L’École des femmes (page 4)
georgette.
Vous nous avez tantôt montré notre leçon.
arnolphe.
Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre.
alain.
Oh ! vraiment !
georgette.
NOUS savons comme il faut s’en défendre.
arnolphe.
S’il venait doucement : alain, mon pauvre cœur, Par un peu de secours soulage ma langueur… alain. Vous êtes un sot. (À Georgette.)
arnolphe.
Bon. georgette, ma mignonne, Tu me parais si douce et si bonne peisonne !…
georgette.
Vous êtes un nigaud. (À alain.)
arnolphe.
Bon. Quel mal trouves-tu dans un dessein honnête et tout plein de vertu ?
alain.
Vous êtes un fripon. (À georgette.)
arnolphe.
Fort bien. Ma mort est sûre, si tu ne prends pitié des peines que j’endure.
georgette.
VOUS êtes un benêt, un impudent.
arnolphe.
Fort bien. (À alain}}.) Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien ; Je sais, quand on me sert, en garder la mémoire : Cependant par avance, alain, voilà pour boire ; Et voilà pour t’avoir, georgette, un cotillon. (Ils tendent tous deux la main et prennent l’argent.)
alain
( le poussant.) Hors d’ici.
arnolphe.
Bon. Ce n’est de mes bienfaits qu’un simple échantillon. Toute la courtoisie enfin dont je vous presse.
agnès.
Non, vous ne m’aimez pas autant que je vous aime. C’est que je puisse voir votre belle maîtresse.
georgette
( le poussant.) A d’autres.
arnolphe.
Bon cela.
alain
( le poussant.) Hors d’ici.
arnolphe.
Bon.
georgette
(le poussant.) Mais tôt.
arnolphe.
Bon. Holà ! c’est assez.
georgette.
Fais-je pas comme il faut ?
alain.
Est-ce de la façon que vous voulez l’entendre ?
arnolphe.
Oui, fort bien ; hors l’argent, qu’il ne fallait pas prendre.
georgette.
Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.
alain.
Voulez-vous qu’à l’instant nous recommencions ?
arnolphe.
Point suffit. Rentrez tous deux.
alain.
Vous n’avez rien qu’à dire.
arnolphe.
Non, vous dis-je ; rentrez, puisque je le désire. Je vous laisse l’argent. Allez. Je vous rejoins. Ayez bien l’œil à tout, et secondez mes soins.
Scène V
arnolphe
(seul. ) Je veux pour espion qui soit d’exacte vue Prendre le savetier du coin de notre rue. Dans la maison toujours je prétends la tenir, Y faire bonne garde, et surtout en bannir Vendeuses de rubans, pcrruquières, coiffeuses, Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses, Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour A faire réussir les mystères d’amour. Enfin j’ai vu le monde, et j’en sais les finesses. Il faudra que mon homme ait de grandes adresses, Si message ou poulet de sa part peut entrer.
Scène VI
.
horace,
arnolphe.
horace.
La place m’est heureuse à vous y rencontrer. Je viens de l’échapper bien belle, je vous jure. Au sortir d’avec vous, sans prévoir l’aventure, Seule dans ce balcon j’ai vu paraître agnès, Qui des arbres prochains prenait un peu le frais. Après m’avoir fait signe, elle a su faire en sorte, Descendant au jardin, de m’en ouvrir la porte : Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous, Qu’elle a sur les degrés entendu son jaloux ; Et tout ce qu’elle a pu dans un tel accessoire, C’est de me renfermer dans une grande armoire. Il est entré d’abord : je ne le voyais pas, Mais je l’oyais marcher, sans rien dire, à grands pas ; Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, Frappant un petit chien qui pour lui s’émouvait, Et jetant brusquement les hardes qu’il trouvait. Il a même cassé, d’une main mutinée, Des vases dont la belle ornait sa cheminée ; Et sans doute il faut bien qu’à ce becque-cornu Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu. Enfin, après vingt tours, ayant de la manière Sur ce qui n’en peut mais déchargé sa colère, Bîon jaloux inquiet, sans dire son ennui, Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. Nous n’avons point voulu, de peur du personnage, Risquer à nous tenir ensemble davantage ; C’était trop hasarder : mais.je dois cette nuit Dans sa chambre un peu tard m’introduire sans bruit. En toussant par trois fois je me ferai connaître ; Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, Dont, avec une échelle, et secondé d’agnès, Mon amour tâchera de me gagner l’accès. Comme à mon seul ami, je veux bien vous l’apprendre ; L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre ; Et, goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait, On n’en est pas content si quelqu’un ne le sait. Vous prendrez part, je pense, à l’heur de mes affaires. Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires.
