Odyssée (page 5)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

354 Neptune lui répond aussitôt :

« Vulcain, si Mars s'enfuit et se dérobe à sa rançon, c'est moi-même qui acquitterai sa dette. »

357 Alors Vulcain lui dit :

« Maintenant il ne serait ni juste ni convenable de te refuser ce que tu me demandes. »

359. En disant ces mots, le dieu rompt les liens. — Dès que les deux divinités sont dégagées de leurs chaînes pesantes, elles se lèvent brusquement : Mars s'élance vers les contrées de la Thrace ; et Vénus au doux sourire se rend à Cypre, dans la ville de Paphos où elle possède un bois sacré et des autels chargés de parfums. Là les Grâces s'empressent de baigner cette déesse et de répandre sur elle une huile divine qui rehausse les charmes des dieux éternels, puis elles la couvrent de somptueux vêtements : Vénus ainsi parée est admirable à voir. »

367 Tels sont les chants de l'illustre Démodocus ; Ulysse les écoute avec ravissement, et aux accents du chanteur se réjouissent les Phéaciens, navigateurs habiles, dont les longues rames sillonnent les mers.

370. Alcinoüs ordonne à Halius et à Laodamas de danser seuls, parce que nul ne pouvait lutter avec eux. Ces danseurs prennent une superbe balle teinte de pourpre que leur avait faite le prudent Polybe, et l'un des deux, se renversant en arrière, la lance jusqu'aux sombres nuages ; l'autre, s'élevant par un bond rapide, la reçoit avec adresse et la renvoie aussitôt avant que de ses pieds il ait touché le sol. Quand ils se sont exercés quelque temps à lancer verticalement cette balle dans les airs, ils dansent en cadence et effleurent de leurs pas légers la terre fertile. Les jeunes gens debout dans le cirque applaudissent ces danseurs avec transport, et un grand bruit s'élève de toutes parts. Alors le divin Ulysse, s'adressant à Alcinoüs, lui dit :

382. « Puissant Alcinoüs, toi le plus illustre d'entre les

Phéaciens, tu te glorifies à juste titre de posséder les meilleurs danseurs ; certes, en les voyant sauter avec tant de légèreté, je suis saisi d'admiration. »

385 Il dit. Alcinoüs éprouvant une douce joie parle en ces termes à t'assemblée :

« Écoutez-moi, chefs et princes des Phéaciens. Comme cet étranger me semble être rempli de prudence, offrons-lui, selon la coutume, les dons de l'hospitalité. Douze chefs illustres règnent sur ce peuple ; moi je suis le treizième : eh bien, que chacun de vous donne à ce voyageur un manteau sans souillure, une tunique et un talent d'or précieux. Rassemblons promptement ici toutes ces richesses ; remettons-les lui entre les mains, afin qu'il se. rende au repas du soir le cœur satisfait. Quant à Euryale, il apaisera notre hôte par des paroles et par des présents ; car son discours n'a été ni juste, ni convenable. »

398 A ces mots, tous approuvent et applaudissent le roi.

Chacun de ces chefs envoie un héraut chercher les présents ; et Euryale, s'adressant à Alcinoüs, lui dit :

« Puissant roi, toi le premier d'entre les Phéaciens, j'apaiserai ce noble voyageur comme tu viens de me l'ordonner ; je lui donnerai un glaive d'airain dont la poignée est d'argent, et dont le fourreau est entouré d'ivoire récemment poli : ce présent sera sans doute d'un grand prix pour ce héros vénérable. »

406 Aussitôt Euryale remet entre les mains d'Ulysse un glaive enrichi de clous d'argent, et il lui adresse ces rapides paroles :

« Réjouis-toi donc, vénérable étranger. Si des paroles offensantes ont été témérairement prononcées par moi, qu'elles s'envolent sur les ailes de la tempête ; et maintenant puissent les dieux te rendre à ton épouse, à ta patrie, toi qui as souffert tant de maux loin de ceux qui te sont chers ! »

