Les Précieuses ridicules (page 3)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Précieuses ridicules · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

MADELON. Il n’est pas nécessaire : nous le croyons sans y regarder.

MASCARILLE. Ce sont des marques honorables, qui font voir ce qu’on est.

CATHOS. Nous ne doutons point de ce que vous êtes.

MASCARILLE. Vicomte, as-tu là ton carrosse ?

JODELET. Pourquoi ?

MASCARILLE. Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.

MADELON. Nous ne saurions sortir aujourd’hui.

MASCARILLE. Ayons donc les violons pour danser.

JODELET. Ma foi, c’est bien avisé.

MADELON. Pour cela, nous y consentons ; mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.

MASCARILLE. Holà ! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette ! Au diable soient tous les laquais ! Je ne pense pas qu’il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.

MADELON. Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu’ils aillent quérir des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d’ici près, pour peupler la solitude de notre bal.

(Almanzor sort.)

MASCARILLE. Vicomte, que dis-tu de ces yeux ?

JODELET. Mais toi-même, marquis, que t’en semble ?

MASCARILLE. Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d’ici les braies nettes. Au moins, pour moi, je reçois d’étranges secousses, et mon cœur ne tient qu’à un filet.

MADELON. Que tout ce qu’il dit est naturel ! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.

CATHOS. Il est vrai qu’il fait une furieuse dépense en esprit.

MASCARILLE. Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là-dessus. (Il médite.)

CATHOS. Eh ! je vous en conjure de toute la dévotion de mon cœur, que nous oyions quelque chose qu’on ait fait pour nous.

JODELET. J’aurais envie d’en faire autant ; mais je me trouve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité de saignées que j’y ai faites ces jours passés.

MASCARILLE. Que diable est-ce là ? Je fais toujours bien le premier vers, mais j’ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci est un peu trop pressé ; je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

JODELET Il a de l’esprit comme un démon.

MADELON. Et du galant, et du bien tourné.

MASCARILLE. Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n’a vu la comtesse ?

JODELET. Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.

MASCARILLE. Sais-tu bien que le duc m’est venu voir ce matin, et m’a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui ?

MADELON. Voici nos amies qui viennent.

Scène XIII

JODELET, MASCARILLE, CATHOS, MADELON, MAROTTE, LUCILE, CÉLIMÈNE, ALMANZOR, Violons.

MADELON. Mon Dieu ! mes chères, nous vous demandons pardon. Ces messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds, et nous vous avons envoyé quérir pour remplir les vides de notre assemblée.

LUCILE. Vous nous avez obligées sans doute.

MASCARILLE. Ce n’est ici qu’un bal à la hâte ; mais, l’un de ces jours, nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus ?

ALMANZOR. Oui, monsieur, ils sont ici.

CATHOS. Allons donc, mes chères, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul, comme par prélude. La, la, la, la, la, la, la, la.

MADELON. Il a tout à fait la taille élégante.

CATHOS. Et a la mine de danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Madelon pour danser. Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence ! Oh ! quels ignorants ! Il n’y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte ! ne sauriez-vous jouer en mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme, ô violons de village !

JODELET, dansant ensuite. Holà ! ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sortir de maladie.

Scène XIV

DU CROISY, LA GRANGE, MASCARILLE, JODELET, CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, MAROTTE, Violons.

LA GRANGE, un bâton à la main. Ah ! ah ! coquins, que faites-vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons.

MASCARILLE, se sentant battre. Ahi ! ahi ! ahi ! vous ne m’aviez pas dit que les coups en seraient aussi.

JODELET. Ahi ! ahi ! ahi !

LA GRANGE. C’est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l’homme d’importance !

DU CROISY. Voilà qui vous apprendra à vous connaître.

(Ils sortent.)

Scène XV

MASCARILLE, JODELET, CATHOS, MADELON, MAROTTE, LUCILE, CÉLIMÈNE, Violons.

MADELON. Que veut donc dire ceci ?

JODELET. C’est une gageure.

CATHOS. Quoi ! vous laisser battre de la sorte !

MASCARILLE. Mon Dieu ! je n’ai pas voulu faire semblant de rien ; car je suis violent, et je me serais emporté.

MADELON. Endurer un affront comme celui-là, en notre présence !

MASCARILLE. Ce n’est rien, ne laissons pas d’achever. Nous nous connaissons il y a longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer pour si peu de chose.

Scène XVI

DU CROISY, LA GRANGE, MASCARILLE, JODELET, MADELON, CATHOS, MAROTTE, LUCILE, CÉLIMÈNE, Violons.

LA GRANGE. Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.

(Trois ou quatre spadassins entrent.)

