Contre Celse (Contra Celsum) (page 17)
Passons à un autre raisonnement de Celse. Y a-t-il de l'apparence, dit-il, qu'un satrape, un lieutenant, un général ou un intendant du roi de Perse ou de l'empereur romain, que des officiers mêmes d'un rang inférieur qui aient la moindre charge ou le moindre emploi dans l'État, soient capables défaire beaucoup de mal à ceux qui manquent de respect pour eux, et que ces satrapes et ces ministres qui ont la direction des affaires de l'air et de la terre, soient si peu à craindre pour ceux qui les offensent ? Voyez, je vous prie, comme il nous représente ces satrapes, qu'il forme sur le modèle de ce qui se voit parmi les hommes pour les donner au grand Dieu, ces lieutenants, ces généraux, ces intendants et ces autres officiers qui ont des charges et des emplois moins considérables ; comme il nous les représente, dis-je, en disposition de faire beaucoup de mal a ceux qui les offensent. Il devrait considérer qu'il n'y pas même d'homme sage qui voulût faire du mal à qui que ce soit, et qui ne fût bien aise au contraire de convertir et de corriger, s'il le pouvait, ceux qui l'auraient offensé. Mais peut-être que ces satrapes, ces lieutenants et ces généraux que Celse attribue au grand Dieu, ont moins de sagesse que Lycurgue, le législateur des Lacédémoniens, ou que Zénon, Citien ; car Lycurgue ayant en son pouvoir celui qui lui avait crevé un œil, non seulement ne s'en vengea point, mais il n'eut pas même de repos, que par ses douces sollicitations, il ne l'eût porté a se faire philosophe. Et Zénon, sur ce que quelqu'un lui dit : Que je meure, si je ne me venge de toi, ne répondit autre chose sinon : Que je meure, si je ne te fais mon ami (Plutarque). Je ne parle pas encore de ceux qui sont instruits dans l'école de Jésus et qui sont formés à ce précepte : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous maltraitent, afin que vous soyez les enfants de votre père qui est dans les deux, lequel fait lever son soleil aussi bien sur tes méchants que sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes, et sur les injustes (Matth., V, 44, 45). C'est là l'esprit du juste, lorsqu'il parle ainsi dans les écrits des prophètes : Seigneur, mon Dieu, si j'ai fait ce qu'on m'impute, s'il se trouve de l'iniquité dans mes mains, si foi rendu la pareille à ceux qui m'avaient fait du mal, que je succombe sans ressources sous mes ennemis; que mon ennemi poursuive mon âme et qu'elle tombe en sa puissance ; qu'il foule ma vie aux pieds sur la terre (Ps. VII, 4, 5 et 6). Mais il n'en est pas comme Celse se le persuade ; les vrais satrapes de Dieu, ses lieutenants, ses généraux et ses intendants, je veux dire ses anges, ne font point de mal a ceux qui les offensent. S'il y a des démons qui fassent du mal, qui sont ceux que Celse a en vue, ils le font parce, qu'ils sont méchants, mais ils n'ont aucune commission de Dieu pour être ses satrapes, ses intendants ou ses généraux. Aussi ne font-ils de mal qu'à ceux qui leur sont assujettis et qui ont bien voulu se soumettre à eux comme à leurs maîtres. De là vient sans doute que quand on man^e de certaines viandes que les lois du pays ou l'on se trouve défendent de manger, si l'on est de ceux qui reconnaissent l'autorité des démons, on porte la peine d'avoir violé ces lois; mais si l'on n'est pas de ce nombre et qu'on ne se soit point assujetti au démon du lieu, on peut se rire de lui et de ses compagnons, sans craindre de se voir exposé à rien souffrir de leur part. Cependant, si ces mêmes personnes, par un effet de leur ignorance à l'égard de certaines autres choses, se sont soumises à d'autres démons, elles ne laisseront pas d'être sujettes à leurs insultes; au lieu qu'un chrétien qui est véritablement tel, et qui ne se soumet qu'à Dieu seul et à son Verbe, ne doit absolument rien appréhender des démons qui sont beaucoup plus faibles que lui ; et ils n'ont garde de lui faire aucun mal, puisque les anges du Seigneur campent autour de ceux oui le craignent, et ou ils tes délivreront (Ps. XXXIII ou XXXIV, 8); puisque l'ange de chacun d'eux encore, voyant sans cesse la face de notre Père qui est dans le ciel ( Matth., XVIII, 10 ), présente continuellement leurs prières au Dieu de l'univers, par notre grand et unique sacrificateur, et qu'il joint lui-même ses prières aux prières de celui qui a été commis à ses soins. Que Celse ne prétende donc pas nous faire peur, en nous menaçant du mal que les démons nous pourront faire, si nous manquons de respect pour eux ; car quoique nous en manquions, ils ne peuvent rien contre nous, puisque nous sommes sous la protection de celui qui, tout suffisant qu'il est pour défendre seul tous ceux qui en sont dignes, ne laisse pas d'envoyer encore ses anges au secours de ses fidèles, pour les garantir, eux qui se sont consacrés à Dieu, des efforts des auges ennemis et de leur chef, appelé le prince de ce siècle (Jean, XIV, 30).
Après cela comme s'il avait oublié qu'il parle a des chrétiens qui n'invoquent que Dieu seul par Jésus-Christ, il leur attribue sans raison et en confondant tout, des choses qui ne conviennent qu'à d'autres. Ceux à qui ils s'adressent, dit-il, si on les nomme en langue barbare, auront delà vertu; mais si on les nomme en grec ou en latin ils n'en auront plus. Qu'on nous montre qui c'est que nous nommons en langue barbare, comme si nous l'appelions à notre secours au qu'on reconnaisse que c'est à tort que Celse avance cela contre nous. On le reconnaîtra sans doute, si l'on considère que tout le gros des chrétiens dans les prières mêmes qu'ils font à Dieu, n'emploient pas les propres termes dont la sainte Écriture se sert pour le désigner par son nom : mais que les Grecs le prient en grec ; ceux qui parlent latin en latin, et ainsi chacun dans sa langue, le louant tous selon qu'ils le peuvent. Pour lui, qui est le maître de toutes les langues il entend ceux qui le prient en quelque langue que ce soit, comme s'ils ne formaient pour ainsi dire qu'une seule voix, de même qu'on ne se forme l'idée que d'un seul sens, bien qu'il soit exprimé en des langues différentes Car le grand Dieu n'est pas du nombre de ceux que leur sort attache à une langue particulière, soit grecque ou barbare, et qui, comme ils n'entendent que celle-là, ne se mettent point en peine de ce qu'on leur peut dire en quelque autre.
Ce que Celse ajoute, il ne l'a jamais entendu dire à aucun chrétien, ou il faut que ce soit à quelque chrétien du dernier ordre, qui ne suive et qui ne sache pas nos maximes. Quoi qu'il err soit, il fait parler les chrétiens de celte sorte : Voyez-moi devant la statue de Jupiter, d'Apollon ou de quelque autre de ces dieux lui dire des injures et lui faire des outrages : cependant il ne s'en venge point. Mais comme je l'ai dît, c'est ne pas savoir la défense que la loi de Dieu nous fait : de dire rien d'offensant contre les dieux (Exode, XXII, 28), même de peur que notre bouche ne s'accoutume à dire du mal de qui que ce puisse être. En effet nous sommes exhortés à bénir et non à maudire (Rom., XII, 14) ; et nous savons, que ceux qui disent du mal de quelqu'un n'hériteront point le royaume de Dieu (l Cor., VI. 10). Après tout, qui de nous peut être assez simple pour parler ainsi et ne pas voir que cela ne conclut rien contre les dieux qui passent pour tels ni contre l'opinion qu'en ont les hommes? Des athées de profession qui niaient absolument la Providence et qui par leurs dogmes pernicieux et impies, ont donné la naissance à des sectes de prétendus philosophes, n'ont-ils pas vécu exempts eux et leurs sectateurs de ce que l'on prend communément pour des maux? N'en voit-on pas même encore qui ont et des richesses et de la santé? Il est vrai que si l'on considère bien ce que c'est que le mal, on trouvera qu'ils sont effectivement malheureux ; car quel plus grand malheur y a-t-il que de ne se pas servir de l'ordre admirable du monde pour connaître celui qui l'a fait? Quelle plus grande misère que d'avoir l'esprit assez aveugle pour ne pas voir le créateur et le père de tous les esprits ? Nous ayant prêté des paroles qu'on ne peut attribuer aux chrétiens que par une pure calomnie, Celse y répond d'une manière qui a plus l'air d'une insulte que d'une réponse, et il croit que pour se défendre il lui suffit de nous dire : Mais ne croyez-vous pas, pauvre homme, qu'il y en a qui disent aussi des injures en face à votre démon et qui, non contents de cela, le bannissent encore publiquement de toute l'étendue de la terre et de la mer; qui vous prennent vous-même, que nous devons regarder comme une statue consacrée à son honneur, qui vous lient, qui vous traînent au supplice et oui vous font souffrir une mort infâme? Cependant ce démon ou ce Fils de Dieu, comme vous l'appelez, ne l'en venge point non plus. Cette défense de Celse pourrait avoir lieu s'il était vrai que nous parlassions comme il nous fait parler. Il aurait pourtant toujours tort de faire du Fils de Dieu, un démon ; car selon nous qui sommes persuadés qu'il n'y a que de mauvais démons, celui qui a converti un si grand nombre d'hommes à Dieu n'est pas un démon, mais Dieu le Verbe et le Fils de Dieu. Pour Celse, qui n'a point fait paraître qu'il reconnaisse de mauvais démons, je ne sais comment il lui est échappé de dire que Jésus est un démon. Au reste, les peines dénoncées aux impies tomberont à la fin sur ceux qui ayant refusé tous les remèdes qui leur auront été présentés, se trouveront avoir eu une méchanceté incurable, s'il faut parler de la sorte, et cette doctrine de la punition des méchants, lorsque nous la mettons dans son jour, nous sert souvent à en retirer plusieurs de leurs péchés. Mais voyons un peu aussi ce que Celse apprend là-dessus de ses prêtres d'Apollon ou de Jupiter. Voici un de leurs oracles :
Les dieux font tourner lentement
Les meules de leur châtiment ;
Mais enfin ces meules écrasent :
Les flammes de leur jugement
S'allument difficilement;
Mais enfin ces flammes embrasent.
Et en voici un autre :
Des dieux trop offensés la justice sévère
Fait passer leur colère,
Des pères aux enfants et des enfants à ceux
Qui viennent après eux.
Combien y a-t-il plus de sagesse dans ces paroles : Les pères ne mourront point pour leurs enfants, ni les enfants pour leurs pères ; mais chacun mourra pour son propre péché (Deut., XXIV, 16) ? Et dans ces autres : Celui qui aura mangé te raisin vert c'est celui qui en aura les dents agacées (Jérém., XXXI, 30) ? Et dans celles-ci encore : Le Fils ne sera point chargé de l'iniquité du père ni le père de celle du Fils : la justice du juste sera sur lui comme sur le méchant sa méchanceté (Ezéch., XVIII, 20) ? Si quelqu'un dit que ces vers :
Des pères aux enfants et des enfants ceux
Qui viennent après eux.
