Essais (page 2)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Fu il vincer sempre mai laudabil cosa, Vincasi o per fortuna o per ingegno, disent-ils. Mais le philosophe Chrisippus n’eust pas esté de cet advis, et moy aussi peu : car il disoit que ceux qui courent à l’envy, doivent bien employer toutes leurs forces à la vistesse ; mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur adversaire pour l’arrester, ny de luy tendre la jambe pour le faire cheoir.

Et plus genereusement encore ce grand Alexandre à Polypercon, qui lui suadoit de se servir de l’avantage que l’obscurité de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius : Point, fit-il, ce n’est pas à moy d’employer des victoires desrobées :

malo me fortunae poeniteat, quam victoriae pudeat. Ataque idem fugientem haud est dignatus Orodem Sternere, nec jacta caecum dare cuspide vulnus : Obvius, adversoque occurrit, seque viro vir Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis.

Que l’intention juge nos actions. Chap. VII.

LA mort, dict-on, nous acquitte de toutes nos obligations. J’en sçay qui l’ont prins en diverse façon. Henry septiesme, Roy d’Angleterre, fist composition avec Dom Philippe, fils de l’Empereur Maximilian, ou, pour le confronter plus honorablement, pere de l’Empereur Charles cinquiesme, que le-dict Philippe remettoit entre ses mains le Duc de Suffole de la rose blanche, son ennemy, lequel s’en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu’il promettoit de n’attenter rien sur la vie du-dict Duc : toutesfois, venant à mourir, il commanda par son testament à son fils de le faire mourir, soudain apres qu’il seroit decédé. Dernierement, en cette tragedie, que le Duc d’Albe nous fit voir à Bruxelles ès Comtes de Horne et d’Aiguemond, il y eust tout plein de choses remarquables, et entre autres que le-dict Comte d’Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Comte de Horne s’estoit venu rendre au Duc d’Albe, requit avec grande instance qu’on le fit mourir le premier : affin que sa mort l’affranchist de l’obligation qu’il avoit au-dict Comte de Horne. Il semble que la mort n’ait point deschargé le premier de sa foy donnée, et que le second en estoit quite, mesmes sans mourir. Nous ne pouvons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, parce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu’il n’y a rien en bon escient en nostre puissance que la volonté : en celle là se fondent par nécessité, et s’establissent toutes les reigles du devoir de l’homme. Par ainsi le Comte d’Aiguemond, tenant son ame et volonté endebtée à sa promesse, bien que la puissance de l’effectuer ne fut pas en ses mains, estoit sans doute absous de son devoir, quand il eust survescu le Comte de Horne. Mais le Roy d’Angleterre, faillant à sa parolle par son intention, ne se peut excuser pour avoir retardé jusques apres sa mort l’execution de sa dessoyauté : non plus que le masson de Herodote, lequel, ayant loyallement conservé durant sa vie le secret des thresors du Roy d’Égypte son maistre, mourant les descouvrit à ses enfans. J’ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur conscience, retenir de l’autruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et apres leur deces. Ils ne font rien qui vaille, ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir une injure avec si peu de leur ressentiment et interest. Ils doivent du plus leur. Et d’autant qu’ils payent plus poisamment, et incommodeement : d’autant en est leur satisfaction plus juste et meritoire. La penitence demande à se charger. Ceux-là font encore pis, qui reservent la revelation de quelque haineuse volanté envers le proche à leur dernière volonté, l’ayants cachée pendant la vie ; et monstrent avoir peu de soin du propre honneur, irritans l’offencé à l’encontre de leur memoire, et moins de leur conscience, n’ayants pour le respect de la mort mesme sceu faire mourir leur maltalent, et en estendant la vie outre la leur. Iniques juges qui remettent à juger alors qu’ils n’ont plus de cognoissance de cause. Je me garderay, si je puis, que ma mort die chose, que ma vie n’ayt premierement dit.

De l’Oisiveté.Chap. VIII.

COmme nous voyons des terres oysives, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assubjectir et employer à certaines semences, pour nostre service ; et comme nous voyons que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces de chair informes, mais que pour faire une generation bonne et naturelle, il les faut embesoigner d’une autre semence : ainsin est-il des espris. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contreigne, ils se jettent desteiglez, par-cy par là, dans le vague champ des imaginations,

Sicut aquae tremulum labris ubi lumen ahenis Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunae Omnia pervolitat latè loca, jamque sub auras Erigitur, summique ferit laquearia tecti.

