Lorenzaccio (page 7)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Lorenzaccio · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Philippe.

Pauvre enfant, tu me navres le cœur ! Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête ; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d’un métal aussi pur que les statues de bronze d’Harmodius et d’Aristogiton.

Lorenzo.

Philippe, Philippe, j’ai été honnête. La main qui a soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber ; elle reste immobile jusqu’à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l’élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l’homme, jusqu’à ce que l’ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.

Philippe.

Toutes les maladies se guérissent ; et le vice est une maladie aussi.

Lorenzo.

Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement ; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j’ai à te dire : ne travaille pas pour ta patrie.

Philippe.

Si je te croyais, il me semble que le ciel s’obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être ; pourquoi ne pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point ? Mon intention est d’en appeler au peuple, et d’agir ouvertement.

Lorenzo.

Prends garde à toi, Philippe ; celui qui te le dit sait pourquoi il le dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.

Philippe.

Je crois à l’honnêteté des républicains.

Lorenzo.

Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre ; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d’établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu’ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas t’en mêler ; parle, si tu le veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup ; tu as les mains pures, et moi, je n’ai rien à perdre.

Philippe.

Fais-le, et tu verras.

Lorenzo.

Soit, — mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison cette famille assemblée autour d’une table ? ne dirait-on pas des hommes ? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps. Cependant, s’il me prenait envie d’entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aîné au milieu d’eux, il n’y aurait pas un couteau de levé sur moi.

Philippe.

Tu me fais horreur. Comment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes ?

Lorenzo.

Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.

Philippe.

Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles ?

Lorenzo.

Pourquoi ? tu le demandes ?

Philippe.

Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu ?

Lorenzo.

Tu me demandes cela en face ? regarde-moi un peu. J’ai été beau, tranquille et vertueux.

Philippe.

Quel abîme ! quel abîme tu m’ouvres !

Lorenzo.

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette,

Il frappe sa poitrine. il n’en sorte aucun son ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte ? et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j’aime le vin, le jeu et les filles ; comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche ; j’en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m’accablent d’injures pour se dispenser de m’assommer, comme ils le devraient. J’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci ! c’est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire ; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre ; dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

Philippe.

Tout cela m’étonne, et il y a dans tout ce que tu m’as dit des choses qui me font peine, et d’autres qui me font plaisir. Mais Pierre et Thomas sont en prison, et je ne saurais là-dessus m’en fier à personne qu’à moi-même. C’est en vain que ma colère voudrait ronger son frein ; mes entrailles sont émues trop vivement ; tu peux avoir raison, mais il faut que j’agisse ; je vais rassembler mes parents.

Lorenzo.

Comme tu voudras ; mais prends garde à toi. Garde-moi le secret, même avec tes amis, c’est tout ce que je demande.

Ils sortent.

Scène IV

Au palais Soderini.

Entre CATHERINE, lisant un billet.

« Lorenzo a dû vous parler de moi ; mais qui pourrait vous parler dignement d’un amour pareil au mien ? Que ma plume vous apprenne ce que ma bouche ne peut vous dire et ce que mon cœur voudrait signer de son sang.

« Alexandre de Médicis. »

Si mon nom n’était pas sur l’adresse, je croirais que le messager s’est trompé, et ce que je lis me fait douter de mes yeux.

Entre Marie. Ô ma mère chérie ! voyez ce qu’on m’écrit ; expliquez-moi, si vous pouvez, ce mystère.

Marie.

Malheureuse, malheureuse ! il t’aime ! Où t’a-t-il vue ? où lui as-tu parlé ?

Catherine.

Nulle part ; un messager m’a apporté cela comme je sortais de l’église.

Marie.

Lorenzo, dit-il, a dû te parler de lui ? Ah ! Catherine, avoir un fils pareil ! Oui, faire de la sœur de sa mère la maîtresse du duc, non pas même la maîtresse, ô ma fille ! Quels noms portent ces créatures ! je ne puis le dire ; oui, il manquait cela à Lorenzo. Viens, je veux lui porter cette lettre ouverte, et savoir devant Dieu comment il répondra.

Catherine.

Je croyais que le duc aimait ;… pardon, ma mère ; mais je croyais que le duc aimait la comtesse de Cibo ; on me l’avait dit…

Marie.