412. Le prudent Ulysse lui répond :

« Ami, réjouis-toi aussi ; et que les dieux t'accordent la félicité en partage ! Puisses-tu désormais ne plus avoir besoin du glaive que tu viens de m'offrir, toi qui m'as apaisé par tes douces paroles ! »

416 Il dit, et suspend à ses épaules ce glaive enrichi de clous d'argent. — Le soleil se couchait lorsque les riches présents apportés par les hérauts furent placés dans le palais d'Alcinoüs. — Les fils du monarque irréprochable déposent ces dons magnifiques auprès de leur vénérable mère. Alors le puissant roi marche à la tête des convives ; puis tous s'asseyent sur des sièges élevés et Alcinoüs parle en ces termes à la noble Arété :

424 « Chère épouse, ordonne qu'on apporte ici un coffre brillant, le plus beau de tous ceux qui sont dans ce palais ; tu placeras dans ce coffre un riche manteau et une tunique sans souillure. Ordonne aussi qu'on mette sur la flamme étincelante un vase d'airain pour faire tiédir l'onde, afin que notre hôte se baigne et qu'il puisse se réjouir en voyant les présents que lui destinent les Phéaciens, et en écoutant, pendant le repas, les accents mélodieux des chants sublimes. Moi, je vais lui offrir cette belle coupe d'or pour qu'il se souvienne de moi lorsque dans son palais il fera des libations en l'honneur de Jupiter et de tous les autres dieux. »

433 Ainsi parle Alcinoüs. Arété commande à ses femmes de placer sur les flammes éclatantes un large trépied, et les suivantes s'empressent d'obéir. Elles versent de l'eau dans le vase et allument ensuite le bois qu'elles ont préparé : aussitôt la flamme entoure les flancs du trépied, et l'onde s'échauffe. Arété apporte de la chambre un coffre magnifique ; elle y dépose les riches présents, les vêtements et l'or que les Phéaciens avaient donnés à Ulysse, et elle y place aussi la tunique et le manteau ; puis elle adresse à l'étranger ces rapides paroles :

443. « Noble voyageur, examine ce couvercle et ferme-le toi-même avec une chaîne pour que l'on ne te dérobe rien, pendant ton voyage, lorsque tu goûteras les douceurs du sommeil sur ton sombre navire. »

446. A ces mots, le divin Ulysse ajuste le couvercle et le ferme au moyen de nœuds secrets (07) que lui fît connaître jadis la vénérable Circé. L'intendante du palais conduit au bain le héros, qui, en se plongeant dans l'onde, s'aperçoit qu'on l'a fait tiédir : Ulysse s'en réjouit au fond de son cœur, car, depuis qu'il abandonna la demeure de Calypso, de cette déesse à la belle chevelure qui avait pour lui les mêmes soins que pour un dieu, il manquait de toutes les choses nécessaires à la vie. Lorsque les suivantes ont baigné l'étranger, elles le parfument d'essence, et le revêtent d'une tunique et d'un superbe manteau. Alors Ulysse sort du bain et se rend au milieu des convives. Nausica, qui reçut des dieux la beauté en partage, se tient debout près des portes de l'élégante demeure; quand elle aperçoit Ulysse, elle l'admire et elle lui adresse ces rapides paroles :

461 « Salut, ô noble étranger ; lorsque tu seras de retour dans ta patrie, ne m'oublie point : car c'est moi la première qui t'ai sauvé la vie. »

463 Le sage Ulysse lui réplique aussitôt :

«

Nausica, fille du magnanime Acinoüs, écoute-moi ; si jamais Jupiter, le formidable époux de Junon, me permet de revoir mes demeures et ma patrie, tous les jours je t'implorerai comme une divinité : puisque c'est toi, jeune vierge, qui m'as sauvé la vie.

