On ne badine pas avec l’amour (page 2)
Le Chœur
Monseigneur, elle veut mourir fille.
Perdican
Est-ce vrai, Rosette ?
Rosette
Oh ! non.
Perdican
Ta sœur Camille est arrivée. L’as-tu vue ?
Rosette
Elle n’est pas encore venue par ici.
Perdican
Va-t’en vite mettre ta robe neuve, et viens souper au château.
Scène V
(Une salle.)
Entrent Le Baron et Maître Blazius.
Maître Blazius
Seigneur, j’ai un mot à vous dire ; le curé de la paroisse est un ivrogne.
Le Baron
Fi donc ! cela ne se peut pas.
Maître Blazius
J’en suis certain ; il a bu à dîner trois bouteilles de vin.
Le Baron
Cela est exorbitant.
Maître Blazius
Et en sortant de table il a marché sur les plates-bandes.
Le Baron
Sur les plates-bandes ? — Je suis confondu. — Voilà qui est étrange ! — Boire trois bouteilles de vin à dîner ! marcher sur les plates-bandes ! C’est incompréhensible. Et pourquoi ne marchait-il pas dans l’allée ?
Maître Blazius
Parce qu’il allait de travers.
Le Baron, à part
Je commence à croire que Bridaine avait raison ce matin. Ce Blazius sent le vin d’une manière horrible.
Maître Blazius
De plus, il a mangé beaucoup ; sa parole était embarrassée.
Le Baron
Vraiment, je l’ai remarqué aussi.
Maître Blazius
Il a lâché quelques mots latins ; c’étaient autant de solécismes. Seigneur, c’est un homme dépravé.
Le Baron, à part.
Pouah ! ce Blazius a une odeur qui est intolérable. — Apprenez, gouverneur, que j’ai bien autre chose en tête et que je ne me mêle jamais de ce qu’on boit ni de ce qu’on mange. Je ne suis point un majordome.
Maître Blazius
À Dieu ne plaise que je vous déplaise, monsieur le baron. Votre vin est bon.
Le Baron
Il y a de bon vin dans mes caves.
Maître Bridaine, entrant.
Seigneur, votre fils est sur la place, suivi de tous les polissons du village.
Le Baron
Cela est impossible.
Maître Bridaine
Je l’ai vu de mes propres yeux. Il ramassait des cailloux pour faire des ricochets.
Le Baron
Des ricochets ? ma tête s’égare ; voilà mes idées qui se bouleversent. Vous me faites un rapport insensé, Bridaine. Il est inouï qu’un docteur fasse des ricochets.
Maître Bridaine
Mettez-vous à la fenêtre, monseigneur, vous le verrez de vos propres yeux.
Le Baron, à part.
Ô ciel ! Blazius a raison ; Bridaine va de travers.
Maître Bridaine
Regardez, monseigneur, le voilà au bord du lavoir. Il tient sous le bras une jeune paysanne.
Le Baron
Une jeune paysanne ? Mon fils vient-il ici pour débaucher mes vassales ? Une paysanne sous le bras ! et tous les gamins du village autour de lui ! Je me sens hors de moi.
Maître Bridaine
Cela crie vengeance.
Le Baron
Tout est perdu ! — perdu sans ressource ! — Je suis perdu ; Bridaine va de travers, Blazius sent le vin à faire horreur, et mon fils séduit toutes les filles du village en faisant des ricochets.
(Il sort.)
ACTE DEUXIÈME.
Scène première.
(Un jardin.)
Entrent Maître Blazius et Perdican.
Maître Blazius
Seigneur, votre père est au désespoir.
Perdican
Pourquoi cela ?
Maître Blazius
Vous n’ignorez pas qu’il avait formé le projet de vous unir à votre cousine Camille.
Perdican
Eh bien ? Je ne demande pas mieux.
Maître Blazius
Cependant le baron croit remarquer que vos caractères ne s’accordent pas.
Perdican
Cela est malheureux ; je ne puis refaire le mien.
Maître Blazius
Rendrez-vous par là ce mariage impossible ?
Perdican
Je vous répète que je ne demande pas mieux que d’épouser Camille. Allez trouver le baron et dites-lui cela.
Maître Blazius
Seigneur, je me retire : voilà votre cousine qui vient de ce côté.