Sont la même chose que ceci : Je punis les péchés des pères sur les enfants jusque la troisième et jusqu'à la quatrième génération de ceux qui me haissent (Exode, XX, 5) : qu'il apprenne d'Ézéchiel que cette dernière expression est figurée. Car après avoir censuré ceux qui disaient : Les pères ont mangé le raisin vert, et les dents des enfants en sont agacées. le prophète ajoute : Vrai comme je suis vivant, dit le Seigneur, chacun mourra seulement pour son propre péché (Ezéch., XVIII, 2, 3, 4). Mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer cette façon de parler figurée de la punition des péchés jusqu'à la troisième et jusqu'à la quatrième génération.
Celse en vient ensuite aux injures, comme une vieille en colère. Vous parlez mal, dit-il, et vous vous moquez des statues de nos divinités; mais si vous aviez fait ces outrages à Bacchus ou à Hercule, en leur présence, vous n'en seriez pas sortis peut-être de si bonne humeur : au lieu que ceux qui ont traité si mal votre Dieu et qui lui ont fait souffrir le dernier supplice, n'ont en aucune sorte porté la peine des insultes qu'ils lui ont faites en sa propre personne, quelque temps qui se soit écoulé depuis. Qu'est-il arrivé de nouveau dans la suite pour faire croire qu'il n'était pas un imposteur, mais le Fils de Dieu? Est-il possible que celui qui a envoyé ainsi son Fils au monde, et qui a exposé a de si cruels tourments pour l'amour de je ne sais quelles statues, dont ta destruction n'en est que plus assurée, témoigne se soucier si peu de lui, et ne se réveille point enfin après le cours de tant d'années ? A-t-on jamais vu de père si dénaturé? Mais s'il a tant souffert, c'est peut-être, comme vous le dites, parce qu'il l'a bien voulu. On peut dire tout de même de ceux contre qui vous blasphémez, qu'ils le veulent bien, et que c'est par cette raison qu'ils souffrent vos blasphèmes ; car il est bon de faire voir qu'en cela les choses sont égales, avec cette différence pourtant que ceux-ci savent bien faire sentir leur vengeance à leurs blasphémateurs qui sont contraints de s'enfuir et de se cacher, ou qui, s'ils se laissent prendre, reçoivent le châtiment qu'ils méritent. J'ai à répondre que nous ne parlons mal (I Cor., VI, 10) de qui que ce soit, étant persuadés que ceux qui disent du mal de quelqu'un n'hériteront point le royaume de Dieu (Matth., V, 44); et ayant devant les yeux cette leçon : Bénissez ceux qui vous maudissent, bénissez-les et ne les maudissez point (Rom., XII, 14), ayant encore appris celle-ci, On nous maudit, et nous bénissons (I Cor., IV, 12 ). Si donc la parole de Dieu ne nous permet pas même de dire du mal, lorsque c'est, en quelque sorte, repousser l'injure qu'il semble qu'on nous fait, combien moins faut-il en dire, quand on ne le peut faire sans une extrême folie? Car c'en est une aussi grande qu'il se puisse, de dire du mal d'une pierre et d'une masse d'or ou d'argent qui aura été façonnée pour représenter les dieux, selon la fausse idée de ceux qui ne connaissent point la Divinité. Nous ne nous moquons point non plus de ces simulacres inanimés, mais plutôt, comme il peut nous arriver quelquefois, de ceux qui les adorent. Et posé qu'il y ait de certains démons attachés à de certaines statues, dont l'un porte le nom de Bacchus et l'autre d'Hercule, nous nous abstiendrons aussi d'en dire du mal ; car cela ne servirait de rien, et serait même indigne de la douceur, de la modération et de la tranquillité dune âme qui est instruite qu'il ne faut dire de mal de qui que ce soit, homme ou démon, quelque méchant qu'il puisse être, le ne sais pas, au reste, comme quoi Celse après avoir loué autant qu'il a fait ses démons ou ses dieux, s'oublie si fort tout d'un coup, que de les dépeindre présentement dans leur manière d'agir, comme remplis de méchanceté, et bien plus portés à punir par un esprit de vengeance ceux qui les outragent, qu'à les châtier pour leur correction. En effet, voici comme il en parle : Si vous aviez outragé Bacchus ou Hercule en leur présence vous n'en seriez pas sorti peut-être de si belle humeur. Je laisse à qui voudra le soin d'expliquer comment ils peuvent entendre les choses qu'on leur dit dans le temps qu'ils n'y sont pas; pourquoi ils sont tantôt présents et tantôt absents, d'où vient enfin cet empêchement qui oblige les démons à passer d'un lieu en un autre. Dans les paroles qui suivent, Celse suppose que quand nous donnons à Jésus le nom de Dieu, nous le donnons à son corps maltraité et conduit au supplice et non à sa nature divine ; que nous le considérons comme Dieu à regard même de ces mauvais traitements et de ce supplice. Ceux, dit-il, qui ont traité si mal votre Dieu, et qui lui ont fait souffrir le dernier supplice, n'ont en aucune sorte porté la peine des insultes qu'ils lui ont faites en sa propre personne. Mais comme nous avons ci-devant assez parlé de ce que Jésus a souffert en tant qu'homme, nous voulons bien n'en rien dire maintenant de peur de tomber en de vaines redites. Quant à ce que Celse ajoute, Que ceux oui ont fait ces insultes à Jésus n'en ont porte la peine en aucune sorte, quelque temps qui se soit écoulé depuis, nous pouvons faire voir et à lui et à quiconque voudra s'en instruire, que la ville dans laquelle le peuple juif, préférant à Jésus un voleur qui avait été emprisonné pour crime de sédition et de meurtre, voulut qu'on délivrât celui-ci, et demanda par ses cris de Crucifiez-le, crucifiez-le (Luc, XXIII, 21 et 25), que Jésus, qui avait été livré par envie, fût mis en croix ; nous pouvons, dis-je, faire voir que cette ville fut attaquée peu de temps après, et qu'ayant soutenu un long siége, elle fut enfin prise, saccagée et détruite de fond en comble. Dieu jugea que les habitants de ce lieu étaient même indignes de la vie civile; ou plutôt, si je ne dois point craindre d'avancer un paradoxe, ce fut encore pour les épargner que, les voyant si incorrigibles qu'au lieu de se tourner vers le bien, ils s enfonçaient tous les jours de plus en plus dans leur corruption, il les livra entre les mains de leurs ennemis. Ce furent les suites qu'eut leur empressement à faire répandre le sang de Jésus sur leur terre, laquelle après cela ne put plus porter des gens qui s'étaient rendus coupables d'un si grand crime. On peut donc voir ce qui est arrivé de nouveau depuis le temps de la passion de Jésus : je dis tant à l'égard de la ville et de toute la nation des Juifs, qu'à l'égard de ce grand peuple de chrétiens, qui est né si soudainement et comme tout à la fois; car c'est aussi une chose fort nouvelle, que des personnes, qui étaient des étrangers pour les alliances de Dieu (Ephés., Il, 12), qui étaient exclus de ses promesses et éloignés de la vérité, aient embrassé cette vérité par l'effet d une vertu divine. Ce sont là, non les œuvres d'un imposteur, mais les œuvres de Dieu, qui, pour l'amour des statues ou des images qui le représentent, a bien voulu envoyer son Verbe au monde en la personne de Jésus. Les tourments qu'il y a soufferts avec une fermeté et une patience admirable sont bien des preuves de la cruauté et de l'injustice de ceux qui les lui ont fait souffrir, mais ces tourments n'ont point causé la destruction des statues et des images de Dieu ; au contraire, ils ont fait, s'il faut ainsi dire, qu'elles sont devenues capables de connaissance. C'était ce que Jésus enseignait lui-même lorsqu'il disait : Si le grain de blé tombant en terre ne meurt point, il demeure seul; mais s'il meurt; il porte beaucoup de fruit (Jean, Xll, 24). Jésus donc qui est ce grain de blé étant mort, il a porté beaucoup de fruits et son Père prendra toujours soin des fruits qui sont nés, qui naissent et qui naîtront encore de la mort de ce grain de blé. Ainsi, il n'y a rien moins que de dénaturé dans le Père de Jésus, ce Père qui n'a point épargné son propre Fils, mais qui Va livré à la mort pour nous tous (Rom.,VIII, 31 ou 32), comme un agneau qui était à lui ; afin que cet Agneau de Dieu, mourant pour tout le monde, ôtât le péché du monde (Jean, I, 29). Et pour lui ç'a été volontairement, et non par contrainte, qu'il a souffert les outrages qu'on lui a faits. Celse après cela reprend ainsi son discours, contre ceux qui parlent mal des statues. On peut dire tout de même de ceux contre qui vous blasphémez, qu'ils le veulent bien, et que c'est par cette raison qu'ils souffrent vos blasphèmes; car il est bon de faire voir qu'en cela les choses sont égales, avec cette différence pourtant que ceux-ci savent bien faire sentir leurs vengeances à leurs blasphémateurs, qui sont contraints de s'enfuir et de se cacher ; ou qui, s'ils se laissent surprendre, reçoivent le châtiment qu'ils méritent. Si c'est là ce qu'on appelle la vengeance des démons, elle tombe sur les chrétiens non comme sur des personnes qui blasphèment contre eux, mais qui leur font abandonner leurs simulacres et qui les chassent du corps et de l'âme des hommes. Car Celse, sans bien entendre la chose, n'a pas laissé de dire en ceci la vérité. Il est certain que ceux qui s'attaquent aux chrétiens, qui les défèrent, qui les condamnent ou qui y donnent leur approbation, ne le font que parce que leur âme est possédée par de mauvais démons. Mais comme les âmes de ceux qui meurent pour la religion chrétienne et pour les intérêts de la piété ne peuvent quitter leurs corps pour une occasion si glorieuse sans ébranler la puissance des démons, et sans affaiblir les embûches qu'ils dressent aux hommes ; de là vient» à mon avis, que les démons ayant appris par expérience qu'ils étaient vaincus et défaits par les martyrs (ou témoins) de la vérité! ont craint qu'il n'y eût du danger à continuer de se servir de cette voie de vengeance. Jusqu'à ce donc qu'ils aient oublié les pertes qui leur en sont arrivées, il y a apparence que le monde laissera les chrétiens en paix. Mais quand les démons auront repris de nouvelles forces, et qu'aveuglés par leur malice ils voudront encore en venir à la vengeance, en persécutant les chrétiens, ils seront abattus tout de nouveau. Alors les âmes fidèles qui aiment mieux abandonner leur corps que d'abandonner leur piété, remporteront une nouvelle victoire sur l'armée du malin esprit. Car comme les démons savent bien que leur empire est détruit par ceux qui, mourant pour la véritable religion, demeurent ainsi victorieux; et qu'au contraire, ils se font autant d'esclaves de ceux qui succombant aux souffrances, renoncent au culte du vrai Dieu, je me persuade qu'ils en viennent souvent aux mains avec les chrétiens, qui sont tirés en cause. Si la confession des premiers les navre de douleur, le renoncement des autres les comble de joie. C'est ce dont on voit des vestiges dans les juges mêmes, qui sont au désespoir quand un chrétien souffre avec constance les tourments et les supplices ; et qui triomphent quand il ne peut résister. Car ils n'en usent pas ainsi, par un sentiment de ce qui passe parmi eux pour humanité : ils voient assez que la langue de ceux qui se rendent aux mauvais traitements qu'on leur fait, abjure bien ; mais que
Le cœur ne consent point aux serments de la langue.