Et n’est folie ny réverie, qu’ils ne produisent en cette agitation,

aegri somnia, vanae Finguntur species. L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd : car, comme on dict, c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout. Quisquis ubique habitat, Maxime, nusquam habitat. Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je pourroy, ne me mesler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s’entretenir soy mesmes, et s’arrester et rasseoir en soy : ce que j’esperois qu’il peut meshuy faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant, et plus meur. Mais je trouve,

variam semper dant otia mentem, que au rebours, faisant le cheval eschappé, il se donne cent fois plus d’affaire à soy mesmes, qu’il n’en prenoit pour autruy ; et m’enfante tant de chimeres et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’estrangeté, j’ay commancé de les mettre en rolle, esperant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes.

Des Menteurs. Chap. IX.

IL n’est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car je n’en reconnoy quasi trasse en moy, et ne pense qu’il y en aye au monde une autre si monstrueuse en defaillance. J’ay toutes mes autres parties viles et communes. Mais en cette-là je pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner par là nom et reputation. Outre l’inconvenient naturel que j’en souffre-- car certes veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante deesse-- si en mon païs on veut dire qu’un homme n’a poinct de sens, ils disent qu’il n’a point de memoire, et quand je me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme si je m’accusois d’estre insensé. Ils ne voyent pas de chois entre memoire et entendement. C’est bien empirer mon marché. Mais ils me font tort, car il se voit par experience plustost au rebours, que les memoires excellentes se joignent volontiers aux jugemens debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu’estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie, representent l’ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire ; et d’un defaut naturel, on en faict un defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse. Il ne se souvient point de ses amys. Il ne s’est point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l’amour de moy. Certes je puis aiséement oublier, mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m’a donnée, je ne le fay pas. Qu’on se contente de ma misere, sans en faire une espece de malice, et de la malice autant ennemye de mon humeur. Je me console aucunement. Premierement

sur ce que c’est un mal duquel principallement j’ay tiré la raison de corriger un mal pire qui se fust facilement produit en moy, sçavoir est l’ambition, car c’est une deffaillance insupportable à qui s’empesche des negotiations du monde ; que, comme disent plusieurs pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié d’autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s’est affoiblie, et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon jugement sur les traces d’autruy, comme faict le monde, sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions estrangieres m’estoient presentes par le benefice de la memoire ;

que mon parler en est plus court, car le magasin de la memoire est volontiers plus fourny de matiere que n’est celuy de l’invention :

si elle m’eust tenu bon, j’eusse assourdi tous mes amys de babil : les subjects esveillans cette telle quelle faculté que j’ay de les manier et emploier, eschauffant et attirant mes discours.

C’est pitié. Je l’essaye par la preuve d’aucuns de mes privez amys : à mesure que la memoire leur fournit la chose entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté ; s’il ne l’est pas, vous estes à maudire ou l’heur de leur memoire, ou le malheur de leur jugement.

Et c’est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu’on est arroutté. Et n’est rien où la force d’un cheval se cognoisse plus qu’à faire un arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes j’en voy qui veulent et ne se peuvent deffaire de leur course. Ce pendant qu’ils cerchent le point de clorre le pas, ils s’en vont balivernant et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse. Sur tout les vieillards sont dangereux à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. j’ay veu des recits bien plaisants devenir tres-ennuyeux en la bouche d’un seigneur : chascun de l’assistance en ayant esté abbreuvé cent fois.

Secondement, qu’il me souvient moins des offenses receues, ainsi que disoit cet ancien ;

il me faudroit un protocolle, comme Darius, pour n’oublier l’offence qu’il avoit receu des Atheniens, faisoit qu’un page à tous les coups qu’il se mettoit à table, luy vinst rechanter par trois fois à l’oreille : Sire, souvienne vous des Atheniens :

et que les lieux et les livres que je revoy me rient tousjours d’une fresche nouvelleté.