(Il sort. — Entre Camille.)
Perdican
Déjà levée, cousine ? J’en suis toujours pour ce que je t’ai dit hier ; tu es jolie comme un cœur.
Camille
Parlons sérieusement, Perdican ; votre père veut nous marier. Je ne sais ce que vous en pensez ; mais je crois bien faire en vous prévenant que mon parti est pris là-dessus.
Perdican
Tant pis pour moi si je vous déplais.
Camille
Pas plus qu’un autre, je ne veux pas me marier : il n’y a rien là dont votre orgueil puisse souffrir.
Perdican
L’orgueil n’est pas mon fait ; je n’en estime ni les joies ni les peines.
Camille
Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère ; je retourne demain au couvent.
Perdican
Il y a de la franchise dans ta démarche ; touche là et soyons bons amis.
Camille
Je n’aime pas les attouchements.
Perdican, lui prenant la main.
Donne-moi ta main, Camille, je t’en prie. Que crains-tu de moi ? Tu ne veux pas qu’on nous marie ? eh bien ! ne nous marions pas ; est-ce une raison pour nous haïr ? ne sommes-nous pas le frère et la sœur ? Lorsque ta mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu que notre amitié fût éternelle, voilà tout ce qu’elle a voulu. Pourquoi nous marier ? voilà ta main et voilà la mienne, et pour qu’elles restent unies ainsi jusqu’au dernier soupir, crois-tu qu’il nous faille un prêtre ? Nous n’avons besoin que de Dieu.
Camille
Je suis bien aise que mon refus vous soit indifférent.
Perdican
Il ne m’est point indifférent, Camille. Ton amour m’eût donné la vie, mais ton amitié m’en consolera. Ne quitte pas le château demain ; hier, tu as refusé de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi un mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi espérer que notre vie passée n’est pas morte à jamais dans ton cœur.
Camille
Je suis obligée de partir.
Perdican
Pourquoi ?
Camille
C’est mon secret.
Perdican
En aimes-tu un autre que moi ?
Camille
Non ; mais je veux partir.
Perdican
Irrévocablement ?
Camille
Oui, irrévocablement.
Perdican
Eh bien ! adieu. J’aurais voulu m’asseoir avec toi sous les marronniers du petit bois et causer de bonne amitié une heure ou deux. Mais si cela te déplaît, n’en parlons plus ; adieu, mon enfant.
(Il sort.)
Camille, à dame Pluche qui entre.
Dame Pluche, tout est-il prêt ? Partirons-nous demain ? Mon tuteur a-t-il fini ses comptes ?
Dame Pluche
Oui, chère colombe sans tache. Le baron m’a traitée de pécore hier soir, et je suis enchantée de partir.
Camille
Tenez, voilà un mot d’écrit que vous porterez avant dîner, de ma part, à mon cousin Perdican.
Dame Pluche
Seigneur mon Dieu ! est-ce possible ? Vous écrivez un billet à un homme ?
Camille
Ne dois-je pas être sa femme ? je puis bien écrire à mon fiancé.
Dame Pluche
Le seigneur Perdican sort d’ici. Que pouvez-vous lui écrire ? Votre fiancé, miséricorde ! Serait-il vrai que vous oubliiez Jésus ?
Camille
Faites ce que je vous dis, et disposez tout pour notre départ.
(Elles sortent.)
Scène II.
(La salle à manger. — On met le couvert.)
Entre Maître Bridaine.
Cela est certain, on lui donnera encore aujourd’hui la place d’honneur. Cette chaise que j’ai occupée si longtemps à la droite du baron sera la proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis ! Un âne bâté, un ivrogne sans pudeur, me relègue au bas bout de la table ! Le majordome lui versera le premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront à moi, ils seront à moitié froids, et les meilleurs morceaux déjà avalés ; il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. Ô sainte Église catholique ! Qu’on lui ait donné cette place hier, cela se concevait ; il venait d’arriver ; c’était la première fois, depuis nombre d’années, qu’il s’asseyait à cette table. Dieu ! comme il dévorait ! Non, rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas cet affront. Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant de fois gorgé de mets succulents ! Adieu, bouteilles cachetées, fumet sans pareil de venaisons cuites à point ! Adieu, table splendide, noble salle à manger, je ne dirai plus le bénédicité ! Je retourne à ma cure ; on ne me verra pas confondu parmi la foule des convives, et j’aime mieux, comme César, être le premier au village que le second dans Rome.
