Lettres persanes (page 21)
Lettre II.
« Tu leur commandes, et leur obéis. » 1754.)
1721 1re ; « et tu leur obéis. »
Lettre III.
Je comptai pour rien la pudeur. » (1754.)
1721 1re : « je comptois… »
Lettre V. Supprimée dans 1721 2e Marteau.
Lettre VI (I de 1721 2e Marteau).
Au milieu des perfides Osmanlins. » (1754.)
1721 1re : « Osmalins. »
« Je n’ai que des âmes lâches qui m’en répondent. » (1754.)
1721 1re : « que des lâches…
Lettre VII (V de 1721 2e Marteau).
« que toi dans le monde qui mérites d’être aimé. »
1721 1re, 1754 : « qui mérite. »
« Je donnerois l’empire du monde pour un seul de tes baisers…
privée de celui qui peut seul les satisfaire…
dans la fureur d’une passion irritée…
1721 2e Marteau : « Je quitterois pour toi l’empire du monde…
privée de celui qui peut seul les calmer…
dans la fureur des passions. »
Lettre VIII (VI de 1721 2e Marteau).
1721 1re, 1754 : 20 Gemmadi 2 1711.
1721 2e : 12 Gemmadi 2, 1711.
Lettre IX (VII de 1721 2e Marteau).
« Un flux et un reflux d’empire. » (1754.)
1721 1re : « un flux et flux et reflux. »
« me font faire de fausses confidences. » (1754.)
1721 1re : « faire fausses confidences. »
« J’ai autant d’ennemies dans son cœur qui ne songent qu’à me perdre. »
1721 2e ajoute : « qu’il y a de femmes dans le sérail. »
Lettre X (fondue avec la suivante dans 1721 2e Marteau).
Dans 1721 2e le Ier paragraphe est supprimé, les deux autres sont modifiés. (Voir la suivante.)
Lettre XI (VIII de 1721 2e Marteau).
Les Troglodytes. Voyez Hérodote, IV 133 ; Pomponius Méla, I ; Plutarque, Marc Antoine.
Dans 1721 2e le premier paragraphe, supprimé est remplacé par un résumé de la précédente sans altération de sens.
« Mais ils conjurèrent contre lui. »? Tournure latine. Le français a préféré la forme réfléchie : se conjurer.
« Je me procurerai tous mes besoins et pourvu que je les aie… »
Locutions elliptiques et peu correctes.
« que cette femme soit à vous, ou à vous. » (1754).
1721 1re : « à moi ou à vous. » Ce qui n’a pas de sens.
Lettre XII (IX de 1721 2e Marteau).
Lettre XIII (X de 1721 2e).
Lettre XIV (XI de 1721 2e).
Lettre XV (1re du Supplément de 1754).
Lettre XVI (XV de 1721 1re, supprimée dans 1721 2e Marteau).
Les trois tombeaux : ceux de Fatime et de deux personnages de sa famille.
Il y a aussi à Com des tombeaux de rois.
Lettre XVII (XVI de 1721 1re, XII de 1721 2e Marteau).
Lettre XVIII (XVII de 1721 1re, XIII de 1721 2e Marteau).
Lettre XIX (XVIII de 1721 1re, XIV de 1721 2e).
Lettre XX (XIX de 1721 1re, XV de 1721 2e).
Lettre XXI (XX de 1721 1re, XVI de 1721 2e).
Lettre XXII (2e du Supplément de 1754).
Lettre XXIII (XXI de 1721 1re, XVII de 1721 2e).
« témoignage du génie des ducs de Toscane. »
1721 1re : « de génie… »
« Leurs beaux-frères. »
1721 1re, et 1754 : beaufrères.
« Les persanes en ont quatre » (voiles). Aujourd’hui, elles n’en ont plus qu’un, nommé Roubend.
Lettre XXIV (XXII de 1721 1re, XVIII de 1721 2e).
« Il lui fait croire que trois ne sont qu’un… »
Supprimé dans 1721 2e Marteau.
Le papier monnaie était connu anciennement en Chine, et dès le XIIIe siècle en Perse.
Constitution (bulle Unigenitus) du pape Clément XI contre les Réflexions morales du père Quesnel.
Lettre XXV (XXIII de 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
Lettre XXVI (XXIV de 1721 1re, XIX 1721 2e).
« parmi vos esclaves, qui me trahirent… »
1721 1re et 1754 : « qui vous trahirent… » Coquille.
« énivré des plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres. » (1754.)
