Essais (page 21)

Michel de Montaigne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Essais, livres I à III (texte entier) · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Debet enim misere cui forte ægréque futurum est, Ipse quoque esse in eo tum tempore, cùm male possit Accidere. La securité ; l’indolence, l’impassibilité, la privation des maux de cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aucune commodité. Pour neant evite la guerre, celuy qui ne peut jouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n’a dequoy savourer le repos.

Entre ceux du premier advis, il y a eu grand doubte sur ce, quelles occasions sont assez justes, pour faire entrer un homme en ce party de se tuer : ils appellent cela

εὔλογον εξαγωγήν Car quoy qu’ils dient, qu’il faut souvent mourir pour causes legeres, puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se deffaire. J’en ay allegué par cy devant des exemples : et nous lisons en outre, des vierges Milesienes, que par une conspiration furieuse, elles se pendoient les unes apres les autres, jusques à ce que le magistrat y pourveust, ordonnant que celles qui se trouveroyent ainsi penduës, fussent trainées du mesme licol toutes nuës par la ville. Quand Threicion presche Cleomenes de se tuer, pour le mauvais estat de ses affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la battaille qu’il venoit de perdre, d’accepter cette autre, qui luy est seconde en honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir ou une mort, ou une vie honteuse. Cleomenes d’un courage Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé : C’est une recepte, dit-il, qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu’il y a un doigt d’esperance de reste : que le vivre est quelquefois constance et vaillance : qu’il veut que sa mort mesme serve à son païs, et en veut faire un acte d’honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres avoir essaié le dernier point de la fortune. Tous les inconveniens ne valent pas qu’on vueille mourir pour les eviter.

Et puis y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à juger, à quel poinct nous sommes justement au bout de nostre esperance :

Sperat et in sæva victus gladiator arena, Sit licet infesto pollice turba minax. Toutes choses, disoit un mot ancien, sont esperables à un homme pendant qu’il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-je plustost en la teste cela, que la fortune peut toutes choses pour celuy qui est vivant ; que cecy, que fortune ne peut rien sur celuy qui sçait mourir ? On voit Josephe engagé en un si apparent danger et si prochain, tout un peuple s’estant eslevé contre luy, que par discours il n’y pouvoit avoir aucune resource : toutefois estant, comme il dit, conseillé sur ce point, par un de ses amis de se deffaire, bien luy servit de s’opiniastrer encore en l’esperance : car la fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu’il s’en veid delivré sans aucun inconvenient. Et Cassius et Brutus au contraire, acheverent de perdre les reliques de la Romaine liberté, de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité, dequoy ils se tuerent avant le temps et l’occasion. A la journée de Serisolles Monsieur d’Anguien essaïa deux fois de se donner de l’espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se porta mal en l’endroit où il estoit : et cuida par precipitation se priver de la jouyssance d’une si belle victoire. J’ay veu cent lievres se sauver soubs les dents des levriers : Aliquis carnifici suo superstes fuit.

Multa dies variúsque labor mutabilis ævi Rettulit in melius, multos alterna revisens Lusit, et in solido rursus fortuna locavit. Pline dit qu’il n’y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles eviter on aye droit de se tuer : La plus aspre de toutes, c’est la pierre à la vessie, quand l’urine en est retenuë. Seneque, celles seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l’ame.

Pour eviter une pire mort, il y en a qui sont d’advis de la prendre à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à Rome, trouva moyen de nuict d’eschapper. Mais suivy par ses gardes, avant que se laisser reprendre, il se donna de l’espée au travers le corps.

Antinoüs et Theodotus, leur ville d’Epire reduitte à l’extremité par les Romains, furent d’advis au peuple de se tuer tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de frapper, non de se couvrir. L’isle de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, un Sicilien qui avoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur mort. Cela faict, sortant en ruë avec une arbaleste et une arquebouze, de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s’approcherent de sa porte : et puis mettant l’espée au poing, s’alla mesler furieusement, où il fut soudain envelopé et mis en pieces : se sauvant ainsi du servage, apres en avoir delivré les siens.