Scène VII
arnolphe
(seul.) Quoi ! l’astre qui s’obstine à me désespérer Ne me donnera pas le temps de respirer ! Coup sur coup je verrai, par leur intelligence, De mes soins vigilants confondre la prudence ! Et je serai la dupe, en ma maturité, D’une jeune innocente et d’un jeune éventé ! En sage philosophe on m’a vu, vingt années, Contempler des maris les tristes destinées, Et m’instruire avec soin de tous les accidents qui font dans le malheur tomber les plus prudents ; Des disgrâces d’autrui profitant dans mon âme, j’ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, de pouvoir garantir mon front de tous affronts, et le tirer du pair d’avec les autres fronts ; pour ce noble dessein, j’ai cru mettre en pratique tout ce que peut trouver l’humaine politique : Et, comme si du sort il était arrêté que nul homme ici-bas n’en serait exempté, après l’expérience et toutes les lumières que j’ai pu m’acquérir sur de telles matières, après vingt ans et plus de méditation pour me conduire en tout avec précaution, de tant d’autres maris j’aurais quitté la trace pour me trouver après dans la même disgrâce ! Ah ! bourreau de destin, vous en aurez menti. De l’objet qu’on poursuit je suis encor nanti ; Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste, J’empêcherai du moins qu’on s’empare du reste ; Et cette nuit qu’on prend pour ce galant exploit ne se passera pas si doucement qu’on croit. Ce m’est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, que l’on me donne avis du piège qu’on me dresse, et que cet étourdi, qui veut m’être fatal, fasse son confident de son propre rival.
Scène VIII
chrysalde, arnolphe.
chrysalde.
Hé bien ! souperons-nous avant la promenade ?
arnolphe.
Non. Je jeune ce soir.
chrysalde.
D’OÙ vient cette boutade ?
arnolphe.
De grâce, excusez-moi, j’ai quelque autre embarras.
chrysalde.
Votre hymen résolu ne se fera-t-il pas ?
arnolphe.
C’est trop s’inquiéter des affaires des autres.
chrysalde.
Oh ! oh ! si brusquement ! quels chagrins sont les vôtres. 1 Serait-il point, compère, à votre passion Arrivé quelque peu de tribulation ? Je le jurerais presque, à voir votre visage.
arnolphe.
Quoi qu’il m’arrive, au moins aurai-je l’avantage De ne pas ressembler à de certaines gens Qui souffrent doucement l’approche des galants.
chrysalde.