Cela est vrai, il l’a aimée, s’il peut aimer.

Catherine.

Il ne l’aime plus ? Ah ! comment peut-on offrir sans honte un cœur pareil ! Venez, ma mère ; venez chez Lorenzo.

Marie.

Donne-moi ton bras. Je ne sais ce que j’éprouve depuis quelques jours ; j’ai eu la fièvre toutes les nuits : il est vrai que depuis trois mois elle ne me quitte guère. J’ai trop souffert, ma pauvre Catherine ; pourquoi m’as-tu lu cette lettre ? Je ne puis plus rien supporter. Je ne suis plus jeune, et cependant il me semble que je le redeviendrais à certaines conditions ; mais tout ce que je vois m’entraîne vers la tombe. Allons ! soutiens-moi, pauvre enfant ; je ne te donnerai pas longtemps cette peine.

Elles sortent.

Scène V

Chez la marquise.

LA MARQUISE, parée, devant un miroir.

Quand je pense que cela est, cela me fait l’effet d’une nouvelle qu’on m’apprendrait tout à coup. Quel précipice que la vie ! Comment, il est déjà neuf heures, et c’est le duc que j’attends dans cette toilette ! Qu’il en soit ce qu’il pourra, je veux essayer mon pouvoir.

Entre le cardinal. Le Cardinal.

Quelle parure, marquise ! voilà des fleurs qui embaument.

La Marquise.

Je ne puis vous recevoir, cardinal ; j’attends une amie : vous m’excuserez.

Le Cardinal.

Je vous laisse, je vous laisse. Ce boudoir dont j’aperçois la porte entr’ouverte là-bas, c’est un petit paradis. Irai-je vous y attendre ?

La Marquise.

Je suis pressée, pardonnez-moi. Non, pas dans mon boudoir ; où vous voudrez.

Le Cardinal.

Je reviendrai dans un moment plus favorable.

Il sort. La Marquise.

Pourquoi toujours le visage de ce prêtre ? Quels cercles décrit donc autour de moi ce vautour à tête chauve, pour que je le trouve sans cesse derrière moi quand je me retourne ? Est-ce que l’heure de ma mort serait proche ?

Entre un page qui lui parle à l’oreille. C’est bon, j’y vais. Ah ! ce métier de servante, tu n’y es pas fait, pauvre cœur orgueilleux.

Elle sort.

Scène VI

Le boudoir de la marquise.

LA MARQUISE, LE DUC.

La Marquise.

C’est ma façon de penser ; je t’aimerais ainsi.

Le Duc.

Des mots, des mots, et rien de plus.

La Marquise.

Vous autres, hommes, cela est si peu pour vous ! Sacrifier le repos de ses jours, la sainte chasteté de l’honneur ! quelquefois ses enfants même ; — ne vivre que pour un seul être au monde ; se donner, enfin, se donner, puisque cela s’appelle ainsi ! Mais cela n’en vaut pas la peine : à quoi bon écouter une femme ? une femme qui parle d’autre chose que de chiffons et de libertinage, cela ne se voit pas.

Le Duc.

Vous rêvez tout éveillée.

La Marquise.

Oui, par le ciel ! oui, j’ai fait un rêve ; hélas ! les rois seuls n’en font jamais : toutes les chimères de leurs caprices se transforment en réalités, et leurs cauchemars eux-mêmes se changent en marbre ! Alexandre ! Alexandre ! quel mot que celui-là : Je peux si je veux ! Ah ! Dieu lui-même n’en sait pas plus : devant ce mot, les mains des peuples se joignent dans une prière craintive, et le pâle troupeau des hommes retient son haleine pour écouter.

Le Duc.

N’en parlons plus, ma chère, cela est fatigant.

La Marquise.