»

469 Il dit, et s'assied sur un trône auprès d'Alcinoüs.

Bientôt on distribue les mets, et l'on mêle le vin dans les cratères ; un héraut guide le chantre mélodieux vénéré par les peuples : il le fait asseoir au milieu des convives, et il appuie son siège contre une haute colonne. Le prudent Ulysse coupe le dos d'un sanglier aux blanches dents, d'un sanglier entouré d'une graisse abondante et dont il restait encore une grande partie ; puis il prononce ces paroles :

476 « Héraut, porte ce mets à Démodocus, pour qu'il le mange, et dis à ce chanteur que je le chéris malgré ma tristesse. Chez tous les hommes habitants de la terre, les chantres sont honorés et respectés ; car les muses leur inspirent de divins accents, et les déesses aiment la race des chanteurs. »

482 Il s'arrête. Le héraut porte la part destinée à Démodocus

; il la place devant le chanteur, et celui-ci la reçoit avec plaisir. Alors tous les convives étendent leurs mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés ; puis, quand ils ont apaisé la faim et la soif, le prudent Ulysse, se tournant vers Démodocus, lui parle en ces termes :

487 « Démodocus, je t'élève au-dessus de tous les mortels. Tu as sans doute été instruit par une muse, fille de Jupiter, ou par Apollon lui-même ; car tu chantes admirablement la triste destinée des Achéens : tu nous racontes tout ce qu'ils ont entrepris et souffert, toutes les fatigues qu'ils ont supportées comme si toi-même tu en avais été témoin ou comme si tu l'avais entendu dire par quelques-uns de ces guerriers. Maintenant poursuis ton récit et chante-nous l'histoire du cheval de bois que construisit Épéus avec le secours de Minerve, et qu'Ulysse, par ses ruses, conduisit dans la citadelle après avoir rempli les flancs de ce cheval de vaillants combattants qui renversèrent ensuite la ville d'Ilion. Si tu nous racontes fidèlement ces faits, je proclamerai alors devant tous les hommes qu'un dieu bienveillant t'a donné tes chants sublimes et divins. »

499 Aussitôt Démodocus, inspiré par une divinité, commence son récit en chantant d'abord comment une partie des Argiens s'embarquèrent sur des navires aux beaux tillacs, après avoir livré les tentes aux flammes, et comment l'autre partie de ces guerriers, sous la conduite du vaillant Ulysse, furent, au milieu de la place publique, cachés dans le cheval que les Troyens eux-mêmes avaient traîné dans la citadelle. Tandis que le cheval de bois était sur la place, les habitants d'Ilion agitaient divers avis : les uns voulaient rompre avec le fer les cavités de cet édifice, les autres proposaient de précipiter l'animal du haut des rochers, et les troisièmes demandaient qu'il devînt une offrande expiatoire destinée à apaiser les dieux. Cette dernière résolution devait s'accomplir : car les immortels avaient décrété qu'Ilion périrait lorsque ses murs recèleraient un immense cheval où se cacheraient les plus illustres Argiens pour porter à leurs ennemis le carnage et la mort. — Démodocus chante ensuite comment les fils des Achéens, étant sortis du cheval, ravagèrent la ville de Troie ; il célèbre le courage de tous les héros qui détruisirent cette cité chérie, mais il glorifie surtout Ulysse qui,

semblable au dieu Mars, marchait avec Ménélas vers les palais de Déiphobe, Ulysse, qui se précipitait dans les plus terribles mêlées et qui remporta la victoire, aidé par Minerve, la magnanime déesse.