MADELON. Quelle est donc cette audace de venir nous troubler de la sorte dans notre maison ?

DU CROISY. Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous ? qu’ils viennent vous faire l’amour à nos dépens, et vous donner le bal ?

MADELON. Vos laquais ?

LA GRANGE. Oui, nos laquais ; et cela n’est ni beau, ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.

MADELON. Ô ciel ! quelle insolence !

LA GRANGE. Mais ils n’auront pas l’avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue ; et, si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ.

JODELET. Adieu notre braverie.

MASCARILLE. Voilà le marquisat et la vicomte à bas.

DU CROISY. Ha ! Ha ! coquins, vous avez l’audace d’aller sur nos brisées ! Vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.

LA GRANGE. C’est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.

MASCARILLE. Ô fortune ! quelle est ton inconstance !

DU CROISY. Vite, qu’on leur ôte jusqu’à la moindre chose.

LA GRANGE. Qu’on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, mesdames, en l’état qu’ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu’il vous plaira ; nous vous laisserons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, monsieur et moi, que nous ne serons aucunement jaloux.

(Lucile et Célimène sortent.)

Scène XVII

MASCARILLE, JODELET, CATHOS, MADELON, Violons.

CATHOS. Ah ! quelle confusion !

MADELON. Je crève de dépit.

UN DES VIOLONS, à Mascarille. Qu’est-ce donc que ceci ? Qui nous payera, nous autres ?

MASCARILLE. Demandez à monsieur le vicomte.

UN DES VIOLONS, à Jodelet. Qui est-ce qui nous donnera de l’argent ?

JODELET. Demandez à monsieur le marquis.

Scène XVIII

GORGIBUS, MASCARILLE, JODELET, MADELON, CATHOS, Violons.

GORGIBUS. Ah ! coquines que vous êtes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois, et je viens d’apprendre de belles affaires, vraiment, de ces messieurs qui sortent !

MADELON. Ah ! mon père, c’est une pièce sanglante qu’ils nous ont faite.

GORGIBUS. Oui, c’est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes ! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait ; et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l’affront.

MADELON. Ah ! je jure que nous en serons vengées, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici après votre insolence ?

MASCARILLE. Traiter comme cela un marquis ! Voilà ce que c’est que du monde ; la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissaient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part ; je vois bien qu’on n’aime ici que la vaine apparence, et qu’on n’y considère point la vertu toute nue.

(Ils sortent tous deux.)

Scène XIX

GORGIBUS, MADELON, CATHOS, Violons

UN DES VIOLONS. Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez à leur défaut, pour ce que nous avons joué ici.

GORGIBUS, les battant. Oui, oui, je vous vais contenter, et voici la monnaie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en fasse autant. Nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour jamais. Et vous qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables !

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PRÉFACE DE L’AUTEUR

C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux ! Je ne vois rien de si injuste et, je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle-là.

Ce n’est pas que je veuille faire ici l’auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie : j’offenserais mal à propos tout Paris, si je l’accusais d’avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu de ces sortes d’ouvrages, il y aurait de l’impertinance à moi de le démentir ; et quand j’aurais eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu’elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu’on y a trouvées dépendent de l’action et du ton de voix, il m’importait qu’on ne les dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu’elles avaient eu dans la représentation était assez beau pour en demeurer là. J’avais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu’à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu’un de dire le proverbe ; et je ne voulais pas qu’elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais. Cependant je n’ai pu l’éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d’un privilège obtenu par surprise. J’ai eu beau crier : Ô temps ! ô mœurs ! on m’a fait voir une nécessité pour moi d’être imprimé, ou d’avoir un procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu’on ne laisserait pas de faire sans moi.

Mon Dieu ! l’étrange embarras qu’un livre à mettre au jour ! et qu’un auteur est neuf la première fois qu’on l’imprime ! Encore si l’on m’avait donné du temps, j’aurais pu mieux songer à moi, et j’aurais pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j’aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j’aurais tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j’aurais tâché de faire une belle et docte préface ; et je ne manque point de livres qui m’auraient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste. J’aurais parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m’auraient pas refusé ou des vers français, ou des vers latins. J’en ai même qui m’auraient loué en grec, et l’on n’ignore pas qu’une louange en grec est d’une merveilleuse efficace à la tête d’un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnaître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J’aurais voulu faire voir qu’elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes, qui méritent d’être bernés ; que ces vicieuses imitations de ce qu’il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et que, par la même raison, les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s’offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan ; non plus que les juges, les princes et les rois, de voir Trivelin, ou quelque autre sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi : aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu’on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j’ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes veut m’aller relier de ce pas. À la bonne heure, puisque Dieu l’a voulu.

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