(EURIPIDE.)
Voilà ce que nous avions à dire sur ces paroles : Avec cette différence pourtant que ceux-ci savent bien faire sentir leur vengeance à leurs blasphémateurs qui sont contraints de s'enfuir et de se cacher, ou qui, s'ils se laissent prendre, reçoivent le châtiment qu'ils méritent. Si quelque chrétien s'enfuit, ce n'est pas par timidité, c'est pour obéir aux ordres de son maître, et pour se conserver pur, afin de travailler au salut des autres à qui il pourra être utile (Matth.JL, 23).
Voyons présentement ce que Celse ajoute on ces termes :
Qu'est-il nécessaire de ramasser ici toutes les prédictions faites en forme d'oracles, tant par les prophètes et par les prophétesses que par plusieurs autres personnes divinement inspirées, les voix miraculeuses sorties de l'endroit le plus secret et le plus sacré de nos temples, tes diverses choses qu'on a apprises par l'immolation des victimes et par l'inspection de leurs entrailles, celles qu'on a découvertes par quantité d'autres signes merveilleux, les claires apparitions que quelques-uns ont eues ? Le monde est plein de pareils exemples. On sait combien de villes ont été bâties ou délivrées de diverses maladies et de la famine par les avertissements des oracles; combien d'autres, ayant négligé ces avertissements, ou les ayant oubliés, ont péri misérablement ; combien de colonies ont été fondées qui, pratiquant ce qui leur avait été recommandé, sont devenues florissantes ; combien de princes, combien de particuliers ont eu de bonnes ou de mauvaises fortunes par la même voie; combien de personnes affligées de n'avoir point d'enfants ont vu remplir par là leurs désirs; combien d'autres ont évite les effets de la colère des démons, ou, étant estropiés, ont été rétablis dans la première disposition de leur corps ; combien de gens, enfin, coupables d'avoir violé le respect dû aux lieux saints, en ont été punis sur l'heure, les uns perdant l'esprit à l'instant, les autres découvrant leurs crimes cachés, les uns se tuant eux-mêmes, les autres tombant en des maladies incurables, jusque-là que l'on en a vu expirer à route d'une voix terrible qui sortait du fond du temple. Je ne sais comme quoi Celse peut nous donner toutes ces choses pour des vérités constantes, et traiter de fables les merveilles étonnantes que nous lisons dans nos Écritures, tant sur le sujet des anciens Juifs que sur le sujet de Jésus et de ses disciples. Car pourquoi ne seront-ce pas nos histoires qui seront des vérités, et celles de Celse des fables? Surtout, puisque parmi les Grecs mêmes il y a des philosophes, comme les sectateurs de Démocrite, d'Épicure et d'Aristote, qui refusent de croire les siennes, et qui peut-être ajouteraient foi aux nôtres, à cause de leur évidence, s'ils s'en étaient instruits par Moïse ou par quelqu'un des prophètes qui ont fait les miracles dont il s'agit, et si Jésus leur était moins inconnu. On lit dans les histoires que quelquefois la Pythie s'est laissée corrompre pour rendre de faux oracles ; mais nos prophètes ont toujours rendu des réponses si claires et si précises, qu'ils ont été l'admiration et de ceux de leur temps, et de ceux qui sont venus depuis. Leurs oracles ont fait bâtir des villes, cesser des maladies, finir des famines. Il est certain que ce fut encore sur des oracles que toute la nation des Juifs quitta l'Égypte pour aller fonder une grande colonie dans la Palestine : et cette nation a toujours été florissante tant qu'elle a pratiqué ce que Dieu lui avait commandé ; mais lorsqu'elle s'en est éloignée, elle a eu lieu de s'en repentir (Exode, III, 8). Qu'est-il besoin de rapporter combien de princes et combien de particuliers, dont nous avons les histoires dans nos Écritures, ont eu de bonnes et de mauvaises fortunes, selon qu'ils ont observé ou négligé les avertissements des prophéties? S'il faut encore parler, comme lui, des personnes affligées de n avoir point d'enfants, il y en a eu qui ont reçu la grâce de se voir pères ou mères, après l'avoir demandée par leurs prières au Créateur de l'univers. On n'a qu'a lire l'histoire d'Abraham et de Sara de qui naquit Isaac, et celles de quelques autres (Gen., XVII, 19, et XXX, 17, 22).On n a qu'à lire ce qui nous est raconté d'Ezéchias, qui non seulement fut guéri de sa maladie, Comme Isaïe le lui avait prédit, mais qui ne fit point même difficulté de dire avec confiance : J'aurai encore, à l'avenir, des enfants qui publieront ta justice (Is., XXXVIII, 5, 19). On peut voir aussi au quatrième livre des Rois, comment cette femme, qui avait logé Élisée et à qui il avait promis un enfant par la bénédiction de Dieu qui l'inspirait, se vit effectivement mère, selon les vœux du prophète (IV ou II Rois, IV, 16,17). Jésus a pareillement rétabli un nombre infini d'estropiés (Matth.,XV, 30, etc). Et d'autres, qui avaient eu la hardiesse de violer le respect dû au culte que les Juifs rendaient à Dieu ans le temple de Jérusalem, eu ont été punis de la manière qui nous est rapportée dans les livres des Machabées (I Mac, IX, 55 ; II Mac, III, 24 et IX). Les Grecs diront sans doute que ce ne sont là que des fables, quoique ce soient des faits dont la vérité est attestée par deux grands peuples. Et nous, pourquoi ne dirons-nous, pas que ce sont plutôt les histoires des Grecs qui sont des fables? Mais si quelqu'un, qui craindra qu'on ne l'accuse d'admettre ses propres histoires et de rejeter celles des autres par un pur caprice, veut entrer dans une discussion particulière, et qu'il dise que les prodigesdes Grecs ont été faits par quelques démons, que ceux des Juifs sont des ouvrages de Dieu agissant par les prophètes ou des productions, soit des anges seuls, soit de Dieu, par leur ministère, et que ceux des chrétiens sont des effets de la puissance de Jésus, et de celle que ses apôtres avaient reçue de lui : à la bonne heure, comparons-les tous les uns aux autres. Voyons quel a été le but de ceux qui ont fait ces choses surprenantes, et si ceux à l'occasion de qui, ou, si l'on veut, en faveur de qui elles ont été faites, en ont reçu du profit ou du dommage, ou s'il ne leur est arrivé ni bien ni mal. Voyons, dis-je, si toute la nation des anciens Juifs ne paraîtra pas, une nation de philosophes, avant qu'ils eussent péché contre Dieu, qui les a abandonnés, à cause de l'énormité de leurs crimes, et si les chrétiens, dont la société s'est formée d'une manière si étonnante, n'ont pas été d'abord engagés par les miracles plus que par lés exhortations, à renoncer aux cérémonies de leur pays, pour embrasser une religion toute différente de celle qu'ils avaient apprise de leurs pères. En effet, s'il faut raisonner suivant la vraisemblance sur le premier établissement de l'Église chrétienne, on. verra qu'il y a peu d'apparence que les apôtres de Jésus, qui étaient des hommes sans lettres et du commun peuple (Act., IV, 13), aient osé entreprendre de prêcher le christianisme dans le monde, sur un autre fondement que sur celui de la puissance dont ils avaient été revêtus, et de la grâce qui accompagnait leur prédication, pour faire recevoir la doctrine qu'ils annonçaient, et qu'il n'est pas croyable non plus que leurs auditeurs aient abandonné des coutumes établies parmi eux depuis si longtemps, sans qu'ils aient été poirés par une vertu efficace, et par des actions miraculeuses, à croire des dogmes si nouveaux et si éloignés de ceux qu'ils avaient sucés avec le lait.
Celse passe après cela, je ne sais comment, à représenter la fermeté de ceux qui soutiennent leur créance jusqu'à la mort, comme s'il voulait mettre en balance la foi des chrétiens, avec la persuasion de ceux qui président aux cérémonies et qui initient aux mystères du paganisme. Après tout, dit-il, pauvre homme que vous êtes comme vous croyez des peines éternelles, les ministres sacrés dont je vous parle, qui président aux cérémonies di la religion, et qui initient à ses mystères. en croient aussi. Si vous les leurs dénoncez, ils ne vous les dénoncent pas moins. Il ne s'agit que de voir de quel côté il parait le plus de vérité et de raison ; car pour les paroles, chacun assure avec une égale force que ce qu'il dit est incontestable. Mais s'il faut en venir aux preuves, ceux-ci en allèguent un grand nombre d'évidentes, qu'ils tirent et des opérations de quelques puissances surnaturelles, et réponses de divers oracles. Il prétend donc par là que nous parlions également, ses prêtres et nous des peines éternelles, et qu'il raille examiner qui nous dit le plus vrai. Je soutiens que ceux-là disent vrai qui, par la doctrine qu'ils enseignent, peuvent disposer leurs auditeurs à vivre comme étant persuadés qu'elle est véritable. Les Juifs et les chrétiens paraissent ainsi disposer, par la créance de ce qu'il nomment le siècle à venir, des récompenses qui y sont destinées aux Juifs et des peines qui y attendent les pécheurs. Mais que Celse ou quelque autre nous fasse voir en qui ceux qui ont le soin de ses cérémonies et de ses mystères, ont produit un pareil effet, par leurs enseignements sur les peines de l'autre vie ; car il est évident que le dessein de celui qui a fait publier de dogmes des peines éternelles, n'a pas été seulement d apprendre aux hommes a en discourir, et de les leur faire regarder avec horreur;
mais de les porter aussi à faire leurs efforts, pour se garder de commettre des actions qui les en rendent dignes. J'ajoute que, pour peu qu'on apporte d*application à lire les écrits des Prophètes et à considérer leurs prédictions il n en faut pas davantage, à mon avis, pour persuader toute personne qui aura de l'intelligence et de l'équité, que c'est l'Esprit de Dieu qui a parlé par ces hommes. Il n'y a rien, ni dans les opérations surnaturelles qu'on voudrait alléguer, ni dans les puissances auxquelles on les attribue, ni dans les réponses de leurs oracles, qui puisse y être comparé le moins du monde.