(Il sort.)
Scène III.
(Un champ devant une petite maison.)
Entrent Rosette et Perdican.
Perdican
Puisque ta mère n’y est pas, viens faire un tour de promenade.
Rosette
Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me donnez ?
Perdican
Quel mal y trouves-tu ? Je t’embrasserais devant ta mère. N’es-tu pas la sœur de Camille ? Ne suis-je pas ton frère comme le sien ?
Rosette
Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers. Je n’ai guère d’esprit et je m’en aperçois bien sitôt que je veux dire quelque chose. Les belles dames savent leur affaire, selon qu’on leur baise la main droite ou la main gauche ; leurs pères les embrassent sur le front, leurs frères sur la joue, leurs amoureux sur les lèvres ; moi, tout le monde m’embrasse sur les deux joues, et cela me chagrine.
Perdican
Que tu es jolie, mon enfant !
Rosette
Il ne faut pas non plus vous fâcher pour cela. Comme vous paraissez triste ce matin ! Votre mariage est donc manqué ?
Perdican
Les paysans de ton village se souviennent de m’avoir aimé ; les chiens de la basse-cour et les arbres du bois s’en souviennent aussi ; mais Camille ne s’en souvient pas. Et toi, Rosette, à quand le mariage ?
Rosette
Ne parlons pas de cela, voulez-vous ? Parlons du temps qu’il fait, de ces fleurs que voilà, de vos chevaux et de mes bonnets.
Perdican
De tout ce qui te plaira, de tout ce qui peut passer sur tes lèvres sans leur ôter ce sourire céleste que je respecte plus que ma vie.
(Il l’embrasse.)
Rosette
Vous respectez mon sourire, mais vous ne respectez guère mes lèvres, à ce qu’il me semble. Regardez donc ; voilà une goutte de pluie qui me tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.
Perdican
Pardonne-moi.
Rosette
Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez ?
(Ils sortent.)
Scène IV.
(Au château.)
Entrent Maître Blazius et Le Baron.
Maître Blazius
Seigneur, j’ai une chose singulière à vous dire. Tout à l’heure, j’étais par hasard dans l’office, je veux dire dans la galerie : qu’aurais-je été faire dans l’office ? J’étais donc dans la galerie. J’avais trouvé par accident une bouteille, je veux dire une carafe d’eau : comment aurais-je trouvé une bouteille dans la galerie ? J’étais donc en train de boire un coup de vin, je veux dire un verre d’eau, pour passer le temps, et je regardais par la fenêtre, entre deux vases de fleurs qui me paraissaient d’un goût moderne, bien qu’ils soient imités de l’étrusque.
Le Baron
Quelle insupportable manière de parler vous avez adoptée, Blazius ! Vos discours sont inexplicables.
Maître Blazius
Écoutez-moi, seigneur, prêtez-moi un moment d’attention. Je regardais donc par la fenêtre. Ne vous impatientez pas, au nom du ciel ! Il y va de l’honneur de la famille.
Le Baron
De la famille ! Voilà qui est incompréhensible. De l’honneur de la famille, Blazius ! Savez-vous que nous sommes trente-sept mâles, et presque autant de femmes, tant à Paris qu’en province ?
Maître Blazius
Permettez-moi de continuer. Tandis que je buvais un coup de vin, je veux dire un verre d’eau, pour chasser la digestion tardive, imaginez que j’ai vu passer sous la fenêtre dame Pluche hors d’haleine.
Le Baron
Pourquoi hors d’haleine, Blazius ? Ceci est insolite.
Maître Blazius
Et, à côté d’elle, rouge de colère, votre nièce Camille.
Le Baron
Qui était rouge de colère, ma nièce, ou dame Pluche ?
Maître Blazius
Votre nièce, seigneur.
Le Baron
Ma nièce rouge de colère ! Cela est inouï ! Et comment savez-vous que c’était de colère ? Elle pouvait être rouge pour mille raisons ; elle avait sans doute poursuivi quelques papillons dans mon parterre.