1721 1re : « sans en avoir… »
Lettre XXVII (XXV de 1721 1re, XX de 1721 2e).
« par les caravanes d’Arméniens… »
1721 1re : « d’Arménie… »
Lettre XXVIII (XXVI de 1721 1re, XXI de 1721 2e).
Lettre XXIX (XXVII de 1721 1re, XXII de 1721 2e).
Lettre XXX (XXVIII de 1721 1re, XXIII de 1721 2e).
Lettre XXXI (XXIX de 1721 1re, XXIV de 1721 2e).
Lettre XXXII (XXX de 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
« Maison où l’on entretient environ trois cents personnes assez pauvrement. » Les Quinze-Vingts.
Lettre XXXIII (XXXI de 1721 1re, XXV de 1721 2e).
Lettre XXXIV (XXXII de 1721 1re, XXVI de 1721 2e).
Les deux éditions, 1721, donnent Rica à Ibben;
1754 : Usbek à Ibben. Même contexte.
Lettre XXXV (XXXIII de 1721 1re, XXXIII de 1721 2e).
Vivement incriminée dans la brochure du père Gaultier, 1751 : Les Lettres persanes convaincues d’impiété.
« Ali qui était le plus beau de tous les hommes. » Expressions d’un psaume qu’on applique au Messie.
Lettre XXXVI (XXXIV de 1721 1re, XXVIII de 1721 2e).
« Dispute la plus mince qu’il se puisse imaginer. »
1721 1re : « qui se puisse imaginer. »
Lettre XXXVII(XXXV de 1721 1re, XXIX de 1721 2e)
Louis XIV avait en 1713 75 ans ; il régnait depuis soixante-dix.
Le ministre de 18 ans : peut-être Barbezieux, fils de Louvois, ministre à 23 ans, mort 1701 (?).
La maîtresse de 80 ans : la Maintenon.
« nous n’avons point d’exemple dans nos histoires. »
1721 1re : « d’exemples. »
Lettre XXXVIII (XXXVI de 1721 1re,? XXX de 1721 2e).
Lettre XXXIX (XXXVII. de 1721 1re, XXXI de 1721 2e).
« qui a fait le pélerinage de la Mecque. »
1721 1re : « à la Mecque. »
« que la nature de la femme ne cessât d’être immonde, et que le membre viril ne fût livré à la circoncision. »
1721 2e Marteau : « que la femme ne cessât d’être immonde et que l’homme ne fût livré… »
Lettre XL (XXXVIII 1721 1re, XXXI 1721 2e.
« va sottement se mettre dans une balance et se faire peser. »
1721 1re : « et se fait peser. »
Lettres XLI-XLIII (XXXIX-XLI de 1721 1re ; supprimées dans 1721 2e).
Lettre XLIV (XLII de 1721 1re, 1721 2e).
« quand le Kan de Tartarie. »
1721 1re : « le Cam. »
Lettre XLV (XLIII de 1721 1re, XXXIV 1721 2e).
« faubourg Saint-Germain. »
1721, 1754 : faux bourg
« J’ai loué un hôtel deux mille écus. »
1721 1re : « de deux mille écus. »
Lettre XLVI (XLIV 1721 1re, XXXV 1721 2e).
« dans un caravansérail. »
1721 1re : cavavanserai ; 1754 : caravansera.
Incriminée dans la brochure : Lettres persanes convaincues d’impiété, 1752 à cause de la prière du déiste.
Lettre XLVII (XLV 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
« annoncer le courouc. »
Pour les femmes du roi, le courouc se publie d’avance, et tout homme qui n’en tient compte court risque de la vie. Pour les autres femmes, les eunuques à cheval autour des litières crient courouc, courouc (arrière) et bâtonnent ou transpercent les curieux.
Lettre XLVIII (XLVI 1721 1re, XXXVI 1721 2e).
Ils valent bien la peine qu’on les détrompe. (1721 1re.)
1754 : « Ils valent la peine ; » semble une omission.
« Étudier sur cette foule de gens qui y abordoit sans cesse, dont les caractères me présentoient… » (1754.)
Beaucoup d’éditions plus modernes, entre autres Lefèvre 1820, donnent : « étudier cette foule de gens qui y abordoient et dont… »
« qui ne m’ait donné la torture plus de deux cents fois ; et cependant je… » (1721, 1754.)
Ed. Lefèvre 1820 : qui ne m’ait donné deux cents fois la torture, et je… » (d’après quelle autorité.)
« Il excelle par son cuisinier : aussi n’en est-il pas ingrat… » Singulière tournure.
