Essais (page 4)
Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir.
Si je n’en faisois du tout tant que j’en dis, au moins il me coustoit à m’empescher de le faire. De commodité, j’en tirois peu ou rien :
pour avoir plus de moyen de despence, elle ne m’en poisoit pas
moins. Car, comme disoit Bion, autant se fache le chevelu comme le chauve, qu’on luy arrache le poil : et depuis que vous estes accoustumé et avez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n’est plus à vostre service :
vous n’oseriez l’escorner.
C’est un bastiment qui, comme il vous semble, crollera tout, si vous y touchez. Il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l’entamer. Et au paravant j’engageois mes hardes, et vendois un cheval avec bien moins de contrainte, et moins envys, que lors je ne faisois bresche à cette bourçe favorie, que je tenois à part. Mais le danger estoit, que mal ayséement peut-on establir bornes certaines à ce desir
(elles sont difficiles à trouver és choses qu’on croit bonnes)
et arrester un poinct à l’espargne. On va tousjours grossissant cet amas et l’augmentant d’un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de ses propres biens, et l’establir toute en la garde, et à n’en user point.
Selon cette espece d’usage, ce sont les plus riches gens de monoie, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d’une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaritieux à mon gré. Platon renge ainsi les biens corporels ou humains : la santé, la beauté, la force, la richesse. Et la richesse, dict-il, n’est pas aveugle, mais tres clairvoyante, quand elle est illuminée par la prudence.
Dionisius le fils, eust sur ce propos bonne grace. On l’advertit que l’un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor. Il luy manda de le luy apporter, ce qu’il fit, s’en réservant à la desrobbée
quelque partie, avec laquelle il s’en alla en une autre ville, où, ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à vivre plus liberallement. Ce qu’entendant Dionysius luy fit rendre le demeurant de son thresor, disant que puis qu’il avoit appris à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers. Je fus quelques années en ce point. Je ne sçay quel bon daemon m’en jetta hors tres-utilement, comme le Siracusain, et m’envoya toute cette conserve à l’abandon, le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination. Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j’en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reiglée : c’est que je faits courir ma despence quand et ma recepte ; tantost l’une devance, tantost l’autre : mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d’avoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires ; aux extraordinaires toutes les provisions du monde n’y sçauroyent baster.
Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme jamais suffisamment contre soy. C’est de nos armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict.
Si j’amasse, ce n’est que pour l’esperance de quelque voisine emploite : non pour acheter des terres
de quoy je n’ai que faire,
mais pour acheter du plaisir.
Non esse cupidum pecunia est, non esse emacem vectigal est.
Je n’ay ny guere peur que bien me faille, ny
nul desir qu’il m’augmente : Divitiarum fructus est in copia, copiam declarat satietas.
Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à l’avarice, et que je me vois desfaict de cette maladie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies.
Feraulez, qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l’accroist de chevance n’estoit pas accroist d’appetit au boire, manger, dormir et embrasser sa femme ; et qui d’autre part santoit poiser sur ses espaules l’importunité de l’oeconomie, ainsi qu’elle faict à moi : delibera de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant apres les richesses, et luy fit present de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encore qu’il estoit en train d’accumuler tous les jours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre : moyennant qu’il prinst la charge de l’entretenir et nourrir honnestement comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres heureusement, et esgalement contents du changement de leur condition. Voylà un tour que j’imiterois de grand courage. Et loue grandement la fortune d’un vieil prelat, que je voy s’estre si purement demis de sa bourse, de sa recepte, et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un autre, qu’il a coulé un long espace d’années, autant ignorant cette sorte d’affaires de son mesnage comme un estranger. La fiance de la bonté d’autruy est un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. Et, pour son regard, je ne voy point d’ordre de maison, ny plus dignement, ny plus constamment conduit que le sien. Heureux qui ait réglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement, et sans que leur dispensation ou assemblage interrompe d’autres occupations qu’il suit, plus sortables, tranquilles, et selon son cœur.