Les femmes Juifves apres avoir faict circoncire leurs enfans, s’alloient precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d’Antiochus. On m’a compté qu’un prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses parens advertis qu’il seroit certainement condamné, pour eviter la honte de telle mort, aposterent un Prestre pour luy dire, que le souverain remede de sa delivrance, estoit qu’il se recommandast à tel sainct, avec tel et tel vœu, et qu’il fust huict jours sans prendre aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu’il sentist en soy. Il l’en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepveu de se tuer, plustost que d’attendre la main de la justice, luy disoit que c’estoit proprement faire l’affaire d’autruy que de conserver sa vie, pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher trois ou quatre jours apres ; et que c’estoit servir ses ennemis, de garder son sang pour leur en faire curée.

Il se lict dans la Bible, que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant envoyé ses satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l’honneur de sa vertu, le Pere aux Juifs, comme ce bon homme n’y veist plus d’ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant de mourir genereusement, plustost que de venir entre les mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l’honneur de son rang, qu’il se frappa de son espée : mais le coup pour la haste, n’ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d’un mur, au travers de la trouppe, laquelle s’escartant et luy faisant place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant encore quelque reste de vie, il r’alluma son courage, et s’eslevant en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse donna jusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n’en pouvant plus, il print par l’une de ses playes à deux mains ses entrailles, les deschirant et froissant, et les jetta à travers les poursuivans, appellant sur eux et attestant la vengeance divine.

Des violences qui se font à la conscience, la plus à eviter à mon advis, c’est celle qui se faict à la chasteté des femmes ; d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel, naturellement meslé parmy : et à cette cause, le dissentement n’y peut estre assez entier ; et semble que la force soit meslée à quelque volonté. L’histoire Ecclesiastique a en reverence plusieurs tels exemples de personnes devotes qui appellerent la mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées, celle-là se precipita dans la riviere avec sa mere et ses soeurs, pour eviter la force de quelques soldats : et cette-cy se tua aussi pour eviter la force de Maxentius l’Empereur.

Il nous sera à l’adventure honnorable aux siecles advenir, qu’un sçavant autheur de ce temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que d’entrer en l’horrible conseil d’un tel desespoir. Je suis marry qu’il n’a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que j’apprins à Toulouse d’une femme, passée par les mains de quelques soldats : Dieu soit loüé, disoit-elle, qu’au moins une fois en ma vie, je m’en suis soulée sans peché.

A la verité ces cruautez ne sont pas dignes de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s’en voit infiniment purgé depuis ce bon advertissement. Suffit qu’elles dient Nenny, en le faisant, suyvant la regle du bon Marot.

L’Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort une vie peneuse.

Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et l’advenir et le passé.

Granius Silvanus et Statius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent : ou pour ne vivre de la grace d’un si meschant homme, ou pour n’estre en peine une autre fois d’un second pardon : veu sa facilité aux soupçons et accusations, à l’encontre des gents de bien. Spargapizés fils de la Royne Tomyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere faveur, que Cyrus luy fit de le faire destacher : n’ayant pretendu autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse.

Bogez gouverneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par l’armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition de s’en retourner seurement en Asie à tout sa chevance, impatient de survivre à la perte de ce que son maistre luy avoit donné en garde : et apres avoir deffendu jusqu’à l’extremité sa ville, n’y restant plus que manger, jecta premierement en la riviere de Strymon tout l’or, et tout ce dequoy il luy sembla l’ennemy pouvoir faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer un grand bucher, et d’esgosiller femmes, enfants, concubines et serviteurs, les meit dans le feu, et puis soy-mesme.

Ninachetuen seigneur Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy Portugais ; de le deposseder, sans aucune cause apparante, de la charge qu’il avoit en Malaca, pour la donner au Roy de Campar : print à part soy, cette resolution. Il fit dresser un eschaffault plus long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé, et orné de fleurs, et de parfuns en abondance. Et puis, s’estant vestu d’une robbe de drap d’or chargée de quantité de pierreries de hault prix, sortit en ruë : et par des degrez monta sur l’eschaffault, en un coing duquel il y avoit un bucher de bois aromatiques allumé. Le monde accourut voir, à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés. Ninachetuen remontra d’un visage hardy et mal contant, l’obligation que la nation Portugaloise luy avoit : combien fidelement il avoit versé en sa charge : qu’ayant si souvent tesmoigné pour autruy, les armes à la main, que l’honneur luy estoit de beaucoup plus cher que la vie, il n’estoit pas pour en abandonner le soing pour soy mesme : que fortune luy refusant tout moyen de s’opposer à l’injure qu’on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit de s’en oster le sentiment : et de ne servir de fable au peuple, et de triomphe, à des personnes qui valoient moins que luy. Ce disant il se jetta dans le feu.

Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme de Labeo, pour encourager leurs maris à eviter les dangers, qui les pressoient, ausquels elles n’avoyent part, que par l’interest de l’affection conjugale, engagerent volontairement la vie pour leur servir en cette extreme necessité, d’exemple et de compagnie. Ce qu’elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerva le fit pour sa patrie, moins utilement, mais de pareil amour. Ce grand Jurisconsulte, fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit, pres de l’Empereur, n’eut autre cause de se tuer, que la compassion du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien adjouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fulvius, familier d’Auguste. Auguste ayant descouvert, qu’il avoit esventé un secret important qu’il luy avoit fié : un matin qu’il le vint voir, luy en fit une maigre mine. Il s’en retourne au logis plain de desespoir, et dict tout piteusement à sa femme, qu’estant tombé en ce malheur, il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que raison, veu qu’ayant assez souvent experimenté l’incontinance de ma langue, tu ne t en és point donné de garde. Mais laisse, que je me tue la premiere : et sans autrement marchander, se donna d’une espée dans le corps.

Vibius Virius desesperé du salut de sa ville assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere deliberation de leur Senat, apres plusieurs remonstrances employées à cette fin, conclud que le plus beau estoit d’eschapper à la fortune par leurs propres mains. Les ennemis les en auroient en honneur, et Hannibal sentiroit de combien fideles amis il auroit abandonnés : Conviant ceux qui approuveroient son advis, d’aller prendre un bon souper, qu’on avoit dressé chez luy, où apres avoir fait bonne chere, ils boiroyent ensemble de ce qu’on luy presenteroit ; breuvage qui delivrera noz corps des tourments, noz ames des injures, noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux, que les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez. J’ay, disoit-il, mis ordre qu’il y aura personnes propres à nous jetter dans un bucher au devant de mon huis, quand nous serons expirez. Assez approuverent cette haute resolution : peu l’imiterent. Vingt sept Senateurs le suivirent : et apres avoir essayé d’estouffer dans le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel mets : et s’entre-embrassans apres avoir en commun deploré le malheur de leur païs : les uns se retirerent en leurs maisons, les autres s’arresterent, pour estre enterrez dans le feu de Vibius avec luy : et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant occupé les veines, et retardant l’effect du poison, qu’aucuns furent à une heure pres de veoir les ennemis dans Capouë, qui fut emportée le lendemain, et d’encourir les miseres qu’ils avoyent si cherement fuy. Taurea Jubellius, un autre citoyen de là, le Consul Fulvius retournant de cette honteuse boucherie qu’il avoit faicte de deux cents vingtcinq Senateurs, le rappella fierement par son nom, et l’ayant arresté : Commande, fit-il, qu’on me massacre aussi apres tant d’autres, afin que tu te puisses vanter d’avoir tué un beaucoup plus vaillant homme que toy. Fulvius le desdaignant, comme insensé : aussi que sur l’heure il venoit de recevoir lettres de Rome contraires à l’inhumanité de son execution, qui luy lioient les mains : Jubellius continua : Puis que mon païs prins, mes amis morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour les soustraire à la desolation de cette ruine, il m’est interdict de mourir de la mort de mes concitoyens : empruntons de la vertu la vengeance de cette vie odieuse. Et tirant un glaive, qu’il avoit caché, s’en donna au travers la poictrine, tumbant renversé, mourant aux pieds du Consul.

Alexandre assiegeoit une ville aux Indes, ceux de dedans se trouvans pressez, se resolurent vigoureusement à le priver du plaisir de cette victoire, et s’embraiserent universellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité. Nouvelle guerre, les ennemis combattoient pour les sauver, eux pour se perdre, et faisoient pour garentir leur mort, toutes les choses qu’on fait pour garentir sa vie.

