciel, puisqu’il s’agit de mort, fais-moi la grâce de n’être point pris pour un autre !

ACTE TROISIÈME

Le théâtre représente une forêt.

Scène I

DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin.

Sganarelle

Ma foi, monsieur, avouez que j’ai eu raison, et que nous voilà l’un et l’autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n’était point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

Don Juan

Il est vrai que te voilà bien ; et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.

Sganarelle

Oui ? C’est l’habit d’un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris, et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme ?

Don Juan

Comment donc ?

Sganarelle

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.

Don Juan

Tu leur as répondu que tu n’y entendais rien ?

Sganarelle

Moi ? Point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit ; j’ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.

Don Juan

Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?

Sganarelle

Ma foi ! monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper ; j’ai fait mes ordonnances à l’aventure ; et ce serait une chose plaisante si les malades guérissaient, et qu’on m’en vînt remercier.

Don Juan

Et pourquoi non ? Par quelle raison n’aurais-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès ; et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.

Sganarelle

Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?

Don Juan

C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

Sganarelle

Quoi ? vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?

Don Juan

Et pourquoi veux-tu que j’y croie ?

Sganarelle

Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits ; et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

Don Juan

Et quel ?

Sganarelle

Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie, on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.

Don Juan

Il réchappa, n’est-ce pas ?

Sganarelle

Non, il mourut.

Don Juan

L’effet est admirable.

Sganarelle

Comment ! il y avait six jours entiers qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

Don Juan

Tu as raison.

Sganarelle

Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses ; car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.

Don Juan

Eh bien ?

Sganarelle

Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au ciel ?

Don Juan

Laissons cela.

Sganarelle

C’est-à-dire que non. Et à l’enfer ?

Don Juan

Eh !

Sganarelle

Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?

Don Juan

Oui, oui.

Sganarelle

Aussi peu. Ne croyez-vous point à l’autre vie ?

Don Juan

Ah ! ah ! ah !

Sganarelle

Voilà un homme que j’aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, [le moine bourru, qu’en croyez-vous ? eh !

Don Juan

La peste soit du fat !

Sganarelle

Et voilà ce que je ne puis souffrir ; car il n’y a rien de plus vrai que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire en quelque chose dans le monde : qu’est-ce donc que vous croyez ? ]

Don Juan

Ce que je crois ?

Sganarelle

Oui.

Don Juan

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

Sganarelle

La belle croyance et les beaux articles de foi que voici ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique ? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir bien étudié, on en est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n’ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris ; mais, avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s’est bâti de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre ? ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces…, ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là et qui… Oh ! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer, si l’on ne m’interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.

Don Juan

J’attends que ton raisonnement soit fini.

Sganarelle

Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j’aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu’elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner…

Il se laisse tomber en tournant.

Don Juan

Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

Sganarelle

Morbleu ! je suis bien sot de m’amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez : il m’importe bien que vous soyez damné !

Don Juan

Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.

Scène II

DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE.

Sganarelle

Holà, ho, l’homme ! ho, mon compère ! ho, l’ami ! un petit mot, s’il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

Le Pauvre

Vous n’avez qu’à suivre cette route, messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.

Don Juan

Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.

Le Pauvre

Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône ?

Don Juan

Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.

Le Pauvre

Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.

Don Juan

Eh ! prie le ciel qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

Sganarelle

Vous ne connaissez pas monsieur, bon homme : il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

Don Juan

Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

Le Pauvre

De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

Don Juan

Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?

Le Pauvre

Hélas ! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

Don Juan

Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas manquer d’être bien dans ses affaires.

Le Pauvre

Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.

Don Juan

Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! je m’en vais te donner un louis d’or tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer.

Le Pauvre

Ah ! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

Don Juan

Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d’or, ou non ; en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens. Il faut jurer.

Le Pauvre

Monsieur !

Don Juan

À moins de cela, tu ne l’auras pas.

Sganarelle

Va, va, jure un peu ; il n’y a pas de mal.

Don Juan

Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc.

Le Pauvre

Non, monsieur, j’aime mieux mourir de faim.

Don Juan

Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité. Mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

Il met la main à l’épée, et court au lieu du combat.

Scène III

SGANARELLE, seul.

Sganarelle

Mon maître est un vrai enragé d’aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois.

Scène IV

DON JUAN, DOM CARLOS ; SGANARELLE au fond du théâtre.

Don Carlos, remettant son épée.

On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, monsieur, que je vous rende grâce d’une action si généreuse, et que…

Don Juan

Je n’ai rien fait, monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures ; et l’action de ces coquins était si lâche, que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mains ?

Don Carlos

Je m’étais par hasard égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite ; et comme je cherchais à les rejoindre, j’ai fait rencontre de ces voleurs, qui d’abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur, en auraient fait autant de moi.

Don Juan

Votre dessein est-il d’aller du côté de la ville ?

Don Carlos

Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier eux et leur famille à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l’on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume ; et c’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite, d’être asservi par les lois de l’honneur au dérèglement de la conduite d’autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s’avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.

Don Juan

On a cet avantage, qu’on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire ?

Don Carlos

La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret ; et lorsque l’injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger est une sœur séduite et enlevée d’un convent, et que l’auteur de cette offense est un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l’avons suivi ce matin sur le rapport d’un valet qui nous a dit qu’il sortait à cheval, accompagné de quatre ou cinq, et qu’il avait pris le long de cette côte ; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n’avons pu découvrir ce qu’il est devenu.