L’aisance donc et l’indigence despendent de l’opinion d’un chacun ; et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede.
Chascun est bien ou mal selon qu’il s’en trouve. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content. Et en cela seul la creance se donne essence et verité. La fortune ne nous fait ny bien ny mal ; elle nous en offre seulement la matiere et la semence, laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il luy plait, seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse.
Les accessions externes prennent saveur et couleur de l’interne constitution, comme les accoustremens nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir ; qui en abrieroit un corps froit, il en tireroit mesme service pour la froideur : ainsi se conserve la neige et la glace. Certes tout en la maniere qu’à un faineant l’estude sert de tourment, à un yvrongne l’abstinence du vin ; la frugalité est supplice au luxurieux, et l’exercice geine à un homme délicat et oisif : ainsi est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloreuses, ny difficiles d’elles mesmes : mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles. Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un’ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre. Un aviron droit semble courbe en l’eau. Il n’importe pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye. Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diversement les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur, n’en trouvons nous quelcun qui face pour nous ? Et de tant d’especes d’imaginations, qui l’ont persuadé à autruy, que chacun n’en applique il à soy une le plus selon son humeur ? S’il ne peut digerer la drogue forte et abstersive, pour desraciner le mal, au moins qu’il la preigne lenitive, pour le soulager.
Opinio est quaedam effeminata ac levis, nec in dolore magis, quam eadem in voluptate : qua, cum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus. Totum in eo est, ut tibi imperes.
Au demeurant, on n’eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l’aspreté des douleurs et l’humaine foiblesse. Car on la contraint de se rejetter à ces invincibles repliques : s’il est mauvais de vivre en necessité, au moins de vivre en necessité, il n’est aucune necessité. Nul n’est mal long temps qu’à sa faute. Qui n’a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie, qui ne veut ny resister ny fuir, que luy feroit-on ?
On est puny pour s’opiniastrer à une place sans raison Chap. XV.
LA vaillance a ses limites, comme les autres vertus : lesquels franchis on se trouve dans le train du vice ; en maniere que par chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n’en sçait bien les bornes : malaiseez en verité à choisir sur leurs confins. De cette consideration est née la coustume, que nous avons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s’opiniastrent à defendre une place, qui par les reigles militaires ne peut estre soustenue. Autrement, soubs l’esperance de l’impunité il n’y auroit pouillier, qui n’arrestast une armée. Monsieur le Connestable de Mommorency au siege de Pavie, ayant esté commis pour passer le Tesin, et se loger aux fauxbourgs Saint Antoine, estant empesché d’une tour au bout du pont, qui s’opiniastra jusques à se faire battre, feist pendre tout ce qui estoit dedans. Et encore depuis, accompaignant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant pris par force le chasteau de Villane, et tout ce qui estoit dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, hormis le Capitaine et l’enseigne, il les fit pendre et estrangler, pour cette mesme raison : comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay, lors gouverneur de Turin en cette mesme contrée, le capitaine de Saint Bony, le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse de la place. Mais, d’autant que le jugement de la valeur et foiblesse du lieu se prend par l’estimation et contrepois des forces qui l’assaillent, car tel s’opiniatreroit justement contre deux couleuvrines, qui feroit l’enragé d’attendre trente canons ; où se met encore en conte la grandeur du prince conquerant, sa reputation, le respect qu’on luy doit, il y a danger qu’on presse un peu la balance de ce costé là. Et en advient par ces mesmes termes, que tels ont si grande opinion d’eux et de leurs moiens, que, ne leur semblant point raisonnables qu’il y ait rien digne de leur faire teste, passent le cousteau par tout, où ils trouvent resistance, autant que fortune leur dure : comm’ il se voit par les formes de sommation et deffi, que les princes d’Orient et leurs successeurs, qui sont encores, ont en usage, fiere, hautaine et pleine d’un commandement barbaresque.
Et au quartier par où les Portugalois escornerent les Indes, ils trouverent des estasts avec cette loy universelle et inviolable, que tout ennemy vaincu du Roy en presence, ou de son Lieutenant, est hors de composition de rançon et de mercy.
