Les Caprices de Marianne (page 3)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caprices de Marianne · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un vide que je ne saurais exprimer et que je communique en vain à cette large coupe. Le carillon des vêpres m’a fendu le crâne pour tout l’après-dînée.

Marianne.

Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous buvez ?

Octave.

N’en riez pas ; ce sont les larmes du Christ en personne.

Marianne.

Cela m’étonne que vous ne buviez pas du vin à quinze sous ; buvez-en, je vous en supplie.

Octave.

Pourquoi en boirais-je, s’il vous plaît ?

Marianne.

Goûtez-en ; je suis sûre qu’il n’y a aucune différence avec celui-là.

Octave.

Il y en a une aussi grande qu’entre le soleil et une lanterne.

Marianne.

Non, vous dis-je, c’est la même chose.

Octave.

Dieu m’en préserve ! Vous moquez-vous de moi ?

Marianne.

Vous trouvez qu’il y a une grande différence !

Octave.

Assurément.

Marianne.

Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes. [Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ? Ne renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine, selon sa force et sa valeur ? Et n’y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes du Christ ?] Quel misérable cœur est-ce donc que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon ? Vous ne boiriez pas le vin que boit le peuple ; vous aimez les femmes qu’il aime ; l’esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil, vous conduiront chancelant et sans force dans les bras d’une fille de joie ; vous rougiriez de boire un vin grossier ; votre gorge se soulèverait. Ah ! vos lèvres sont délicates, mais votre cœur s’enivre à bon marché. Bonsoir, cousin ; puisse Rosalinde rentrer ce soir chez elle.

Octave.

Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs ? Elle est, comme vous dites, toute pleine d’un esprit céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu’un paysan ressemble à son seigneur. Cependant, regardez comme elle [se laisse faire ! — Elle n’a reçu, j’imagine, aucune éducation, elle n’a aucun principe ; vous voyez comme elle] est bonne fille ! Un mot a suffi pour la faire sortir du couvent ; toute poudreuse encore, elle s’en est échappée pour me donner un quart d’heure d’oubli, et mourir. Sa couronne virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.

Marianne.

Êtes-vous sûr qu’elle en vaut davantage ? Et si vous êtes un de ses vrais amants, n’iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan ?

Octave.

Elle n’en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu’elle est bonne à boire et qu’elle est faite pour être bue. Dieu n’en a pas caché la source au sommet d’un pic inabordable, au fond d’une caverne profonde ; il l’a suspendue en grappes dorées au bord de nos chemins ; [elle y fait le métier des courtisanes ; elle y effleure la main du passant ; elle y étale aux rayons du soleil sa gorge rebondie,] et toute une cour d’abeilles et de frelons murmure autour d’elle matin et soir. Le voyageur dévoré de soif peut se coucher sous ses rameaux verts ; jamais elle ne l’a laissé languir, jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne, c’est un don fatal que la beauté ! — La sagesse dont elle se vante est sœur de l’avarice, et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté. Bonsoir, cousine ; puisse Cœlio vous oublier !

Il entre dans l’auberge, Marianne dans sa maison.

Scène II

[Une autre rue.]

CŒLIO, CIUTA.

[Ciuta.

Seigneur Cœlio, défiez-vous d’Octave. Ne vous a-t-il pas dit que la belle Marianne lui avait fermé sa porte ?

Cœlio.

Assurément. — Pourquoi m’en défierais-je ?

Ciuta.

Tout à l’heure, en passant dans sa rue, je l’ai vu en conversation avec elle sous une tonnelle couverte.

Cœlio.

Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? Il aura épié ses démarches et saisi un moment favorable pour lui parler de moi.

Ciuta.

J’entends qu’ils se parlaient amicalement et comme des gens qui sont de bon accord ensemble.

Cœlio.

En es-tu sûre, Ciuta ? Alors je suis le plus heureux des hommes ; il aura plaidé ma cause avec chaleur.

Ciuta.