Astapa ville d’Espaigne se trouvant foible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains, les habitans firent amas de leurs richesses et meubles en la place, et ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants, et l’ayants entouré de bois et matiere propre à prendre feu soudainement, et laissé cinquante jeunes hommes d’entre eux pour l’execution de leur resolution, feirent une sortie, où suivant leur vœu, à faute de pouvoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante, apres avoir massacré toute ame vivante esparse par leur ville, et mis le feu en ce monceau, s’y lancerent aussi, finissants leur genereuse liberté en un estat insensible plus tost, que douloureux et honteux : et montrant aux ennemis, que si fortune l’eust voulu, ils eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme ils avoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et mortelle à ceux, qui amorsez par la lueur de l’or coulant en cette flamme, s’en estants approchez en bon nombre, y furent suffoquez et bruslez : le reculer leur estant interdict par la foulle, qui les suivoit. Les Abydeens pressez par Philippus, se resolurent de mesmes : mais estans prins de trop court, le Roy qui eut horreur de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors et les meubles, qu’ils avoyent diversement condamnez au feu et au naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur conceda trois jours à se tuer, avec plus d’ordre et plus à l’aise : lesquels ils remplirent de sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté : et ne s’en sauva une seule personne, qui eust pouvoir sur soy. Il y a infinis exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus aspres, d’autant que l’effect en est plus universel. Elles le sont moins que separées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le fait en tous : l’ardeur de la societé ravissant les particuliers jugements.

Les condamnez qui attendoyent l’execution, du temps de Tibere, perdoyent leurs biens, et estoyent privez de sepulture : ceux qui l’anticipoyent en se tuants eux-mesmes, estoyent enterrez, et pouvoyent faire testament.

Mais on desire aussi quelquefois la mort pour l’esperance d’un plus grand bien. Je desire, dict Sainct Paul, estre dissoult, pour estre avec Jesus Christ : et, Qui me desprendra de ces liens ? Cleombrotus Ambraciota ayant leu le Phædon de Platon, entra en si grand appetit de la vie advenir, que sans autre occasion il s’alla precipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire, à laquelle la chaleur de l’espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement. Jacques du Chastel Evesque de Soissons, au voyage d’outremer que fit Sainct Loys, voyant le Roy et toute l’armée en train de revenir en France, laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de s’en aller plus tost en Paradis ; et ayant dict à Dieu à ses amis, donna seul à la veuë d’un chacun, dans l’armée des ennemis, où il fut mis en pieces.

En certain Royaume de ces nouvelles terres, au jour d’une solemne procession, auquel l’idole qu’ils adorent, est promenée en publicq, sur un char de merveilleuse grandeur : outre ce qu’il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair vive, à luy offrir : il s’en void nombre d’autres, se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les rouës, pour en acquerir apres leur mort, veneration de saincteté, qui leur est rendue.

La mort de cet Evesque les armes au poing, a de la generosité plus, et moins de sentiment : l’ardeur du combat en amusant une partie.

Il y a des polices qui se sont meslées de regler la justice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il se gardoit au temps passé du venin preparé à tout de la cigue, aux despens publics, pour ceux qui voudroient haster leurs jours ; ayants premierement approuvé aux six cens, qui estoit leur Senat, les raisons de leur entreprise : et n’estoit loisible autrement que par congé du magistrat, et par occasions legitimes, de mettre la main sur soy.

Cette loy estoit encor’ailleurs. Sextus Pompeius allant en Asie, passa par l’Isle de Cea de Negrepont ; il advint de fortune pendant qu’il y estoit, comme nous l’apprend l’un de ceux de sa compagnie, qu’une femme de grande authorité, ayant rendu compte à ses citoyens, pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie, pria Pompeius d’assister à sa mort, pour la rendre plus honorable : ce qu’il fit, et ayant long temps essayé pour neant, à force d’eloquence (qui luy estoit merveilleusement à main) et de persuasion, de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu’elle se contentast. Elle avoit passé quatre vingts dix ans, en tres-heureux estat d’esprit et de corps, mais lors couchée sur son lict, mieux paré que de coustume, et appuyée sur le coude : Les dieux, dit elle, ô Sextus Pompeiüs, et plustost ceux que je laisse, que ceux que je vay trouver, te sçachent gré dequoy tu n’as desdaigné d’estre et conseiller de ma vie, et tesmoing de ma mort. De ma part, ayant tousjours essayé le favorable visage de fortune, de peur que l’envie de trop vivre ne m’en face voir un contraire, je m’en vay d’une heureuse fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux filles et une legion de nepveux : Cela faict, ayant presché et enhorté les siens à l’union et à la paix, leur ayant departy ses biens, et recommandé les dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d’une main asseurée la coupe, où estoit le venin, et ayant faict ses vœux à Mercure, et les prieres de la conduire en quelque heureux siege en l’autre monde, avala brusquement ce mortel breuvage. Or entretint elle la compagnie, du progrez de son operation : et comme les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l’une apres l’autre : jusques à ce qu’ayant dict en fin qu’il arrivoit au cœur et aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office, et luy clorre les yeux.