C’est un étrange fait, qu’avec tant de lumières Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, Qu’en cela vous mettiez le souverain bonheur, Et ne conceviez point au monde d’autre honneur ! Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche N’est rien, à votre avis, auprès de cette tache ; Et, de quelque façon qu’on puisse avoir vécu, On est homme d’honneur quand on n’est point cocu. À le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, Et qu’une âme bien née ait à se reprocher L’injustice d’un mal qu’on, ne peut empêcher ? Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme Qu’on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme, Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que nous fait son manquement de foi ? Mettez-vous dans l’esprit qu’on peut du cocuage Se faire en galant homme une plus douce image ; Que, des coups du hasard aucun n’étant garant, Cet accident de soi doit être indifférent, Et qu’enfin tout le mal, quoique le monde glose, N’est que dans la façon de recevoir la chose : Et, pour se bien conduire en ces difficultés, Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités, N’imiter pas ces gens un peu trop débonnaires Qui tirent vanité de ces sortes d’affaires, De leurs femmes toujours vont citant les galants, En font partout l’éloge et prônent leurs talents, Témoignent avec eux d’étroites sympathies, Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties, Et font qu’avec raison les gens sont étonnés De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. Ce procédé sans doute est tout à fait blâmable : Mais l’autre extrémité n’est pas moins condamnable ; Si je n’approuve pas ces amis des galants, Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents Dont l’imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde, Attire au bruit qu’il fait les yeux de tout le monde, Et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir Qu’aucun puisse ignorer ce qu’ils peuvent avoir. Entre ces deux partis il en est un honnête, Où, dans l’occasion, l’homme prudent s’arrête et, quand on le sait prendre, on n’a pointa rougir Du pis dont une femme avec nous puisse agir. Quoi qu’on en puisse dire enfin, le cocuage Sous des traits moins affreux aisément s’envisage ; Et, comme je vous dis, toute l’habileté Ne va qu’à le savoir tourner du bon côté.
arnolphe.
Après ce beau discours, toute la confrérie Doit un remerciement à votre seigneurie ; Et quiconque voudra vous entendre parler Montrera de la joie à s’y voir enrôler.
chrysalde.
Je ne dis pas cela, car c’est ce que je blâme : Mais, comme c’est le sort qui nous donne une femme, Je dis que l’on doit faire ainsi qu’au jeu de dés, Où, s’il ne vous vient pas ce que vous demandez, Il faut jouer d’adresse, et d’une âme réduite Corriger le hasard par la bonne conduite.
arnolphe.
C’est-à-dire dormir et manger toujours bien, Et se persuader que tout cela n’est rien.
chrysalde.
Vous pensez vous moquer : mais, à ne vous rien feindre, Dans le monde je vois cent choses plus à craindre, Et dont je me ferais un bien plus grand malheur Que de cet accident qui vous fait tant de peur. Pensez-vous qu’à choisir de deux choses prescrites Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites Que de me voir mari de ces femmes de bien Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien, Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui, pour un petit tort qu’elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens du haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles ? Encore un coup, compère, apprenez qu’en effet Le cocuage n’est que ce que l’on le fait ; Qu’on peut le souhaiter pour de certaines causes, Et qu’il a ses plaisirs comme les autres choses.
arnolphe.
Si vous êtes d’humeur à vous en contenter, Quant à moi ce n’est pas la mienne d’en tâter ; Et plutôt que subir une telle aventure…
chrysalde.
Bon Dieu ! ne jurez point, de peur d’être parjure. Si le sort l’a réglé, vos soins sont superflus, Et l’on ne prendra pas votre avis là-dessus.
arnolphe.
Moi, je serais cocu ?
chrysalde.
Vous voilà bien malade ! Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui de mine, de cœur, de biens et de maison, Ne feraient avec vous nulle comparaison.
arnolphe.
Et moi, je n’en voudrais avec eux faire aucune. Mais cette raillerie, en un mot, m’importune ; Brisons là, s’il vous plaît.
chrysalde.
Vous êtes en courroux ! Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous, Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, Que c’est être à demi ce que l’on vient de dire Que de vouloir jurer qu’on ne le sera pas.
arnolphe.
Moi, je le jure encore ; et je vais de ce pas Contre cet accident trouver un bon remède. (Il court heurter à sa porte.)
Scène IX
arnolphe, alain,
georgette.
arnolphe.