Puisse le ciel vous favoriser !]

[Elle sort.] Cœlio.

Ah ! que je fusse né dans le temps des tournois et des batailles ! Qu’il m’eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de mon sang ! Qu’on m’eût donné un rival à combattre, une armée entière à défier ! Que le sacrifice de ma vie eût pu lui être utile ! Je sais agir, mais je ne puis parler. Ma langue ne sert point mon cœur, et je mourrai sans m’être fait comprendre, comme un muet dans une prison.

Il sort.

Scène III

[Chez Claudio.]

CLAUDIO, MARIANNE.

Claudio.

Pensez-vous que je sois un mannequin, et que je me promène sur la terre pour servir d’épouvantail aux oiseaux ?

Marianne.

D’où vous vient cette gracieuse idée ?

Claudio.

Pensez-vous qu’un juge criminel ignore la valeur des mots, et qu’on puisse se jouer de sa crédulité comme de celle d’un danseur ambulant ?

Marianne.

À qui en avez-vous ce soir ?

Claudio.

Pensez-vous que je n’ai pas entendu vos propres paroles : Si cet homme ou son ami se présente à ma porte, qu’on la lui fasse fermer ? et croyez-vous que je trouve convenable de vous voir converser librement avec lui sous une tonnelle[, lorsque le soleil est couché] ?

Marianne.

Vous m’avez vue sous une tonnelle ?

Claudio.

Oui, oui, de ces yeux que voilà, sous la tonnelle d’un cabaret ! La tonnelle d’un cabaret n’est point un lieu de conversation pour la femme d’un magistrat, et il est inutile de faire fermer sa porte, quand on se renvoie le dé en plein air avec si peu de retenue.

Marianne.

Depuis quand m’est-il défendu de causer avec un de vos parents ?

Claudio.

Quand un de mes parents est un de vos amants, il est fort bien fait de s’en abstenir.

Marianne.

Octave, un de mes amants ? Perdez-vous la tête ? Il n’a de sa vie fait la cour à personne.

Claudio.

Son caractère est vicieux. — C’est un coureur de tabagies.

Marianne.

Raison de plus pour qu’il ne soit pas, comme vous dites fort agréablement, un de mes amants. — Il me plaît de parler à Octave sous la tonnelle d’un cabaret.

Claudio.

Ne me poussez pas à quelque fâcheuse extrémité par vos extravagances, et réfléchissez à ce que vous faites.

Marianne.

À quelle extrémité voulez-vous que je vous pousse ? Je suis curieuse de savoir ce que vous feriez.

Claudio.

Je vous défendrais de le voir et d’échanger avec lui aucune parole, soit dans la maison, soit dans une maison tierce, soit en plein air.

Marianne.

Ah ! ah ! vraiment, voilà qui est nouveau ! Octave est mon parent tout autant que le vôtre ; je prétends lui parler quand bon me semblera, en plein air ou ailleurs, et dans cette maison, s’il lui plaît d’y venir.

Claudio.

Souvenez-vous de cette dernière phrase que vous venez de prononcer. Je vous ménage un châtiment exemplaire, si vous allez contre ma volonté.

Marianne.

Trouvez bon que j’aille d’après la mienne, et ménagez-moi ce qui vous plaît. Je m’en soucie comme de cela.

Claudio.

Marianne, brisons cet entretien. Ou vous sentirez l’inconvenance de s’arrêter sous une tonnelle, ou vous me réduirez à une violence qui répugne à mon habit.

Il sort. Marianne, seule.

Holà ! quelqu’un !

Un domestique entre. Voyez-vous là-bas, dans cette rue, ce jeune homme assis devant une table, sous cette tonnelle ? Allez lui dire que j’ai à lui parler[, et qu’il prenne la peine d’entrer dans ce jardin.]

