On ne badine pas avec l’amour (page 2)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — On ne badine pas avec l’amour · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Chœur

Monseigneur, elle veut mourir fille.

Perdican

Est-ce vrai, Rosette ?

Rosette

Oh ! non.

Perdican

Ta sœur Camille est arrivée. L’as-tu vue ?

Rosette

Elle n’est pas encore venue par ici.

Perdican

Va-t’en vite mettre ta robe neuve, et viens souper au château.

Scène V

(Une salle.)

Entrent Le Baron et Maître Blazius.

Maître Blazius

Seigneur, j’ai un mot à vous dire ; le curé de la paroisse est un ivrogne.

Le Baron

Fi donc ! cela ne se peut pas.

Maître Blazius

J’en suis certain ; il a bu à dîner trois bouteilles de vin.

Le Baron

Cela est exorbitant.

Maître Blazius

Et en sortant de table il a marché sur les plates-bandes.

Le Baron

Sur les plates-bandes ? — Je suis confondu. — Voilà qui est étrange ! — Boire trois bouteilles de vin à dîner ! marcher sur les plates-bandes ! C’est incompréhensible. Et pourquoi ne marchait-il pas dans l’allée ?

Maître Blazius

Parce qu’il allait de travers.

Le Baron, à part

Je commence à croire que Bridaine avait raison ce matin. Ce Blazius sent le vin d’une manière horrible.

Maître Blazius

De plus, il a mangé beaucoup ; sa parole était embarrassée.

Le Baron

Vraiment, je l’ai remarqué aussi.

Maître Blazius

Il a lâché quelques mots latins ; c’étaient autant de solécismes. Seigneur, c’est un homme dépravé.

Le Baron, à part.

Pouah ! ce Blazius a une odeur qui est intolérable. — Apprenez, gouverneur, que j’ai bien autre chose en tête et que je ne me mêle jamais de ce qu’on boit ni de ce qu’on mange. Je ne suis point un majordome.

Maître Blazius

À Dieu ne plaise que je vous déplaise, monsieur le baron. Votre vin est bon.

Le Baron

Il y a de bon vin dans mes caves.

Maître Bridaine, entrant.

Seigneur, votre fils est sur la place, suivi de tous les polissons du village.

Le Baron

Cela est impossible.

Maître Bridaine

Je l’ai vu de mes propres yeux. Il ramassait des cailloux pour faire des ricochets.

Le Baron

Des ricochets ? ma tête s’égare ; voilà mes idées qui se bouleversent. Vous me faites un rapport insensé, Bridaine. Il est inouï qu’un docteur fasse des ricochets.

Maître Bridaine

Mettez-vous à la fenêtre, monseigneur, vous le verrez de vos propres yeux.

Le Baron, à part.

Ô ciel ! Blazius a raison ; Bridaine va de travers.

Maître Bridaine

Regardez, monseigneur, le voilà au bord du lavoir. Il tient sous le bras une jeune paysanne.

Le Baron

Une jeune paysanne ? Mon fils vient-il ici pour débaucher mes vassales ? Une paysanne sous le bras ! et tous les gamins du village autour de lui ! Je me sens hors de moi.

Maître Bridaine

Cela crie vengeance.

Le Baron

Tout est perdu ! — perdu sans ressource ! — Je suis perdu ; Bridaine va de travers, Blazius sent le vin à faire horreur, et mon fils séduit toutes les filles du village en faisant des ricochets.

(Il sort.)

ACTE DEUXIÈME.

Scène première.

(Un jardin.)

Entrent Maître Blazius et Perdican.

Maître Blazius

Seigneur, votre père est au désespoir.

Perdican

Pourquoi cela ?

Maître Blazius

Vous n’ignorez pas qu’il avait formé le projet de vous unir à votre cousine Camille.

Perdican

Eh bien ? Je ne demande pas mieux.

Maître Blazius

Cependant le baron croit remarquer que vos caractères ne s’accordent pas.

Perdican

Cela est malheureux ; je ne puis refaire le mien.

Maître Blazius

Rendrez-vous par là ce mariage impossible ?

Perdican

Je vous répète que je ne demande pas mieux que d’épouser Camille. Allez trouver le baron et dites-lui cela.

Maître Blazius

Seigneur, je me retire : voilà votre cousine qui vient de ce côté.