Pline recite de certaine nation Hyperborée, qu’en icelle, pour la douce temperature de l’air, les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitans ; mais qu’estans las et saouls de vivre, ils ont en coustume au bout d’un long aage, apres avoir faict bonne chere, se precipiter en la mer, du hault d’un certain rocher, destiné à ce service.

La douleur, et une pire mort, me semblent les plus excusables incitations.

A demain les affaires

Chap. IIII

JE donne avec raison, ce me semble, la Palme à Jacques Amiot, sur tous noz escrivains François ; non seulement pour la naïfveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la constance d’un si long travail, ny pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu developper si heureusement un autheur si espineux et ferré (car on m’en dira ce qu’on voudra, je n’entens rien au Grec, mais je voy un sens si bien joint et entretenu, par tout en sa traduction, que ou il a certainement entendu l’imagination vraye de l’autheur, ou ayant par longue conversation, planté vivement dans son ame, une generale Idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins rien presté qui le desmente, ou qui le desdie) mais sur tout, je luy sçay bon gré, d’avoir sçeu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans estions perdus, si ce livre ne nous eust relevé du bourbier : sa mercy nous osons à cett’heure et parler et escrire : les dames en regentent les maistres d’escole : c’est nostre breviaire. Si ce bon homme vit, je luy resigne Xenophon pour en faire autant. C’est un’occupation plus aisée, et d’autant plus propre à sa vieillesse. Et puis, je ne sçay comment il me semble, quoy qu’il se desmesle bien brusquement et nettement d’un mauvais pas, que toutefois son stile est plus chez soy, quand il n’est pas pressé, et qu’il roulle à son aise.

J’estois à cett’heure sur ce passage, où Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à une sienne declamation à Rome, y receut un pacquet de la part de l’Empereur, et temporisa de l’ouvrir, jusques à ce que tout fust faict : En quoy (dit-il) toute l’assistance loua singulierement la gravité de ce personnage. De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous fait avec tant d’indiscretion et d’impatience abandonner toutes choses, pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu’on nous apporte : il a eu raison de louër la gravité de Rusticus : et pouvoit encor y joindre la louange de sa civilité et courtoisie, de n’avoir voulu interrompre le cours de sa declamation : Mais je fay doubte qu’on le peust louër de prudence : car recevant à l’improveu lettres, et notamment d’un Empereur, il pouvoit bien advenir que le differer à les lire, eust esté d’un grand prejudice.

Le vice contraire à la curiosité, c’est la nonchalance : vers laquelle je panche evidemment de ma complexion ; et en laquelle j’ay veu plusieurs hommes si extremes, que trois ou quatre jours apres ; on retrouvoit encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu’on leur avoit envoyées. Je n’en ouvris jamais, non seulement de celles, qu’on m’eust commises : mais de celles mesmes que la fortune m’eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d’importance qu’il lit, quand je suis à costé d’un grand. Jamais homme ne s’enquit moins, et ne fureta moins és affaires d’autruy.

Du temps de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant en bonne compagnie à soupper, avoir remis à lire un advertissement qu’on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m’a appris que Julius Cæsar se fust sauvé, si allant au Senat, le jour qu’il y fut tué par les conjurez, il eust leu un memoire qu’on luy presenta. Et fait aussi le compte d’Archias Tyran de Thebes, que le soir avant l’execution de l’entreprise que Pelopidas avoit faicte de le tuer, pour remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par un autre Archias Athenien de poinct en poinct, ce qu’on luy preparoit : et que ce pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l’ouvrir, disant ce mot, qui depuis passa en proverbe en Grece : A demain les affaires.

Un sage homme peut à mon opinion pour l’interest d’autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer un autre affaire d’importance, remettre à entendre ce qu’on luy apporte de nouveau : mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s’il est homme ayant charge publique ; pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à Rome la place Consulaire, qu’ils appelloyent, la plus honorable à table, pour estre plus à delivre, et plus accessible à ceux qui surviendroyent, pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage, que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l’entremise d’autres affaires et survenances.