Le domestique sort. Voilà qui est nouveau ! Pour qui me prend-on ? Quel mal y a-t-il donc ? Comment suis-je donc faite aujourd’hui ? Voilà une robe affreuse. Qu’est-ce que cela signifie ? — Vous me réduirez à la violence ! Quelle violence ? Je voudrais que ma mère fût là. Ah bah ! elle est de son avis dès qu’il dit un mot. J’ai une envie de battre quelqu’un !

Elle renverse les chaises. Je suis bien sotte en vérité ! [Voilà Octave qui vient. — Je voudrais qu’il le rencontrât.] — Ah ! c’est donc là le commencement ! On me l’avait prédit. — Je le savais. — Je m’y attendais ! Patience, patience ! Il me ménage un châtiment ! Et lequel, par hasard ? Je voudrais bien savoir ce qu’il veut dire !

Entre Octave. [Asseyez-vous,] Octave, j’ai à vous parler.

Octave.

[Où voulez-vous que je m’assoie ? Toutes les chaises sont les quatre fers en l’air. — ] Que vient-il donc de se passer ici ?

Marianne.

Rien du tout.

Octave.

En vérité, cousine, vos yeux disent le contraire.

Marianne.

J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit sur le compte de votre ami Cœlio. Dites-moi, pourquoi ne s’explique-t-il pas lui-même ?

Octave.

Par une raison assez simple : — il vous a écrit, et vous avez déchiré ses lettres ; il vous a envoyé quelqu’un, et vous lui avez fermé la bouche ; il vous a donné des concerts, vous l’avez laissé dans la rue. Ma foi, il s’est donné au diable, et on s’y donnerait à moins.

Marianne.

Cela veut dire qu’il a songé à vous ?

Octave.

Oui.

Marianne.

Eh bien ! parlez-moi de lui.

Octave.

Sérieusement ?

Marianne.

Oui, oui, sérieusement. Me voilà. J’écoute.

Octave.

Vous voulez rire ?

Marianne.

Quel pitoyable avocat êtes-vous donc ? Parlez, que je veuille rire ou non.

Octave.

Que regardez-vous à droite et à gauche ? En vérité, vous êtes en colère.

Marianne.

Je veux prendre un amant, Octave,… sinon un amant, du moins un cavalier. Que me conseillez-vous ? Je m’en rapporte à votre choix : — Cœlio ou tout autre, peu m’importe ; — dès demain, — dès ce soir, celui qui aura la fantaisie de chanter sous mes fenêtres trouvera ma porte entr’ouverte. Eh bien ! vous ne parlez pas ? Je vous dis que je prends un amant. Tenez, voilà mon écharpe en gage : — qui vous voudrez, la rapportera.

Octave.

Marianne ! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une minute de complaisance, puisque vous m’avez appelé, puisque vous consentez à m’entendre, au nom du ciel, restez la même une minute encore ; permettez-moi de vous parler.

Il se jette à genoux. Marianne.

Que voulez-vous me dire ?

Octave.

Si jamais homme au monde a été digne de vous comprendre, digne de vivre et de mourir pour vous, cet homme est Cœlio. Je n’ai jamais valu grand’chose, et je me rends cette justice, que la passion dont je fais l’éloge trouve un misérable interprète. [Ah ! si vous saviez sur quel autel sacré vous êtes adorée comme un Dieu !] Vous, si belle, si jeune, si pure encore[, livrée à un vieillard qui n’a plus de sens, et qui n’a jamais eu de cœur] ! Si vous saviez quel trésor de bonheur, quelle mine féconde repose en vous ! en lui ! dans cette fraîche aurore de jeunesse, dans cette rosée céleste de la vie, dans ce premier accord de deux âmes jumelles ! Je ne vous parle pas de sa souffrance, de cette douce et triste mélancolie qui ne s’est jamais lassée de vos rigueurs, et qui en mourrait sans se plaindre. Oui, Marianne, il en mourra. Que puis-je vous dire ? qu’inventerais-je pour donner à mes paroles la force qui leur manque ? Je ne sais pas le langage de l’amour. Regardez dans votre âme ; c’est elle qui peut vous parler de la sienne. Y a-t-il un pouvoir capable de vous toucher ? Vous qui savez supplier Dieu, existe-t-il une prière qui puisse rendre ce dont mon cœur est plein ?

