On ne badine pas avec l’amour (page 4)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — On ne badine pas avec l’amour · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dame Pluche, entrant.

Vite, vite, qu’on selle mon âne !

Le Chœur

Passerez-vous comme un songe léger, ô vénérable dame ? Allez-vous si promptement enfourcher derechef cette pauvre bête qui est si triste de vous porter ?

Dame Pluche

Dieu merci, chère canaille, je ne mourrai pas ici.

Le Chœur

Mourez au loin, Pluche, ma mie ; mourez inconnue dans un caveau malsain. Nous ferons des vœux pour votre respectable résurrection.

Dame Pluche

Voici ma maîtresse qui s’avance. (À Camille qui entre.) Chère Camille, tout est prêt pour notre départ ; le baron a rendu ses comptes, et mon âne est bâté.

Camille

Allez au diable, vous et votre âne ; je ne partirai pas aujourd’hui.

(Elle sort.)

Le Chœur

Que veut dire ceci ? Dame Pluche est pâle de terreur ; ses faux cheveux tentent de se hérisser, sa poitrine siffle avec force et ses doigts s’allongent en se crispant.

Dame Pluche

Seigneur Jésus ! Camille a juré !

(Elle sort.)

Scène V.

Entrent Le Baron et Maître Bridaine.

Maître Bridaine

Seigneur, il faut que je vous parle en particulier. Votre fils fait la cour à une fille du village.

Le Baron

C’est absurde, mon ami.

Maître Bridaine

Je l’ai vu distinctement passer dans la bruyère en lui donnant le bras ; il se penchait à son oreille et lui promettait de l’épouser.

Le Baron

Cela est monstrueux.

Maître Bridaine

Soyez-en convaincu ; il lui a fait un présent considérable, que la petite a montré à sa mère.

Le Baron

Ô ciel ! considérable, Bridaine ? En quoi considérable ?

Maître Bridaine

Pour le poids et pour la conséquence. C’est la chaîne d’or qu’il portait à son bonnet.

Le Baron

Passons dans mon cabinet ; je ne sais à quoi m’en tenir.

(Ils sortent.)

Scène VI.

(La chambre de Camille.)

Entrent Camille et Dame Pluche.

Camille

Il a pris ma lettre, dites-vous ?

Dame Pluche

Oui, mon enfant, il s’est chargé de la mettre à la poste.

Camille

Allez au salon, dame Pluche ; et faites-moi le plaisir de dire à Perdican que je l’attends ici. (Dame Pluche sort.) Il a lu ma lettre, cela est certain ; sa scène du bois est une vengeance, comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver qu’il en aimait une autre que moi, et jouer l’indifférent malgré son dépit. Est-ce qu’il m’aimerait, par hasard ? (Elle lève la tapisserie.) Es-tu là, Rosette ?

Rosette, entrant.

Oui, puis-je entrer ?

Camille

Écoute-moi, mon enfant ; le seigneur Perdican ne te fait-il pas la cour ?

Rosette

Hélas ! oui.

Camille

Que penses-tu de ce qu’il t’a dit ce matin ?

Rosette

Ce matin ? Où donc ?

Camille

Ne fais pas l’hypocrite. — Ce matin à la fontaine, dans le petit bois.

Rosette

Vous m’avez donc vue ?

Camille

Pauvre innocente ! Non, je ne t’ai pas vue. Il t’a fait de beaux discours, n’est-ce pas ? Gageons qu’il t’a promis de t’épouser.

Rosette

Comment le savez-vous ?

Camille

Qu’importe comment je le sais ? Crois-tu à ses promesses, Rosette ?

Rosette

Comment n’y croirais-je pas ? il me tromperait donc ? Pour quoi faire ?

Camille

Perdican ne t’épousera pas, mon enfant.

Rosette

Hélas ! je n’en sais rien.

Camille

Tu l’aimes, pauvre fille ; il ne t’épousera pas, et la preuve, je vais te la donner ; rentre derrière ce rideau, tu n’auras qu’à prêter l’oreille et à venir quand je t’appellerai.

(Rosette sort.)

Camille

Moi qui croyais faire un acte de vengeance, ferais-je un acte d’humanité ? La pauvre fille a le cœur pris. (Entre Perdican.) Bonjour, cousin, asseyez-vous.

Perdican

Quelle toilette, Camille ! À qui en voulez-vous ?

Camille

À vous, peut-être ; je suis fâchée de n’avoir pu me rendre au rendez-vous que vous m’avez demandé ; vous aviez quelque chose à me dire ?

Perdican, à part.