521 Tels sont les chants de Démodocus. — Ulysse est vivement ému : des larmes s'échappent de ses paupières et sillonnent ses joues. Ainsi pleure une femme en se jetant sur son époux qui, tombé devant la ville, avait voulu repousser loin de ses enfants et de sa patrie le jour fatal de la servitude ; cette femme, en le voyant lutter avec la mort, l'entoure de ses bras et pousse des cris aigus : cependant derrière elle les ennemis lui frappent avec leurs lames d'airain le dos et les épaules, l'entraînent pour supporter le travail et la peine de l'esclavage ; dans sa cruelle douleur, son beau visage est flétri par les larmes : ainsi le divin Ulysse laisse couler des pleurs de ses paupières. Le héros dérobe son trouble à tous les convives ; mais Alcinoüs, assis près d'Ulysse, s'aperçoit seul de l'affliction de son hôte ; il l'entend soupirer avec amertume ; et aussitôt s'adressant à l'assemblée, il lui parle en ces termes :

536 « Écoutez-moi, princes et chefs des Phéaciens. Que

Démonocus suspende les sons harmonieux de sa lyre bruyante : ses chants ne plaisent pas également à tous. Depuis que le repas est terminé, depuis que le divin chanteur a commencé ses récits. notre hôte n'a cessé de pleurer et de gémir : sans doute un profond chagrin s'est emparé de son âme. Que Démodocus s'arrête donc afin que nous puissions tous nous réjouir ensemble : cela est préférable. Tout ici n'est que pour notre hôte, ainsi que le navire et les présents que nous lui offrons avec amitié. L'étranger, ou le suppliant, est comme un frère pour tout homme qui possède un cœur compatissant. — Mais toi, noble voyageur, ne me cache point par de trompeuses paroles ce que je vais te demander : les convenances exigent que tu me répondes fidèlement. Dis-moi de quel nom t'appelaient ton père, ta mère et ceux qui habitaient ta ville et les contrées environnantes ; car nul parmi les hommes, pas plus le fort que le faible, n'est sans nom au moment de sa naissance : les parents en donnent un à tous les enfants qu'ils mettent au jour. Dis-moi donc quel est ton pays et ta ville, dis-moi aussi à quel peuple tu appartiens, pour que mes vaisseaux, se dirigeant toujours vers un seul et même but, te ramènent promptement dans tes foyers. — Étranger, les navires phéaciens n'ont point de pilotes ni de gouvernails comme les autres navires ; mais ils savent les pensées et les désirs des hommes, et ils connaissent les villes et les champs fertiles de tous les peuples (08) : ces navires sillonnent avec rapidité les vagues de la mer ; ils sont toujours enveloppés dans l'ombre et les nuages , et jamais ils ne craignent de périr. Pourtant j'ai entendu dire à mon père Nausithoüs que Neptune était irrité contre nous parce que nous avons toujours été les guides certains des étrangers ; il ajoutait qu'un de nos vaisseaux périrait, à son retour, sur la mer ténébreuse, et que le dieu des flots entourerait notre ville d'une haute montagne : ainsi parlait le vieillard. Mais, que Neptune accomplisse ou n'accomplisse point sa volonté, toi, réponds-moi : dis-moi sincèrement où tu as erré, quelles sont les villes opulentes que tu as visitées, quels sont les hommes que tu as rencontrés dans tes courses fontaines. Parle-moi de tous ces peuples et dis-moi s'ils sont cruels, sauvages, sans justice, ou s'ils sont hospitaliers et si leur âme respecte les dieux. Noble voyageur, dis-moi encore pourquoi tu pleurais, pourquoi tu gémissais en écoutant chanter les malheurs des Argiens et des Danaens et la ruine de la ville élevée de Troie. Les dieux seuls ont fait naître ces désastres : ils ont résolu la mort d'un grand nombre de héros afin de laisser à la postérité des chants merveilleux. - Étranger, aurais-tu perdu devant Ilion quelque parent, le mari de ta fille, le père de ton épouse, ceux enfin qui nous sont le plus chers après notre sang et notre famille ? Déplorerais-tu la mort d'un compagnon brave, généreux et dévoué : car il n'est point au-dessous d'un frère, celui qui, compagnon fidèle, est rempli de prudence ? »

Notes, explications et commentaires

(01) Homère dit : νῆα μέλαιναν πρωτόπλοον (vers 34/35) (navire sombre et neuf). Nous avons traduit, le mot πρωτόπλοος ; par meilleur. Voss dit : von den neusten (des plus neufs), Pope ainsi que les traducteurs français passent l'épithète sous silence.

