Le Misanthrope (page 6)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Misanthrope · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dubois C’est pour vous dire ici, monsieur, qu’une heure ensuite,

Un homme qui souvent vous vient rendre visite,

Est venu vous chercher avec empressement,

1460Et, ne vous trouvant pas, m’a chargé doucement,

Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,

De vous dire… Attendez, comme est-ce qu’il s’appelle ?

Alceste Laisse là son nom, traître, et dis ce qu’il t’a dit.

Dubois C’est un de vos amis ; enfin cela suffit.

1465Il m’a dit que d’ici votre péril vous chasse,

Et que d’être arrêté le sort vous y menace.

Alceste Mais quoi ! n’a-t-il voulu te rien spécifier ?

Dubois Non. Il m’a demandé de l’encre et du papier,

Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense,

1470Du fond de ce mystère avoir la connaissance.

Alceste Donne-le donc.

Célimène Donne-le donc. Que peut envelopper ceci ?

Alceste Je ne sais ; mais j’aspire à m’en voir éclairci.

Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable ?

Dubois, après avoir longtemps cherché le billet. Ma foi, je l’ai, monsieur, laissé sur votre table.

Alceste 1475Je ne sais qui me tient.

Célimène Je ne sais qui me tient. Ne vous emportez pas,

Et courez démêler un pareil embarras.

Alceste Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,

Ait juré d’empêcher que je vous entretienne ;

Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour

1480De vous revoir, madame, avant la fin du jour.

Fin du quatrième acte.

ACTE V

Scène 1

Alceste, Philinte.

Alceste La résolution en est prise, vous dis-je.

Philinte Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu’il vous oblige… ?

Alceste Non, vous avez beau faire et beau me raisonner,

Rien de ce que je dis ne peut me détourner ;

1485Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,

Et je veux me tirer du commerce des hommes.

Quoi ! contre ma partie on voit tout à la fois

L’honneur, la probité, la pudeur et les lois ;

On publie en tous lieux l’équité de ma cause,

1490Sur la foi de mon droit mon âme se repose :

Cependant je me vois trompé par le succès,

J’ai pour moi la justice, et je perds mon procès

Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,

Est sorti triomphant d’une fausseté noire !

1495Toute la bonne foi cède à sa trahison !

Il trouve, en m’égorgeant, moyen d’avoir raison !

Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,

Renverse le bon droit, et tourne la justice !

Il fait par un arrêt couronner son forfait !

1500Et, non content encor du tort que l’on me fait,

Il court parmi le monde un livre abominable,

Et de qui la lecture est même condamnable,

Un livre à mériter la dernière rigueur,

Dont le fourbe a le front de me faire l’auteur !

1505Et là-dessus on voit Oronte qui murmure,

Et tâche méchamment d’appuyer l’imposture !

Lui qui d’un honnête homme à la cour tient le rang,

À qui je n’ai fait rien qu’être sincère et franc,

Qui me vient malgré moi d’une ardeur empressée,

1510Sur des vers qu’il a faits demander ma pensée ;

Et parceque j’en use avec honnêteté

Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité,

Il aide à m’accabler d’un crime imaginaire !

Le voilà devenu mon plus grand adversaire !

1515Et jamais de son cœur je n’aurai de pardon,

Pour n’avoir pas trouvé que son sonnet fût bon !

Et les hommes, morbleu ! sont faits de cette sorte !

C’est à ces actions que la gloire les porte !

Voilà la bonne foi, le zèle vertueux,

1520La justice et l’honneur que l’on trouve chez eux !

Allons, c’est trop souffrir les chagrins qu’on nous forge

Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.

Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,

Traîtres, vous ne m’aurez de ma vie avec vous.

Philinte 1525Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes ;

Et tout le mal n’est pas si grand que vous le faites.

Ce que votre partie ose vous imputer

N’a point eu le crédit de vous faire arrêter ;

On voit son faux rapport lui-même se détruire,

1530Et c’est une action qui pourrait bien lui nuire.

Alceste Lui ! de semblables tours il ne craint point l’éclat.

Il a permission d’être franc scélérat ;

Et, loin qu’à son crédit nuise cette aventure,

On l’en verra demain en meilleure posture.

Philinte 1535Enfin, il est constant qu’on n’a point trop donné

Au bruit que contre vous sa malice a tourné ;

De ce côté déjà vous n’avez rien à craindre :

Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre,

Il vous est en justice aisé d’y revenir,

1540Et contre cet arrêt…

Alceste Et contre cet arrêt… Non, je veux m’y tenir.

Quelque sensible tort qu’un tel arrêt me fasse,

Je me garderai bien de vouloir qu’on le casse ;

On y voit trop à plein le bon droit maltraité,

Et je veux qu’il demeure à la postérité

1545Comme une marque insigne, un fameux témoignage

De la méchanceté des hommes de notre âge.

Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter ;

Mais pour vingt mille francs j’aurai droit de pester

Contre l’iniquité de la nature humaine,

1550Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

Philinte Mais enfin…

Alceste Mais enfin… Mais enfin, vos soins sont superflus.

Que pouvez-vous, monsieur, me dire là-dessus ?

Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,

Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ?

Philinte 1555Non, je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît :

Tout marche par cabale et par pur intérêt ;

Ce n’est plus que la ruse aujourd’hui qui l’emporte,

Et les hommes devraient être faits d’autre sorte.

Mais est-ce une raison que leur peu d’équité,

1560Pour vouloir se tirer de leur société ?

Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie,

Des moyens d’exercer notre philosophie :

C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;

Et, si de probité tout était revêtu,

1565Si tous les cœurs étaient francs, justes, et dociles,

La plupart des vertus nous seraient inutiles,

Puisqu’on en met l’usage à pouvoir sans ennui

Supporter dans nos droits l’injustice d’autrui ;

Et, de même qu’un cœur d’une vertu profonde…

Alceste 1570Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde ;

En beaux raisonnements vous abondez toujours ;

Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.

La raison, pour mon bien, veut que je me retire :

Je n’ai point sur ma langue un assez grand empire :

1575De ce que je dirais je ne répondrais pas,

Et je me jetterais cent choses sur les bras.

Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.

Il faut qu’elle consente au dessein qui m’amène ;

Je vais voir si son cœur a de l’amour pour moi ;

1580Et c’est ce moment-ci qui doit m’en faire foi.

Philinte Montons chez Éliante, attendant sa venue.

Alceste Non : de trop de souci je me sens l’âme émue.

Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin

Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.

Philinte 1585C’est une compagnie étrange pour attendre ;

Et je vais obliger Éliante à descendre.

Scène 2

Oronte, Célimène, Alceste.

Oronte Oui, c’est à vous de voir si, par des nœuds si doux,

Madame, vous voulez m’attacher tout à vous.

Il me faut de votre âme une pleine assurance :

1590Un amant là-dessus n’aime point qu’on balance.

Si l’ardeur de mes feux a pu vous émouvoir,

Vous ne devez point feindre à me le faire voir ;

Et la preuve, après tout, que je vous en demande,

C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende,

1595De le sacrifier, madame, à mon amour,

Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour.

Célimène Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,

Vous à qui j’ai tant vu parler de son mérite ?

Oronte Madame il ne faut point ces éclaircissements ;

1600Il s’agit de savoir quels sont vos sentiments.

Choisissez, s’il vous plaît, de garder l’un ou l’autre ;

Ma résolution n’attend rien que la vôtre.

Alceste, sortant du coin où il était. Oui, monsieur a raison ; madame, il faut choisir ;

Et sa demande ici s’accorde à mon désir.

1605Pareille ardeur me presse, et même soin m’amène ;

Mon amour veut du vôtre une marque certaine :

Les choses ne sont plus pour traîner en longueur,

Et voici le moment d’expliquer votre cœur.

Oronte Je ne veux point, monsieur, d’une flamme importune

1610Troubler aucunement votre bonne fortune.

Alceste Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux,

Partager de son cœur rien du tout avec vous.

Oronte Si votre amour au mien lui semble préférable…

Alceste Si du moindre penchant elle est pour vous capable…

Oronte 1615Je jure de n’y rien prétendre désormais.

Alceste Je jure hautement de ne la voir jamais.

Oronte Madame, c’est à vous de parler sans contrainte.

Alceste Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.

Oronte Vous n’avez qu’à nous dire où s’attachent vos vœux.

Alceste 1620Vous n’avez qu’à trancher et choisir de nous deux.

Oronte Quoi ! sur un pareil choix vous semblez être en peine.

Alceste Quoi ! votre âme balance et paraît incertaine !

Célimène Mon Dieu ! que cette instance est là hors de saison !

Et que vous témoignez tous deux peu de raison !

1625Je sais prendre parti sur cette préférence,

Et ce n’est pas mon cœur maintenant qui balance :

Il n’est point suspendu sans doute entre vous deux,

Et rien n’est si tôt fait que le choix de nos vœux ;

Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte

1630À prononcer en face un aveu de la sorte :

Je trouve que ces mots qui sont désobligeants,

Ne se doivent point dire en présence des gens.

Qu’un cœur de son penchant donne assez de lumière,

Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière ;

1635Et qu’il suffit enfin que de plus doux témoins

Instruisent un amant, du malheur de ses soins.

Oronte Non, non, un franc aveu n’a rien que j’appréhende ;

J’y consens pour ma part.

Alceste J’y consens pour ma part. Et moi, je le demande ;

C’est son éclat surtout qu’ici j’ose exiger,

1640Et je ne prétends point vous voir rien ménager.

Conserver tout le monde est votre grande étude :

Mais plus d’amusement, et plus d’incertitude ;

Il faut vous expliquer nettement là-dessus ;

Ou bien pour un arrêt je prends votre refus :

1645Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,

Et me tiendrai pour dit tout le mal que j’en pense.

Oronte Je vous sais fort bon gré, monsieur, de ce courroux,

Et je lui dis ici même chose que vous.

Célimène Que vous me fatiguez avec un tel caprice !

1650Ce que vous demandez a-t-il de la justice ?

Et ne vous dis-je pas quel motif me retient ?