Mes amis, c’est ici que j’implore votre aide. Je suis édifié de votre affection : Mais il faut qu’elle éclate en cette occasion ; Et, si vous m’y servez selon ma confiance, Vous êtes assurés de votre récompense. L’homme que vous savez, n’en faites point de bruit, Veut, comme je l’ai su, m’attraper cette nuit, Dans la chambre d’Agnès entrer par escalade ; Mais il lui faut, nous trois, dresser une embuscade. Je veux que vous preniez chacun un bon bâton, Et, quand il sera près du dernier échelon, Car dans le temps qu’il faut j’ouvrirai la fenêtre, Que tous deux à l’envi vous me chargiez ce traître, Mais d’un air dont son dos garde le souvenir, Et qui lui puisse apprendre à n’y plus revenir ; Sans me nommer pourtant en aucune manière, Ni faire aucun semblant que je serai derrière. Auriez-vous bien l’esprit de servir mon courroux ?
alain.
S’il ne tient qu’à frapper, mon Dieu ! tout est à nous : Vous verrez, quand je bats, si j’y vais de main morte.
georgette.
La mienne, quoi qu’aux yeux elle semble moins forte, N’en quitte pas sa part à le bien étriller.
arnolphe.
Rentrez donc ; et surtout gardez de babiller. (Seul.) Voilà pour le prochain une leçon utile ; Et, si tous les maris qui sont en cette ville De leurs femmes ainsi recevaient le galant, Le nombre des cocus ne serait pas si grand.
ACTE V
Scène I
arnolphe, alain,
georgette.
arnolphe.
Traîtres, qu’avez-vous fait par cette violence ?
alain.
Nous vous avons rendu, monsieur, obéissance.
arnolphe.
De cette excuse en vain vous voulez vous armer, L’ordre était de le battre, et non de l’assommer ; Et c’était sur le dos, et non pas sur la tête, Que j’avais commandé qu’on fît choir la tempête. Ciel ! dans quel accident me jette ici le sort ! Et que puis-je résoudre à voir cet homme mort ? Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire De cet ordre innocent que j’ai pu vous prescrire. (Seul.) Le jour s’en va paraître, et je vais consulter Comment dans ce malheur je me dois comporter. Hélas ! que deviendrai-je ? et que dira le père Lorsque inopinément il saura cette affaire ?
Scène II
horace, arnolphe
horace
à part. Il faut que j’aille un peu reconnaître qui c’est.
arnolphe
(se croyant seul.) Â-t-on jamais prévu ?… (Heurté par horace, qu’il ne reconnaît pas.) Qui va là, s’il vous plaît ?
horace.
C’est vous, seigneur Arnolphe ?
arnolphe.
Oui. Mais vous ?
horace.
C’est Horace. Je m’en allais chez vous vous prier d’une grâce. Vous sortez bien matin !
arnolphe (bas à part.) Quelle confusion ! Est-ce un enchantement ? est-ce une illusion ?
horace.