(02) Agamemnon avant d'entreprendre la guerre contre les Troyens, alla à Delphes consulter l'oracle d'Apollon, qui lui dit « qu'Ilion serait prise lorsque deux chefs puissants se prendraient de querelle pendant un festin. »

(03) Pour l'explication de ce passage obscur, nous avons suivi la traduction allemande de Voss où l'on trouve : so viel raum vor den stieren die pflugenden maüler gewinnen (autant les mulets labourant gagnent d'espace sur les bœufs, etc.).

(04) Nous nous sommes écartés ici des interprétations de Clarke, et, pour être plus précis, nous avons suivi celles de Pope, de Voss et de Dubner.

(05) Le texte grec suivi par Clarke porte : φόρμιγγα γλαφυρὴν (vers 257) ; mais, dans celui de Dubner, il y a φόρμιγγα γλαφυρὴν (lyre creuse). Nous avons suivi ce dernier texte comme étant préférable à celui qui a été adopté par Clarke. — Voss, dans sa traduction allemande, sans tenir compte de cette correction, s'est contenté d'imiter Clarke.

(06) Nous avons essayé de rendre en français cette admirable tournure grecque, Voss seul a parfaitement imitée dans sa traduction allemande de l'Odyssée.

(07) Homère dit : δεσμὸν ἴηλεν ποικίλον (vers 447/448) (il le ferme par un lien varié). Voss traduit ce passage par : den knolen detsen geheime Kunst ihn die machlige Kirke gelehret (un nœud dont l'art secret lui avait été appris par la puissante Circé). Dugas-Montbel ajoute à ce sujet que le mot ποικίλος ; ne doit pas être pris ici dans l'acception commune ; mais Dugas-Montbel aurait du dire, ce nous semble, que ce mot, signifiant aussi adroit, artificieux, est très-bien place dans cette phrase. — Le mot δεσμὸς (lien) est quelquefois employé par les auteurs grecs pour désigner le mot nœud ; aussi le fameux nœud de Gordius, qu'Alexandre trancha d'un coup de son épée, est toujours nommé δεσμὸς par Plutarque. Selon Eustathe, les anciens se servaient de liens noués avec art pour fermer les coffres qui contenaient des objets précieux. Le même auteur prétend que ce furent les Lacédémoniens qui inventèrent les clefs.

(08) Un commentateur dit à ce sujet que cette hyperbole n'est pas insensée ; car on prétendait alors que le chêne de Dodone parlait et que le navire Argo prononçait des paroles (Madame Dacier, Rem. sur l’Odyssée).

Homère, Odyssée, Chant 9 (traduction française)

Homère

Odyssée

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE IX

texte grec

chant 8

chant 10

RÉCITS CHEZ ALCINOUS.

e prudent Ulysse répond à Alcinoüs en ces termes :