Ce n’est pas sans raison qu’on dit que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur. Je sçay bien que les grammairiens font difference entre dire mensonge, et mentir : et disent, que dire mensonge, c’est dire chose fauce, mais qu’on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d’où nostre François est party, porte autant comme aller contre sa conscience, et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu’ils sçavent, desquels je parle. Or ceux cy, ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et alterent un fons veritable. Lors qu’ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est malaisé qu’ils ne se desferrent, par ce que la chose, comme elle est, s’estant logée la premiere dans la memoire, et s’y estant empreincte, par la voye de la connoissance, et de la science, il est malaisé qu’elle ne se représente à l’imagination, délogeant la fauceté, qui n’y peut avoir le pied si ferme, ny si rassis, et que les circonstances du premier aprentissage, se coulant à tous coups dans l’esprit, ne facent perdre le souvenir des pieces raportées, faulses ou abastardies. En ce qu’ils inventent tout à faict, d’autant qu’il n’y a nulle impression contraire, qui choque leur fauceté, ils semblent avoir d’autant moins à craindre de se mesconter. Toutesfois encore cecy, par ce que c’est un corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n’est bien asseurée.

Dequoy j’ay souvent veu l’experience, et plaisammant, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu’il sert aux affaires qu’ils negotient, et qu’il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asservir leur foy et leur conscience, estans subjettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diversifie quand et quand ; d’où il advient que de mesme chose ils disent gris tantost, tantost jaune ; à tel homme d’une sorte, à tel d’une autre ; et si par fortune ces hommes raportent en butin leurs instructions si contraires, que devient cette belle art ? Outre ce qu’imprudemment ils se desferrent eux-mesme si souvent : car quelle mémoire leur pourroit suffire à se souvenir de tant de diverses formes, qu’ils ont forgées à un mesme subject ? J’ay veu plusieurs de mon temps, envier la reputation de

cette belle sorte de prudence, qui ne voyent pas que, si la reputation y est, l’effect n’y peut estre.

En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.

Si nous en connoissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d’autres crimes. Je trouve qu’on s’amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes tres mal à propos, et qu’on les tourmente pour des actions temeraires qui n’ont ny impression ny suitte. La menterie seule et, un peu au-dessous, l’opiniastreté me semblent estre celles desquelles on devroit à toute instance combattre la naissance et le progrez. Elles croissent quand et eux. Et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merveille combien il est impossible de l’en retirer. Par où il advient que nous voyons des honnestes hommes d’ailleurs, y estre subjects et asservis. J’ay un bon garçon de tailleur à qui je n’ouis jamais dire une vérité, non pas quand elle s’offre pour luy servir utilement.

Si, comme la vérité, le mensonge n’avoit qu’un visage, nous serions en meilleurs termes. Car nous prenderions pour certain l’opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la verité a cent mille figures et un champ indefiny.

Les Pythagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routtes desvoient du blanc, une y va. Certes je ne m’asseure pas que je peusse venir à bout de moy, à guarentir un danger evident et extresme par une effrontée et solemne mensonge. Un ancien pere dit que nous sommes mieux en la compagnie d’un chien cognu qu’en celle d’un homme duquel le langage nous est inconnu. Ut externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence.

Le Roy François premier se vantoit d’avoir mis au rouet par ce moyen Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforce, Duc de Milan, homme tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy avoit esté depesché pour excuser son maistre envers sa Majesté, d’un fait de grande consequence, qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousjours quelques intelligences en Italie, d’où il avoit esté dernierement chassé, mesme au Duché de Milan, avoit advisé d’y tenir pres du Duc un gentil-homme de sa part, ambassadeur par effect, mais par apparence homme privé, qui fit la mine d’y estre pour ses affaires particulieres : d’autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l’Empereur, lors principalement qu’il estoit en traicté de mariage avec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouvoit descouvrir avoir aucune praticque et conference avecques nous, sans son grand interest. A cette commission se trouva propre un gentil’homme Milanois, escuyer d’escurie chez le Roy, nommé Merveille. Cettuy-cy despesché avecques lettres secrettes de creance et instructions d’ambassadeur, et avecques d’autres lettres de recommandation envers le Duc en faveur de ses affaires particuliers pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu’il en vint quelque resentiment à l’Empereur, qui donna cause à ce qui s’ensuivit apres, comme nous pensons : qui fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voilà le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son procez faict en deux jours. Messire Francisque estant venu prest d’une longue deduction contrefaicte de cette histoire--car le Roy s’en estoit adressé, pour demander raison, à tous les princes de Chrestienté et au Duc mesmes--fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict :

que son maistre n’avoit jamais pris nostre homme, que pour gentil-homme privé, et sien suject, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n’avoit jamais vescu là soubs autre visage, desadvouant mesme avoir sceu qu’il fut en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s’en faut qu’il le prit pour ambassadeur ; le Roy à son tour, le pressant de diverses objections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l’accula en fin sur le point de l’exécution faite de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauvre homme embarrassé respondit, pour faire l’honneste, que pour le respect de sa Majesté le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fut faicte de jour. Chacun peut penser, comme il fut relevé, s’estant si lourdement couppé, et à l’endroit d’un tel nez que celuy du Roy François. Le pape Jule second ayant envoyé un ambassadeur vers le Roy d’Angleterre, pour l’animer contre le Roy François, l’ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d’Angleterre s’estant arresté en sa responce aux difficultez qu’il trouvoit à dresser les preparatifs, qu’il faudroit pour combattre un Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons, l’ambassadeur repliqua mal à propos, qu’il les avoit aussi considérées de sa part, et les avoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloingnée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d’Angleterre print le premier argument de ce qu’il trouva depuis par effect que cet ambassadeur, de son intention particuliere, pendoit du costé de France. Et en ayant adverty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu’il n’en perdit la vie.

Du parler prompt ou tardif. Chap. X.

ONC ne furent à tous, toutes graces données.

Aussi voyons nous qu’au don d’eloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dict, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prests ; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu’élabouré et premedité. Comme on donne des regles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps selon l’advantage de ce qu’elles ont le plus beau, si j’avois à conseiller de mesmes, en ces deux divers advantages de l’eloquence, de laquelle il semble en nostre siècle que les prescheurs et les advocats facent principale profession, le tardif seroit mieux prescheur, ce me semble, et l’autre mieux advocat : par ce que la charge de celuy-là luy donne autant qu’il luy plaist de loisir pour se preparer, et puis sa carriere se passe d’un fil et d’une suite, sans interruption, là où les commoditez de l’advocat le pressent à toute heure de se mettre en lice, et les responces improuveues de sa partie adverse le rejettent hors de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouveau party. Si est-ce qu’à l’entreveue du Pape Clement et du Roy François à Marseille, il advint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l’ayant de longue main pourpensée, voire, à ce qu’on dict, apportée de Paris toute preste, le jour mesme qu’elle devoit estre prononcée, le Pape se craignant qu’on luy tint propos, qui peut offencer les ambassadeurs des autres princes, qui estoient autour de luy, manda au Roy l’argument qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout autre que celuy sur lequel monsieur Poyet s’estoit travaillé : de façon que sa harangue demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire un autre. Mais, s’en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en print la charge.

La part de l’Advocat est plus dificile que celle du Prescheur, et nous trouvons pourtant, ce m’est advis, plus de passables Advocats que Prescheurs, au moins en France.

Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’avoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l’avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s’il n’a loisir de se preparer, et celuy aussi à qui le loisir ne donne advantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d’estrangeté. On recite de Severus Cassius qu’il disoit mieux sans y avoir pensé ; qu’il devoit plus à la fortune qu’à sa diligence ; qu’il luy venoit à profit d’estre troublé en parlant, et que ses adversaires craignoyent de le picquer, de peur que la colere ne luy fit redoubler son eloquence. Je cognois, par experience, cette condition de nature, qui ne peut soustenir une vehemente premeditation et laborieuse. Si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent l’huyle et la lampe, pour certaine aspreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt, et l’empesche, ainsi qu’il advient à l’eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoy je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à estre non pas esbranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius (car ce mouvement seroit trop aspre), elle veut estre non pas secouée, mais solicitée ; elle veut estre eschaufée et reveillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir. L’agitation est sa vie et sa grace.

Je ne me tiens pas bien en ma possession

et disposition. Le hasard y a plus de droict que moy. L’occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escripts, s’il y peut avoir chois où il n’y a point de pris.

Ceci m’advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l’inquisition de mon jugement. J’aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (J’enten bien : mornée pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force) ; je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que j’ay voulu dire : et l’a l’estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m’advient, je me desferoy tout. Le rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midy : et me fera estonner de mon hesitation.

Des Prognostications. Chap. XI.