Marianne.

Relevez-vous, Octave. En vérité, si quelqu’un entrait ici, ne croirait-on pas, à vous entendre, que c’est pour vous que vous plaidez ?

Octave.

Marianne ! Marianne ! au nom du ciel, ne souriez pas ! ne fermez pas votre cœur au premier éclair qui l’ait peut-être traversé ! Ce caprice de bonté, ce moment précieux va s’évanouir. — [Vous avez prononcé le nom de Cœlio, vous avez pensé à lui, dites-vous. Ah ! si c’est une fantaisie, ne me la gâtez pas. — Le bonheur d’un homme en dépend.]

Marianne.

Êtes-vous sûr qu’il ne me soit pas permis de sourire ?

Octave.

Oui, vous avez raison, je sais tout le tort que mon amitié peut faire. Je sais qui je suis, je le sens ; un pareil langage dans ma bouche a l’air d’une raillerie. Vous doutez de la sincérité de mes paroles ; jamais peut-être je n’ai senti avec plus d’amertume qu’en ce moment le peu de confiance que je puis inspirer.

Marianne.

Pourquoi cela ? vous voyez que j’écoute. Cœlio me déplaît ; je ne veux pas de lui. Parlez-moi de quelque autre, de qui vous voudrez. [Choisissez-moi dans vos amis un cavalier digne de moi ; envoyez-le-moi, Octave. Vous voyez que je m’en rapporte à vous.]

Octave.

Ô femme trois fois femme ! Cœlio vous déplaît, — mais le premier venu vous plaira. L’homme qui vous aime [depuis un mois], qui s’attache à vos pas, qui mourrait de bon cœur sur un mot de votre bouche, celui-là vous déplaît ! il est jeune, beau, riche et digne en tout point de vous ; mais il vous déplaît ! et le premier venu vous plaira !

Marianne.

Faites ce que je vous dis, ou ne me revoyez pas.

Elle sort. Octave, seul.

Ton écharpe est bien jolie, Marianne, et ton petit caprice de colère est un charmant traité de paix. — Il ne me faudrait pas beaucoup d’orgueil pour le comprendre : un peu de perfidie suffirait. Ce sera pourtant Cœlio qui en profitera.

Il sort.

Scène IV

[Chez Cœlio.]

CŒLIO, un domestique.

Cœlio.

[Il est en bas, dites-vous ? Qu’il monte. Pourquoi ne le faites-vous pas monter sur-le-champ ?]

[Entre Octave.] Eh bien ! mon ami, quelle nouvelle ?

Octave.

Attache ce chiffon à ton bras droit, Cœlio ; prends ta guitare et ton épée. — Tu es l’amant de Marianne.

Cœlio.

Au nom du ciel, ne te ris pas de moi.

Octave.

La nuit est belle ; — la lune va paraître à l’horizon. Marianne est seule, et sa porte est entr’ouverte. Tu es un heureux garçon, Cœlio.

Cœlio.

Est-ce vrai ? — est-ce vrai ? Ou tu es ma vie, Octave, ou tu es sans pitié.

Octave.

Tu n’es pas encore parti ? Je te dis que tout est convenu.7 Une chanson sous sa fenêtre ; [cache-toi un peu le nez dans ton manteau, afin que les espions du mari ne te reconnaissent pas. Sois sans crainte, afin qu’on te craigne ; et si elle résiste, prouve-lui qu’il est un peu tard.]

Cœlio.

Ah ! mon Dieu, le cœur me manque.

Octave.

Et à moi aussi, car je n’ai dîné qu’à moitié. — Pour récompense de mes peines, dis en sortant qu’on me monte à souper.