« Certes il est doux d'entendre un tel chanteur, qui, par ses accents, est égal aux immortels. Non, rien n'est plus beau que la joie qui règne parmi tout un peuple. Il est agréable aussi de voir des convives, assis en ordre devant des tables chargées de pain et de viandes, écouter un chanteur, tandis que l'échanson puise le vin dans le cratère et le verse dans les coupes. Oui, ce sont bien là les plus grands charmes de la vie (01) ! Tu veux maintenant, ô puissant Alcinoüs, apprendre tout ce que j'ai souffert : il faut donc que je soupire encore et que je verse des torrents de larmes ! Que vais-je d'abord te raconter, et comment ensuite vais-je terminer mon récit ; car les divinités célestes m'ont accablé de douleurs sans nombre ? — Phéaciens, je commencerai par vous dire mon nom afin que vous le connaissiez tous. Si j'échappe à la triste destinée, je veux encore être votre hôte lors même que j'habiterai des demeures lointaines. Je suis le fils de Laërte, Ulysse, qui, par mes ruses diverses, me suis fait connaître à tous les hommes, et dont la gloire est montée jusqu'au ciel. J'habite Ithaque aux rivages élevés (02), Ithaque qui possède une haute montagne ombragée d'arbres, le Nérite qu'on aperçoit au loin, Ithaque entourée des îles de Dulichium, de Samé et de la verdoyante Zacynthe, îles nombreuses et rapprochées entre elles. Ithaque est située bien avant dans la mer et elle est la plus rapprochée du couchant ( car les autres îles sont au levant et au midi ) ; cette terre est hérissée de rochers, mais elle nourrit une vigoureuse jeunesse. Je ne puis voir nulle part d'autres lieux qui me soient plus doux que ma patrie ! — Calypso, la plus noble des déesses, m'a retenu longtemps dans sa grotte profonde ( désirant avec ardeur que je devinsse son époux). L'astucieuse Circé, la reine de l'île d'Ea, m'a aussi retenu dans son palais, pour que je partageasse sa couche ; mais aucune d'elles n'a pu toucher mon cœur. Non, rien n'est plus cher à l'homme que sa patrie et ses parents; quand bien même il habiterait, loin de sa famille, une riche demeure sur une terre étrangère ! — Mais puisque tu le désires, ô roi puissant, je te raconterai toutes les infortunes que par la volonté de Jupiter je supportai pendant mon triste voyage, lorsque j'abandonnai la ville de Troie.

39. » En quittant Ilion, les vents me poussèrent vers le pays des Ciconiens, près la cité d'Ismare. Je ravageai cette ville et je fis périr ses habitants : les jeunes femmes et les richesses furent partagées également entre nous, afin que personne ne restât privé de butin. Puis j'exhortai mes compagnons à fuir d'un pas rapide, mais les insensés ne m'écoutèrent pas ! Ces guerriers, buvant le vin en abondance, immolaient sur le rivage de nombreuses brebis et des bœufs aux cornes tortueuses et à la marche pesante. Pendant ce temps les Ciconiens, en prenant la fuite, appellent à leur secours d'autres Ciconiens, leurs voisins, plus nombreux et plus vaillants qu'eux. Ces Ciconiens habitaient l'intérieur du pays ; ils savaient combattre du haut de leurs chars, et attendre leurs ennemis de pied ferme. Dès le point du jour ils accourent, et ils sont innombrables comme les feuilles et les fleurs qui naissent au printemps. Alors la funeste destinée de Jupiter s'attache à nous, malheureux Achéens, pour nous faire souffrir encore bien des maux ! Les Ciconiens, rangés près des rapides navires, nous livrent de sanglants combats ; et tour à tour nous nous attaquons avec nos lames d'airain. Durant toute la matinée et tant que s'élève l'astre sacré du jour, nous résistons à nos ennemis, et nous bravons la supériorité de leur nombre; mais quand le soleil s'incline et ramène l'heure où l'on délie les bœufs, les Ciconiens font plier la faible armée des Grecs. — Chaque vaisseau perdit six combattants, mais les autres guerriers échappèrent à la mort.