J’en vais prendre pour juge Éliante, qui vient.

Scène 3

Éliante, Philinte, Célimène, Oronte, Alceste.

Célimène Je me vois, ma cousine, ici persécutée

Par des gens dont l’humeur y paraît concertée.

1655Ils veulent l’un et l’autre, avec même chaleur,

Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur,

Et que, par un arrêt qu’en face il me faut rendre,

Je défende à l’un d’eux tous les soins qu’il peut prendre.

Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.

Éliante 1660N’allez point là-dessus me consulter ici ;

Peut-être y pourriez-vous être mal adressée,

Et je suis pour les gens qui disent leur pensée.

Oronte Madame, c’est en vain que vous vous défendez.

Alceste Tous vos détours ici seront mal secondés.

Oronte 1665Il faut, il faut parler, et lâcher la balance.

Alceste Il ne faut que poursuivre à garder le silence.

Oronte Je ne veux qu’un seul mot pour finir nos débats.

Alceste Et moi je vous entends si vous ne parlez pas.

Scène 4

Arsinoé, Célimène, Éliante, Alceste, Philinte, Acaste, Clitandre, Oronte.

Acaste, à Célimène. Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,

1670Éclaircir avec vous une petite affaire.

Clitandre, à Oronte et à Alceste. Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici,

Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi.

Arsinoé, à Célimène. Madame, vous serez surprise de ma vue ;

Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue :

1675Tous deux ils m’ont trouvée, et se sont plaints à moi

D’un trait à qui mon cœur ne saurait prêter foi.

J’ai du fond de votre âme une trop haute estime

Pour vous croire jamais capable d’un tel crime ;

Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts,

1680Et l’amitié passant sur de petits discords,

J’ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,

Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

Acaste Oui, madame, voyons, d’un esprit adouci,

Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.

1685Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre ?

Clitandre Vous avez, pour Acaste, écrit ce billet tendre.

Acaste, à Oronte et à Alceste. Messieurs, ces traits pour vous n’ont point d’obscurité,

Et je ne doute pas que sa civilité

À connaître sa main n’ait trop su vous instruire.

1690Mais ceci vaut assez la peine de le lire.

« Vous êtes un étrange homme de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n’ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n’y a rien de plus injuste ; et, si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense, je ne vous le pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de vicomte…

Il devrait être ici.

» Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne saurait me revenir ; et, depuis que je l’ai vu, trois quarts d’heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n’ai jamais pu prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis…

C’est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.

» Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu’il n’y a rien de si mince que toute sa personne ; et ce sont de ces mérites qui n’ont que la cape et l’épée. Pour l’homme aux rubans verts…

(À Alceste.)

À vous le dé, monsieur.

» Pour l’homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l’homme au sonnet…

(À Oronte.)

Voici votre paquet.

» Et pour l’homme au sonnet, qui s’est jeté dans le bel esprit, et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d’écouter ce qu’il dit ; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire, plus que je ne voudrais, dans toutes les parties où l’on m’entraîne ; et que c’est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu’on goûte, que la présence des gens qu’on aime.

Clitandre

Me voici maintenant, moi.

» Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j’aurais de l’amitié. Il est extravagant de se persuader qu’on l’aime, et vous l’êtes de croire qu’on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens ; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m’aider à porter le chagrin d’en être obsédée. »

D’un fort beau caractère on voit là le modèle,

Madame, et vous savez comment cela s’appelle.

Il suffit. Nous allons l’un et l’autre, en tous lieux,

Montrer de votre cœur le portrait glorieux.

Acaste 1695J’aurais de quoi vous dire, et belle est la matière ;

Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ;

Et je vous ferai voir que les petits marquis

Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix.

Scène 5

Célimène, Éliante, Arsinoé, Alceste, Oronte, Philinte.

Oronte Quoi ! de cette façon je vois qu’on me déchire,

1700Après tout ce qu’à moi je vous ai vu m’écrire !

Et votre cœur, paré de beaux semblants d’amour,

À tout le genre humain se promet tour à tour !

Allez, j’étais trop dupe, et je vais ne plus l’être ;

Vous me faites un bien, me faisant vous connaître :

1705J’y profite d’un cœur qu’ainsi vous me rendez,

Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.

(À Alceste.)

Monsieur, je ne fais plus d’obstacle à votre flamme,

Et vous pouvez conclure affaire avec madame.

Scène 6

Célimène, Éliante, Arsinoé, Alceste, Philinte.

Arsinoé, à Célimène. Certes, voilà le trait du monde le plus noir ;

1710Je ne m’en saurais taire, et me sens émouvoir.

Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres ?

Je ne prends point de part aux intérêts des autres ;

(montrant Alceste.)

Mais monsieur, que chez vous fixait votre bonheur,

Un homme, comme lui, de mérite et d’honneur,

1715Et qui vous chérissait avec idolâtrie,

Devait-il…

Alceste Devait-il… Laissez-moi, madame, je vous prie,

Vider mes intérêts moi-même là-dessus,

Et ne vous chargez point de ces soins superflus.

Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle,

1720Il n’est point en état de payer ce grand zèle ;

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