L’École des femmes (page 11)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’École des femmes · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout ;

Mais un cul de couvent me vengera de tout.

Scène 5

Alain, Arnolphe

Alain.

Je ne sais ce que c’est, Monsieur, mais il me semble

Qu’Agnès et le corps mort s’en sont allés ensemble.

Arnolphe.

La voici. Dans ma chambre allez me la nicher :

Ce ne sera pas là qu’il la viendra chercher ;

Et puis c’est seulement pour une demie-heure :

Je vais, pour lui donner une sûre demeure,

Trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux,

Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.

Peut-être que son âme, étant dépaysée,

Pourra de cet amour être désabusée.

Scène 6

Arnolphe, Horace

Horace.

Ah ! je viens vous trouver, accablé de douleur.

Le Ciel, Seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur ;

Et par un trait fatal d’une injustice extrême,

On me veut arracher de la beauté que j’aime.

Pour arriver ici mon père a pris le frais ;

J’ai trouvé qu’il mettait pied à terre ici près ;

Et la cause, en un mot, d’une telle venue,

Qui, comme je disais, ne m’était pas connue,

C’est qu’il m’a marié sans m’en récrire rien,

Et qu’il vient en ces lieux célébrer ce lien.

Jugez, en prenant part à mon inquiétude,

S’il pouvoit m’arriver un contre-temps plus rude.

Cet Enrique, dont hier je m’informois à vous,

Cause tout le malheur dont je ressens les coups ;

Il vient avec mon père achever ma ruine,

Et c’est sa fille unique à qui l’on me destine.

J’ai, dès leurs premiers mots, pensé m’évanouir ;

Et d’abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr,

Mon père ayant parlé de vous rendre visite,

L’esprit plein de frayeur je l’ai devancé vite.

De grâce, gardez-vous de lui rien découvrir

De mon engagement qui le pourrait aigrir ;

Et tâchez, comme en vous il prend grande créance,

De le dissuader de cette autre alliance.

Arnolphe.

Oui-da.

Horace.

Conseillez-lui de différer un peu,

Et rendez, en ami, ce service à mon feu.

Arnolphe.

Je n’y manquerai pas.

Horace.

C’est en vous que j’espère.

Arnolphe.

Fort bien.

Horace.

Et je vous tiens mon véritable père.

Dites-lui que mon âge... Ah ! je le vois venir :

Écoutez les raisons que je vous puis fournir.

(Ils demeurent en un coin du théâtre.)

Scène 7

Enrique, Oronte, Chrysalde, Horace, Arnolphe

Enrique, à Chrysalde.

Aussitôt qu’à mes yeux je vous ai vu paraître,

Quand on ne m’eût rien dit, j’aurais su vous connaître.

Je vous vois tous les traits de cette aimable sœur

Dont l’hymen autrefois m’avait fait possesseur ;

Et je serais heureux si la Parque cruelle

M’eût laissé ramener cette épouse fidèle,

Pour jouir avec moi des sensibles douceurs

De revoir tous les siens après nos longs malheurs.

Mais puisque du destin la fatale puissance

Nous prive pour jamais de sa chère présence,

Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter

Du seul fruit amoureux qui m’en ait pu rester.

Il vous touche de près ; et, sans votre suffrage,

J’aurais tort de vouloir disposer de ce gage.

Le choix du fils d’Oronte est glorieux de soi ;

Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi.

Chrysalde.

C’est de mon jugement avoir mauvaise estime

Que douter si j’approuve un choix si légitime.

Arnolphe, à Horace.

Oui, je vais vous servir de la bonne façon.

Horace.

Gardez, encore un coup...

Arnolphe.

N’ayez aucun soupçon.

Oronte, à Arnolphe.

Ah ! que cette embrassade est pleine de tendresse !

Arnolphe.

Que je sens à vous voir une grande allégresse !

Oronte.

Je suis ici venu...

Arnolphe.

Sans m’en faire récit,

Je sais ce qui vous mène.

Oronte.

On vous l’a déjà dit.