Voyons ce qui suit, où Celse continue à nous parler en ces termes : Qu'y a-t-il encore de plus absurde que de faire, avec vous de son corps l'objet de ses désirs, jusqu'à espérer que ce corps même ressuscitera, comme si nous n'avions rien de plus cher, ni de plus précieux et l'exposer cependant aux supplices, comme une chose digne de mépris ? Mais des personnes qui sont dans ces sentiments :, et qui n'ont de pensées que pour leur corps, ne méritent pas qu'on traite de ces matières avec eux. Ce sont même, d'ailleurs, des gens grossiers et misérables, qui ont pris, sans raisonner le parti de la sédition. J'adresserai mon discours à ceux qui espèrent que leur âme, la partie supérieure de leur être, vivra éternellement avec Dieu, soit qu'il veuillent la nommer une substance spirituelle, un esprit intelligent, saint et heureux, une âme vivante, un rejeton céleste et incorruptible de la nature divine, qui est une nature immatérielle ou qu'ils l'appellent tel autre nom qu'il leur plaira. Pour ceux-ci, ce n'est pas sans fondement qu'ils se persuadent que ceux qui auront bien vécu seront heureux après cette vie au lieu que les iniques seront plongés dans un malheur éternel. C'est un dogme dont, ni eux, ni qui que ce soit, ne doivent jamais abandonner la créance. Il faut au contraire la maintenir jusqu'au bout. Ce n'est pas la première fois qu'il nous fait querelle sur le sujet de la résurrection. Mais, comme nous avons dit là-dessus ce que nous avons jugé y devoir dire selon nos lumières, nous n'avons pas dessein de répéter nos défenses autant de fois qu'il répétera ses reproches. Nous dirons seulement qu'il nous calomnie, lorsqu'il pose que nous n'estimons rien en notre être de plus cher ni de plus précieux que le corps. Nous croyons que l'âme, et surtout l'âme raisonnable, est quelque chose de bien plus précieux que quelque corps que ce soit, puisque c'est à l'âme et non au corps qu'il convient d'avoir été formée à l'image du Créateur ; car, selon nous, Dieu n'est pas corps ; ce que nous ne pourrions dire qu'il soit, sans tomber dans les mêmes absurdités que les disciples de Zénon et de Chrysippe. A l'égard de l'accusation qu'il nous fait, de faire de notre corps l'objet de nos désirs, qu'il sache que, quand le désir est mauvais, nous ne désirons rien ; mais que, quand il est indifférent, nous désirons toutes les choses que Dieu promet aux fidèles. C'est donc en cette vue que nous désirons et que nous espérons la résurrection des justes. Celse s'imagine que nous sommes en contradiction avec nous-mêmes quand, d'un côté, nous espérons la résurrection de notre corps, comme s'il était digne des faveurs de Dieu et que, de l'autre, nous l'exposons aux supplices, comme une chose digne de mépris. Mais il n'y a rien de méprisable de ce qui souffre pour la piété et qui est sujet aux misères pour la vertu, comme il n'y a rien qui ne le soit de ce qui s'abandonne aux voluptés vicieuses. De là vient ce mot de l'Écriture : Quelle race est digne d'honneur ? c'est celle des hommes. Quelle race est digne de mépris ? c'est celle des hommes (Ecclésiastiq., X, 23).
Il croit ensuite qu'il ne faut pas entrer en matière avec des gens qui n'ont d'espérance que pour le corps, et qui tournent aveuglement toutes leurs pensées vers un sujet incapable de jouir des choses qu'ils espèrent. Il les traite de grossiers et de misérables qui ont pris, sans raisonner, le parti de la sédition; au lieu que l'humanité devait l'obliger à prendre soin d'instruire les plus grossiers.
Car les bornes qui nous séparent des bêtes, ne nous séparent pas aussi des plus grossiers des hommes, pour nous empêcher d'entrer en communication avec eux. Celui qui nous a faits, nous a faits également propres pour nous communiquer à tous les hommes. Il est donc juste que nous conférions avec les personnes grossières, pour tâcher de leur ouvrir l'esprit; avec les misérables, pour leur donner du mérite, s'il nous est possible ; avec ceux qui suivent sans raisonner quelque sentiment que ce soit, et qui prennent le mauvais parti, pour faire qu'ils n'agissent plus sans raison, et pour remettre leur âme dans le bon chemin. Après cela il donne son approbation à ceux qui espèrent que leur âme, la partie supérieure de leur être, qu'ils appellent une substance spirituelle et raisonnable, un esprit intelligent, saint et heureux, une âme vivante; qui espèrent, dis-je, que cette âme sera immortelle, et qu'elle demeurera éternellement avec Dieu. IL reçoit ce dogme comme un dogme bien fondé : Que ceux qui auront bien vécu, seront heureux après cette vie, au lieu que les iniques seront plongés dans un malheur éternel. De toutes les choses que Celse a dites, je n'admire rien tant que ce qu'il ajoute ici : C'est un dogme dont ni eux ni qui que ce soit ne doivent jamais abandonner la créance. Puisqu'il écrit contre des chrétiens dont la foi n'a d'autre objet que Dieu et ce qui a été enseigné par Jésus-Christ du bonheur destiné aux justes et des peines préparées aux méchants, il devait considérer qu'un chrétien qu'il aurait porté par ses raisons à renoncer au christianisme, n'y renoncerait pas vraisemblablement, sans renoncer aussi à ce dogme dont ni les chrétiens, dit-il, ni qui que ce soit, ne doivent jamais abandonner la créance. Je trouve que Chrysippe, dans son Art de guérir les passions, se prend bien mieux que Celse à se rendre utile aux autres hommes, lorsque, pour les délivrer des passions qui troublent et qui agitent leurs âmes, il se sert premièrement des raisons qui lui paraissent les meilleures; mais il ne laisse pas d'y en joindre de secondes et de troisièmes, tirées des principes mêmes qu'il n'approuve pas. Quand on supposerait, dit-il, trois sortes de biens, il faut par cette supposition même, tâcher de remédier aux passions, sans se mettre en peine, dans le temps que la passion est émue, de quels dogmes est prévenu celui qu'elle possède; car il faut prendre garde que si l'on s'arrête hors de saison à combattre les dogmes dont l'esprit est prévenu, on ne perde l'occasion du remède qu'il serait nécessaire de donner. Ainsi, ajoute-t-il, quand la volupté serait le souverain bien, ou si c'est le sentiment de celui en qui la passion règne, il ne faut pas laisser de le secourir, en lui faisant voir que ceux mêmes qui mettent la volupté pour le souverain bien et pour la dernière fin, ont des principes avec lesquels toutes tes passions s'accordent mal. Il fallait tout de même que Celse, s'étant une fois déclaré pour ce dogme, Que ceux qui auront bien vécu seront heureux après cette vie, au lieu que les iniques seront plongés dans un malheur éternel, il établit les raisons par lesquelles il en est convaincu ; qu'il prouvât, dis-je, au long que c'est une vérité constante, qu'après celte vie les iniques seront plongés dans un malheur éternel, et que ceux qui auront bien vécu seront heureux. Pour ce qui est de nous, persuadés comme nous sommes par un nombre infini de raisons, que nous devons vivre suivant les lois du christianisme, nous faisons nos efforts avant toutes choses pour disposer tous les hommes à embrasser la religion chrétienne dans son entier. Mais quand nous rencontrons des esprits si prévenus contre les chrétiens par la calomnie, qui les leur a dépeints comme des gens sans aucune pitié, qu'ils refusent même d'écouter ceux qui promettent de leur enseigner les mystères de la parole de Dieu : alors, par des principes d'humanité, nous tâchons d'appuyer, autant qu'il nous est possible, la doctrine de la punition éternelle des impies, afin d'en imprimer du moins la créance à ceux mêmes qui refusent d'être chrétiens. C'est ainsi encore que nous nous efforçons d établir la persuasion du bonheur de ceux qui auront bien vécu; voyant que ceux qui n'ont pas embrassé notre foi disent eux-mêmes plusieurs choses, pour servir à bien régler la vie, pareilles à celles que nous disons ; car on ne trouve guère personne en qui les communes idées du bien et du mal, de la justice et de l'injustice soient entièrement effacées. Tous les hommes donc qui voient le monde, et qui y remarquent les constantes révolutions des cieux, le mouvement des astres, du firmament et le cours des planètes, opposé à celui du premier mobile ; qui considèrent la température des saisons, si conforme au besoin des animaux, particulièrement de l'homme, et l'abondance de toutes les choses qui ont été créées pour son usage, doivent craindre de rien faire qui déplaise au Créateur de l'univers et de leurs âmes, à qui il a donné la lumière de la raison. Ils doivent se persuader que celui qui sait rendre à chacun ce qu'il mérite, les punira de leurs péchés, ou les traitera conformément aux nonnes actions qu'ils auront faites et à la manière dont ils se seront acquittés de leur devoir. Tous les hommes, dis-je, doivent être persuadés que les bons, en mourant, passeront une condition heureuse, à cause de leur vertu ; et que les méchants seront misérablement condamnés aux peines et aux supplices, à cause de leurs injustices, de leurs intempérances, de leurs sales voluptés, de leurs lâchetés, même de leurs bassesses et de toutes leurs folies.
Après ce que nous avions à dire sur cet article, passons à un autre où Celse parle en ces termes : On tient que les hommes ont été chargés d'un corps, soit que l'ordre et l'économie de l'univers le demandât ainsi, soit que leurs péchés méritassent cette peine, soit que leur âme, ayant été souillée de passions, eût besoin d'être purifiée dans l'espace des révolutions qui lui sont marquées. Car il est nécessaire, selon Empédocle,
Que trois fois dix mille saisons
Passent et repassent sur elle;
Qu'en cent différentes prisons,
Sous une figure mortelle
Elle roule un sort ténébreux.
Loin du séjour des bienheureux.