(Il sort. — Entre Camille.)

Perdican

Déjà levée, cousine ? J’en suis toujours pour ce que je t’ai dit hier ; tu es jolie comme un cœur.

Camille

Parlons sérieusement, Perdican ; votre père veut nous marier. Je ne sais ce que vous en pensez ; mais je crois bien faire en vous prévenant que mon parti est pris là-dessus.

Perdican

Tant pis pour moi si je vous déplais.

Camille

Pas plus qu’un autre, je ne veux pas me marier : il n’y a rien là dont votre orgueil puisse souffrir.

Perdican

L’orgueil n’est pas mon fait ; je n’en estime ni les joies ni les peines.

Camille

Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère ; je retourne demain au couvent.

Perdican

Il y a de la franchise dans ta démarche ; touche là et soyons bons amis.

Camille

Je n’aime pas les attouchements.

Perdican, lui prenant la main.

Donne-moi ta main, Camille, je t’en prie. Que crains-tu de moi ? Tu ne veux pas qu’on nous marie ? eh bien ! ne nous marions pas ; est-ce une raison pour nous haïr ? ne sommes-nous pas le frère et la sœur ? Lorsque ta mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu que notre amitié fût éternelle, voilà tout ce qu’elle a voulu. Pourquoi nous marier ? voilà ta main et voilà la mienne, et pour qu’elles restent unies ainsi jusqu’au dernier soupir, crois-tu qu’il nous faille un prêtre ? Nous n’avons besoin que de Dieu.

Camille

Je suis bien aise que mon refus vous soit indifférent.

Perdican

Il ne m’est point indifférent, Camille. Ton amour m’eût donné la vie, mais ton amitié m’en consolera. Ne quitte pas le château demain ; hier, tu as refusé de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi un mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi espérer que notre vie passée n’est pas morte à jamais dans ton cœur.

Camille

Je suis obligée de partir.

Perdican

Pourquoi ?

Camille

C’est mon secret.

Perdican

En aimes-tu un autre que moi ?

Camille

Non ; mais je veux partir.

Perdican

Irrévocablement ?

Camille

Oui, irrévocablement.

Perdican

Eh bien ! adieu. J’aurais voulu m’asseoir avec toi sous les marronniers du petit bois et causer de bonne amitié une heure ou deux. Mais si cela te déplaît, n’en parlons plus ; adieu, mon enfant.

(Il sort.)

Camille, à dame Pluche qui entre.

Dame Pluche, tout est-il prêt ? Partirons-nous demain ? Mon tuteur a-t-il fini ses comptes ?

Dame Pluche

Oui, chère colombe sans tache. Le baron m’a traitée de pécore hier soir, et je suis enchantée de partir.

Camille

Tenez, voilà un mot d’écrit que vous porterez avant dîner, de ma part, à mon cousin Perdican.

Dame Pluche

Seigneur mon Dieu ! est-ce possible ? Vous écrivez un billet à un homme ?

Camille

Ne dois-je pas être sa femme ? je puis bien écrire à mon fiancé.

Dame Pluche

Le seigneur Perdican sort d’ici. Que pouvez-vous lui écrire ? Votre fiancé, miséricorde ! Serait-il vrai que vous oubliiez Jésus ?

Camille

Faites ce que je vous dis, et disposez tout pour notre départ.

(Elles sortent.)

Scène II.

(La salle à manger. — On met le couvert.)

Entre Maître Bridaine.

Cela est certain, on lui donnera encore aujourd’hui la place d’honneur. Cette chaise que j’ai occupée si longtemps à la droite du baron sera la proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis ! Un âne bâté, un ivrogne sans pudeur, me relègue au bas bout de la table ! Le majordome lui versera le premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront à moi, ils seront à moitié froids, et les meilleurs morceaux déjà avalés ; il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. Ô sainte Église catholique ! Qu’on lui ait donné cette place hier, cela se concevait ; il venait d’arriver ; c’était la première fois, depuis nombre d’années, qu’il s’asseyait à cette table. Dieu ! comme il dévorait ! Non, rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas cet affront. Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant de fois gorgé de mets succulents ! Adieu, bouteilles cachetées, fumet sans pareil de venaisons cuites à point ! Adieu, table splendide, noble salle à manger, je ne dirai plus le bénédicité ! Je retourne à ma cure ; on ne me verra pas confondu parmi la foule des convives, et j’aime mieux, comme César, être le premier au village que le second dans Rome.