Arnolphe.

Oui.

Oronte.

Tant mieux.

Arnolphe.

Votre fils à cet hymen résiste,

Et son cœur prévenu n’y voit rien que de triste :

Il m’a même prié de vous en détourner ;

Et moi, tout le conseil que je vous puis donner,

C’est de ne pas souffrir que ce nœud se diffère,

Et de faire valoir l’autorité de père.

Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,

Et nous faisons contre eux à leur être indulgent.

Horace.

Ah ! traître !

Chrysalde.

Si son cœur a quelque répugnance,

Je tiens qu’on ne doit pas lui faire violence.

Mon frère, que je crois, sera de mon avis.

Arnolphe.

Quoi ? se laissera-t-il gouverner par son fils ?

Est-ce que vous voulez qu’un père ait la mollesse

De ne savoir pas faire obéir la jeunesse ?

Il serait beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui

Prendre loi de qui doit la recevoir de lui !

Non, non : c’est mon intime, et sa gloire est la mienne :

Sa parole est donnée, il faut qu’il la maintienne,

Qu’il fasse voir ici de fermes sentiments,

Et force de son fils tous les attachements.

Oronte.

C’est parler comme il faut, et, dans cette alliance,

C’est moi qui vous réponds de son obéissance.

Chrysalde, à Arnolphe.

Je suis surpris, pour moi, du grand empressement

Que vous nous faites voir pour cet engagement,

Et ne puis deviner quel motif vous inspire...

Arnolphe.

Je sais ce que je fais, et dis ce qu’il faut dire.

Oronte.

Oui, oui, Seigneur Arnolphe, il est...

Chrysalde.

Ce nom l’aigrit ;

C’est Monsieur de la Souche, on vous l’a déjà dit.

Arnolphe.

Il n’importe.

Horace.

Qu’entends-je ?

Arnolphe, se retournant vers Horace.

Oui, c’est là le mystère,

Et vous pouvez juger ce que je devais faire.

Horace.

En quel trouble...

Scène 8

Georgette, Enrique, Oronte, Chrysalde, Horace, Arnolphe

Georgette.

Monsieur, si vous n’êtes auprès,

Nous aurons de la peine à retenir Agnès ;

Elle veut à tous coups s’échapper, et peut-être

Qu’elle se pourrait bien jeter par la fenêtre.

Arnolphe.

Faites-la-moi venir ; aussi bien de ce pas

Prétends-je l’emmener ; ne vous en fâchez pas :

Un bonheur continu rendrait l’homme superbe ;

Et chacun a son tour, comme dit le proverbe.

Horace.

Quels maux peuvent, ô Ciel ! égaler mes ennuis !

Et s’est-on jamais vu dans l’abîme où je suis !

Arnolphe, à Oronte.

Pressez vite le jour de la cérémonie :

J’y prends part, et déjà moi-même je m’en prie.

Oronte.

C’est bien notre dessein.

Scène 9

Agnès, Alain, Georgette, Oronte, Enrique, Arnolphe, Horace, Chrysalde

Arnolphe, à Agnès.

Venez, belle, venez,

Qu’on ne saurait tenir, et qui vous mutinez.

Voici votre galant, à qui, pour récompense,

Vous pouvez faire une humble et douce révérence.

Adieu. L’événement trompe un peu vos souhaits ;

Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits.

Agnès.

Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte ?

Horace.

Je ne sais où j’en suis, tant ma douleur est forte.

Arnolphe.

Allons, causeuse, allons.

Agnès.

Je veux rester ici.

Oronte.

Dites-nous ce que c’est que ce mystère-ci.

Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre.

Arnolphe.

Avec plus de loisir je pourrai vous l’apprendre.

Jusqu’au revoir.

Oronte.

Où donc prétendez-vous aller ?

Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler.

Arnolphe.

Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure,

D’achever l’hyménée.

Oronte.

Oui. Mais pour le conclure,

Si l’on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit

Que vous avez chez vous celle dont il s’agit,

La fille qu’autrefois de l’aimable Angélique,

Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique ?