Cela étant, il faut croire qu'elle a été mise sous la garde de certains êtres qui prennent soin de cette prison. Voyez encore ici, comme il ne parle de ces matières importantes que sur des conjectures humaines, et pleines de doute; comme il rapporte divers sentiments sur les causes de notre origine, n'osant prononcer qu'aucun soit faux : en quoi il marque quelque retenue. Puisqu'il avait donc une fois fait profession de ne pas prendre parti à la légère, et de ne pas condamner témérairement les opinions des anciens, n'était-ce pas à lui à suspendre aussi son jugement sur la doctrine des prophètes juifs et de Jésus; à douter au moins, en refusant de croire? Ne devait-il pas considérer qu'il y avait de l'apparence que des gens qui servaient le Dieu souverain, jusqu à s'exposer souvent à mille périls et à mille morts, par le respect qu'ils avaient pour lui et pour les lois dont ils le croyaient l'auteur, n'étaient entièrement négligés de Dieu ; qu'ils en avaient, eux aussi, reçu quelques lumières, pour mépriser d'un côté tous les simulacres formés par l'art des hommes, et pour tâcher de l'autre, d'élever leur entendement jusqu'à ce grand Dieu lui-même? Il devait sans doute penser que le Créateur, ce père commun de tous les hommes, qui voit tout, qui entend tout, qui juge en équité de l'intention qu'on a de le chercher et de vivre comme la piété le demande, fait recueillir à ces personnes quelques fruits de son gouvernement ; afin de fortifier en eux l'idée qu'ils ont déjà conçue de ce qu'il est. Si c'était là le raisonnement de Celse et de ceux qui ont de la haine pour Moïse et pour les prophètes des Juifs, pour Jésus et pour ses vrais disciples, à qui sa parole cause tant de travaux, ils ne parleraient pas mal, comme ils font, de Moïse et des prophètes, de Jésus et de ses apôtres. Ils n'auraient pas un si grand mépris pour la seule nation des Juifs comparée à tous les autres peuples du monde : et ils ne diraient pas qu'elle est pire que les Égyptiens mêmes, qui rabaissent, en ce qui dépend d'eux, l'honneur qui est dû à la Divinité, jusqu'aux animaux sans raison; soit qu'ils le fassent par superstition, soit par quelqu'autre cause ou quelqu'autre erreur que ce puisse être. Nous disons cela, au reste, non pour conseiller à personne de douter de la religion chrétienne, mais pour faire voir que ceux qui s'emportent si fort contre la doctrine des chrétiens feraient mieux de s'en tenir aux simples doutes, que d'avancer avec tant de hardiesse contre Jésus et ses disciples, des choses qu'ils disent sans les savoir : n'appuyant leurs décisions, ni sur ce que les stoïciens appellent une compréhension nette et ferme, ni sur aucune des espèces de raisonnement dont les autres sectes de philosophes se servent pour prouver a leur manière ce qu'ils entreprennent de soutenir. Mais puisque Celse nous dit qu'il faut croire que l'âme a été mise sous la garde de certains êtres qui ont soin de sa prison, nous lui répondrons qu'une âme vertueuse est délivrée des chaînes de l'iniquité dès cette vie même, qui, comme la nomme Jérémie, est la vie des prisonniers de la terre (Lament., III. 34). Jésus l'a déclaré longtemps avant sa tenue au monde, lorsqu'il a dit aux prisonniers par la bouche du prophète Isaïe, Sortez de prison (Is., XLIX, 9); et à ceux qui étaient dans les ténèbres. Venez à la lumière ; Jésus qui, comme le même Isaïe l'avait prédît, a été la lumière qui s'est levée pour ceux qui demeuraient dans la région de l'ombre et de la mort (Is., IX, 2). De sorte que nous pouvons dire : Rompons les chaînes, et rejetons leur joug loin de nous (Ps. II, 3). Si Celse, et ceux qui ont contre nous la même prévention, pouvait pénétrer dans le sens des Évangiles, il ne nous conseillerait pas de nous soumettre à ces êtres qui selon lui ont soin de notre prison ; car il est écrit dans l'Évangile, qu'une femme étant courbée et hors d'état de se redresser jamais, Jésus qui la vit et qui connut la cause de cette impossibilité où elle était de se redresser, dit : Ne fallait-il pas délivrer de ces liens en un jour de sabbat cette fille d'Abraham, que Satan tenait ainsi liée depuis dix-huit ans (Luc, XIII, 11 et 16)? Combien y en a-t-il d'autres que Satan tient encore présentement liés et courbés sans leur permettre jamais de se redresser, lui qui veut que nous tournions toujours les yeux vers la terre, et sans qu'aucun autre puisse les faire regarder en haut que ce Verbe qui a paru au monde en Jésus, et qui, auparavant, avait inspiré les prophètes? Jésus, en effet, est venu pour délivrer tous ceux qui étaient sous la puissance du diable (Act., X, 38) ; duquel il a dit, avec celte profondeur et cette grâce que renfermaient tous ses discours : Maintenant, le prince de ce monde est jugé(Jean, XII, 31 et XVI, 11). Nous ne parlons donc point mal des démons d'ici-bas : mais nous condamnons les opérations qu'ils font pour la perte du genre humain; en ce que, sous prétexte d'oracles, de guérisons corporelles et d'autres telles choses, ils veulent détacher de Dieu les âmes qui sont descendues dans ce corps vil et abject (Philippe III, 21). C'est là-dessus que ceux qui y font réflexion, s'écrient : Misérable que que je suis! qui me délivrera de ce corps sujet à la mort (Rom., VII, 24) ? Mais il n'est pas vrai que nous abandonnions sans sujet nos corps aux tourments et aux supplices; car on ne le fait pas sans sujet, quand c'est pour ne pas donner le nom de dieux aux démons qui sont sur la terre, et qu'on est attaqué pour cela, par eux et par ceux qui les servent. Nous croyons, au contraire, que c'est une chose très raisonnable et très agréable à Dieu de s'abandonner aux supplices pour la vertu, de s'exposer aux tourments pour la piété et de souffrir la mort pour la sainteté : puisque la mort des saints du Seigneur est précieuse devant ses yeux ( Ps. CXV, 6, ou CXVI, 15). Nous disons encore qu'il est bon de ne pas aimer la vie. Pour Celse, lorsqu'il nous compare à ces hommes perdus qui souffrent avec justice la peine que leurs violences ont méritée, et qu'il n'a point de honte de mettre une disposition comme la nôtre en parallèle avec celle des voleurs, il se rend, en cela, le frère et le compagnon de ceux qui traitèrent Jésus comme un scélérat, et qui. de la sorte, accomplirent cet oracle : Il a été mis au nombre des scélérats (Is., LIII, 12).
Celse ajoute : Il faut choisir de deux choses l'une; car s'ils refusent de faire les cérémonies publiques et de prendre pour objet de leur culte ceux à l'honneur de qui on les fait, qu'ils renoncent donc aussi à sortir de l'enfance pour devenir hommes, à contracter des mariages, à élever des enfants, à rien faire de ce qui se fait dans la vie ; qu'ils s'en aillent bien loin d'ici tous ensemble, eux et leur race, afin qu'il n'en demeure aucun reste sur la terre. Mais s'ils veulent se marier, avoir des enfants; manger des fruits de la terre, prendre part aux douceurs de la vie et aux maux qui y sont attachés : car la nature commune de tous les hommes les assujettit à des maux, et il est nécessaire qu'il y en ait, et c'est ici leur séjour : il faut aussi qu'ils rendent à ceux qui président sur ces choses, l'honneur qui leur est dû; il faut qu'ils s'acquittent de tous les devoirs de la vie, jusqu'à ce qu'ils soient délivrés de ses liens ; afin qu'ils ne paraissent pas ingrats pour ces êtres ; car il y aurait de l'injustice à vouloir jouir de ce qui est de leur dépendance sans leur en payer aucun tribut. Nous disons à cela, que nous ne connaissons point d'autre légitime occasion de renoncer la vie, que pour la piété et pour la vertu : lorsque ceux qui sont établis pour nos justes, et à qui on attribue sur nous puissance de vie et de mort, nous proposent, ou de vivre en faisant des choses contraires aux préceptes de Jésus, ou de mourir en obéissant à ses ordres (Matlh., XIX, 11). Pour ce qui est de nous marier, Dieu nous l'a permis, tout le monde n'étant pas capable de faire ce qui serait le meilleur, savoir de garder une entière pureté. Mais il veut que ceux qui se marient nourrissent tous les enfants qui leur naissent, et, puisque la Providence les leur donne, qu'ils n'en fassent périr aucun. Ces sentiments, au reste, où nous sommes, ne sont point opposés à notre résolution de ne nous pas soumettre aux démons dont la terre est le partage. Car ayant pris toutes les armes de Dieu, nous nous tenons fermes pour résister, comme des athlètes de la piété, aux embûches qui nous sont dressées par l'armée des démons (Ephés., VI, 11, 13 et 14). Encore donc que Celse, par sa sentence, nous bannisse entièrement de la vie, afin que, comme c'est sa pensée, il ne demeure aucun reste de notre race sur la terre, nous vivrons pourtant selon les lois de Dieu, avec ceux qui adorent notre Créateur, et nous refuserons constamment de nous soumettre aux lois du péché. Nous contracterons des mariages si nous le voulons; et nous élèverons les enfants que Dieu nous y donnera. Nous prendrons part aussi, quand il le faudra, aux douceurs de la vie (Jac., I,2); et nous supporterons les maux qui y sont attachés, les regardant comme des épreuves de nos âmes(I Pierre, I, 7): car c'est ainsi que les saints Écrits ont coutume de nommer les afflictions qui arrivent aux hommes. Ce sont des moyens par où l'âme étant éprouvée, comme l'or l'est par le feu, elle est reconnue ou pour digne de mépris, ou pour digne d'admiration. A l'égard donc de ce que Celse appelle des maux, nous sommes disposés à dire : Examine-moi, Seigneur; éprouve-moi, fais au feu l'essai de mes reins et de mon cœur {Ps. XXV ou XXVI, 2); car on ne peut être couronné que l'on n'ait combattu comme il faut ici sur la terre dans ce corps vil et abject (II Tïm. II, 5). Mais cependant nous ne rendons point à ceux que Celse dit qui président sur ces choses l'honneur qu'il prétend leur être dû (Philipp.,III,21). C'est le Seigneur notre Dieu que nous adorons; c'est lui seul que nous servons : désirant être les imitateurs de Jésus-Christ qui, quand le diable lui dit : Je te donnerai toutes ces choses si, te prosternant devant moi, tu m'adores, répondit : Adorez le Seigneur votre Dieu et ne servez que lui seul (Matth., IV, 9,10). Nous ne rendons pas, dis-je, à ceux qui président sur ces choses, s'il en faut croire Celse, l'honneur qu'il prétend leur être dû, parce que nul ne pouvant servir deux maîtres, nous ne pouvons servir tout ensemble Dieu et Mammon (Matth., VI,24), de quelque nom que l'on nomme ce Mammon, de celui-ci ou de plusieurs autres (Rom., II, 23}. D'ailleurs, si par la violation d'une loi on déshonore celui qui l'a donnée, nous sommes persuadés qu'y ayant deux lois opposées l'une a l'autre, celle de Dieu et celle de Mammon, il vaut beaucoup mieux qu'en violant la loi de Mammon nous déshonorions Mammon pour honorer Dieu en observant la sienne, que si, en violant la loi de Dieu, nous déshonorions Dieu afin d'honorer Mammon en observant sa loi. Celse s'imagine que les hommes s'acquittent des devoirs de la vie jusque ce qu'ils soient délivrés de ses liens, lorsqu'ils offrent des sacrifices à chacun des Dieux établis de ville en ville, par les lois du pays et par l'opinion des peuples; mais c'est qu'il ne sait pas quels sont les légitimes devoirs qui nous sont prescrits par la véritable piété. Pour nous, nous disons que se bien acquitter de tous les devoirs de la vie c'est se représenter toujours quel est le Créateur, se souvenir quelles sont les choses qui lui plaisent, et se proposer pour but de toutes ses actions, de se rendre agréable à Dieu. Celse veut encore que nous ayons de la gratitude pour les démons d'ici-bas, s'imaginant que nous leur devons des témoignages de notre reconnaissance. Mais sur les justes idées que nous avons de la gratitude, nous soutenons que ceux dont on parle ne nous faisant aucun bien et même étant nos ennemis déclarés, on ne peut dire que nous soyons ingrats envers eux quand nous refusons de leur sacrifier et de les servir. Nous craignons bien plus d'être ingrats envers Dieu qui nous comble de ses bienfaits, de qui nous sommes l'ouvrage, dont la Providence a soin de nous en quelque condition qu'il ait trouvé bon de nous mettre, et de qui nous attendons, après cette vie, l'effet des espérances qu'il nous a données. Et nous avons dans le pain qu'on nomme eucharistie un symbole de cette reconnaissance que nous devons à Dieu. Au fond, il n'est pas vrai, comme nous l'avons déjà dit ci-dessus, que les démons aient la direction des choses qui ont été créées pour notre usage. Ainsi nous ne faisons rien d'injuste quand nous jouissons de ces choses sans sacrifier à ceux de qui elles ne dépendent point. Bien même que nous sachions que ce sont des anges et non pas des démons qui sont établis sur les fruits de la terre et sur la naissance des animaux, nous les louons, nous publions leur bonheur d'avoir reçu de Dieu a charge de ce qui regarde le bien et l'avantage des hommes; mais nous ne leur faisons aucune part de l'honneur qui est dû à Dieu. Il ne le veut pas, et ils ne le veulent pas eux-mêmes qui ont celte commission. Ils nous savent meilleur gré de ce que nous nous abstenons de leur sacrifier que si nous leur sacrifiions ; car ils n'ont que faire de ces exhalaisons qui s'élèvent des corps terrestres.