Maître Blazius
Je ne puis rien affirmer là-dessus ; cela se peut ; mais elle s’écriait avec force : Allez-y ! Trouvez-le ! Faites ce qu’on vous dit ! Vous êtes une sotte ! Je le veux ! Et elle frappait avec son éventail sur le coude de dame Pluche, qui faisait un soubresaut dans la luzerne à chaque exclamation.
Le Baron
Dans la luzerne ?… Et que répondait la gouvernante aux extravagances de ma nièce ? car cette conduite mérite d’être qualifiée ainsi.
Maître Blazius
La gouvernante répondait : Je ne veux pas y aller ! Je ne l’ai pas trouvé ! Il fait la cour aux filles du village, à des gardeuses de dindons. Je suis trop vieille pour commencer à porter des messages d’amour ; grâce à Dieu, j’ai vécu les mains pures jusqu’ici ; — et tout en parlant elle froissait dans ses mains un petit papier plié en quatre.
Le Baron
Je n’y comprends rien ; mes idées s’embrouillent tout à fait. Quelle raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un papier plié en quatre en faisant des soubresauts dans une luzerne ? Je ne puis ajouter foi à de pareilles monstruosités.
Maître Blazius
Ne comprenez-vous pas clairement, seigneur, ce que cela signifiait ?
Le Baron
Non, en vérité, non, mon ami, je n’y comprends absolument rien. Tout cela me paraît une conduite désordonnée, il est vrai, mais sans motif comme sans excuse.
Maître Blazius
Cela veut dire que votre nièce a une correspondance secrète.
Le Baron
Que dites-vous ? Songez-vous de qui vous parlez ? Pesez vos paroles, monsieur l’abbé.
Maître Blazius
Je les pèserais dans la balance céleste qui doit peser mon âme au jugement dernier, que je n’y trouverais pas un mot qui sente la fausse monnaie. Votre nièce a une correspondance secrète.
Le Baron
Mais songez donc, mon ami, que cela est impossible.
Maître Blazius
Pourquoi aurait-elle chargé sa gouvernante d’une lettre ? Pourquoi aurait-elle crié : Trouvez-le ! tandis que l’autre boudait et rechignait ?
Le Baron
Et à qui était adressée cette lettre ?
Maître Blazius
Voilà précisément le hic, monseigneur, hic jacet lepus. À qui était adressée cette lettre ? À un homme qui fait la cour à une gardeuse de dindons. Or, un homme qui recherche en public une gardeuse de dindons peut être soupçonné violemment d’être né pour les garder lui-même. Cependant il est impossible que votre nièce, avec l’éducation qu’elle a reçue, soit éprise d’un tel homme ; voilà ce que je dis, et ce qui fait que je n’y comprends rien non plus que vous, révérence parler.
Le Baron
Ô ciel ! ma nièce m’a déclaré ce matin même qu’elle refusait son cousin Perdican. Aimerait-elle un gardeur de dindons ? Passons dans mon cabinet ; j’ai éprouvé depuis hier des secousses si violentes, que je ne puis rassembler mes idées.
(Ils sortent.)
Scène V.
(Une fontaine dans un bois.)
Entre Perdican, lisant un billet.
« Trouvez-vous à midi à la petite fontaine. » Que veut dire cela ? tant de froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un rendez-vous par-dessus tout ? Si c’est pour me parler d’affaires, pourquoi choisir un pareil endroit ? Est-ce une coquetterie ? Ce matin, en me promenant avec Rosette, j’ai entendu remuer dans les broussailles, il m’a semblé que c’était un pas de biche. Y a-t-il ici quelque intrigue ?
(Entre Camille.)
Camille
Bonjour, cousin ; j’ai cru m’apercevoir, à tort ou à raison, que vous me quittiez tristement ce matin. Vous m’avez pris la main malgré moi, je viens vous demander de me donner la vôtre. Je vous ai refusé un baiser, le voilà. (Elle l’embrasse.) Maintenant, vous m’avez dit que vous seriez bien aise de causer de bonne amitié. Asseyez-vous là, et causons. (Elle s’assoit.)
Perdican
Avais-je fait un rêve, ou en fais-je un autre en ce moment ?