J’étais, à dire vrai, dans une grande peine ; Et je bénis du ciel la bonté souveraine Qui fait qu’à point nommé je vous rencontre ainsi. Je viens vous avertir que tout a réussi, Et même beaucoup plus que je n’eusse osé dire, Et par un incident qui devait tout détruire. Je ne sais point par où l’on a pu soupçonner Cette assignation qu’on m’avait su donner : Mais, étant sur le point d’atteindre à la fenêtre, J’ai, contre mon espoir, vu quelques gens paraître Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, M’ont fait manquer le pied et tomber jusqu’en bas ; Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, De vingt coups de bâton m’a sauvé l’aventure. Ces gens-là, dont était, je pense, mon jaloux, Ont imputé ma chute à l’effort de leurs coups ; Et, comme la douleur, un assez long espace, M’a fait sans remuer demeurer sur la place, Ils ont cru tout de bon qu’ils m’avaient assommé, Et chacun d’eux s’en est aussitôt alarmé. J’entendais tout le bruit dans le profond silence : L’un l’autre ils s’accusaient de cette violence : Et, sans lumière aucune, en querellant le sort, Sont venus doucement tâter si j’étais mort. Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J’ai d’un vrai trépassé su tenir la figure. Ils se sont retirés avec beaucoup d’effroi ; Et, comme je songeais à me retirer, moi, De cette feinte mort la jeune agnès émue Avec empressement est devers moi venue : Car les discours qu’entre eux ces gens avaient tenus Jusques à son oreille étaient d’abord venus, Et, pendant tout ce trouble étant moins observée, Du logis aisément elle s’était sauvée ; Mais, me trouvant sans mal, elle a fait éclater Un transport difficile à bien représenter. Que vous dirai-je ? enfin cette aimable personne A suivi les conseils que son amour lui donne, N’a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s’est commise à ma foi. Considérez un peu, par ce trait d’innocence, Où l’expose d’un fou la haute impertinence, Et quels fâcheux périls elle pourrait courir, Si j’étais maintenant homme à la moins chérir. Mais d’un trop pur amour mon âme est embrasée ; J’aimerais mieux mourir que la voir abusée : Je lui vois des appas dignes d’un autre sort, Et rien ne m’en saurait séparer que la mort. Je prévois là-dessus l’emportement d’un père ; Mais nous prendrons le temps d’apaiser sa colère. À des charmes si doux je me laisse emporter, Et dans la vie enfin il se faut contenter. Ce que je veux de vous sous un secret fidèle, C’est que je puisse mettre en vos mains cette belle ; Que dans votre maison, en faveur de mes feux, Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. Outre qu’aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, Et qu’on en pourrait faire une exacte poursuite, Vous savez qu’une fille aussi de sa façon Donne avec un jeune homme un étrange soupçon ; Et comme c’est à vous, sûr de votre prudence, Que j’ai fait de mes feux entière confidence, C’est à vous seul aussi, comme ami généreux, Que je puis confier ce dépôt amoureux.
arnolphe.
Je suis, n’en doutez point, tout à votre service.
horace.
Vous voulez bien me rendre un si charmant office ?
arnolphe.
Très-volontiers, vous dis-je et je me sens avir de cette occasion que j’ai de vous servir. Je rends grâces au ciel de ce qu’il me l’envoie, Et n’ai jamais rien fait avec si grande joie.
horace.
Que je suis redevable à toutes vos bontés ! J’avais de votre part craint des difficultés : Mais vous êtes du monde, et, dans votre sagesse, Vous savez excuser le feu de la jeunesse. Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
arnolphe.
Mais comment ferons-nous ? car il fait un peu jour. Si je la prends ici, l’on me verra peut-être ; Et s’il faut que chez moi vous veniez à paraître, Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr, Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur. Mon allée est commode, et je l’y vais attendre.
horace.
Ce sont précautions qu’il est fort bon de prendre. Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain.
arnolphe (seul.) Ah ! fortune, ce trait d’aventure propice Répare tous les maux que m’a faits ton caprice. (Il s’enveloppe le nez de son manteau.)
Scène III
agnès, horace, arnolphe
horace
(à agnès.) Ne soyez point en peine où je vais vous mener ; C’est un logement sûr que je vous fais donner. Vous loger avec moi, ce serait tout détruire : Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire. (Arnolphe lui prend la main sans qu’elle le connaisse.)
agnès (à Horace.) Pourquoi me quittez-vous ?
horace.
Chère Agnès, il le faut.
agnès.
Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt.
horace.
J’en suis assez pressé par ma flamme amoureuse.
agnès.
Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.
horace.
Hors de votre présence, on me voit triste aussi.
agnès.
Hélas ! s’il était vrai, vous resteriez ici.
horace.
Quoi ! vous pourriez douter de mon amour extrême !
agnès.
Non, vous ne m’aimez pas autant que je vous aime. (Arnolphe la tire.) Ah ! l’on me tire trop.
horace.