Voilà, sur ma vie, un petit mensonge assez gros, pour un agneau sans tache ; je l’ai vue derrière un arbre écouter la conversation. (Haut.) Je n’ai rien à vous dire qu’un adieu, Camille ; je croyais que vous partiez ; cependant votre cheval est à l’écurie, et vous n’avez pas l’air d’être en robe de voyage.

Camille

J’aime la discussion ; je ne suis pas bien sûre de ne pas avoir eu envie de me quereller encore avec vous.

Perdican

À quoi sert de se quereller, quand le raccommodement est impossible ? Le plaisir des disputes, c’est de faire la paix.

Camille

Êtes-vous convaincu que je ne veuille pas la faire ?

Perdican

Ne raillez pas ; je ne suis pas de force à vous répondre.

Camille

Je voudrais qu’on me fît la cour ; je ne sais si c’est que j’ai une robe neuve, mais j’ai envie de m’amuser. Vous m’avez proposé d’aller au village, allons-y, je veux bien, mettons-nous en bateau ; j’ai envie d’aller dîner sur l’herbe, ou de faire une promenade dans la forêt. Fera-t-il clair de lune, ce soir ? Cela est singulier, vous n’avez plus au doigt la bague que je vous ai donnée.

Perdican

Je l’ai perdue.

Camille

C’est donc pour cela que je l’ai trouvée ; tenez, Perdican, la voilà.

Perdican

Est-ce possible ? Où l’avez-vous trouvée ?

Camille

Vous regardez si mes mains sont mouillées, n’est-ce pas ? En vérité, j’ai gâté ma robe de couvent pour retirer ce petit hochet d’enfant de la fontaine. Voilà pourquoi j’en ai mis une autre, et je vous dis, cela m’a changée ; mettez donc cela à votre doigt.

Perdican

Tu as retiré cette bague de l’eau, Camille, au risque de te précipiter ? Est-ce un songe ? La voilà ; c’est toi qui me la mets au doigt ! Ah ! Camille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d’un bonheur qui n’est plus ? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu ? pourquoi restes-tu ? Pourquoi, d’une heure à l’autre, changes-tu d’apparence et de couleur, comme la pierre de cette bague à chaque rayon de soleil ?

Camille

Connaissez-vous le cœur des femmes, Perdican ? Êtes-vous sûr de leur inconstance, et savez-vous si elles changent réellement de pensée en changeant quelquefois de langage ? Il y en a qui disent que non. Sans doute, il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir ; vous voyez que je suis franche ; mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment ? Avez-vous bien réfléchi à la nature de cet être faible et violent, à la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes qu’on lui impose ? Et qui sait si, forcée à tromper par le monde, la tête de ce petit être sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle ment par nécessité ?

Perdican

Je n’entends rien à tout cela, et je ne mens jamais. Je t’aime Camille, voilà tout ce que je sais.

Camille

Vous dites que vous m’aimez, et vous ne mentez jamais ?

Perdican

Jamais.

Camille

En voilà une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois. (Elle lève la tapisserie ; Rosette paraît dans le fond, évanouie sur une chaise.) Que répondrez-vous à cette enfant, Perdican, lorsqu’elle vous demandera compte de vos paroles ? Si vous ne mentez jamais, d’où vient donc qu’elle s’est évanouie en vous entendant me dire que vous m’aimez ? Je vous laisse avec elle ; tâchez de la faire revenir.

(Elle veut sortir.)

Perdican

Un instant, Camille, écoutez-moi.

Camille

Que voulez-vous me dire ? c’est à Rosette qu’il faut parler. Je ne vous aime pas, moi ; je n’ai pas été chercher par dépit cette malheureuse enfant au fond de sa chaumière, pour en faire un appât, un jouet ; je n’ai pas répété imprudemment devant elle des paroles brûlantes adressées à une autre ; je n’ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir d’une amitié chérie ; je ne lui ai pas mis ma chaîne au cou, je ne lui ai pas dit que je l’épouserais.

Perdican

Écoutez-moi, écoutez-moi !

Camille

N’as-tu pas souri tout à l’heure quand je t’ai dit que je n’avais pu aller à la fontaine ? Eh bien ! oui, j’y étais et j’ai tout entendu ; mais, Dieu m’en est témoin, je ne voudrais pas y avoir parlé comme toi. Que feras-tu de cette fille-là, maintenant, quand elle viendra, avec tes baisers ardents sur les lèvres, te montrer en pleurant la blessure que tu lui as faite ? Tu as voulu te venger de moi, n’est-ce pas, et me punir d’une lettre écrite à mon couvent ? tu as voulu me lancer à tout prix quelque trait qui pût m’atteindre, et tu comptais pour rien que ta flèche empoisonnée traversât cette enfant, pourvu qu’elle me frappât derrière elle. Je m’étais vantée de t’avoir inspiré quelque amour, de te laisser quelque regret. Cela t’a blessé dans ton noble orgueil ? Eh bien ! apprends-le de moi, tu m’aimes, entends-tu ; mais tu épouseras cette fille, ou tu n’es qu’un lâche !