62 » Nous nous rembarquons, heureux d'éviter le trépas, mais le cœur navré d'avoir perdu nos compagnons. Cependant nos navires ballottés par les îlots ne s'avancent point avant que nous n'ayons appelé trois fois les malheureux guerriers qui périrent sur ce rivage vaincus par les Ciconiens (03). Alors Jupiter, le dieu qui commande aux nuages, nous envoie le Borée accompagné d'une affreuse tempête, et il cache sous d'épaisses nuées la terre et les

ondes : tout à coup une nuit affreuse tombe du ciel. Nos vaisseaux sont emportés à travers les mers, et les voiles sont déchirées en lambeaux par la violence des vents. Nous, craignant de périr, nous plions les voiles, et nous dirigeons aussitôt nos vaisseaux vers le continent. Durant deux jours et deux nuits nous restons sur cette plage les membres accablés de fatigue et le cœur dévoré de chagrin. Mais dès que la fille du matin, Aurore à la belle chevelure, a ramené le troisième jour, nous dressons les mâts, nous déployons les voiles, et nous nous plaçons dans nos vaisseaux guidés par les vents et par nos pilotes. J'espérais enfin arriver heureusement dans ma patrie, lorsqu'on doublant le cap Malée je me vois entouré par le violent Borée, par les vagues et par les rapides courants qui me repoussent loin de Cythère.

82 » Pendant neuf jours j'errai sur la mer poissonneuse, emporté par le souffle impétueux des vents ; mais le dixième jour j'atteignis enfin le pays des Lotophages, peuples qui se nourrissent de la fleur du lotos (04). Alors nous descendons sur le rivage, nous puisons de l'eau aux fontaines, et mes compagnons prennent leur repas auprès de nos navires rapides. Quand ils ont achevé de manger et de boire, je choisis deux de mes guerriers et je les envoie, accompagnés d'un héraut, pour savoir quels sont les peuples, habitants de ces lieux, qui se nourrissent des doux fruits de la terre. Ils partent et arrivent bientôt auprès des Lotophages, qui, loin de méditer la perte de mes compagnons, leur donnent du lotos à goûter. Les guerriers qui mangeaient de cet excellent fruit ne voulaient plus revenir pour me rendre compte du message ; mais ils désiraient rester parmi les Lotophages pour cueillir le lotos et oublier leur chère patrie. Cependant je les entraîne par force vers nos creux navires, et malgré leurs larmes je les attache avec des cordes sur les bancs des rameurs. Puis j'ordonne aux autres Grecs de monter promptement sur nos vaisseaux, de peur qu'eux-mêmes, en mangeant du lotos, n'oubliassent aussi leur terre natale. Mes compagnons se placent aussitôt sur les bancs, et tous assis en ordre ils frappent de leurs rames la mer blanchissante.

105 » Le cœur navré de douleur, nous abandonnons ces côtes ;

et bientôt nous arrivons au pays des orgueilleux Cyclopes, de ces hommes qui vivent sans lois, qui se confient aux soins des dieux, qui ne sèment aucune plante et ne labourent jamais la terre. Là tout s'élève sans semence et sans culture ; Jupiter, par ses pluies abondantes, fait croître pour ces géants l'orge, le froment et les vignes, qui, chargées de grappes, donnent un vin délicieux. Les Cyclopes n'ont point d'assemblées, ni pour tenir conseil, ni pour rendre la justice; mais ils vivent sur les sommets des montagnes, dans des grottes profondes, et ils gouvernent leurs enfants et leurs épouses sans avoir aucun pouvoir les uns sur les autres.