Ainsi sur tout il se faut garder, qui peut, de tomber entre les mains d’un Juge ennemy, victorieux et armé.
De la punition de la couardise. Chap. XVI.
I’Ovy autrefois tenir à un Prince et tres-grand Capitaine, que pour lascheté de cœur un soldat ne pouvoit estre condamné à mort : luy estant, à table, fait recit du procez du Seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne. A la vérité c’est raison qu’on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les reigles de la raison, que nature a empreintes en nous ; et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature, pour nous avoir laissé en telle imperfection et deffaillance ; de maniere que prou de gens ont pensé qu’on ne se pouvoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre conscience ; et sur cette regle est en partie fondée l’opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans, et celle qui establit qu’un advocat et un juge ne puissent estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge. Mais, quant à la couardise, il est certain que la plus commune façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que cette regle a esté premierement mise en usage par le legislateur Charondas ; et qu’avant luy les loix de Grece punissoyent de mort ceux qui s’en estoyent fuis d’une bataille, là où il ordonna seulement qu’ils fussent par trois jours assis emmy la place publique, vetus de robe de femme, esperant encores s’en pouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage par cette honte.
Suffundere malis hominis sanguinem quam effundere.
Il semble aussi que les loix Romaines condamnoient anciennement à mort ceux qui avoient fuy. Car Ammianus Marcellinus raconte que l’Empereur Julien condamna dix de ses soldats, qui avoyent tourné le dos en une charge contre les Parthes, à estre dégradez, et apres à souffrir mort, suyvant, dict-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour une pareille faute il en condemne d’autres, seulement à se tenir parmy les prisonniers sous l’enseigne du bagage.
L’aspre condamnation du peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes et, en cette mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cnaeus Fulvius en sa desfaicte, ne vint pas à la mort. Si est il à craindre que la honte les desespere et les rende non froids seulement mais ennemis.
Du temps de nos Peres le seigneur de Franget, jadis Lieutenant de la Compagnie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant esté mis par Monsieur le Mareschal de Chabanes Gouverneur de Fontarrabie au lieu de Monsieur du Lude, et l’ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que sa posterité declaré roturier, taillable, et incapable de porter armes : et fut cette rude sentence executée à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les gentils-hommes qui se trouverent dans Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra : et autres encore depuis. Toutes-fois, quand il y auroit une si grossiere et apparente ou ignorance ou couardise, qu’elle surpassat toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuve de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle.
Un traict de quelques Ambassadeurs. Chap. XVII.
I’Obserue en mes voyages cette practique, pour apprendre tousjours quelque chose par la communication d’autruy (qui est une des plus belles escholes qui puisse estre), de ramener tousjours ceux avec qui je confere, aux propos des choses qu’ils sçavent le mieux.
Basti al nocchiero ragionar de’ venti, Al bifolco dei tori, e le sue piaghe Conti’l guerrier, conti’l pastor gli armenti. Car il advient le plus souvent au rebours, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d’un autre que du sien, estimant que c’est autant de nouvelle reputation acquise : tesmoing le reproche qu’Archidamus feit à Periander, qu’il quittoit la gloire de bon medecin, pour acquerir celle de mauvais poete.
Voyez combien Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inventions à bastir ponts et engins ; et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance et conduite de sa milice. Ses exploicts le verifient assez capitaine excellent : il se veut faire cognoistre excellent ingenieur, qualité aucunement estrangere. Un homme de vocation juridique, mené ces jours passés voir une estude fournie de toutes sortes de livres de son mestier, et de toute autre sorte, n’y trouva nulle occasion de s’entretenir. Mais il s’arrete à gloser rudement et magistralement une barricade logée sur la vis de l’estude, que cent capitaines et soldats rencontrent tous les jours, sans remarque et sans offence. Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il convenait à sa fortune ; mais il se travailloit à donner principale recommendation de soy par la poesie, et si n’y sçavoit rien.
Optat ephippia bos piger, optat arare caballus.