« C’est un homme excellent. »(1754.)
Ed. Lefèvre 1820 : « il est excellent. » (?)
« certaine femme dans le monde qui pestera un peu. » (1754).
Ed. Lefèvre 1820 : « qui ne sera pas de bonne humeur. » (?)
« La mettre à deux doigts de ma perte. »?(1754.)
C’est le texte vrai et le plus fin aussi.
La plupart des éditions, y compris Lefèvre 1820, donnent : « de sa perte. » Ce qui n’a pas de sens.
Lettre XLIX (XLVII de 1721 1re, XXXVII de 1721 2e).
Lettre L (XLVIII de 1721 1re, XXXVIII de 1721 2e).
Lettre LI (XLIX de 1721 1re, XXXIX de 1721 2e).
« Depuis Moscou. »
1721 1re: Moscov ; 1754 : Moscow.
Sévérité de Pierre le grand. V. Esprit des lois, XIX, 14.
Lettre LII (L de 1721 1re, XL de 1721 2e).
« J’ai ouï dire à feu ma sœur. »
1721 1re, et 1754 : « feue ma sœur. »
« se dérober à la plus affligeante de toutes les idées. »
1721 1re : « se dérober la plus affligeante… »
Lettre LIII (LI de 1721 1re, XLI de de 1721 2e).
Lettres LIV-LXIV (LII-LXII de 1721 1re, XLII-LII de 1721 2e).
LXI, Ambroise et Théodose, V. Spinoza, Tractatus theologico-politicus, 49.
Incriminée dans les Lettres persanes convaincues d’impiété.
LXIII : « et se plie sans effort aux mœurs… »
1721 1re, 1754 : « et je plie. »
Lettre LXIV
« Se plaisoit de me les faire exercer même et de… »
1721 1re, « à me les faire exercer même et à… »
Lettre LXV (LXIII 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
Lettre LXVI (LXIV 1721 1re, LII 1721 2e).
Lettre LXVII (LXV 1721 1re, LIV 1721 2e).
Tefflis (Tiflis), capitale de la Géorgie.
Lettre LXVIII (LXVI 1721 1re, LV 1721 2e).
Lettre LXIX (LXVII 1721 1re, LVI 1721 2e).
Violemment incriminée dans les Lettres persanes convaincues d’impiété, où elle est citée d’après 1721 2e.
« dont il fit un tout pour ressembler. 1754.)
1721 1re : « un tout qu’il crut ressembler.
Le dernier alinéa est une addition du Supplément de 1754.
Lettre LXX (LXVIII 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
Lettre LXXI (LXIX 1721 1re, supprimée dans 1721 2e).
Lettre LXXII (LXX 1721 1re, LVII 1721 2e).
« Rica à Usbek. » (1754.)
Éditions antérieures : « Rica à Ibben. »
Lettre LXXIII (LXXI 1721 1re, LXI 1721 2e).
Le code des jugements de l’Académie, c’est son dictionnaire.
« un bâtard, qui avait déjà paru, » c’est le dictionnaire de Furetière, dont la publication anticipée fit expulser l’auteur de l’Académie.
« Il semble qu’il soit fait pour parler… » (1754.)
1721 1re : « qu’ils soient faits… »
Lettre LXXIV (LXXII 1721 1re, LXII 1721 2e).
Lettre LXXV (LXXIII 1721 1re, LXIII 1721 2e).
Leur demandent de leur prouver ce qu’ils sont résolus de ne pas croire. »
1721 1re : « demandent qu’ils prouvent ce qu’ils ne veulent pas croire. »
« Je sais bien empêcher la religion. »
1721 1re : « je sais empêcher… »
« Ils abaissoient par là les seigneurs. »
1721 1re : « parce qu’ils abaissoient… »
Lettre LXXVI (LXXIV 1721 1re, LXIV 1721 2e).
Incriminée dans les Lettres persanes convaincues d’impiété.
« Cent millions de têtes comme la nôtre. » (1754, 1758, etc.)
1721, 1730, etc. : « cent millions de terres… »
Lettre LXXVII (3e du Supplément de 1754).
Correctif tardif à la précédente.
Lettre LXXVIII (LXXV 1721 1re, LXV 1721 2e).
« Le seul de leurs livres qui soit bon. » Don Quichotte.
« Des nations qui leur sont inconnues ; » à ce qu’il paraît, les Batuécas. Mais l’accusation est invraisemblable.
Lettre LXXIX (LXXVI 1721 1re, LXVI 1721 2e).