Celse continue de la sorte :
Pour apprendre que jusqu'aux moindres choses tout est ici soumis a quelque puissance qui a ordre d'en prendre soin, il ne faut que consulter les Égyptiens. Ils partagent le corps humain en trente-six parties, à chacune desquelles ils assignent un démon ou un dieu de Voir, qui est chargé de veiller dessus. Il y en a qui comptent bien plus que trente-six de ces démons. Ils en disent même les noms en langue du pays, comme Chnumen, Chnachumen, Cnat, Sicat, Biu, Eru, Erébiu, Ramanor, Rianoor, et d'autres de même ordre. Ils les invoquent et par ce moyen ils guérissent les maux auxquels les parties que chacun a sous sa garde sont sujettes. Qui empêche donc qu'en rendant de l'honneur et à ceux-là et aux autres, si on le veut, on ne conserve sa santé et on n'évite des maladies ; on ne se procure du bonheur et on n'éloigne ce qui le pourrait troubler; on ne se garantisse, autant qu'il se peut, des insultes et des persécutions qu'on aurait à craindre ? C'est ainsi que Celse s'efforce d'assujettir notre âme aux démons, sous prétexte que le soin de nos corps leur est commis et que chacun d'eux, dit-il, en a quelque partie sous sa conduite. Il veut que par celte raison nous croyions aux démons dont il nous parle, et que nous leur rendions nos hommages : Pour nous conserver la santé et pour éviter des maladies; pour nous procurer du bonheur et pour éloigner ce qui le pourrait troubler ; pour tâcher de nous garantir, autant qu il sera possible, des insultes que nous aurions à craindre. Il est si fort prévenu contre le culte indivisible et incommunicable qui est dé au Dieu souverain, qu'il ne croit pas que Dieu, quand on n'adore que lui, et qu'on fait une haute profession de le servir seul, soit capable d'imprimer en ceux qui le servent et par cela même qu'ils le servent, une vertu ont les mette à couvert des embûches que les démons dressent aux saints. Mais c'est qu'il n'a jamais vu comment ces mots Au nom de Jésus, prononcés par ses vrais fidèles, guérissent un grand nombre de malades, de possédés et d'autres personnes infirmes. Je ne doute pas que les partisans de Celse ne se moquent de nous, lorsqu'ils nous entendent dire qu'il faut qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans le ciel, dans la terre et dans les enfers, et que toute langue soit obligée de confesser que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu son père (Philipp., II, 10,11).
Mais qu'ils s'en moquent s'ils renient: on leur donnera des preuves plus évidentes de cette vérité que ne sont celles qu'ils peuvent avoir, touchant ces noms qu'on nous rapporte de Chnumen, de Chnachumen, de Cnat, de Sicat et de tous les autres du registre égyptien dont on veut que la prononciation ait la vertu de guérir les maux auxquels les parties de notre corps sont sujettes. Voyez un peu comme il veut nous détourner de croire au grand Dieu par Jésus-Christ, et nous exhorte en nous promettant des guérisons corporelles à tourner notre foi du côté de trente-six démons barbares que les seuls magiciens d'Égypte invoquent de je ne sais quelle manière, pour nous procurer, disent-ils, de grands avantages. Nous ferions donc mieux, selon Celse, d'être des magiciens et des sorciers que d'être des chrétiens, de prendre pour objets de notre foi un nombre infini de démons que de la réserver au Maître du monde, qui se fait évidemment connaître par lui-même pour le Dieu vivant et véritable, et qui s'est révélé par celui qui a répandu avec tant d'efficacité dans tous les endroits de la terre où il y a des hommes, les lois pures et saintes de la piété. Je ne me tromperai pas même quand j'ajouterai qu'il en a donné la connaissance à tous les autres êtres raisonnables qui avaient besoin d'être changés, d'être corrigés, d'être guéris de leurs vices.
Celse remarquant que ces sciences auxquelles il nous invite sont le grand chemin de la magie, et reconnaissant, en quelque sorte, le danger où l'on se mettrait, si l'on suivait son conseil, il ajoute : Il faut cependant prendre garde qu'en étudiant cet art on ne s'abandonne par excès au plaisir de le mettre en pratique, et qu'on ne s'attache tellement à l'amour des choses corporelles, qu'on en néglige et qu'on en oublie d'autres plus excellentes ; car peut-être qu'on aurait grand tort de ne pas ajouter foi aux sages. qui nous avertissent que presque tous ces démons terrestres ont une passion démesurée pour les voluptés de la chair, sont avides du sang et de la fumée des sacrifices, courent après les concerts et les autres choses semblables, sans pouvoir rien faire de meilleur que de guérir le corps, de prédire aux hommes et aux villes ce qui leur doit arriver, ou quelque chose de pareil, ne sachant et ne pouvant rien que ce qui concerne les accidents de cette vie mortelle. Puis donc que le pas est si glissant, comme cet ennemi de la vérité de Dieu le témoigne lui-même, et qu'on se met par là en danger d'avoir un commerce trop engageant avec ces démons, ou de s'attacher tellement à l'amour des choses corporelles, qu'on en néglige et qu'on en oublie d'autres plus excellentes, combien fera-t-on mieux de mettre toute sa confiance au Dieu souverain, par Jésus-Christ qui nous a enseigné une doctrine si admirable, et de lui demander en toutes rencontres son secours et sa protection, dont ses anges saints et justes sont les instruments et les ministres? C'est par eux qu'il nous défendra contre ces démons terrestres qui ont une passion démesurée pour les voluptés de la chair, qui sont avides du sang et de la fumée des sacrifices, qui courent après des concerts mal réglés, et qui sont ardents pour d'autres telles choses, mais qui constamment, comme Celse lui-même en tombe d'accord, ne peuvent rien faire de meilleur que de guérir le corps. Je ne craindrai point même de dire que ce n'est pas une chose trop assurée que ces démons, quelque culte qu'on leur rende, aient le pouvoir de nous remettre en santé. Ceux qui veulent rétablir la leur par les voies ordinaires que suit le commun des hommes, doivent s'en tenir à la méthode de la médecine ; mais, si l'on veut se servir d'un moyen plus noble et moins vulgaire, on le trouve dans la piété pour le grand Dieu et dans les prières qu'on lui adresse. Considérez vous-même quelle disposition d'esprit doit être la plus agréable a ce grand Dieu de qui rien n'égale le pouvoir, soit pour faire tout ce qu'il lui plaît, soit en particulier pour faire du bien aux hommes, a l'égard de l'âme et du corps et des choses qui sont hors de nous ; quelle disposition d'esprit, dis-je, lui doit être la plus agréable celle d'un homme qui veut entièrement dépendre de lui, où celle d'un homme qui ne s'occupe qu'à savoir les noms, les vertus cl les opérations des démons, la manière de les évoquer, les herbes qu'ils affectent, les pierres qu'on leur consacre, les caractères qui y sont gravés, et qui ont du rapport aux figures soit symboliques, soit autres que l'on attribue à ces démons. Il est aisé de voir, pour peu que l'on ait de discernement, qu'un esprit droit et ennemi des vaines curiosités, qui, à cause de cela même, s'abandonne à la conduite du Dieu souverain, sera en état de plaire et à Dieu et à tous ceux qui l'approchent, mais qu'un esprit qui, pour la santé du corps, pour d'autres intérêts de même nature et pour un bonheur qui ne consiste qu'en des choses indifférentes, fait toute son étude d'apprendre le nom des démons, et de chercher par quelles conjurations il pourra se les rendre favorables, sera regardé de Dieu comme un esprit méchant et impie, qui tient plus du démon que de l'homme, et sera livré à ces démons que ceux qui parlent comme Celse préfèrent à Jésus, pour être agité et tourmenté, tant par les pensées qu'ils lui suggéreront sur chaque sujet, que par les autres maux qu'ils lui feront; car il est croyable que de si mauvais démons qui, de l'aveu même de Celse, ne se plaisent qu'au sang et à la fumée des sacrifices, aux concerts et autres choses semblables, ne garderont pas la foi, ou si vous voulez ne tiendront pas parole à ceux mêmes qui leur font ces offrandes. En effet, si quelqu'un les invoque contre ces premiers dévots, et qu'il achète leurs services par le sang et la fumée de plus de victimes, et par un plus grand nombre des autres devoirs qu'ils demandent, ils dresseront aujourd'hui des pièges à celui qui leur rendait hier ses hommages, et qui les régalait de ce qu'ils estiment tant. Celse au reste qui jusqu'ici a bien dit des choses en faveur des chapelles et de leurs oracles, où il nous renvoyait, comme pour consulter des dieux, prend maintenant un meilleur parti, lorsqu'il reconnaît que ceux qui prédisent aux hommes et aux villes ce qui leur doit arriver, et dont la portée ne passe pas les accidents de cette vie mortelle, ne sont que des démons terrestres, qui ont une passion démesurée pour les voluptés de la chair, qui sont avides du sang et de la fumée des sacrifices, qui courent après les concerts et les autres choses de cet ordre, sans pouvoir rien faire de mieux. Si c'était nous qui, en disputant contre la théologie de Celse, touchant les oracles et le culte qui se rend aux dieux à qui on les attribue, disions que ce ne sont là que des opérations de démons qui veulent attacher l'âme des hommes aux voluptés de la chair, peut-être qu'on nous prendrait pour des impies. Mais que ceux qui jugeraient ainsi de nous, se rendent maintenant à la doctrine chrétienne et en reconnaissent l'excellence, voyant cet adversaire même des chrétiens qui, sur la fin de son ouvrage, écrit de telles choses, comme vaincu par l'esprit de vérité (Jean, XIV, 17). Celse donc a beau dire qu'il faut rendre des hommages à ces êtres, parce que c'est une chose utile, la raison ne permettra jamais qu'on le fasse. Nous ne devons point en rendre à des démons qui ont tant d'attachement pour le sang et pour la fumée des sacrifices, ni salir la Divinité, autant qu'il dépend de nous, en l'abaissant ainsi jusqu'à des démons impurs. Si Celse avait bien conçu l'idée de l'utile, et qu'il eût compris que ce qui est véritablement utile n'est que la vertu même et les actions vertueuses, il n'aurait pas appliqué ces mots parce que c'est une chose utile aux hommages qu'on rend à des sujets qui, par sa confession propre, sont des démons. Pour nous, quand la santé du corps et le bonheur de la vie seraient des suites de la déférence que nous pourrions avoir pour de tels démons, nous aimerions mieux être malades et être malheureux en ce monde, avec le témoignage que nous rendrait notre conscience d'une piété sincère pour le grand Dieu, que de jouir d'une parfaite santé et d'un très grand bonheur dans les choses temporelles, en nous éloignant et en nous séparant de Dieu, pour jeter notre âme dans une maladie et dans un malheur extrême. Nous croyons qu'il faut s'attacher à celui qui n'ayant besoin de rien, n'a de désirs que pour le salut des hommes et de toutes les créatures raisonnables, plutôt qu'à ceux qui sont avides du sang et de la fumée des sacrifices.