Par ce train vous ne faictes jamais rien qui vaille.
Ainsin, il faut rejetter tousjours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste, chacun à son gibier. Et, à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subjet de toutes gens, j’ay accoustumé de considerer qui en sont les escrivains : si ce sont personnes qui ne facent autre profession que de lettres, j’en apren principalement le stile et le langage ; si ce sont medecins, je les croy plus volontiers en ce qu’ils nous disent de la temperature de l’air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies ; si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droicts, les loix, l’establissement des polices et choses pareilles ; si Theologiens, les affaires de l’Église, censures Ecclesiastiques, dispenses et mariages ; si courtisans, les meurs et les ceremonies ; si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits, où ils se sont trouvez en personne ; si Ambassadeurs, les menées, intelligences et practiques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que j’eusse passé à un autre, sans m’y arrester, je l’ay poisé et remarqué en l’histoire du Seigneur de Langey, tres-entendu en telles choses. C’est qu’apres avoir conté ces belles remonstrances de l’Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l’Evesque de Mascon et le Seigneur du Velly, nos Ambassadeurs, où il avoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous, et entre autres que, si ses Capitaines, soldats et subjects n’estoient d’autre fidelité et suffisance en l’art militaire, que ceux du Roy, tout sur l’heure il s’attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde (et de cecy il semble qu’il en creut quelque chose, car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy advint de redire ces mesmes mots) ; aussi qu’il défia le Roy de le combatre en chemise avec l’espée et le poignard, dans un bateau, le-dit seigneur de Langey, suivant son histoire, adjouste que les-dicts Ambassadeurs, faisans une despesche au Roy de ces choses, lui en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or, j’ay trouvé bien estrange qu’il fut en la puissance d’un Ambassadeur de dispenser sur les advertissemens qu’il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dites en si grand’ assemblée. Et m’eut semblé l’office du serviteur estre de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont advenues : affin que la liberté d’ordonner, juger et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu’il ne la preigne autrement qu’il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauvais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires : cela m’eut semblé appartenir à celuy qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d’escholle, non à celuy qui se doit penser inferieur, non en authorité seulement, mais aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu’il en soit, je ne voudroy pas estre servy de cette façon, en mon petit faict.
Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et usurpons sur la maistrise ; chacun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu’au superieur nulle utilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le servent, comme luy doit estre chere leur naïfve et simple obeissance. On corrompt l’office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subjection. Et Publius Crassus, celuy que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu’il estoit en Asie consul, ayant mandé à un ingenieur Grec de luy faire mener le plus grand des deux mas de navire qu’il avoit veu à Athenes, pour quelqu’ engin de batterie, qu’il en vouloit faire, cetuy cy, sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena le plus petit, et, selon la raison de son art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet : estimant l’interest de la discipline plus que l’interest de l’ouvrage. D’autre part, pourtant, on pourroit aussi considerer que cette obeissance si contreinte n’appartient qu’aux commandements precis et prefix. Les ambassadeurs ont une charge plus libre, qui, en plusieurs parties, depend souverainement de leur disposition : ils n’executent pas simplement, mais forment aussi et dressent par leur conseil la volonté du maistre. J’ay veu en mon temps des personnes de commandement reprins d’avoir plustost obei aux paroles des lettres du Roy, qu’à l’occasion des affaires qui estoient pres d’eux. Les hommes d’entendement accusent encore l’usage des Roys de Perse de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenans, qu’aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance : ce delay, en une si longue estendue de domination, ayant souvent apporté de notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, escrivant à un homme du mestier, et luy donnant advis de l’usage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference de sa deliberation et le convier à interposer son decret ?
De la Peur.Chap. XVIII.
OBstupui, steteruntque comae, et vox faucibus haesit.