Don Juan

Le connaissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez ?

Don Carlos

Non, quant à moi. Je ne l’ai jamais vu, et je l’ai seulement ouï dépeindre à mon frère ; mais la renommée n’en dit pas force bien, et c’est un homme dont la vie…

Don Juan

Arrêtez, monsieur, s’il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce serait à moi une espèce de lâcheté que d’en ouïr dire du mal.

Don Carlos

Pour l’amour de vous, monsieur, je n’en dirai rien du tout, et c’est bien la moindre chose que je vous doive, après m’avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d’une personne que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais, quelque ami que vous lui soyez, j’ose espérer que vous n’approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d’en prendre la vengeance.

Don Juan

Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m’en empêcher ; mais il n’est pas raisonnable qu’il offense impunément des gentilshommes, et je m’engage à vous faire faire raison par lui.

Don Carlos

Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d’injures ?

Don Juan

Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et, sans vous donner la peine de chercher don Juan davantage, je m’oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

Don Carlos

Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés ; mais, après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie.

Don Juan

Je suis si attaché à don Juan, qu’il ne saurait se battre que je ne me batte aussi ; mais enfin j’en réponds comme de moi-même, et vous n’avez qu’à dire quand vous voulez qu’il paraisse, et vous donne satisfaction.

Don Carlos

Que ma destinée est cruelle ! Faut-il que je vous doive la vie et que don Juan soit de vos amis ?

Scène V

DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.

Don Alonse, parlant à ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don Juan.

Faites boire là mes chevaux, et qu’on les amène après nous ; je veux un peu marcher à pied. (Les apercevant tous deux.) Ô ciel ! que vois-je ici ! Quoi ! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel ?

Don Carlos

Notre ennemi mortel ?

Don Juan, mettant la main sur la garde de son épée.

Oui, je suis don Juan moi-même, et l’avantage du nombre ne m’obligera pas à vouloir déguiser mon nom.

Don Alonse, mettant l’épée à la main.

Ah ! traître, il faut que tu périsses ; et…

(Sganarelle court se cacher.)

Don Carlos

Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le secours de son bras, j’aurais été tué par des voleurs que j’ai trouvés.

Don Alonse

Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d’aucun mérite pour engager notre âme ; et, s’il faut mesurer l’obligation à l’injure, votre reconnaissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l’honneur est infiniment plus précieux que la vie, c’est ne devoir rien proprement, que d’être redevable de la vie à qui nous a ôté l’honneur.

Don Carlos

Je sais la différence, mon frère, qu’un gentilhomme doit toujours mettre entre l’un et l’autre ; et la reconnaissance de l’obligation n’efface point en moi le ressentiment de l’injure ; mais souffrez que je lui rende ici ce qu’il m’a prêté, que je m’acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.

Don Alonse

Non, non, c’est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l’occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le Ciel nous l’offre ici, c’est à nous d’en profiter. Lorsque l’honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n’avez qu’à vous retirer, et laisser à ma main la gloire d’un tel sacrifice.

Don Carlos

De grâce, mon frère…

Don Alonse

Tous ces discours sont superflus : il faut qu’il meure.

Don Carlos

Arrêtez-vous, dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu’on attaque ses jours, et je jure le ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu’il a sauvée ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.

Don Alonse

Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi ; et, loin d’être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !

Don Carlos

Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime ; et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n’ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d’une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi ; je lui ai une obligation dont il faut que je m’acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être différée, n’en sera pas moins éclatante ; au contraire, elle en tirera de l’avantage ; et cette occasion de l’avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le monde.

Don Alonse

Ô l’étrange faiblesse, et l’aveuglement effroyable de hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d’une obligation chimérique !

Don Carlos

Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d’un jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu’augmenter l’ardeur que j’ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j’ai soin de vous rendre le bien que j’ai reçu de vous, et vous devez par-là juger du reste, croire que je m’acquitte avec la même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l’injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur de l’offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations qu’elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m’avez donné parole de me faire faire raison par don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.

Don Juan

Je n’ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j’ai promis.

Don Carlos

Allons, mon frère : un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir.

Scène VI

DON JUAN, SGANARELLE.

Don Juan

Holà, hé, Sganarelle !

Sganarelle, sortant de l’endroit où il était caché.

Plaît-il ?

Don Juan

Comment ! coquin, tu fuis quand on m’attaque !

Sganarelle

Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d’ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c’est prendre médecine que de le porter.

Don Juan

Peste soit l’insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d’un voile plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j’ai sauvé la vie ?

Sganarelle

Moi ? non.

Don Juan

C’est un frère d’Elvire.

Sganarelle

Un…

Don Juan

Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.

Sganarelle

Il vous serait aisé de pacifier toutes choses.

Don Juan

Oui ; mais ma passion est usée pour done Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. J’aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurais me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois, j’ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. Mon cœur est à toutes les belles, et c’est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu’elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?

Sganarelle

Vous ne le savez pas ?

Don Juan

Non, vraiment.

Sganarelle

Bon ; c’est le tombeau que le commandeur faisait faire lorsque vous le tuâtes.

Don Juan

Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c’était de ce côté-ci qu’il était. Tout le monde m’a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du commandeur ; et j’ai envie de l’aller voir.

Sganarelle

Monsieur, n’allez point là.

Don Juan

Pourquoi ?

Sganarelle

Cela n’est pas civil, d’aller voir un homme que vous avez tué.

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