C’est qu’il est dangereux, Chère Agnès, qu’en ce lieu nous soyons vus tous deux ; Et ce parfait ami de qui la main vous presse Suit le zèle prudent qui pour nous l’intéresse.
agnès.
Mais suivre un inconnu que…
horace.
N’appréhendez rien : Entre de telles mains vous ne serez que bien.
agnès.
Je me trouverais mieux entre celles d’horace, Et j’aurais… (À arnolphe, qui la tire encore.) Attendez.
horace.
Adieu, le jour me chasse.
agnès.
Quand vous verrai-je donc ?
horace.
Bientôt assurément.
agnès.
Que je vais m’ennuyer jusques à ce moment !
horace(en s’en allant. ) Grâce au ciel, mon bonheur n’est plus en concurrence, et je puis maintenant dormir en assurance.
Scène IV
.
arnolphe,
agnès.
arnolphe (caché dans son manteau et déguisant sa voix. ) Venez, ce n’est pas là que je vous logerai, et votre gîte ailleurs est par moi préparé. Je prétends en lieu sûr mettre votre personne. (Se faisant connaître.) Le connaissez-vous ?
agnès.
Hai !
arnolphe.
Mon visage, friponne, dans cette occasion rend vos sens effrayés, et c’est à contre cœur qu’ici vous me voyez ; Je trouble en ses projets l’amour qui vous possède. (Agnès regarde si elle ne verra point Horace.) N’appelez point des yeux le galant à votre aide ; Il est trop éloigné pour vous donner secours. Ah ! ah ! si jeune encore, vous jouez de ces tours ! Votre simplicité, qui semble sans pareille, demande si l’on fait des enfants par l’oreille, et vous savez donnez des rendez-vous la nuit, et pour suivre un galant vous évader sans bruit ! Tudieu ! comme avec lui votre langue cajole ! Il faut qu’on vous ait mise à quelque bonne école ! Qui diantre tout d’un coup vous en a tarit appris ? Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ? Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie ? Ah ! coquine, en venir à cette perfidie ! Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein ! Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein, et qui, dès qu’il se sent, par une humeur ingrate Cherche à faire du mal à celui qui le flatte !
agnès.
Pourquoi me criez-vous ?
arnolphe.
J’ai grand tort en effet !
agnès.
Je n’entends point de mal dans tout ce que j’ai fait.
arnolphe.
Suivre un galant n’est pas une action infâme ?
agnès.
C’est un homme qui dit qu’il me veut pour sa femme : J’ai suivi vos leçons, et vous m’avez prêché qu’il se faut marier pour ôter le péché.
arnolphe.
Oui. Mais pour femme, moi, je prétendais vous prendre ; Et je vous l’avais fait, me semble, assez entendre.
agnès.
Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous, il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible ; Mais, las ! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, que de se marier il donne des désirs.
arnolphe.
Ah ! c’est que vous l’aimez, traîtresse !
agnès.
Oui, je l’aime.
arnolphe.
Et vous avez le front de le dire à moi-même !
agnès.
Et pourquoi, s’il est vrai, ne le dirais-je pas ?
arnolphe.
Le deviez-vous aimer, impertinente ?
agnès.
Hélas ! Est-ce que j’en puis mais ? Lui seul en est la cause ; Et je n’y songeais pas lorsque se fit la chose.
arnolphe.
Mais il fallait chasser cet amoureux désir.
agnès.
Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ?
arnolphe.
Et ne savez-vous pas que c’était me déplaire ?
agnès.
Moi ? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire ?
arnolphe.
Il est vrai, j’ai sujet d’en être réjoui ! Vous ne m’aimez donc pas, à ce compte ?
agnès.
Vous ?
arnolphe.
Oui.
agnès.
Hélas ! non.
arnolphe.
Comment, non !
agnès.
Voulez-vous que je mente ?
arnolphe.
Pourquoi ne m’aimer pas, madame l’impudente ?
agnès.
Bon Dieu ! ce n’est pas moi que vous devez blâmer : Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer ? Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.
arnolphe.