Mais quand tout est dict, il est malaisé és actions humaines, de donner reigle si juste par discours de raison, que la fortune n’y maintienne son droict.

De la conscience

Chap. V

VOYAGEANT un jour, mon frere sieur de la Brousse et moy, durant noz guerres civiles, nous rencontrasmes un gentilhomme de bonne façon : il estoit du party contraire au nostre, mais je n’en sçavois rien, car il se contrefaisoit autre : Et le pis de ces guerres, c’est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n’estant distingué d’avec vous d’aucune marque apparente, ny de langage, ny de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air, qu’il est mal-aisé d’y eviter confusion et desordre. Cela me faisoit craindre à moy-mesme de r’encontrer nos trouppes, en lieu où je ne fusse cogneu, pour n’estre en peine de dire mon nom, et de pis à l’advanture. Comme il m’estoit autrefois advenu : car en un tel mescompte, je perdis et hommes et chevaux, et m’y tua lon miserablement, entre autres, un page gentil-homme Italien, que je nourrissois soigneusement ; et fut estainte en luy une tresbelle enfance, et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en avoit une frayeur si esperduë, et je le voyois si mort à chasque rencontre d’hommes à cheval, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que je devinay en fin que c’estoient alarmes que sa conscience luy donnoit. Il sembloit à ce pauvre homme qu’au travers de son masque et des croix de sa cazaque on iroit lire jusques dans son cœur, ses secrettes intentions. Tant est merveilleux l’effort de la conscience : Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,

Occultum quatiens animo tortore flagellum. Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Poeonien reproché d’avoir de gayeté de cœur abbatu un nid de moineaux, et les avoir tuez : disoit avoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient de l’accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide jusques lors avoit esté occulte et inconnu : mais les furies vengeresses de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en devoit porter la penitence.

Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien pres le peché : car il dit qu’elle naist en l’instant et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l’a meritée, l’attend. La meschanceté fabrique des tourmens contre soy.

Malum consilium consultori pessimum. Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd son esguillon et sa force pour jamais ;

vitásque in vulnere ponunt. Les Cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, par une contrarieté de nature. Aussi à mesme qu’on prend le plaisir au vice, il s’engendre un desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles, veillans et dormans,

Quippe ubi se multi per somnia sæpe loquentes Aut morbo delirantes procraxe ferantur, Et celata diu in medium peccata dedisse. Apollodorus songeoit qu’il se voyoit escorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans une marmitte, et que son cœur murmuroit en disant ; Je te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu’ils ne se peuvent asseurer d’estre cachez, la conscience les descouvrant à eux mesmes,

prima est hæc ultio, quod se Judice nemo nocens absoluitur. Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d’asseurance et de confiance. Et je puis dire avoir marché en plusieurs hazards, d’un pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science que j’avois de ma volonté, et innocence de mes desseins.

Conscia mens ut cuique sua est, ita concipit intra Pectora pro facto, spemque metùmque suo. Il y en a mille exemples : il suffira d’en alleguer trois de mesme personnage.

Scipion estant un jour accusé devant le peuple Romain d’une accusation importante, au lieu de s’excuser ou de flatter ses juges : Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de juger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous avez l’authorité de juger de tout le monde. Et un’autrefois, pour toute responce aux imputations que luy mettoit sus un Tribun du peuple, au lieu de plaider sa cause : Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre graces aux Dieux de la victoire qu’ils me donnarent contre les Carthaginois en pareil jour que cettuy-cy ; et, se mettant à marcher devant vers le temple, voylà toute l’assemblé et son accusateur mesmes à sa suite. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour luy demander conte de l’argent manié en la province d’Antioche, Scipion, estant venu au Senat pour cet effect, produisit le livre des raisons qu’il avoit dessoubs sa robbe, et dit que ce livre en contenoit au vray la recepte et la mise ; mais, comme on le luy demanda pour le mettre au greffe, il le refusa, disant ne se vouloir pas faire cette honte à soy mesme ; et, de ses mains, en la presence du senat, le deschira et mit en pieces. Je ne croy pas qu’une ame cauterizée sçeut contrefaire une telle asseurance. Il avoit le cœur trop gros de nature et accoustumé à trop haute fortune, dict Tite Live, pour qu’il sceut estre criminel et se desmettre à la bassesse de deffendre son innocence. C’est une dangereuse invention que celle des gehenes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de vérité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu’elle ne me forcera de dire ce qui n’est pas ? Et, au rebours, si celuy qui n’a pas fait ce dequoy on l’accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l’a fait, un si beau guerdon que de la vie luy estant proposé ? Je pense que le fondement de cette invention est appuyé sur la consideration de l’effort de la conscience. Car, au coulpable, il semble qu’elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu’elle l’affoiblisse ; et, de l’autre part, qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. Pour dire vray, c’est un moyen plein d’incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs ?