Je ne suis pas bon naturaliste (qu’ils disent) et ne sçay guiere par quels ressors la peur agit en nous ; mais tant y a que c’est une estrange passion : et disent les medecins qu’il n’en est aucune qui emporte plustost nostre jugement hors de sa deue assiette. De vray, j’ay veu beaucoup de gens devenus insensez de peur : et aux plus rassis, il est certain, pendant que son accés dure, qu’elle engendre de terribles esblouissemens. Je laisse à part le vulgaire, à qui elle represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau, enveloppez en leur suaire, tantost des Loups-garous, des Lutins et des chimeres. Mais, parmy les soldats mesme, où elle devroit trouver moins de place, combien de fois a elle changé un troupeau de brebis en esquadron de corselets ? des roseaux et des cannes en gens-d’armes et lanciers ? nos amis en nos ennemis ? et la croix blanche à la rouge ? Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, un port’enseigne, qui estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi d’un tel effroy à la premiere alarme, que, par le trou d’une ruine il se jetta, l’enseigne au poing, hors la ville, droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville, et à peine en fin, voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fut une sortie que ceux de la ville fissent, il se recogneust, et, tournant teste, rentra par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty plus de trois cens pas anant en la compaigne. Il n’en advint pas du tout si heureusement a l’enseigne du Capitaine Juille, lors que S. Pol fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu : car, estant si fort esperdu de la frayeur que de se jetter à tout son enseigne hors de la ville par une canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et au mesme siege fut memorable la peur qui serra, saisit et glaça si fort le cœur d’un gentil-homme, qu’il en tomba roide mort par terre à la bresche, sans aucune blessure.
Pareille peur saisit par foys toute une multitude. En l’une des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d’effroy deux routes opposites, l’une fuyoit d’où l’autre partoit.
Tantost elle nous donne des aisles aux talons comme aux deux premiers ; tantost elle nous cloue les pieds et les entrave, comme on lit de l’Empereur Theophile, lequel, en une bataille qu’il perdit contre les Agarenes, devint si estonné et si transi, qu’il ne pouvoit prendre party de s’enfuyr :
adeo pavor etiam auxilia formidat,
jusques à ce que Manuel, l’un des principaux chefs de son armée, l’ayant tirassé et secoué, comme pour l’esveiller d’un profond somme, luy dit : Si vous ne me suivez, je vous tueray ; car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si, estant prisonnier, vous veniez à perdre l’Empire. Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son service elle nous rejette à la vaillance qu’elle a soustraitte à nostre devoir et à nostre honneur. En la premiere juste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le consul Sempronius, une troupe de bien dix mille hommes de pied, ayant pris l’espouvante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lacheté, s’alla jetter au travers le gros des ennemis, lequel elle perça d’un merveilleux effort, avec grand meurtre de Carthaginois, achetant une honteuse fuite au mesme prix qu’elle eust eu d’une glorieuse victoire. C’est ce dequoy j’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte-elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus juste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son navire, spectateurs de cet horrible massacre ? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, l’estouffa, de maniere qu’on a remerqué qu’ils ne s’amuserent qu’à haster les mariniers de diligenter, et de se sauver à coups d’aviron ; jusques à ce qu’arrivez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensée à la perte qu’ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion avoit suspendues. Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat. Ceux qui auront esté bien frottez en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilez, d’estre subjuguez, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger et le repos : là où les pauvres, les bannis, les serfs vivent souvent aussi joyeusement que les autres. Et tant de gens qui de l’impatience des pointures de la peur se sont pendus, noyez et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent une autre espece qui est outre l’erreur de nostre discours, venant, disent-ils, sans cause apparente et d’une impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souvent saisis, et des armées entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage une merveilleuse desolation. On n’y oyoit que cris et voix effrayées. On voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l’alarme, et se charger, blesser et entretuer les uns les autres, comme si ce fussent ennemis qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre et en tumulte : jusques à ce que, par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l’ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.
Qu’il ne faut iuger de nostre heur, qu’apres la mort. Chap. XIX.
SCilicet ultima semper Expectanda dies homini est, dicique beatus Ante obitum nemo, supremaque funera debet.