Être un roi, sais-tu ce que c’est ? Avoir au bout de son bras cent mille mains ! Être le rayon du soleil qui sèche les larmes des hommes ! Être le bonheur et le malheur ! Ah ! quel frisson mortel cela donne ! Comme il tremblerait, ce vieux du Vatican, si tu ouvrais tes ailes, toi, mon aiglon ! César est si loin ! la garnison t’est si dévouée ! Et d’ailleurs on égorge une armée et l’on n’égorge pas un peuple. Le jour où tu auras pour toi la nation tout entière, et où tu seras la tête d’un corps libre, où tu diras : Comme le doge de Venise épouse l’Adriatique, ainsi je mets mon anneau d’or au doigt de ma belle Florence, et ses enfants sont mes enfants… Ah ! sais-tu ce que c’est qu’un peuple qui prend son bienfaiteur dans ses bras ? Sais-tu ce que c’est que d’être porté comme un nourrisson chéri par le vaste océan des hommes ? Sais-tu ce que c’est que d’être montré par un père à son enfant ?

Le Duc.

Je me soucie de l’impôt ; pourvu qu’on le paye, que m’importe ?

La Marquise.

Mais enfin, on t’assassinera. — Les pavés sortiront de terre et t’écraseront. Ah ! la postérité ! N’as-tu jamais vu ce spectre-là au chevet de ton lit ? Ne t’es-tu jamais demandé ce que penseront de toi ceux qui sont dans le ventre des vivants ? Et tu vis, toi, il est encore temps ! Tu n’as qu’un mot à dire. Te souviens-tu du père de la patrie ? Va ! cela est facile d’être un grand roi quand on est roi. Déclare Florence indépendante ; réclame l’exécution du traité avec l’empire ; tire ton épée et montre-la : ils te diront de la remettre au fourreau, que ses éclairs leur font mal aux yeux. Songe donc comme tu es jeune ! Rien n’est décidé sur ton compte. — Il y a dans le cœur des peuples de larges indulgences pour les princes, et la reconnaissance publique est un profond fleuve d’oubli pour leurs fautes passées. On t’a mal conseillé, on t’a trompé. — Mais il est encore temps ; tu n’as qu’à dire ; tant que tu es vivant, la page n’est pas tournée dans le livre de Dieu.

Le Duc.

Assez, ma chère, assez.

La Marquise.

Ah ! quand elle le sera ! quand un misérable jardinier payé à la journée viendra arroser à contre-cœur quelques chétives marguerites autour du tombeau d’Alexandre ; — quand les pauvres respireront gaiement l’air du ciel, et n’y verront plus planer le sombre météore de ta puissance ; — quand ils parleront de toi en secouant la tête ; — quand ils compteront autour de ta tombe les tombes de leurs parents, — es-tu sûr de dormir tranquille dans ton dernier sommeil ? — Toi qui ne vas pas à la messe, et qui ne tiens qu’à l’impôt, es-tu sûr que l’éternité soit sourde, et qu’il n’y ait pas un écho de la vie dans le séjour hideux des trépassés ? Sais-tu où vont les larmes des peuples quand le vent les emporte ?

Le Duc.

Tu as une jolie jambe.

La Marquise.

Écoute-moi ; tu es étourdi, je le sais ; mais tu n’es pas méchant ; non, sur Dieu, tu ne l’es pas, tu ne peux pas l’être. Voyons ! fais-toi violence ; — réfléchis un instant, un seul instant à ce que je te dis. N’y a-t-il rien dans tout cela ? Suis-je décidément une folle ?

Le Duc.

Tout cela me passe bien par la tête ; mais qu’est-ce que je fais donc de si mal ? Je vaux bien mes voisins ; je vaux, ma foi, mieux que le pape. Tu me fais penser aux Strozzi avec tous tes discours ; — et tu sais que je les déteste. Tu veux que je me révolte contre César ; César est mon beau-père, ma chère amie. Tu te figures que les Florentins ne m’aiment pas ; je suis sûr qu’ils m’aiment, moi. Eh ! parbleu ! quand tu aurais raison, de qui veux-tu que j’aie peur ?

La Marquise.

Tu n’as pas peur de ton peuple, — mais tu as peur de l’empereur ; tu as tué ou déshonoré des centaines de citoyens, et tu crois avoir tout fait quand tu mets une cotte de mailles sous ton habit.

Le Duc.

Paix ! point de ceci.

La Marquise.