Sur quoi votre discours était-il donc fondé ?

Chrysalde.

Je m’étonnais aussi de voir son procédé.

Arnolphe.

Quoi ?...

Chrysalde.

D’un hymen secret ma sœur eut une fille,

Dont on cacha le sort à toute la famille.

Oronte.

Et qui sous de feints noms, pour ne rien découvrir,

Par son époux aux champs fut donnée à nourrir.

Chrysalde.

Et dans ce temps, le sort, lui déclarant la guerre,

L’obligea de sortir de sa natale terre.

Oronte.

Et d’aller essuyer mille périls divers

Dans ces lieux séparés de nous par tant de mers.

Chrysalde.

Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie

Avaient pu lui ravir l’imposture et l’envie.

Oronte.

Et de retour en France, il a cherché d’abord

Celle à qui de sa fille il confia le sort.

Chrysalde.

Et cette paysanne a dit avec franchise

Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avait remise.

Oronte.

Et qu’elle l’avait fait sur votre charité,

Par un accablement d’extrême pauvreté.

Chrysalde.

Et lui, plein de transport et l’allégresse en l’âme,

A fait jusqu’en ces lieux conduire cette femme.

Oronte.

Et vous allez enfin la voir venir ici,

Pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci.

Chrysalde, à Arnolphe

Je devine à peu près quel est votre supplice ;

Mais le sort en cela ne vous est que propice.

Si n’être point cocu vous semble un si grand bien,

Ne vous point marier en est le vrai moyen.

Arnolphe, s’en allant tout transporté, et ne pouvant parler.

Ouf !

Scène X

ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, AGNÈS, HORACE.

Oronte.

Ouf !D’où vient qu’il s’enfuit sans rien dire ?

Horace.

Ouf !D’où vient qu’il s’enfuit sans rien dire ?Ah ! mon père,

Vous saurez pleinement ce surprenant mystère.

Le hasard en ces lieux avait exécuté

Ce que votre sagesse avait prémédité.

J’étois, par les doux nœuds d’une amour mutuelle,

Engagé de parole avecque cette belle ;

Et c’est elle, en un mot, que vous venez chercher,

Et pour qui mon refus a pensé vous fâcher.

Enrique.

Je n’en ai point douté d’abord que je l’ai vue,

Et mon âme depuis n’a cessé d’être émue.

Ah ! ma fille, je cède à des transports si doux.

Chrysalde.

J’en ferois de bon cœur, mon frère, autant que vous ;

Mais ces lieux et cela ne s’accommodent guères.

Allons dans la maison débrouiller ces mystères,

Payer à notre ami ces soins officieux,

Et rendre grâce au Ciel qui fait tout pour le mieux.

À MADAME.

Madame,

Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu’il me faut dédier un livre ; et je me trouve si peu fait au style d’épître dédicatoire, que je ne sais par où sortir de celle-ci. Un autre auteur, qui seroit en ma place, trouveroit d’abord cent belles choses à dire de Votre Altesse Royale, sur ce titre de l’École des Femmes, et l’offre qu’il vous en feroit. Mais, pour moi, Madame, je vous avoue mon foible. Je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées ; et, quelques belles lumières que mes confrères les auteurs me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois point ce que Votre Altesse Royale pourroit avoir à démêler avec la comédie que je lui présente. On n’est pas en peine, sans doute, comment il faut faire pour vous louer. La matière, Madame, ne saute que trop aux yeux ; et, de quelque côté qu’on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces, et de l’esprit, et du corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l’ame, qui, si l’on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l’honneur d’approcher de vous : je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez ; cette bonté tout obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paroître pour tout le monde. Et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, Madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes ; et ce sont choses, à mon avis, et d’une trop vaste étendue, et d’un mérite trop élevé, pour les vouloir renfermer dans une épître, et les mêler avec des bagatelles. Tout bien considéré, Madame, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect qu’il m’est possible, que je suis,

DE VOTRE ALTESSE ROYALE,

MADAME,

Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, Molière.

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