(Il sort.)

Scène III.

(Un champ devant une petite maison.)

Entrent Rosette et Perdican.

Perdican

Puisque ta mère n’y est pas, viens faire un tour de promenade.

Rosette

Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me donnez ?

Perdican

Quel mal y trouves-tu ? Je t’embrasserais devant ta mère. N’es-tu pas la sœur de Camille ? Ne suis-je pas ton frère comme le sien ?

Rosette

Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers. Je n’ai guère d’esprit et je m’en aperçois bien sitôt que je veux dire quelque chose. Les belles dames savent leur affaire, selon qu’on leur baise la main droite ou la main gauche ; leurs pères les embrassent sur le front, leurs frères sur la joue, leurs amoureux sur les lèvres ; moi, tout le monde m’embrasse sur les deux joues, et cela me chagrine.

Perdican

Que tu es jolie, mon enfant !

Rosette

Il ne faut pas non plus vous fâcher pour cela. Comme vous paraissez triste ce matin ! Votre mariage est donc manqué ?

Perdican

Les paysans de ton village se souviennent de m’avoir aimé ; les chiens de la basse-cour et les arbres du bois s’en souviennent aussi ; mais Camille ne s’en souvient pas. Et toi, Rosette, à quand le mariage ?

Rosette

Ne parlons pas de cela, voulez-vous ? Parlons du temps qu’il fait, de ces fleurs que voilà, de vos chevaux et de mes bonnets.

Perdican

De tout ce qui te plaira, de tout ce qui peut passer sur tes lèvres sans leur ôter ce sourire céleste que je respecte plus que ma vie.

(Il l’embrasse.)

Rosette

Vous respectez mon sourire, mais vous ne respectez guère mes lèvres, à ce qu’il me semble. Regardez donc ; voilà une goutte de pluie qui me tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.

Perdican

Pardonne-moi.

Rosette

Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez ?

(Ils sortent.)

Scène IV.

(Au château.)

Entrent Maître Blazius et Le Baron.

Maître Blazius

Seigneur, j’ai une chose singulière à vous dire. Tout à l’heure, j’étais par hasard dans l’office, je veux dire dans la galerie : qu’aurais-je été faire dans l’office ? J’étais donc dans la galerie. J’avais trouvé par accident une bouteille, je veux dire une carafe d’eau : comment aurais-je trouvé une bouteille dans la galerie ? J’étais donc en train de boire un coup de vin, je veux dire un verre d’eau, pour passer le temps, et je regardais par la fenêtre, entre deux vases de fleurs qui me paraissaient d’un goût moderne, bien qu’ils soient imités de l’étrusque.

Le Baron

Quelle insupportable manière de parler vous avez adoptée, Blazius ! Vos discours sont inexplicables.

Maître Blazius

Écoutez-moi, seigneur, prêtez-moi un moment d’attention. Je regardais donc par la fenêtre. Ne vous impatientez pas, au nom du ciel ! Il y va de l’honneur de la famille.

Le Baron

De la famille ! Voilà qui est incompréhensible. De l’honneur de la famille, Blazius ! Savez-vous que nous sommes trente-sept mâles, et presque autant de femmes, tant à Paris qu’en province ?

Maître Blazius

Permettez-moi de continuer. Tandis que je buvais un coup de vin, je veux dire un verre d’eau, pour chasser la digestion tardive, imaginez que j’ai vu passer sous la fenêtre dame Pluche hors d’haleine.

Le Baron

Pourquoi hors d’haleine, Blazius ? Ceci est insolite.

Maître Blazius

Et, à côté d’elle, rouge de colère, votre nièce Camille.

Le Baron

Qui était rouge de colère, ma nièce, ou dame Pluche ?

Maître Blazius

Votre nièce, seigneur.

Le Baron

Ma nièce rouge de colère ! Cela est inouï ! Et comment savez-vous que c’était de colère ? Elle pouvait être rouge pour mille raisons ; elle avait sans doute poursuivi quelques papillons dans mon parterre.