Après tout ce que Celse vient de dire de ces démons et de leur avidité pour le sang et pour la fumée des sacrifices, maintenant, comme pour se rétracter du mal qu'il en a dit, il ajoute qu'il est plus croyable que les démons n'ont besoin de rien, et qu'ils ne sont avides de quoi que ce soit, mais qu'ils prennent plaisir à voir tes effets de la pitié qu'on a pour eux. Si c'était là ce qu'il juge véritable, il ne devait pas poser les choses comme il les a posées d abord pour venir ensuite s'en dédire. Mais l'âme humaine n'est pas entièrement abandonnée de Dieu ni tout à fait privée de sa vérité, qui est son Fils unique. C'est ce qui a fait que Celse même a parlé conformément à la vérité, en ce qu'il a dit du sang et de la fumée des sacrifices dont les démons sont avides : quoique bientôt après, sa propre corruption l'ait fait retomber dans l'erreur et dans le mensonge lorsqu'il parle des démons, comme s'ils ressemblaient a des hommes qui s'acquittent parfaitement de tous les devoirs de la justice sans se mettre en peine qu'on leur en sache gré, mais qui prennent plaisir à combler de biens ceux en qui ils voient des mouvements de reconnaissance. Il me parait bien confus et bien inégal en cet endroit. Tantôt il n'a point de lumières dans l'esprit qui ne soient offusquées par les démons ; tantôt se démêlant un peu des ténèbres dont ils couvrent sa raison il entrevoit quelques rayons de la vérité ; car voici ce qu'il ajoute encore : il ne faut jamais, en aucune manière, abandonner Dieu ni le jour, ni la nuit, ni en public, ni en particulier, ni dans nos discours, ni dans nos actions. Quoi que l'on fasse ou que l'on ne fasse pas, notre âme doit toujours s'élever à Dieu. Je rapporte ces mots : quoi que l'on fasse, à ce qu'il a dit en public, dans toutes nos actions, dans tous nos discours. Mais ensuite, comme si sa raison combattait contre les illusions des démons, et qu'elle succombât ordinairement dans ce combat, il continue de la sorte : Les choses étant ainsi, quel mal y a-t-il de rechercher la faveur des puissances de ce bas monde, soit de celles qui sont d'une nature différente de la nôtre, soit des rois et des princes de la terre? Car ce n'est point sans l autorité des démons que ceux-ci sont élevés au rang qu'ils tiennent. Ci-devant, il a fait ce qu'il a pu pour soumettre notre âme aux démons; maintenant, il veut même que nous recherchions la faveur des rois et des princes de la terre qui sont si connus, et par l'expérience et par les histoires ; si bien que je n'estime pas qu'il soit nécessaire d'entrer sur ce sujet dans aucun détail. Mais c'est uniquement du grand Dieu que nous nous proposons de rechercher la faveur ; c'est auprès de lui seul que nous souhaitons d'être en grâce, et nous y serons par le moyen de la piété et de toutes les vertus. Si Celse croit qu'après la faveur de ce grand Dieu nous devions rechercher encore celle de quelques autres, qu'il considère que comme le corps ne peut se mouvoir que son ombre ne se meuve avec lui, de même on ne peut avoir la faveur du grand Dieu que l'on n'ait en même temps celle de tous les amis de Dieu, soit anges, soit âmes, soit esprits; car ils savent bien connaître ceux qui sont dignes des faveurs célestes : et non seulement ils sont eux-mêmes disposés favorablement pour ceux qui sont déjà dignes de la faveur dû Dieu souverain, mais ils aident aussi ceux qui veulent s'appliquer à son service; ils recherchent sa faveur pour eux, ils le prient et ils implorent sa grâce avec eux De sorte que nous pouvons dire hardiment que quand un homme fortement résolu de vivre comme il le doit, prie Dieu, un nombre presque infini de saintes puissances joignent leurs prières aux siennes, sans quelles en ait sollicitées. Elles s'intéressent pour notre pauvre race mortelle, et s'il faut parler ainsi, elles prennent les armes pour nous, voyant que les troupes des démons attaquent principalement le salut des personnes qui se consacrent à Dieu et qui ne se font point de peine d'avoir les démons pour ennemis; car s'ils entrent jamais en fureur, c'est contre ceux qui leur refusent le sang et la fumée, en quoi leur culte consiste, et qui s'efforcent en toute manière, par leurs paroles et par leurs actions, de s'unir au grand Dieu et de s'approcher de lui par ce même Jésus qui a défait une infinité de démons lorsqu'il allait partout pour guérir et pour convertir ceux qui étaient sous la puissance du diable (Act.,X, 38). Pour ce qui est des hommes et des rois mêmes, nous devons aussi mépriser leur faveur non seulement si elle s'acquiert par des meurtres, par des violences et par des impuretés, mais encore si l'on ne peut en jouir sans renoncer à la piété qui est due au Dieu de l'univers, ou qu'avec des bassesses et des flatteries indignes d'un cœur noble et généreux qui met la grandeur d'âme au rang des principales vertus, et qui ne veut pas la séparer des autres. Au reste, quand on ne nous oblige à rien qui soit contraire à la loi ou à la parole de Dieu, nous ne sommes pas des fous et des furieux qui prenions plaisir à irriter contre nous les rois et les princes, afin de nous attirer des châtiments, des supplices et la mort. C'est ici une des leçons que nous avons apprises : Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures : car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est lui qui a ordonné celles qui sont sur la terre. C'est pourquoi celui qui s'oppose aux puissances résiste à l'ordre de Dieu (Rom., XIII, 1, 2). Nous avons expliqué au long ces paroles et leur avons donné divers éclaircissements, autant que nous en avons été capables, dans nos commentaires sur l'épître aux Romains ; mais ici nous les appliquons au sujet dont il s'agit dans leur sens le plus simple et le plus commun, en vue de ce que dit Celse, que ce n'est point sans l'autorité des démons que les rois sont élevés au rang qu'ils tiennent. Il y aurait beaucoup de choses à dire et une grande question à vider sur l'établissement des puissances qui ont en main le gouvernement et l'empire, parce qu'il y en a qui en usent d'une manière cruelle et tyrannique, ou qui en prennent occasion de s'abandonner aux voluptés et à la débauche : ce qui fait que nous nous dispenserons d'entrer présentement dans l'examen de cette matière. Mais de jurer par la fortune du prince (gr., roi), c'est ce que nous ne faisons point, non plus que par aucune de ces autres divinités que l'on se figure; car soit que la fortune ne soit autre chose que le cours incertain des événements, comme quelques-uns en parlent, quoiqu'ils semblent n'être pas bien d'accord là-dessus, nous ne voulons pas jurer par une chose qui n'a point d'existence réelle, comme si c'était un Dieu, ou du moins un être qui subsistât et qui eût la force de produire quelqu'effet : de peur qu'en le faisant nous n'attribuions à faux le pouvoir que le serment suppose en celui par qui l'on jure. Soit que ce que l'on nomme la fortune du prince (gr., roi) soit de l'ordre des démons, selon qu'il plaît à quelques-uns de nous dire que qui jure par la fortune de l'empereur romain (gr., roi) jure par son démon, nous aimons encore mieux mourir que de jurer par un démon méchant et perfide qui pèche souvent avec celui dont il est le directeur, ou qui pèche même plus que lui.
Celse ressemble à ces possédés qui ont quelques bons intervalles, mais qui retombent peu de temps après ; car le voici maintenant qui parle comme s'il avait des sentiments très justes. Supposé pourtant. dit-il, que quelqu'un voulût obliger un homme qui sert Dieu à faire quelque action impie ou à aire quelque parole sale, il faudrait bien se garder de lui obéir. Il vaudrait mieux s'exposer à toutes sortes de supplices et souffrir toutes sortes de morts que de dire ou que de penser même quelque chose de contraire au respect que l'on doit à Dieu. Mais ensuite, tant parce qu'il ignore notre doctrine que parce qu'il confond tout, il ajoute : Il n'en est pas de même si l'on vous commande de célébrer le soleil, ou de chanter joyeusement un bel hymne à l'honneur de Minerve. Il paraîtra d'autant mieux que vous révérez le grand Dieu, si vous faites aussi part de vos louanges à celui-ci; car quand la piété se répand partout, elle en devient plus parfaite. Nous disons à cela que pour célébrer le soleil nous n'attendons pas qu'on nous le commande, nous qui sommes instruits à dire du bien non seulement de ceux qui se rangent sous les mêmes ordres que nous, mais encore de nos propres ennemis. Nous célébrons donc le soleil comme un des beaux ouvrages de Dieu, toujours soumis aux lois de son Créateur et toujours constant à suivre cette exhortation : Soleil et lune, louez le Seigneur (Ps. CXLVIII, 3); publiez de toute votre force les louanges du Père et de l'architecte de l'univers. Pour ce qui est de Minerve qu'il joint ici avec le soleil, les Grecs nous en content beaucoup de fables dans leurs livres, soit qu'ils cachent là-dessous un sens mystique ou qu'ils n'y en cachent point. Ils nous disent qu elle naquit tout armée de la tête de Jupiter, et qu'un jour Vulcain la poursuivant pour lui ravir sa virginité, elle se sauva de ses mains ; qu'elle éleva cependant avec plaisir l'enfant qui fut produit de ce qui était tombé en terre par un effet de la violente passion de Vulcain, et qu'elle le nomma Erichton, qui fut ainsi, disent-ils,
Mis au jour par la Terre et nourri par Minerve.
(ILIADE, II, vers 547 et 548.)
Nous voyons donc que l'on ne peut reconnaître celte Minerve fille de Jupiter, sans recevoir en même temps un grand nombre de contes et de fictions qu'un homme qui fuit les fables et qui cherche la vérité, ne recevra jamais. Je veux qu'on tourne cela en allégorie, et qu'on dise que Minerve n'est autre chose que la Prudence. Mais que l'on nous montre au moins l'essence et l'existence de ce sujet, qui doit subsister pour soutenir une telle allégorie. Si Minerve a été une personne de L'antiquité que les premiers auteurs des cérémonies et des mystères aient prise pour objet de leur culte en les établissant parmi les peuples de leur dépendance, et dont ils aient voulu que le nom ait été honoré par les hommes comme celui de quelque divinité, nous devons bien plus encore nous donner de garde de publier ses louanges et sa gloire comme si elle était quelque chose de divin, puisqu'il nous est même défendu d'adorer ce beau soleil, quoique nous le célébrions. Celse dit qu'il paraîtra d'autant mieux que nous révérons le grand Dieu, si nous faisons aussi part de nos louanges au soleil et à Minerve. Mais pour nous, nous savons le contraire. Nous n'adressons nos hymnes et nos louanges qu'au Dieu- souverain et à son Fils unique Dieu le Verbe. Et nous louons et Dieu et son Fils comme le font le soleil, la lune, les étoiles et toute l'armée céleste ; car ils composent tous un chœur divin qui se joint aux hommes saints pour chanter des hymnes à l'honneur du Dieu souverain, et de son Fils unique (Ps. CLXVIII, 3).