Ah ! je m’emporte ; je dis ce que je ne veux pas dire. Mon ami, qui ne sait pas que tu es brave ? Tu es brave comme tu es beau ; ce que tu as fait de mal, c’est ta jeunesse, c’est ta tête, — que sais-je, moi ? c’est le sang qui coule violemment dans ces veines brûlantes, c’est ce soleil étouffant qui nous pèse. — Je t’en supplie, que je ne sois pas perdue sans ressource ; que mon nom, que mon pauvre amour pour toi ne soit pas inscrit sur une liste infâme. Je suis une femme, c’est vrai, et si la beauté est tout pour les femmes, bien d’autres valent mieux que moi. Mais n’as-tu rien, dis-moi, — dis-moi donc, toi ! voyons ! n’as-tu donc rien, rien là ?

Elle lui frappe le cœur. Le Duc.

Quel démon ! assois-toi donc là, ma petite.

La Marquise.

Eh bien ! oui, je veux bien l’avouer ; oui, j’ai de l’ambition, non pas pour moi ; — mais toi ! toi et ma chère Florence ! Ô Dieu ! tu m’es témoin de ce que je souffre.

Le Duc.

Tu souffres ! qu’est-ce que tu as ?

La Marquise.

Non, je ne souffre pas. Écoute ! écoute ! Je vois que tu t’ennuies auprès de moi. Tu comptes les moments, tu détournes la tête ; ne t’en va pas encore : c’est peut-être la dernière fois que je te vois. Écoute ! je te dis que Florence t’appelle sa peste nouvelle, et qu’il n’y a pas une chaumière où ton portrait ne soit collé sur les murailles avec un coup de couteau dans le cœur. Que je sois folle, que tu me haïsses demain, que m’importe ? tu sauras cela !

Le Duc.

Malheur à toi si tu joues avec ma colère !

La Marquise.

Oui, malheur à moi ! malheur à moi !

Le Duc.

Une autre fois, — demain matin, si tu veux, — nous pourrons nous revoir et parler de cela. Ne te fâche pas si je te quitte à présent : il faut que j’aille à la chasse.

La Marquise.

Oui, malheur à moi ! malheur à moi !

Le Duc.

Pourquoi ? Tu as l’air sombre comme l’enfer. Pourquoi diable aussi te mêles-tu de politique ? Allons ! allons ! ton petit rôle de femme, et de vraie femme, te va si bien ! Tu es trop dévote ; cela se formera. Aide-moi donc à remettre mon habit ; je suis tout débraillé.

La Marquise.

Adieu, Alexandre.

Le duc l’embrasse. — Entre le cardinal Cibo. Le Cardinal.

Ah ! — Pardon, Altesse, je croyais ma sœur toute seule. Je suis un maladroit ; c’est à moi d’en porter la peine. Je vous supplie de m’excuser.

Le Duc.

Comment l’entendez-vous ? Allons donc ! Malaspina, voilà qui sent le prêtre. Est-ce que vous devez voir ces choses-là ? Venez donc, venez donc ; que diable est-ce que cela vous fait ?

Ils sortent ensemble. La Marquise, seule, tenant le portrait de son mari.

Où es-tu, maintenant, Laurent ? Il est midi passé ; tu te promènes sur la terrasse, devant les grands marronniers. Autour de toi paissent tes génisses grasses ; tes garçons de ferme dînent à l’ombre ; la pelouse soulève son manteau blanchâtre aux rayons du soleil ; les arbres, entretenus par tes soins, murmurent religieusement sur la tête blanche de leur vieux maître, tandis que l’écho de nos longues arcades répète avec respect le bruit de ton pas tranquille. Ô mon Laurent ! j’ai perdu le trésor de ton honneur ; j’ai voué au ridicule et au doute les dernières années de ta noble vie ; tu ne presseras plus sur ta cuirasse un cœur digne du tien, ce sera une main tremblante qui t’apportera ton repas du soir quand tu rentreras de la chasse.

Scène VII

Chez les Strozzi.

LES QUARANTE STROZZI, à souper.

Philippe.

Mes enfants, mettons-nous à table.

Les convives.

Pourquoi reste-t-il deux sièges vides ?

Philippe.

Pierre et Thomas sont en prison.

Les convives.

Pourquoi ?

Philippe.

Parce que Salviati a insulté ma fille, que voilà, à la foire de Montolivet, publiquement, et devant son frère Léon. Pierre et Thomas ont tué Salviati, et Alexandre de Médicis les a fait arrêter pour venger la mort de son ruffian.

Les convives.

Meurent les Médicis !

Philippe.