Maître Blazius

Je ne puis rien affirmer là-dessus ; cela se peut ; mais elle s’écriait avec force : Allez-y ! Trouvez-le ! Faites ce qu’on vous dit ! Vous êtes une sotte ! Je le veux ! Et elle frappait avec son éventail sur le coude de dame Pluche, qui faisait un soubresaut dans la luzerne à chaque exclamation.

Le Baron

Dans la luzerne ?… Et que répondait la gouvernante aux extravagances de ma nièce ? car cette conduite mérite d’être qualifiée ainsi.

Maître Blazius

La gouvernante répondait : Je ne veux pas y aller ! Je ne l’ai pas trouvé ! Il fait la cour aux filles du village, à des gardeuses de dindons. Je suis trop vieille pour commencer à porter des messages d’amour ; grâce à Dieu, j’ai vécu les mains pures jusqu’ici ; — et tout en parlant elle froissait dans ses mains un petit papier plié en quatre.

Le Baron

Je n’y comprends rien ; mes idées s’embrouillent tout à fait. Quelle raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un papier plié en quatre en faisant des soubresauts dans une luzerne ? Je ne puis ajouter foi à de pareilles monstruosités.

Maître Blazius

Ne comprenez-vous pas clairement, seigneur, ce que cela signifiait ?

Le Baron

Non, en vérité, non, mon ami, je n’y comprends absolument rien. Tout cela me paraît une conduite désordonnée, il est vrai, mais sans motif comme sans excuse.

Maître Blazius

Cela veut dire que votre nièce a une correspondance secrète.

Le Baron

Que dites-vous ? Songez-vous de qui vous parlez ? Pesez vos paroles, monsieur l’abbé.

Maître Blazius

Je les pèserais dans la balance céleste qui doit peser mon âme au jugement dernier, que je n’y trouverais pas un mot qui sente la fausse monnaie. Votre nièce a une correspondance secrète.

Le Baron

Mais songez donc, mon ami, que cela est impossible.

Maître Blazius

Pourquoi aurait-elle chargé sa gouvernante d’une lettre ? Pourquoi aurait-elle crié : Trouvez-le ! tandis que l’autre boudait et rechignait ?

Le Baron

Et à qui était adressée cette lettre ?

Maître Blazius

Voilà précisément le hic, monseigneur, hic jacet lepus. À qui était adressée cette lettre ? À un homme qui fait la cour à une gardeuse de dindons. Or, un homme qui recherche en public une gardeuse de dindons peut être soupçonné violemment d’être né pour les garder lui-même. Cependant il est impossible que votre nièce, avec l’éducation qu’elle a reçue, soit éprise d’un tel homme ; voilà ce que je dis, et ce qui fait que je n’y comprends rien non plus que vous, révérence parler.

Le Baron

Ô ciel ! ma nièce m’a déclaré ce matin même qu’elle refusait son cousin Perdican. Aimerait-elle un gardeur de dindons ? Passons dans mon cabinet ; j’ai éprouvé depuis hier des secousses si violentes, que je ne puis rassembler mes idées.

(Ils sortent.)

Scène V.

(Une fontaine dans un bois.)

Entre Perdican, lisant un billet.

« Trouvez-vous à midi à la petite fontaine. » Que veut dire cela ? tant de froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un rendez-vous par-dessus tout ? Si c’est pour me parler d’affaires, pourquoi choisir un pareil endroit ? Est-ce une coquetterie ? Ce matin, en me promenant avec Rosette, j’ai entendu remuer dans les broussailles, il m’a semblé que c’était un pas de biche. Y a-t-il ici quelque intrigue ?

(Entre Camille.)

Camille

Bonjour, cousin ; j’ai cru m’apercevoir, à tort ou à raison, que vous me quittiez tristement ce matin. Vous m’avez pris la main malgré moi, je viens vous demander de me donner la vôtre. Je vous ai refusé un baiser, le voilà. (Elle l’embrasse.) Maintenant, vous m’avez dit que vous seriez bien aise de causer de bonne amitié. Asseyez-vous là, et causons. (Elle s’assoit.)

Perdican

Avais-je fait un rêve, ou en fais-je un autre en ce moment ?