116 » En face du port et à quelque distance du pays des

Cyclopes s'étend une île fertile couverte de forêts, où naissent en foule des chèvres sauvages ; car les pas des hommes ne les mettent point en fuite. Les chasseurs, qui supportent de si grandes fatigues en explorant les sommets ombragés des montagnes, ne visitent point cette île, qui n'est fréquentée ni par les bergers ni par les laboureurs, mais qui reste toujours sans semence, sans culture et sans habitants : les chèvres seules y paissent en poussant de longs bêlements. Les Cyclopes n'ont point de constructeurs de vaisseaux, ni de navires aux parois teintes en rouge, pour se transporter vers les cités (car souvent les peuples traversent les mers dans leurs navires pour se visiter les uns les autres), et pour aborder à cette terre afin de la cultiver et de la rendre habitable. Cette île, loin d'être stérile, peut produire des fruits en toute saison. On aperçoit des prairies humides et touffues qui s'étendent sur les bords de la mer blanchissante. Si l'on plantait des vignes en ces lieux, elles y seraient éternelles ; le labourage y serait facile, et l'on recueillerait chaque année des moissons abondantes, parce que le sol de l'île est gras et fertile. Là se trouve aussi un port commode où l'on ne se sert jamais ni de cordages, ni d'ancres, ni de liens pour attacher les navires. Quand les vaisseaux abordent en ces contrées, ils y restent jusqu'à ce que les nautoniers désirent partir et que les vents viennent à souffler dans les voiles. A l'extrémité du port coule une onde limpide dont la source est placée sous une grotte entourée de magnifiques peupliers. C'est là que nous arrivâmes et qu'un dieu nous guida pendant la nuit obscure. Nul objet ne frappa notre vue ; d'épaisses ténèbres enveloppèrent nos vaisseaux, et la lune, cachée par les nuages, ne brilla point dans le ciel. Aucun de nous ne découvrit cette île. Nous n'aperçûmes même pas les vagues énormes qui roulaient en s'avançant vers les rives avant que nos vaisseaux eussent touché la plage. Enfin nous abordons, nous plions les voiles, nous descendons sur les bords de la mer, et là nous nous endormons en attendant le retour de la divine Aurore.

152 » Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, nous parcourons, pleins d'admiration, cette île agréable et fertile. Alors les nymphes, filles de Jupiter, nous envoient pour notre repas les chèvres des montagnes. Aussitôt nous apportons de nos navires nos arcs recourbés, nos javelots à la longue pointe, et nous nous divisons en trois bandes ; puis nous lançons nos traits, et les dieux nous accordent à l'instant une chasse abondante. Douze vaisseaux m'avaient suivi : chacun d'eux obtint par le sort neuf chèvres, moi seul j'en pris dix. Durant le jour et jusqu'au coucher du soleil nous goûtons ces viandes exquises et nous savourons le doux nectar ; car le vin de nos navires n'était point épuisé. Lorsque nous ravageâmes la ville des Ciconiens, nous remplîmes de vin toutes nos amphores. De cette île nous voyons s'élever à peu de distance la fumée du pays des Cyclopes, et nous entendons leurs voix mêlées au bêlement des chèvres et des brebis. Quand le soleil a terminé sa course et que les ténèbres du soir se sont répandues sur la terre, nous nous couchons sur le rivage. Au retour de la brillante Aurore, je rassemble tous mes guerriers, et je leur dis :

172 « Vous, restez maintenant en ces lieux ; moi, avec les rameurs de mon navire, j'irai visiter ces peuples et savoir s'ils sont cruels, sauvages et sans justice, ou s'ils sont hospitaliers et si leur âme respecte les dieux. »

» En achevant ces paroles, je m'embarque et j'ordonne à mes compagnons de me suivre et de délier les cordages ; ils obéissent aussitôt, se placent sur les bancs, et tous assis en ordre ils frappent de leurs rames la mer blanchissante. Lorsque nous touchons au rivage du pays des Cyclopes, nous apercevons à l'entrée du port, près de la mer, une caverne immense ombragée de lauriers. Là reposent de nombreux troupeaux de chèvres et de brebis. Autour de la caverne s'étend une bergerie construite sur des pierres enfouies dans le sol et entourées de pins énormes et de chênes à la haute chevelure. Là demeure aussi un homme gigantesque, qui, seul, fait paître au loin ses troupeaux : il ne se mêle point aux autres Cyclopes, mais, toujours à l'écart, il renferme dans son cœur l'injustice et la cruauté. Ce monstre horrible n'est point semblable aux autres humains qui se nourrissent des doux fruits de la terre ; car il ressemble à un mont élevé couronné d'arbres, dont le sommet s'élève au-dessus de toutes les montagnes.

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