Je m’y suis efforcé de toute ma puissance ; Mais les soins que j’ai pris, je les ai perdus tous.
agnès.
Vraiment il en sait donc là-dessus plus que vous, car à se faire aimer il n’a point eu de peine.
arnolphe
à part. Voyez comme raisonne et répond la vilaine ! Peste ! une précieuse en dirait-elle plus ? Ah ! je l’ai mal connue ; ou, ma foi, là-dessus Une sotte en sait plus que le plus habile homme. Puisqu’en raisonnements votre esprit se consomme, la belle raisonneuse, est-ce qu’un si long temps Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ?
agnès.
Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double.
arnolphe (bas à part.) Elle a de certains mots où mon dépit redouble. (Haut.) Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir, Les obligations que vous pouvez m’avoir ?
agnès.
Je ne vous en ai pas de si grandes qu’on pense.
arnolphe.
N’est-ce rien que les soins d’élever votre enfance ?
agnès.
Vous avez là-dedans bien opéré vraiment, et m’avez fait en tout instruire joliment ! Croit-on que je me flatte, et qu’enfin dans ma tête je ne juge pas bien que je suis une bête ? Moi-même j’en ai honte ; et, dans l’âge où je suis, je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.
arnolphe.
Vous fuyez l’ignorance, et voulez, quoi qu’il coûte, Apprendre du mondin quelque chose ?
agnès.
Sans doute. C’est de lui que je sais ce que je peux savoir, et beaucoup plus qu’à vous je pense lui devoir.
arnolphe.
Je ne sais qui me tient qu’avec une gourmande ma main de ce discours ne venge la bravade. J’enrage quand je vois sa piquante froideur, et quelques coups de poing satisferaient mon cœur.
agnès.
Hélas ! vous le pouvez, si cela vous peut plaire.
arnolphe (à part,) Ce mot et ce regard désarme ma colère et produit un retour de tendresse de cœur Qui de son action efface la noirceur. Chose étrange d’aimer, et que pour ces traîtresses les hommes soient sujets à de telles faiblesses ! Tout le monde connaît leur imperfection ; Ce n’est qu’extravagance et qu’indiscrétion ; Leur esprit est méchant, et leur âme fragile ; Il n’est rien de plus faible et de plus imbécile, rien de plus infidèle : et malgré tout cela dans le monde on fait tout pour ces animaux-là. (À agnès.) Hé bien ! faisons la paix. Va, petite traîtresse, je te pardonne tout et te rends ma tendresse ; Considère par là l’amour que j’ai pour toi, et, me voyant si bon, en revanche aime-moi.
agnès.
Du meilleur de mon cœur je voudrais vous complaire : Que me coûterait-il, si je le pouvais faire ?
arnolphe.
Mon pauvre petit cœur, tu le peux, si tu veux. Écoute seulement ce soupir amoureux, vois ce regard mourant, contemple ma personne, et quitte ce morveux et l’amour qu’il te donne. C’est quelque sort qu’il faut qu’il ait jeté sur toi, et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d’être brave et leste, tu le seras toujours, va, je te le proteste ; Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire : Je ne m’explique point, et cela, c’est tout dire. (Bas à part.) Jusqu’où la passion peut-elle faire aller ! (Haut.) Enfin à mon amour rien ne peut s’égaler : Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate ? Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ? Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux, je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.
agnès.
Tenez, tous vos discours ne me touchent point l’âme : horace avec deux mots en ferait plus que vous.
arnolphe.
Ah ! c’est trop me braver, trop pousser mon courroux. Je suivrai mon dessein, bête trop indocile, et vous dénicherez à l’instant de la ville. Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout ; Mais un cul de couvent me vengera de tout.
Scène V
.
arnolphe, agnès, alain.
alain.
Je ne sais ce que c’est, monsieur ; mais il me semble qu’ agnès
et le corps mort s’en sont allés ensemble.