Les enfans sçavent le conte du Roy Croesus à ce propos : lequel, ayant esté pris par Cyrus et condamné à la mort, sur le point de l’execution, il s’escria : O Solon, Solon’ Cela rapporté à Cyrus, et s’estant enquis que c’estoit à dire, il luy fist entendre qu’il verifioit lors à ses despens l’advertissement qu’autrefois luy avoit donné Solon, que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuvent appeller heureux, jusques à ce qu’on leur aye veu passer le dernier jour de leur vie, pour l’incertitude et varieté des choses humaines, qui d’un bien leger mouvement se changent d’un estat en autre, tout divers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu’un qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu’il estoit venu fort jeune à un si puissant estat. Ouy mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost, des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s’en faict des menuisiers et greffiers à Rome ; des tyrans de Sicile, des pedantes à Corinthe. D’un conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d’armées, il s’en faict un miserable suppliant des belitres officiers d’un Roy d’Égypte : tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et, du temps de nos peres, ce Ludovic Sforce, dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l’Italie, on l’a veu mourir prisonnier à Loches ; mais apres y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché.
La plus belle Royne, veufve du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par main de bourreau ?
Et mille tels exemples. Car il semble que, comme les orages et tempestes se piquent contre l’orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs de ça bas,
Usque adeo res humanas vis abdita quaedam Obterit, et pulchros fasces saevasque secures Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur. Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de nostre vie, pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu’elle avoit basty en longues années ; et nous fait crier apres Laberius : Nimirum hac die una plus vixi, mihi quam vivendum fuit. Ainsi se peut prendre avec raison ce bon advis de Solon. Mais d’autant que c’est un philosophe, à l’endroit desquels les faveurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang ny d’heur, ny de mal’heur ; et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente : je trouve vray-semblable qu’il aye regardé plus avant, et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’un’ ame reglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy aye veu jouer le dernier acte de sa comedie, et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque : ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance ; ou les accidens, ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loysir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François, il faut montrer ce qu’il y a de bon
et de net dans le fond du pot, Nam verae voces tum demum pectore ab imo Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res. Voylà pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre jour, c’est le jour juge de tous les autres : c’est le jour, dict un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur.
J’ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion, beau pere de Pompeius, rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu’on avoit eu de luy jusques lors. Epaminondas, interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme : Il nous faut voir mourir, fit-il, avant que d’en pouvoir resoudre. De vray, on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l’honneur et grandeur de sa fin. Dieu l’a voulu comme il luy a pleu : mais en mon temps trois les plus execrables personnes que je cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des mors reglées et en toutes circonstances composées jusques à la perfection.
Il est des morts braves et fortunées. Je luy ay veu trancher le fil d’un progrez de merveilleux avancement, et dans la fleur de son croist, à quelqu’un, d’une fin si pompeuse, qu’à mon avis ses ambitieus et courageux desseins n’avoient rien de si hault que fut leur interruption. Il arriva sans y aller où il pretendoit : plus grandement et glorieusement que ne portoit son desir et esperance. Et devança par sa cheute le pouvoir et le nom où il aspiroit par sa course.
Au Jugement de la vie d’autruy, je regarde tousjours comment s’en est porté le bout ; et des principaux estudes de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est à dire quietement et sourdement.
Que philosopher, c’est apprendre à mourir. Chap. XX.
CIcero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là,que le plaisir est nostre but, quoy qu’elles en prennent divers moyens ; autrement on les chasseroit d’arrivée : car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ? Les dissentions des sectes Philosophiques, en ce cas, sont verbales. Transcurramus solertissimas nugas. Il y a plus d’opiniastreté et de picoterie qu’il n’appartient à une si saincte profession. Mais quelque personnage que l’homme entrepraigne, il joue tousjours le sien parmy.
Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c’est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecoeur. Et s’il signifie quelque supreme plaisir et excessif contentement, il est mieux deu à l’assistance de la vertu qu’à nulle autre assistance. Cette volupté, pour estre plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus serieusement voluptueuse. Et luy devions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doux et naturel : non celuy de la vigueur, duquel nous l’avons denommée. Cette autre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom, ce devoit estre en concurrence, non par privilege. Je la trouve moins pure d’incommoditez et de traverses que n’est la vertu. Outre que son goust est plus momentanée, fluide et caduque, elle a ses veillées, ses jeusnes et ses travaux et la sueur et le sang ; et en outre particulierement ses passions trenchantes de tant de sortes, et à son costé une satieté si lourde qu’elle equipolle à penitence. Nous avons grand tort d’estimer que ces incommoditez luy servent d’aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se vivifie par son contraire, et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l’accablent, la rendent austere et inaccessible, là où, beaucoup plus proprement qu’à la volupté elles anoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfaict qu’elle nous moienne. Celuy-là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust à son fruit, et n’en cognoist ny les graces ny l’usage. Ceux qui nous vont instruisant que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa jouïssance agréable, que nous disent ils par là, sinon qu’elle est tousjours desagreable ? Car quel moien humain arriva jamais à sa jouïssance ? Les plus parfaicts se sont bien contentez d’y aspirer et de l’approcher sans la posseder. Mais ils se trompent : veu que de tous les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante. L’entreprise se sent de la qualité de la chose qu’elle regarde, car c’est une bonne portion de l’effect et consubstancielle. L’heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la premiere entrée et extreme barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu est le mespris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d’une molle tranquillité, nous en donne le goust pur et amiable, sans qui toute autre volupté est esteinte.
Voylà pourquoy toutes les regles se rencontrent et conviennent à cet article. Et, bien qu’elles nous conduisent aussi toutes d’un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté, et autres accidens à quoy la vie humaine est subjecte, ce n’est pas d’un pareil soing, tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité (la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d’une entiere santé) qu’aussi d’autant qu’au pis aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconvenients. Mais quant à la mort, elle est inevitable,
Omnes eodem cogimur, omnium Versatur urna, serius ocius Sors excitura et nos in aeter- Num exitium impositura cymbae.
Et par consequent, si elle nous faict peur, c’est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager.
Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne ; nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là comme en pays suspect : quae quasi saxum Tantalo semper impendet.
Nos parlemens renvoyent souvent executer les criminels au lieu où le crime est commis : durant le chemin, promenez les par des belles maisons, faictes leur tant de bonne chere qu’il vous plaira,
non Siculae dapes Dulcem elaborabunt saporem, Non avium cytharaeque cantus Somnum reducent,
pensez vous qu’ils en puissent resjouir, et que la finale intention de leur voyage, leur estant ordinairement devant les yeux, ne leur ait alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez ?
Audit iter, numeratque dies, spacioque viarum Metitur vitam, torquetur peste futura.
Le but de nostre carriere, c’est la mort, c’est l’object necessaire de nostre visée : si elle nous effraye, comme est il possible d’aller un pas en avant, sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? Il luy faut faire brider l’asne par la queue,
Qui capite ipse suo instituit vestigia retro. Ce n’est pas de merveille s’il est si souvent pris au piege. On faict peur à nos gens, seulement de nommer la mort, et la pluspart s’en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu’il s’en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu’ils y mettent la main, que le medecin ne leur ait donné l’extreme sentence ; et Dieu sçait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le patissent.
Parce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains avoyent appris de l’amollir ou de l’estendre en perifrazes. Au lieu de dire : il est mort ; il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu. Pourveu que ce soit vie, soit elle passée, ils se consolent. Nous en avons emprunté nostre feu Maistre-Jehan.
A l’adventure est-ce que, comme on dict, le terme vaut l’argent. Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier jour de Febvrier mil cinq cens trente trois, comme nous contons à cette heure, commençant l’an en Janvier. Il n’y a justement que quinze jours que j’ay franchi 39 ans, il m’en faut pour le moins encore autant : cependant s’empescher du pensement de chose si esloignée, ce seroit folie. Mais quoy, les jeunes et les vieux laissent la vie de mesme condition.
Nul n’en sort autrement que comme si tout presentement il y entroit.