Etiam innocentes cogit mentiri dolor. D’où il advient que celuy que le juge a gehenné, pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de fauces confessions. Entre lesquels je loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu’Alexandre luy fit et le progrez de sa geine. Mais tant y a que c’est, dict on, le moins mal que l’humaine foiblesse aye peu inventer. Bien inhumainement pourtant et bien inutilement, à mon advis’ Plusieurs nations, moins barbares en cela que la grecque et la romaine qui les en appellent, estiment horrible et cruel de tourmenter et desrompre un homme de la faute duquel vous estes encores en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance ? Estes-vous pas injustes, qui, pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que le tuer ? Qu’il soit ainsi : voyez combien de fois il ayme mieux mourir sans raison que de passer par cete information plus penible que le supplice, et qui souvent, par son aspreté, devance le supplice, et l’execute. Je ne sçay d’où je tiens ce conte, mais il rapporte exactement la conscience de nostre justice. Une femme de village accusoit devant un general d’armée, grand justicier, un soldat pour avoir arraché à ses petits enfans ce peu de bouillie qui luy restoit à les substanter, cette armée ayant ravagé tous les villages à l’environ. De preuve, il n’y en avoit point. Le general, après avoir sommé la femme de regarder bien à ce qu’elle disoit, d’autant qu’elle seroit coupable de son accusation si elle mentoit, et elle persistant, il fit ouvrir le ventre au soldat pour s’esclaircir de la vérité du faict. Et la femme se trouva avoir raison. Condemnation instructive.

De l’exercitation

Chap. VI

Il est malaisé que le discours et l’instruction, encore que nostre creance s’y applique volontiers, soient assez puissantes pour nous acheminer jusques à l’action, si outre cela nous n’exerçons et formons nostre ame par experience au train auquel nous la voulons renger : autrement, quand elle sera au propre des effets, elle s’y trouvera sans doute empeschée. Voylà pourquoy, parmy les philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentez d’attendre à couvert et en repos les rigueurs de la fortune, de peur qu’elle ne les surprint inexperimentez et nouveaux au combat ; ains ils luy sont allez au devant, et se sont jettez à escient à la preuve des difficultez. Les uns en ont abandonné les richesses pour s’exercer à une pauvreté volontaire ; les autres ont recherché le labeur et une austerité de vie penible pour se durcir au mal et au travail ; d’autres se sont privez des parties du corps les plus cheres, comme de la veue et des membres propres à la generation, de peur que leur service, trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n’attendrist la fermeté de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l’exercitation ne nous y peut ayder. On se peut, par usage et par experience, fortifier contre les douleurs, la honte, l’indigence et tels autres accidents ; mais, quant à la mort, nous ne la pouvons essayer qu’une fois ; nous y sommes tous apprentifs quand nous y venons. Il s’est trouvé anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu’ils ont essayé en la mort mesme de la gouster et savourer, et ont bandé leur esprit pour voir que c’estoit de ce passage, mais ils ne sont pas revenus nous en dire les nouvelles :

nemo expergitus extat Frigida quem semel est vitai pausa sequuta. Canius Julius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant esté condamné à la mort par ce marault de Caligula : outre plusieurs merveilleuses preuves qu’il donna de sa resolution, comme il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, un philosophe son amy luy demanda : Et bien Canius, en quelle démarche est à ceste heure vostre ame ? que fait elle ? en quels pensemens estes vous ? Je pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et si brief, je pourray appercevoir quelque deslogement de l’ame, et si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si j’en aprens quelque chose, en revenir donner apres, si je puis, advertissement à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement jusqu’à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy servist de leçon, et avoir loisir de penser ailleurs en un si grand affaire ?

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