Lettre LXXX (LXXVII 1721 1re, LXVII 1721 2e).
Lettres LXXXI-LXXXIII (LXXVIII-LXXX 1721 1re, LXVIII-LXX 1721 2e).
Lettre LXXXIV (LXXXI 1721 1re, LXXI 1721 2e).
Incriminée dans les Lettres persanes convaincues d’impiété.
« Cette raison est toujours une raison d’intérêt. » (1754.)
1721 1re : « est toujours raison d’intérêt. »
Lettre LXXXV (LXXXII 1721 1re, LXXXII 1721 2e).
Lettre LXXXVI (LXXXIII 1721 1re, LXXIII 1721 2e).
Lettre LXXXVII (LXXXIV 1721 1re, LXXIV 1721 2e).
« La justice se mêle de tous leurs différends. (1758.)
Cette proposition nécessaire est omise dans 1721 1re et 1754.
Elle se trouve dans 1721 2e avec une légère différence :
« se mêle de toutes leurs affaires. »
« nombre infini de jeunes marchandes. » Allusion aux galeries du palais (sujet d’une comédie de Corneille) habitées et fréquentées comme le sont les galeries du Palais Royal.
Lettre LXXXVIII (LXXXV 1721 1re, LXXV 1721 2e).
ERRATUM.
Page 147, lignes 13 et 14, au lieu de : pour garant de vertu, lisez, pour garant de sa vertu.
NOTES ET VARIANTES.
(Voir l’Index pour l’histoire, la religion, la philosophie, le droit public et privé, les mœurs orientales et européennes.)
Lettre LXXXIX (LXXXVI de 1721-1754).
Lettre XCII (quatrième du Supplement de 1754).
Lettre XCIII (LXXXIX de 1721-1754).
Lettre XCVI (XCII de 1721-1754).
« L’acte de justice la plus sévère c’est la guerre ; puisque son but est la destruction de la société. » C’est la leçon de 1721 et de 1754.
Lettre CLI (CXLIII de 1721 à 1754).
« Je sais ce qu’il t’écrivit… »
1721 1re, 2e et 1754 portent : je ne sais (qui répond moins bien au sens général).
« Avant qu’elles arrivassent…
1721 1re, 2e : qu’elles n’arrivassent…
Lettre CLVII (Neuvième du Supplément de 1754).
Lettre CLVIII (Dixième du Supplément de 1754).
Lettre CLX (Onzième du Supplément du 1754).
Lettre CLXI et dernière (CL de 1721-1754, CXL de 1721 2e Marteau, et 1730, 3e édition, Amsterdam, Jacques Desbordes).
PRÉFACE.
Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la France appauvrie par la révocation de l’édit de Nantes, par les longs désastres d’une guerre inique terminée à grand peine en victoire in extremis, l’esprit écrasé sous le joug du père Lachaise et de la Maintenon, les lettres languissantes. La disparition de la funeste cagote et des confesseurs jésuites fut un soulagement universel. Le poids qui oppressait les poitrines s’en était allé à Saint-Denis en pourriture royale. On respirait. Mais dans quel chaos, dans quel désarroi moral, politique et financier ! Trouble encore accru par le déchaînement des passions comprimées et le dévergondage effréné qui succède à la libération.
C’est dans Michelet qu’il faut chercher la peinture sur le vif de cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l’agiotage qui étouffa dans son germe la gigantesque entreprise de Law, parmi les intrigues traîtresses des bâtards auxquels Louis XIV avait voulu livrer la minorité de Louis XV, M. le Duc, un Condé rapace, roi du système, qui se disait pauvre avec un grand gouvernement et dix-huit cent mille livres de rentes, un Dubois pourri de vices et de ruses, des Tencin mâle et femelle, gouvernaient un foullis de petits abbés, de laquais enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la spéculation mêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les castes s’effaçaient. Per fas et nefas, il se formait une nation avide d’une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les parasites sociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait ; par en haut ; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblesse de robe ; mais elle se faisait.
« Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un guide qui tranchât nettement dans le temps, partît de l’écart absolu, qui surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les utopistes d’alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu’usée. »
Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par d’horribles exploits ; que la révocation de l’édit de Nantes, dragonnades, les missions bottées, la persécution des jansénistes venaient de dépeupler le centre de la France, de ruiner l’industrie ; qu’en 1721 (l’année des Lettres persanes) l’inquisition brûlait à Grenade neuf hommes et onze femmes ; que, vers le même temps, les protestants de Thorn périssaient torturés « dans des supplices exquis ; » que les parlements de Paris, de Rouen, de Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les libertins, libres penseurs du temps ; que le Château-Trompette, où l’on ne pouvait se tenir ni debout ni couché, n’avait rien à envier aux effrayants in pace de l’inquisition.