Camille
Vous avez trouvé singulier de recevoir un billet de moi, n’est-ce pas ? Je suis d’humeur changeante ; mais vous m’avez dit ce matin un mot très juste : « Puisque nous nous quittons, quittons-nous bons amis. » Vous ne savez pas la raison pour laquelle je pars, et je viens vous la dire : je vais prendre le voile.
Perdican
Est-ce possible ? Est-ce toi, Camille, que je vois dans cette fontaine, assise sur les marguerites comme aux jours d’autrefois ?
Camille
Oui, Perdican, c’est moi. Je viens revivre un quart d’heure de la vie passée. Je vous ai paru brusque et hautaine ; cela est tout simple, j’ai renoncé au monde. Cependant, avant de le quitter, je serais bien aise d’avoir votre avis. Trouvez-vous que j’aie raison de me faire religieuse ?
Perdican
Ne m’interrogez pas là-dessus, car je ne me ferai jamais moine.
Camille
Depuis près de dix ans que nous avons vécu éloignés l’un de l’autre, vous avez commencé l’expérience de la vie. Je sais quel homme vous êtes, et vous devez avoir beaucoup appris en peu de temps avec un cœur et un esprit comme les vôtres. Dites-moi, avez-vous eu des maîtresses ?
Perdican
Pourquoi cela ?
Camille
Répondez-moi, je vous en prie, sans modestie et sans fatuité.
Perdican
J’en ai eu.
Camille
Les avez-vous aimées ?
Perdican
De tout mon cœur.
Camille
Où sont-elles maintenant ? Le savez-vous ?
Perdican
Voilà, en vérité, des questions singulières. Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne suis ni leur mari ni leur frère ; elles sont allées où bon leur a semblé.
Camille
Il doit nécessairement y en avoir une que vous ayez préférée aux autres. Combien de temps avez-vous aimé celle que vous avez aimée le mieux ?
Perdican
Tu es une drôle de fille ! Veux-tu te faire mon confesseur ?
Camille
C’est une grâce que je vous demande, de me répondre sincèrement. Vous n’êtes point un libertin, et je crois que votre cœur a de la probité. Vous avez dû inspirer l’amour, car vous le méritez, et vous ne vous seriez pas livré à un caprice. Répondez-moi, je vous en prie.
Perdican
Ma foi, je ne m’en souviens pas.
Camille
Connaissez-vous un homme qui n’ait aimé qu’une femme ?
Perdican
Il y en a certainement.
Camille
Est-ce un de vos amis ? Dites-moi son nom.
Perdican
Je n’ai pas de nom à vous dire, mais je crois qu’il y a des hommes capables de n’aimer qu’une fois.
Camille
Combien de fois un honnête homme peut-il aimer ?
Perdican
Veux-tu me faire réciter une litanie, ou récites-tu toi-même un catéchisme ?
Camille
Je voudrais m’instruire, et savoir si j’ai tort ou raison de me faire religieuse. Si je vous épousais, ne devriez-vous pas répondre avec franchise à toutes mes questions, et me montrer votre cœur à nu ? Je vous estime beaucoup, et je vous crois, par votre éducation et par votre nature, supérieur à beaucoup d’autres hommes. Je suis fâchée que vous ne vous souveniez plus de ce que je vous demande ; peut-être en vous connaissant mieux je m’enhardirais.
Perdican
Où veux-tu en venir ? parle ; je répondrai.
Camille
Répondez donc à ma première question. Ai-je raison de rester au couvent ?
Perdican
Non.
Camille
Je ferais donc mieux de vous épouser ?
Perdican
Oui.
Camille
Si le curé de votre paroisse soufflait sur un verre d’eau, et vous disait que c’est un verre de vin, le boiriez-vous comme tel ?
Perdican
Non.
Camille
Si le curé de votre paroisse soufflait sur vous, et me disait que vous m’aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire ?
Perdican
Oui et non.
Camille
Que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne m’aimez plus ?
Perdican
De prendre un amant.
Camille
Que ferai-je ensuite le jour où mon amant ne m’aimera plus ?
Perdican
Tu en prendras un autre.
Camille
Combien de temps cela durera-t-il ?
Perdican
Jusqu’à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront blancs.
Camille
Savez-vous ce que c’est que les cloîtres, Perdican ? Vous êtes-vous jamais assis un jour entier sur le banc d’un monastère de femmes ?