Perdican

Oui, je l’épouserai.

Camille

Et tu feras bien.

Perdican

Très bien, et beaucoup mieux qu’en t’épousant toi-même. Qu’y a-t-il, Camille, qui t’échauffe si fort ? Cette enfant s’est évanouie ; nous la ferons bien revenir, il ne faut pour cela qu’un flacon de vinaigre ; tu as voulu me prouver que j’avais menti une fois dans ma vie ; cela est possible, mais je te trouve hardie de décider à quel instant. Viens, aide-moi à secourir Rosette.

(Ils sortent.)

Scène VII.

Le Baron et Camille.

Le Baron

Si cela se fait, je deviendrai fou.

Camille

Employez votre autorité.

Le Baron

Je deviendrai fou, et je refuserai mon consentement, voilà qui est certain.

Camille

Vous devriez lui parler et lui faire entendre raison.

Le Baron

Cela me jettera dans le désespoir pour tout le carnaval, et je ne paraîtrai pas une fois à la Cour. C’est un mariage disproportionné. Jamais on n’a entendu parler d’épouser la sœur de lait de sa cousine ; cela passe toute espèce de bornes.

Camille

Faites-le appeler, et dites-lui nettement que ce mariage vous déplaît. Croyez-moi, c’est une folie, et il ne résistera pas.

Le Baron

Je serai vêtu de noir cet hiver ; tenez-le pour assuré.

Camille

Mais, parlez-lui, au nom du ciel ! C’est un coup de tête qu’il a fait ; peut-être n’est-il déjà plus temps ; s’il en a parlé, il le fera.

Le Baron

Je vais m’enfermer pour m’abandonner à ma douleur. Dites-lui, s’il me demande, que je suis enfermé, et que je m’abandonne à ma douleur de le voir épouser une fille sans nom.

(Il sort.)

Camille

Ne trouverai-je pas ici un homme de cœur ? En vérité, quand on en cherche, on est effrayé de sa solitude. (Entre Perdican.) Eh bien, cousin, à quand le mariage ?

Perdican

Le plus tôt possible ; j’ai déjà parlé au notaire, au curé, et à tous les paysans.

Camille

Vous comptez donc réellement que vous épouserez Rosette ?

Perdican

Assurément.

Camille

Qu’en dira votre père ?

Perdican

Tout ce qu’il voudra ; il me plaît d’épouser cette fille ; c’est une idée que je vous dois, et je m’y tiens. Faut-il vous répéter les lieux communs les plus rebattus sur sa naissance et sur la mienne ? Elle est jeune et jolie, et elle m’aime ; c’est plus qu’il n’en faut pour être trois fois heureux. Qu’elle ait de l’esprit ou qu’elle n’en ait pas, j’aurais pu trouver pire. On criera, on raillera ; je m’en lave les mains.

Camille

Il n’y a rien là de risible ; vous faites très bien de l’épouser. Mais je suis fâchée pour vous d’une chose : c’est qu’on dira que vous l’avez fait par dépit.

Perdican

Vous êtes fâchée de cela ? Oh ! que non.

Camille

Si, j’en suis vraiment fâchée pour vous. Cela fait du tort à un jeune homme, de ne pouvoir résister à un moment de dépit.

Perdican

Soyez-en donc fâchée ; quant à moi, cela m’est bien égal.

Camille

Mais vous n’y pensez pas ; c’est une fille de rien.

Perdican

Elle sera donc de quelque chose, lorsqu’elle sera ma femme.

Camille

Elle vous ennuiera avant que le notaire ait mis son habit neuf et ses souliers pour venir ici ; le cœur vous lèvera au repas de noces, et le soir de la fête vous lui ferez couper les mains et les pieds, comme dans les contes arabes, parce qu’elle sentira le ragoût.

Perdican

Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas ; quand une femme est douce et sensible, fraîche, bonne et belle, je suis capable de me contenter de cela, oui, en vérité, jusqu’à ne pas me soucier de savoir si elle parle latin.

Camille

Il est à regretter qu’on ait dépensé tant d’argent pour vous l’apprendre ; c’est trois mille écus de perdus.

Perdican

Oui ; on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.

Camille

Ce sera vous qui vous en chargerez, du moins pour les pauvres d’esprit.

Perdican

Et ils me donneront en échange le royaume des cieux, car il est à eux.

Camille

Combien de temps durera cette plaisanterie ?

Perdican

Quelle plaisanterie ?

Camille

Votre mariage avec Rosette.