Qui donc proclamera l’iniquité de l’intolérance, l’inanité des menues pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, l’influence néfaste du célibat ecclésiastique, l’inévitable fin du catholicisme ; la supériorité des gouvernements doux, des châtiments gradués et modérés, sur les rigueurs pénales et les fantaisies du despotisme ; de la république sur la monarchie ? quel homme osera, en face et au-dessus de l’arbitraire religieux et politique, établir les principes du droit des gens, subordonner à l’équité les coutumes et les lois, soumettre à la justice les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même, « s’il y a un Dieu » (LXXXIV) ?
Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans « un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer », où la routine réactionnaire est une religion, où la cruauté froide, indifférente, machinale est une seconde nature, où l’infatuation est une monomanie. Une fatalité de famille condamnait Montesquieu à la magistrature. Affublé à vingt-cinq ans d’une perruque de conseiller, coiffé vingt-sept ans d’un bonnet de président à mortier, il semblait « calfeutré au foyer » dès vingt-six ans par un mariage fort calme et l’éducation de trois enfants. Il n’avait « guère plus de trente ans quand son petit roman esquissa déjà le Credo de 89. » Le prisonnier de la robe s’était émancipé ; cette robe, qu’il porta douze ans (1714-1726), « dont il n’osait s’arracher » couvrait « un merveilleux fonds de haine » pour l’atroce passé dont elle le faisait complice. « Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n’en fut pas accablé, mais s’étendit en dessous de tous côtés, » étudiant les sociétés, les lois qui président au développement des nations, l’éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des mœurs passagères et changeantes. Dans le recueillement d’une quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d’une vie calme et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du parlement à son hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait l’arme qui allait « décapiter un monde, » ses petites phrases pimpantes et sèches, si fortes dans leur dédaigneuse concision, mesurées et audacieuses.
Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets si vastes, réduire en un livre le sommaire d’une bibliothèque critique, et en un livre attrayant, se faire lire et accepter ? On était « dans un moment singulier d’inattention où personne n’avait envie de regarder. Écrit au plus fort du système, le livre est publié dans la débâcle : la terreur du visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s’emparer du public ? Le petit roman fit cela. »
Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s’était arrêté à l’idée de lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe. Déjà Charles Rivière du Fresny, dans ses Amusements sérieux et comiques, Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à Paris. C’était un artifice ingénieux et simple. Les mœurs de l’Orient, matière à comparaison et à contraste, étaient suffisamment connues par les Mille et une nuits, par les récits de Chardin et de Tavernier, par les Mémoires du serrail de Mme de Villedieu (Catherine des Jardins, femme galante morte en 1683). L’auteur causait de son projet avec ses amis, leur en communiquait des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait d’après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et des réflexions, esquissait des caractères.
À en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de l’édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois volumes in-4), la première des Œuvres complètes (Arsenal, 20911 B.), « deux personnes ont travaillé avec M. le président Montesquieu aux Lettres persannes : M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a fourni les articles badins, et M. Barbaud, président, qui a écrit les réflexions morales. » Ce dernier était secrétaire perpétuel de l’Académie de Bordeaux, à laquelle il légua sa maison et sa bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre de la même académie, possédait une fort belle bibliothèque qu’il voulait rendre publique, en y attachant, à ses frais, deux bibliothécaires. On a de lui le Dictionnaire néologique (en collaboration avec Desfontaines, des lettres critiques sur la Marianne de Voltaire, et une ironique apologie de Lamothe-Houdart. Il mourut à quarante-cinq ans (1738), d’un excès de travail, à Paris, où « il passait la plupart de son temps. » Ces deux hommes étaient évidemment des lettrés, et il leur suffit, pour être sauvés de l’oubli, d’avoir touché aux Lettres persanes. Quant à leur part de collaboration, il semble qu’on soit fondé à la restreindre à un échange d’idées. Le style de Montesquieu est partout le même, d’une concision forte qui n’exclut ni l’afféterie, ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se retrouvent en germe aussi bien la curiosité galante du Temple de Gnide, que la gravité quelque peu impérieuse de l’Esprit des lois et de la Grandeur et décadence des Romains, avec un charme de plus, l’expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté des sujets et des tons.