Il s’assoit. [As-tu du tabac turc ? Tu me trouveras probablement ici demain matin.] Allons, mon ami, en route ! tu m’embrasseras en revenant. En route ! en route ! La nuit s’avance.

Cœlio sort. Octave, seul.

[Écris sur tes tablettes, Dieu juste, que cette nuit doit m’être comptée dans ton paradis. Est-ce bien vrai que tu as un paradis ?] En vérité, cette femme était belle, et sa petite colère lui allait bien. D’où venait-elle ? c’est ce que j’ignore. Qu’importe comment la bille d’ivoire tombe sur le numéro que nous avons appelé ? Souffler une maîtresse à son ami, c’est une rouerie trop commune pour moi. Marianne, ou toute autre, qu’est-ce que cela me fait ? La véritable affaire est de souper ; il est clair que Cœlio est à jeun. Comme tu m’aurais détesté, Marianne, si je t’avais aimée ! comme tu m’aurais fermé ta porte ! comme ton bélître de mari t’aurait paru un Adonis, un Sylvain, en comparaison de moi ! Où est donc la raison de tout cela ? [pourquoi la fumée de cette pipe va-t-elle à droite plutôt qu’à gauche ? Voilà la raison de tout. — Fou ! trois fois fou à lier, celui qui calcule ses chances, qui met la raison de son côté ! La justice céleste tient une balance dans ses mains. La balance est parfaitement juste, mais tous les poids sont creux. Dans l’un il y a une pistole, dans l’autre un soupir amoureux, dans celui-là une migraine, dans celui-ci il y a le temps qu’il fait, et toutes les actions humaines s’en vont de haut en bas, selon ces poids capricieux.

Un domestique, entrant.

Monsieur, voilà une lettre à votre adresse ; elle est si pressée, que vos gens l’ont apportée ici ; on a recommandé de vous la remettre, en quelque lieu que vous fussiez ce soir.

Octave.

Voyons un peu cela.

Il lit. « Ne venez pas ce soir. Mon mari a entouré la maison d’assassins, et vous êtes perdu s’ils vous trouvent.

« Marianne. »

Malheureux que je suis ! qu’ai-je fait ? Mon manteau ! mon chapeau ! Dieu veuille qu’il soit encore temps ! Suivez-moi, vous et tous les domestiques qui sont debout à cette heure. Il s’agit de la vie de votre maître.]

[Il sort en courant.]

Scène V

[Le jardin de Claudio.] — Il est nuit.

CLAUDIO, deux spadassins, TIBIA.

Claudio.

Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu’il sera parvenu à ce bosquet.

Tibia.

Et s’il entre par l’autre côté ?

Claudio.

Alors, attendez-le au coin du mur.

Un spadassin.

Oui, monsieur.

Tibia.

Le voilà qui arrive. Tenez, monsieur, voyez comme son ombre est grande ! c’est un homme d’une belle stature.

Claudio.

Retirons-nous à l’écart, et frappons quand il en sera temps.

Entre Cœlio. Cœlio, frappant à la jalousie.

Marianne ! Marianne ! êtes-vous là ?

Marianne, paraissant à la fenêtre.

Fuyez, Octave ; vous n’avez donc pas reçu ma lettre ?

Cœlio.

Seigneur mon Dieu ! quel nom ai-je entendu ?

Marianne.

La maison est entourée d’assassins ; mon mari [vous a vu entrer ce soir ; il] a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si vous restez une minute encore.

Cœlio.

Est-ce un rêve ? suis-je Cœlio ?

Marianne.

Octave, Octave ! au nom du ciel, ne vous arrêtez pas ! Puisse-t-il être encore temps de vous échapper ! Demain, trouvez-vous, à midi, dans un confessionnal de l’église, j’y serai.

La jalousie se referme. Cœlio.

Ô mort ! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître Octave ! puisse mon sang retomber sur toi ! [Puisque tu savais quel sort m’attendait ici, et que tu m’y as envoyé à ta place, tu seras satisfait dans ton désir. Ô mort ! je t’ouvre les bras ; voici le terme de mes maux.]