Camille

Vous avez trouvé singulier de recevoir un billet de moi, n’est-ce pas ? Je suis d’humeur changeante ; mais vous m’avez dit ce matin un mot très juste : « Puisque nous nous quittons, quittons-nous bons amis. » Vous ne savez pas la raison pour laquelle je pars, et je viens vous la dire : je vais prendre le voile.

Perdican

Est-ce possible ? Est-ce toi, Camille, que je vois dans cette fontaine, assise sur les marguerites comme aux jours d’autrefois ?

Camille

Oui, Perdican, c’est moi. Je viens revivre un quart d’heure de la vie passée. Je vous ai paru brusque et hautaine ; cela est tout simple, j’ai renoncé au monde. Cependant, avant de le quitter, je serais bien aise d’avoir votre avis. Trouvez-vous que j’aie raison de me faire religieuse ?

Perdican

Ne m’interrogez pas là-dessus, car je ne me ferai jamais moine.

Camille

Depuis près de dix ans que nous avons vécu éloignés l’un de l’autre, vous avez commencé l’expérience de la vie. Je sais quel homme vous êtes, et vous devez avoir beaucoup appris en peu de temps avec un cœur et un esprit comme les vôtres. Dites-moi, avez-vous eu des maîtresses ?

Perdican

Pourquoi cela ?

Camille

Répondez-moi, je vous en prie, sans modestie et sans fatuité.

Perdican

J’en ai eu.

Camille

Les avez-vous aimées ?

Perdican

De tout mon cœur.

Camille

Où sont-elles maintenant ? Le savez-vous ?

Perdican

Voilà, en vérité, des questions singulières. Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne suis ni leur mari ni leur frère ; elles sont allées où bon leur a semblé.

Camille

Il doit nécessairement y en avoir une que vous ayez préférée aux autres. Combien de temps avez-vous aimé celle que vous avez aimée le mieux ?

Perdican

Tu es une drôle de fille ! Veux-tu te faire mon confesseur ?

Camille

C’est une grâce que je vous demande, de me répondre sincèrement. Vous n’êtes point un libertin, et je crois que votre cœur a de la probité. Vous avez dû inspirer l’amour, car vous le méritez, et vous ne vous seriez pas livré à un caprice. Répondez-moi, je vous en prie.

Perdican

Ma foi, je ne m’en souviens pas.

Camille

Connaissez-vous un homme qui n’ait aimé qu’une femme ?

Perdican

Il y en a certainement.

Camille

Est-ce un de vos amis ? Dites-moi son nom.

Perdican

Je n’ai pas de nom à vous dire, mais je crois qu’il y a des hommes capables de n’aimer qu’une fois.

Camille

Combien de fois un honnête homme peut-il aimer ?

Perdican

Veux-tu me faire réciter une litanie, ou récites-tu toi-même un catéchisme ?

Camille

Je voudrais m’instruire, et savoir si j’ai tort ou raison de me faire religieuse. Si je vous épousais, ne devriez-vous pas répondre avec franchise à toutes mes questions, et me montrer votre cœur à nu ? Je vous estime beaucoup, et je vous crois, par votre éducation et par votre nature, supérieur à beaucoup d’autres hommes. Je suis fâchée que vous ne vous souveniez plus de ce que je vous demande ; peut-être en vous connaissant mieux je m’enhardirais.

Perdican

Où veux-tu en venir ? parle ; je répondrai.

Camille

Répondez donc à ma première question. Ai-je raison de rester au couvent ?

Perdican

Non.

Camille

Je ferais donc mieux de vous épouser ?

Perdican

Oui.

Camille

Si le curé de votre paroisse soufflait sur un verre d’eau, et vous disait que c’est un verre de vin, le boiriez-vous comme tel ?

Perdican

Non.

Camille

Si le curé de votre paroisse soufflait sur vous, et me disait que vous m’aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire ?

Perdican

Oui et non.

Camille

Que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne m’aimez plus ?

Perdican

De prendre un amant.

Camille

Que ferai-je ensuite le jour où mon amant ne m’aimera plus ?

Perdican

Tu en prendras un autre.

Camille

Combien de temps cela durera-t-il ?

Perdican

Jusqu’à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront blancs.

Camille

Savez-vous ce que c’est que les cloîtres, Perdican ? Vous êtes-vous jamais assis un jour entier sur le banc d’un monastère de femmes ?

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