QVant aux oracles, il est certain que bonne piece avant la venue de Jesus-Christ, ils avoyent commencé à perdre leur credit : car nous voyons que Cicero se met en peine de trouver la cause de leur defaillance ;

et ces mots sont à luy : Cur isto modo jam oracula Delphis non eduntur non modo nostra aetate sed jamdiu, ut modo nihil possit esse contempsius.

Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l’anatomie des bestes aux sacrifices,

ausquels Platon attribue en partie la constitution naturele des membres internes d’icelles,

du trepignement des poulets, du vol des oyseaux,

aves quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus,

des foudres, du tournoiement des rivieres,

multa cernunt aruspices, multa augures provident, multa oraculis declarantur, multa vaticinationibus, multa somniis, multa portentis,

et autres sur lesquels l’ancienneté appuioit la plus part des entreprinses, tant publiques que privées, nostre religion les a abolies. Et encore qu’il reste entre nous quelques moyens de divination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs,--notable exemple de la forçenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’avoit pas assez affaire à digerer les presentes :

cur hanc tibi rector Olympi Sollicitis visum mortalibus addere curam, Noscant venturas ut dira per omina clades. Sit subitum quodcunque paras, sit caeca futuri Mens hominum fati, liceat sperare timenti ;

Ne utile quidem est scire quid futurum sit. Miserum est enim nihil proficientem angi,

—si est-ce qu’elle est de beaucoup moindre auctorité. Voylà pourquoy l’exemple de François Marquis de Sallusse m’a semblé remarcable. Car, lieutenant du Roy François en son armée de là les monts, infiniment favorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui avoit esté confisqué de son frere, au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouvanter (comme il a esté adveré) aux belles prognostications qu’on faisoit lors courir de tous costez à l’advantage de l’Empereur Charles cinquiesme, et à nostre des-advantage, mesmes en Italie, où ces folles propheties avoyent trouvé tant de place, qu’à Rome fut baillé grande somme d’argent au change, pour cette opinion de nostre ruine, qu’apres s’estre souvent condolu à ses privez, des maux qu’il voyoit inevitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu’il y avoit, se revolta et changea de party : à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu’il y eut. Mais il s’y conduisit en homme combattu de diverses passions. Car ayant et villes et forces en sa main, l’armée ennemye soubs Antoine de Leve à trois pas de luy, et nous sans soubsçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu’il ne fist. Car, pour sa trahison, nous ne perdismes ny homme ny ville que Fossan : encore apres l’avoir long temps contestée.

Prudens futuri temporis exitum Caliginosa nocte premit Deus, Ridétque si mortalis ultra Fas trepidat. Ille potens sui Laetusque deget, cui licet in diem Dixisse, vixi, cras vel atra Nube polum pater occupato Vel sole puro. Laetus in praesens animus, quod ultra est, Oderit curare.

Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort : Ista sic reciprocantur, ut et, si divinatio sit, dii sint ; et, si dii sint, sit divinatio. Beaucoup plus sagement Pacuvius : Nam istis qui linguam avium intelligunt, Plusque ex alieno jecore sapiunt, quam ex suo, Magis audiendum quam auscultandum censeo. Cette tant celebrée art de diviner des Toscans nasquit ainsi. Un laboureur, perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages, demi-dieu d’un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez.

J’aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.

Et de vray en toutes republiques on a tousjours laissé bonne part d’authorité au sort. Platon en la police qu’il forge à discretion luy attribue la decision de plusieurs effects d’importance, et veut entre autres choses que les mariages se facent par sort entre les bons ; et donne si grand poids à cette election fortuite que les enfans qui en naissent, il ordonne qu’ils soyent nourris au païs : ceux qui naissent des mauvais en soyent mis hors : toutesfois si quelqu’un de ces bannis venoit par cas d’adventure à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu’on le puisse rapeler, et exiler aussi celuy d’entre les retenus qui montrera peu d’esperance de son adolescence.

J’en voy qui estudient et glosent leurs Almanachs, et nous en alleguent l’authorité aux choses qui se

passent. A tant dire, il faut qu’ils dient et la vérité et le mensonge :

Quis est enim qui totum diem jaculans non aliquando conlineet.

Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre : ce seroit plus de certitude, s’il y avoit regle et verité à mentir tousjours.

joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis ; et fait on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroiables et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras qui fut surnommé l’Athée, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au temple force voeuz et tableaux de ceux qui avoyent eschapé le naufrage, luy dict : Et bien, vous qui pensez que les dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d’hommes sauvez par leur grace ? Il se fait ainsi, respondit-il : ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cicero dit que le seul Xenophanes Colophonius entre tous les philosophes qui ont advoué les dieux, a essayé desraciner toute sorte de divination. D’autant est-il moins de merveille si

nous avons veu par fois à leur dommage aucunes de noz ames principesques s’arrester à ces vanitez.

Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles : du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit tous les papes futurs, leurs noms et formes ; et celuy de Leon l’Empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches de Grece. Cecy ay-je reconnu de mes yeux, qu’és confusions publiques les hommes estonnez de leur fortune se vont rejettant comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces ancienes de leur malheur. Et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu’ils m’ont persuadé, qu’ainsi que c’est un amusement d’esperits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité, de les replier et desnouer, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu’ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau jeu le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu’il luy plaira.

Le demon de Socrates estoit à l’advanture certaine impulsion de volonté, qui se présentoit à luy, sans attendre le conseil de son discours. En une ame bien espurée, comme la sienne, et preparée par continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vray semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tousjours importantes et dignes d’estre suyvies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations

d’une opinion prompte, véhemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence.

Et en ay eu

de pareillement foibles en raison et violentes en persuasion : ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires en Socrates,

ausquelles je me laissay emporter si utilement et heureusement qu’elles pourroyent estre jugées tenir quelque chose d’inspiration divine.

De la Constance. Chap. XII.

LA Loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous devions couvrir, autant qu’il est en nostre puissance, des maux et inconveniens qui nous menassent, ny par consequent d’avoir peur qu’ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se joue principalement à porter patiemment les inconveniens, où il n’y a point de remede. De maniere qu’il n’y a soupplesse de corps, ny mouvement aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s’il sert à nous garantir du coup qu’on nous rue.

Plusieurs nations tres belliqueuses se servoyent en leurs faits d’armes de la fuite pour advantage principal et montroyent le dos à l’ennemy plus dangereusement que leur visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon, se moquant de Lachez qui avoit defini la fortitude : se tenir ferme en son reng contre les ennemys : Quoy, feit-il, seroit-ce donq lascheté de les battre en leur faisant place ? Et luy allegue Homere qui loue en Aeneas la science de fuir. Et parce que Lachez, se r’advisant, advoue cet usage aux Scythes, et enfin generalement aux gens de cheval, il luy allegue encore l’exemple des gens de pied Lacedemoniens, nation sur toutes duitte à combattre de pied ferme, qui en la journée de Platées, ne pouvant ouvrir la phalange Persienne, s’adviserent de s’escarter et sier arriere, pour par l’opinion de leur fuitte faire rompre et dissoudre cette masse en les poursuivant. Par où ils se donnerent la victoire. Touchant les Scythes on dict d’eux, quand Darius alla pour les subjuguer, qu’il manda à leur Roy force reproches pour le voir tousjours reculant devant luy et gauchissant la meslée. A quoy Indathyrsez, car ainsi se nommoit-il, fit responce que ce n’estoit pour avoir peur ny de luy ny d’homme vivant, mais que c’estoit la façon de marcher de sa nation, n’ayant ny terre cultivée, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l’ennemy en peust faire profit. Mais s’il avoit si grand faim d’y mordre, qu’il approchast pour voir le lieu de leurs anciennes sepultures, et que là il trouveroit à qui parler.

Toutes-fois aux canonades, depuis qu’on leur est planté en bute, comme les occasions de la guerre portent souvent, il est messeant de s’esbranler pour la menasse du coup : d’autant que pour sa violence et vitesse nous le tenons inevitable. Et en y a meint un, qui pour avoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu’au voyage que l’Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en Provence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la Ville d’Arle, et s’estant jetté hors du couvert d’un moulin à vent, à la faveur duquel il s’estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs de Bonneval et Seneschal d’Agenois, qui se promenoient sus le theatre aux arenes. Lesquels, l’ayant monstré au Seigneur de Villier, Commissaire de l’artillerie, il braqua si à propos une colouvrine, que sans ce que le-dict Marquis, voyant mettre le feu, se lança à quartier, il fut tenu qu’il en avoit dans le corps. Et de mesmes quelques années auparavant, Laurens de Médicis, Duc d’Urbin, pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place d’Italie, aux terres qu’on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à une piece qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane. Car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l’estomach. Pour en dire le vray, je ne croy pas que ces mouvemens se fissent avecques discours : car quel jugement pouvez vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine ? Et est bien plus aisé à croire, que la fortune favorisa leur frayeur, et que ce seroit moyen un’ autre fois aussi bien pour se jetter dans le coup, que pour l’éviter.