J’ai rassemblé ma famille pour lui raconter mes chagrins, et la prier de me secourir. Soupons et sortons ensuite l’épée à la main, pour redemander mes deux fils, si vous avez du cœur.

Les convives.

C’est dit ; nous voulons bien.

Philippe.

Il est temps que cela finisse, voyez-vous ; on nous tuerait nos enfants et on déshonorerait nos filles. Il est temps que Florence apprenne à ces bâtards ce que c’est que le droit de vie et de mort. Les Huit n’ont pas le droit de condamner mes enfants ; et moi, je n’y survivrais pas, voyez-vous !

Les convives.

N’aie pas peur, Philippe, nous sommes là.

Philippe.

Je suis le chef de la famille : comment souffrirais-je qu’on m’insultât ? Nous sommes tout autant que les Médicis, les Ruccellai tout autant, les Aldobrandini et vingt autres. Pourquoi ceux-là pourraient-ils faire égorger nos enfants plutôt que nous les leurs ? Qu’on allume un tonneau de poudre dans les caves de la citadelle, et voilà la garnison allemande en déroute. Que reste-t-il à ces Médicis ? Là est leur force ; hors de là, ils ne sont rien. Sommes-nous des hommes ? Est-ce à dire qu’on abattra d’un coup de hache les nobles familles de Florence, et qu’on arrachera de la terre natale des racines aussi vieilles qu’elle ? C’est par nous qu’on commence, c’est à nous de tenir ferme ; notre premier cri d’alarme, comme le coup de sifflet de l’oiseleur, va rabattre sur Florence une armée tout entière d’aigles chassés du nid ; ils ne sont pas loin ; ils tournoient autour de la ville, les yeux fixés sur ses clochers. Nous y planterons le drapeau noir de la peste ; ils accourront à ce signal de mort. Ce sont les couleurs de la colère céleste. Ce soir, allons d’abord délivrer nos fils ; demain nous irons tous ensemble, l’épée nue, à la porte de toutes les grandes familles ; il y a à Florence quatre-vingts palais, et de chacun d’eux sortira une troupe pareille à la nôtre quand la liberté y frappera.

Les convives.

Vive la liberté !

Philippe.

Je prends Dieu à témoin que c’est la violence qui me force à tirer l’épée ; que je suis resté durant soixante ans bon et paisible citoyen ; que je n’ai jamais fait de mal à qui que ce soit au monde, et que la moitié de ma fortune a été employée à secourir les malheureux.

Les convives.

C’est vrai.

Philippe.

C’est une juste vengeance qui me pousse à la révolte, et je me fais rebelle parce que Dieu m’a fait père. Je ne suis poussé par aucun motif d’ambition, ni d’intérêt, ni d’orgueil. Ma cause est loyale, honorable et sacrée. Emplissez vos coupes et levez-vous. Notre vengeance est une hostie que nous pouvons briser sans crainte et nous partager devant Dieu. Je bois à la mort des Médicis !

Les convives, se levant et buvant.

À la mort des Médicis !

Louise, posant son verre.

Ah ! je vais mourir.

Philippe.

Qu’as-tu, ma fille, mon enfant bien-aimée ? qu’as-tu, mon Dieu ? que t’arrive-t-il ? Mon Dieu, mon Dieu ! comme tu pâlis ! Parle, qu’as-tu ? parle à ton père. Au secours ! au secours ! un médecin ! Vite, vite, il n’est plus temps.

Louise.

Je vais mourir, je vais mourir.

Elle meurt. Philippe.

Elle s’en va, mes amis, elle s’en va ! Un médecin ! ma fille est empoisonnée !

Il tombe à genoux près de Louise. Un convive.

Coupez son corset ! faites-lui boire de l’eau tiède ; si c’est du poison, il faut de l’eau tiède.

Les domestiques accourent. Un autre convive.

Frappez-lui dans les mains ; ouvrez les fenêtres et frappez-lui dans les mains.

Un autre.

Ce n’est peut-être qu’un étourdissement ; elle aura bu avec trop de précipitation.

Un autre.

Pauvre enfant ! comme ses traits sont calmes ! Elle ne peut pas être morte ainsi tout d’un coup.

Philippe.

Mon enfant ! es-tu morte, es-tu morte, Louise, ma fille bien-aimée ?

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