Perdican

Bien peu de temps ; Dieu n’a pas fait de l’homme une œuvre de durée : trente ou quarante ans, tout au plus.

Camille

Je suis curieuse de danser à vos noces !

Perdican

Écoutez-moi, Camille, voilà un ton de persiflage qui est hors de propos.

Camille

Il me plaît trop pour que je le quitte.

Perdican

Je vous quitte donc vous-même, car j’en ai tout à l’heure assez.

Camille

Allez-vous chez votre épousée ?

Perdican

Oui, j’y vais de ce pas.

Camille

Donnez-moi donc le bras ; j’y vais aussi.

(Entre Rosette.)

Perdican

Te voilà, mon enfant ! Viens, je veux te présenter à mon père.

Rosette, se mettant à genoux.

Monseigneur, je viens vous demander une grâce. Tous les gens du village à qui j’ai parlé ce matin m’ont dit que vous aimiez votre cousine, et que vous ne m’avez fait la cour que pour vous divertir tous deux ; on se moque de moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans le pays, après avoir servi de risée à tout le monde. Permettez-moi de vous rendre le collier que vous m’avez donné, et de vivre en paix chez ma mère.

Camille

Tu es une bonne fille, Rosette ; garde ce collier, c’est moi qui te le donne, et mon cousin prendra le mien à la place. Quant à un mari, n’en sois pas embarrassée, je me charge de t’en trouver un.

Perdican

Cela n’est pas difficile, en effet. Allons, Rosette, viens, que je te mène à mon père.

Camille

Pourquoi ? Cela est inutile.

Perdican

Oui, vous avez raison, mon père nous recevrait mal : il faut laisser passer le premier moment de surprise qu’il a éprouvée. Viens avec moi, nous retournerons sur la place. Je trouve plaisant qu’on dise que je ne t’aime pas quand je t’épouse. Pardieu ! nous les ferons bien taire.

(Il sort avec Rosette.)

Camille

Que se passe-t-il donc en moi ? Il l’emmène d’un air bien tranquille. Cela est singulier : il me semble que la tête me tourne. Est-ce qu’il l’épouserait tout de bon ? Holà ! dame Pluche, dame Pluche ! N’y a-t-il donc personne ici ? (Entre un valet.) Courez après le seigneur Perdican ; dites-lui vite qu’il remonte ici, j’ai à lui parler. (Le valet sort.) Mais qu’est-ce donc que tout cela ? Je n’en puis plus, mes pieds refusent de ne soutenir.

(Rentre Perdican.)

Perdican

Vous m’avez demandé, Camille ?

Camille

Non, — non.

Perdican

En vérité, vous voilà pâle ; qu’avez-vous à me dire ? Vous m’avez fait rappeler pour me parler ?

Camille

Non, non. — Ô Seigneur Dieu !

(Elle sort.)

Scène VIII.

(Un oratoire.)

Entre Camille, elle se jette au pied de l’autel.

M’avez-vous abandonnée, ô mon Dieu ? Vous le savez, lorsque je suis venue, j’avais juré de vous être fidèle ; quand j’ai refusé de devenir l’épouse d’un autre que vous, j’ai cru parler sincèrement devant vous et ma conscience, vous le savez, mon père ; ne voulez-vous donc plus de moi ? Oh ! pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même ? Pourquoi suis-je si faible ? Ah ! malheureuse, je ne puis plus prier !

(Entre Perdican.)

Perdican

Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu’es-tu venu faire entre cette fille et moi ? La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage. Elle aurait pu m’aimer, et nous étions nés l’un pour l’autre ; qu’es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre ?

Camille

Qui m’a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?

Perdican

Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de nous a voulu tromper l’autre ? Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve ! pourquoi encore y mêler les nôtres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d’ici-bas ! Tu nous l’avais donné, pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des profondeurs de l’abîme, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l’un vers l’autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés ! nous nous aimons.

(Il la prend dans ses bras.)

Camille

Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s’en offensera pas ; il veut bien que je t’aime ; il y a quinze ans qu’il le sait.

Perdican

Chère créature, tu es à moi !

(Il l’embrasse ; on entend un grand cri derrière l’autel.)

Camille

C’est la voix de ma sœur de lait.

Perdican

Comment est-elle ici ? je l’avais laissée dans l’escalier, lorsque tu m’as fait rappeler. Il faut donc qu’elle m’ait suivi sans que je m’en sois aperçu.

Camille

Entrons dans cette galerie ; c’est là qu’on a crié.

Perdican

Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.

Camille

La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s’est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas ! tout cela est cruel.

Perdican

Non, en vérité, je n’entrerai pas ; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez ce qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais notre cœur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute, elle est jeune, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu’y a-t-il ?

(Camille rentre.)

Camille

Elle est morte. Adieu, Perdican !

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