Je ne me puis deffendre, si le bruit esclattant d’une harquebusade vient à me frapper les oreilles à l’improuveu, en lieu où je ne le deusse pas attendre, que je n’en tressaille : ce que j’ay veu encores advenir à d’autres qui valent mieux que moy.

Ny n’entendent les Stoïciens que l’ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy surviennent : ains comme à une subjection naturelle consentent qu’il cede au grand bruit du ciel, ou d’une ruine, pour exemple, jusques à la palleur et contraction. Ainsin aux autres passions pourveu que son opinion demeure sauve et entière et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ny alteration quelconque et qu’il ne preste nul consentement à son effroi et souffrance. De celuy qui n’est pas sage il en va de mesmes en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l’impression des passions ne demeure pas en luy superficielle, ains va penetrant jusques au siege de sa raison, l’infectant et la corrompant. Il juge selon icelles et s’y conforme. Voyez bien disertement et plainement l’estat du sage Stoïque Mens immota manet, lachrimae volvuntur inanes. Le sage Peripateticien ne s’exempte pas des perturbations, mais il les modere.

Ceremonie de l’Entreveuë des Roys. Chap. XIII.

IL n’est subject si vain, qui ne merite un rang en cette rapsodie. A nos regles communes, ce seroit une notable discourtoisie, et à l’endroit d’un pareil et plus à l’endroict d’un grand, de faillir à vous trouver chez vous, quand il vous auroit adverty d’y devoir venir. Voire, adjoustoit la Royne de Naverre Marguerite à ce propos, que c’estoit incivilité à un Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souvent, pour aller au devant de celuy qui le vient trouver, pour grand qu’il soit : et qu’il est plus respectueux et civil de l’attendre, pour le recevoir, ne fust que de peur de faillir sa route ; et qu’il suffit de l’accompagner à son partement.

Pour moy j’oublie souvent l’un et l’autre de ces vains offices, comme je retranche en ma maison toute ceremonie. Quelqu’un s’en offence : qu’y ferois-je ? Il vaut mieux que je l’offence pour une fois, que à moy tous les jours : ce seroit une subjection continuelle. A quoy faire fuyt-on la servitude des cours, si on l’en traine jusques en sa taniere.

C’est aussi une reigle commune en toutes assemblées, qu’il touche aux moindres de se trouver les premiers à l’assignation, d’autant qu’il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre. Toutes-fois à l’entreveue qui se dressa du Pape Clement et du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprets necessaires, s’esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou trois jours pour son entrée et refreschissement, avant qu’il le vint trouver. Et de mesmes à l’entrée aussi du Pape et de l’Empereur à Bouloigne, l’Empereur donna moyen au Pape d’y estre le premier, et y survint apres luy. C’est, disent-ils, une ceremonie ordinaire aux abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit avant les autres au lieu assigné, voyre avant celuy chez qui se faict l’assemblée ; et le prennent de ce biais, que c’est, affin que cette apparence tesmoigne, que c’est le plus grand que les moindres vont trouver, et le recherchent, non pas luy eux.

Non seulement chasque païs, mais chasque cité a sa civilité particulière, et chaque vacation. J’y ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance et ay vescu en assez bonne compaignie, pour n’ignorer pas les loix de la nostre françoise ; et en tiendrois eschole. J’aime à les ensuivre, mais non pas si couardement que ma vie en demeure contraincte. Elles ont quelques formes penibles, lesquelles pourveu qu’on oublie par discretion, non par erreur, on n’en a pas moins de grace. J’ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et importuns de courtoisie. C’est au demeurant une tres utile science que la science de l’entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité ; et par consequent nous ouvre la porte à nous instruire par les exemples d’autruy, et à exploiter et produire nostre exemple, s’il a quelque chose d’instruisant et communicable.

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