Il sort. — On entend des cris étouffés et un bruit éloigné dans le jardin. Octave, en dehors.

Ouvrez, ou j’enfonce les portes !

Claudio, ouvrant, son épée sous le bras.

Que voulez-vous ?

Octave.

Où est Cœlio ?

Claudio.

Je ne pense pas que son habitude soit de coucher dans cette maison.

Octave.

Si tu l’as assassiné, Claudio, prends garde à toi ; je te tordrai le cou de ces mains que voilà.

Claudio.

Êtes-vous fou ou somnambule ?

[Octave.

Ne l’es-tu pas toi-même, pour te promener à cette heure, ton épée sous le bras ?]

Claudio.

Cherchez dans ce jardin, si bon vous semble ; je n’y ai vu entrer personne ; et si quelqu’un l’a voulu faire, il me semble que j’avais le droit de ne pas lui ouvrir.

[Octave, à ses gens.

Venez, et cherchez partout !]

Claudio, bas à Tibia.

Tout est-il fini comme je l’ai ordonné ?

Tibia.

Oui, monsieur ; soyez en repos, ils peuvent chercher tant qu’ils voudront.

Tous sortent.

Scène VI

Un cimetière.

OCTAVE et MARIANNE, auprès d’un tombeau.

Octave.

Moi seul au monde je l’ai connu. Cette urne d’albâtre, couverte de ce long voile de deuil, est sa parfaite image. C’est ainsi qu’une douce mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate. [Pour moi seul, cette vie silencieuse n’a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon cœur les seules gouttes de rosée qui y soient jamais tombées. Cœlio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. C’était un homme d’un autre temps ; il connaissait les plaisirs, et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité.] Elle eût été heureuse la femme qui l’eût aimé.

Marianne.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t’aimerait ?

Octave.

Je ne sais point aimer ; Cœlio seul le savait. [La cendre que renferme cette tombe est tout ce que j’ai aimé sur la terre, tout ce que j’aimerai.] Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était capable d’un dévouement sans bornes ; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu’il aimait, aussi facilement qu’il aurait bravé la mort pour elle. Je ne suis qu’un débauché sans cœur ; je n’estime point les femmes ; l’amour que j’inspire est comme celui que je ressens, l’ivresse passagère d’un songe. Je ne sais pas les secrets qu’il savait. Ma gaieté est comme le masque d’un histrion ; mon cœur est plus vieux qu’elle[, mes sens blasés n’en veulent plus]. Je ne suis qu’un lâche ; sa mort n’est point vengée.

Marianne.

Comment aurait-elle pu l’être, à moins de risquer votre vie ? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.

Octave.

Cœlio m’aurait vengé si j’étais mort pour lui comme il est mort pour moi. [Ce tombeau m’appartient ;] c’est moi qu’ils ont étendu sous cette froide pierre ; c’est pour moi qu’ils avaient aiguisé leurs épées ; c’est moi qu’ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse ; l’insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve ! Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés ! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l’ombre des forêts ! Adieu l’amour et l’amitié ! ma place est vide sur la terre.

Marianne.

Mais non pas dans mon cœur, Octave. Pourquoi dis-tu : Adieu l’amour ?

Octave.

Je ne vous aime pas, Marianne ; c’était Cœlio qui vous aimait !

FIN DES CAPRICES DE MARIANNE.

6. —

Et que ma vie est dans ses yeux.

Octave.

Et que diantre as-tu à faire de la mort ? À propos de quoi y penses-tu ?

Cœlio, il tient un livre.

Mon ami, je l’ai devant les yeux.

Octave.

La mort ?

Cœlio.

Oui, l’amour et la mort.

Octave.

Qu’est-ce à dire ?

Cœlio.

L’amour et la mort, Octave, se tiennent la main. Celui-là est la source du plus grand bonheur que l’homme puisse rencontrer ici-bas ; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.

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