Nous avons déjà dit qu'il ne faut jurer par aucun roi de la terre, ni par ce qu'on nomme sa fortune. De sorte qu'il n'est pas nécessaire que nous fassions une nouvelle réponse à celte nouvelle proposition. Quand on voudrait vous obliger à jurer pas un des rois du monde, cela ne devrait pas non plus vous faire de peine. C'est au roi qu'ont été données les choses de la terre. Tout ce dont vous jouissez dans la vie, vous le tenez de lui. Pour nous, nous ne croyons pas que toutes les choses de ta terre généralement aient été données au roi, ni que nous tenions de lui tout ce dont nous jouissons dans la vie. C'est de Dieu et de sa providence que nous tenons ce dont nous jouissons justement et honnêtement : comme les fruits propres à nourrir, le pain qui fortifie le cœur de l'homme, et l'huile même que l'olivier produit pour lui embellir le visage. (Ps. CIII ou ClV, 15). C'est, dis-je, de la providence de Dieu que nous recevons tontes ces choses.
Celse dit après cela que nous ne devons pas refuser de croira le témoignage de cet ancien qui a dit il y a si longtemps :
Il ne but qu'un seul roi,
Celui qu'il plaît au fils du frauduleux Saturne.
(ILIADE, II, v. 205.)
Et il ajoute : Si vous vouliez renverser ce dogme, vous en seriez justement puni par le prince (gr., roi). Car, si tous en faisaient autant, rien n'empêcherait qu'étant abandonné de chacun, il ne demeurât seul, et que les choses du monde ne fussent exposées aux Barbares les plus sauvages et les plus cruels, sans que ni le culte de votre religion, ni la gloire de la vraie sagesse pût se maintenir parmi les hommes. Si donc
Il ne faut qu'un seul maître, il ne faut qu'un seul roi;
ce doit être non
Celui qu'il plaît au fils du frauduleux Saturne.
mais celui qu'il plaît au Dieu qui établit et qui détrône les rois, qui donne dans le besoin un prince à la terre pour la gouverner utilement (Dan., II, 21; Eccles.,X, 4).Ce n'est pas le fils de ce Saturne relégué dans le Tartare, à ce que disent les fables des Grecs ; ce n'est pas ce Fils qui établit les rois, lui qui a ôté l'empire à son propre père : on aurait beau nous faire des allégories sur toutes ces histoires. C'est le grand Dieu qui, comme il est l'arbitre de toutes choses, sait aussi de quelle façon il dispense ce qui regarde l'établissement des rois. Nous en renversons donc bien le dogme par rapport au fils du frauduleux Saturne; étant persuadés que Dieu, ni le Père de Dieu ne veut jamais rien de frauduleux ou d'oblique: mais au reste nous ne le renversons point piar rapport à la Providence et à ce qu'elle ait, soit dans sa première vue, soit par des suites nécessaires. Un roi (ou l'empereur) ne nous saurait punir justement de dire comme nous faisons, que c'est non le Fils du frauduleux Saturne qui le fait régner, mais celui qui établit les rois et qui les détrône. Et il serait à souhaiter que tous en fissent autant que nous ; que rejetant le dogme d'Homère, ils reçussent celui dont Dieu est l'auteur, sur le sujet des royaumes de la terre, et qu'ils obéissent au commandement qu'il nous fait, d'honorer le roi (I Pierre, II, 17). Suivant les principes que nous posons, le roi ne demeurera point seul, et il ne sera point abandonné; et l'on ne verra point les choses du monde exposées aux Barbares les plus sauvages et les plus cruels ; car si tous, comme dit Celse, en faisaient autant que nous, il est évident que les Barbares mêmes, se soumettant à la parole de Dieu, deviendraient parfaitement doux et retenus ; et que toute sorte de culte serait aboli, excepté celui de la religion chrétienne, qui seule demeurerait triomphante : comme cela arrivera en effet avec le temps, l'Évangile faisant de jour en jour impression sur on plus grand nombre d'âmes.
Celse ne s'aperçoit pas qu'il se contredit lui-même en ce qu il vient de poser. Si tous en faisaient autant que vous; lorsqu'il dit ensuite: Vous ne prétendrez pas que les Romains, embrassant votre créance et renonçant à tout ce dont ils se font des devoirs envers les dieux et envers les hommes, ils adressent leurs vieux à votre Dieu le Très-Haut ou comme il tous plaira, pour lui demander que descendant du ciel, il vienne combattre pour eux, m sorts qu'us n'aient point besoin d'autres forces ; car ce même Dieu avait dès ci-devant, si l'on vous en croit, promis les mêmes choses et d'autres encore bien plus grandes à ceux qui s'attacheraient à lui. Cependant vous voyez quel bien il a fait et à ces premiers et à vous : ceux-là au lieu de devenir les maîtres du monde, n'ont pas même de reste un pouce de terre ou un coin de maison; et vous, si vous subsistez encore deux ou trois, errants et cachés, on vous cherche partout pour vous mener ou supplice. Puis donc qu'il demande ce qui arriverait, suppose que les Romains embrassassent le christianisme et que, renonçant aux lois anciennes qui règlent parmi eux ce qui concerne les dieux et les hommes, ils n'adorassent que .le Dieu Très-Haut ; voici quelle est là-dessus notre pensée. Il nous est promis que : Si deux ou trois d'entre nous s'unissent ensemble sur la terre, quelque chose qu'ils demandent, elle leur sera accordée par le Père des justes qui est dans le ciel (Matth., XVIII, 19). Car Dieu se plaît à voir l'union et le concert des êtres raisonnables ; comme il lui déplaît qu'ils ne soient pas d'accord. Cela étant, que devrait-on croire, si non seulement un très petit nombre d'hommes, comme à présent s'unissaient ensemble, mais tous ceux généralement qui reconnaissent l'empire romain ? Ils adresseraient alors leurs vœux à celui qui fit autrefois porter cette parole aux Hébreux, poursuivis par les Égyptiens : Le Seigneur combattra pour vous vendant que vous demeurerez en repos (Exode, XIV, 14) : et les lui adressant avec un parfait accord, ils seraient capables de défaire un bien plus grand nombre d'ennemis, quelque pressés qu'ils en fussent, que n'en défit Moïse, par les vœux que lui et ceux qu'il conduisait firent à Dieu. Si ce que Dieu avait promis à ceux qui observeraient sa loi, n'a pas eu d'effet, ce n'est pas que Dieu ait manqué à sa promesse ; mais c'est que sa promesse était faite sous celte condition, qu'on observerait sa loi, et qu'on vivrait comme elle l'ordonne. De sorte que si les Juifs qui avaient reçu les promesses, sous une telle condition, n'ont pas à présent de reste un pouce de terre, ou un coin de maison, la cause en doit être rapportée à tous leurs crimes et particulièrement à celui qu'ils ont commis contre Jésus. Mais si tous les Romains embrassaient la foi, selon la supposition de Celse, ils auraient par le moyen de leurs vœux et de leurs prières, l'avantage sur leurs ennemis; ou plutôt, ils n'auraient aucun ennemi à combattre, étant sous la protection de ce Dieu puissant, qui promettait que, pour l'amour de cinquante justes, il sauverait cinq villes entières (Gen., XVIII, 26). En effet, les saints hommes de Dieu sont le sel qui conserve l'état du monde, tel que nous le voyons sur la terre : et les choses ne s'y maintiennent, qu'autant que ce sel ne perd point sa vertu; car si le sel devient fade, il n'est plus propre ni pour la terre, ni pour le fumier : mais on le jette dehors, et les passants le foulent aux pieds ( Luc, XIV, 34, 35 ). Que ceux qui ont des oreilles entendent ce que cela veut dire (Matth., V, 13). Pour nous, nous sommes poursuivis et maltraités quand Dieu le permet, et qu'il donne au tentateur le pouvoir de nous persécuter. Mais quand Dieu ne veut pas nous exposer aux souffrances, nous vivons en paix, d'une façon surprenante au milieu du monde même qui nous hait: et nous nous reposons avec confiance sur celui qui a dit : Ayez confiance, j'ai vaincu le monde (Jean. XVI, 33). Il a véritablement vaincu le monde; et le monde ne peut plus rien, qu'autant que le veut celui qui l'avaincu par la puissance qu'il en a reçue de son Père. Nous mettons donc notre confiance en sa victoire. Mais, s'il veut que nous rentrions dans la carrière, et que nous combattions encore pour la piété, quelques ennemis qui se présentent, nous leur dirons : Je puis tout en Jésus-Christ, Notre-Seigneur qui me fortifie ( Philipp., IV, 13 ). Car bien que, comme dit l'Écriture, deux passereaux ne se vendent qu'une obole, il n'en tombe aucun dans le filet, sans la volonté de notre Père céleste (I Tim., I, 12) : et la Providence divine embrasse tellement toutes choses, que les cheveux mêmes de notre tête n'échappent pas à ses soins, mais qu'elle les compte (Matth., X, 29, 30).
Celse continuant a brouiller selon sa coutume, nous attribue après cela ce qu'aucun de nous n'a jamais dit. C'est encore ici, ajoute-il, un de vos discours, qui ne saurait être supporté : Que si vous pouvez persuader à ceux qui règnent maintenant sur nous, de suivre vos maximes, en sorte qu'ils se laissent vaincre et prendre à leurs ennemis, vous le persuaderez de même à ceux qui leur succéderont; et après que ceux-ci auront fait comme les premiers, vous en gagnerez encore d'autres; et toujours d'autres, successivement, jusqu'à ce que tous ceux qui vous auront cru soient pris de cette manière comme il arriverait, à moins que quelque puissance, assez éclairée pour le prévoir, ne vous détruise tous de fond en comble, avant que vous la fassiez périr elle-même. La raison ne veut pas que nous nous mettions en peine de nous défendre là-dessus, puisqu'il n'y a aucun de nous qui ait jamais dit, en parlant de ceux qui régnant maintenant, que si, ayant reçu nos maximes, ils s'étaient laissé vaincre et prendre à leurs ennemis, nous en imprimerions aussi la persuasion à ceux qui leur succéderaient ; et qu'après que ceux-ci auraient fait comme les premiers, nous gagnerions, de même, encore ceux qui viendraient ensuite. Mais qui le porte à dire si légèrement que les derniers nous croyant toujours, et se laissant ainsi prendre successivement, faute de se défendre de leurs ennemis, enfin quelque puissance assez éclairée pour prévoir ce qui arriverait de là, nous détruirait tous de fond en comble ? Il semble qu'il ne fasse qu'entasser puérilités sur puérilités, et qu'il prenne plaisir à s'en épuiser.
Il fait ensuite une espèce de souhait. S'il était possible, dit-il, que tous les habitants de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, tant les Grecs que les Barbares, jusqu'aux extrémités de la terre, s'accordassent à suivre une même loi. Mais jugeant cela impossible, il ajoute : Que qui se le mettrait dans l'esprit aurait bien peu de lumières. S'il faut encore s'arrêter ici, nous dirons deux mots sur ce sujet, qui demanderait beaucoup d'application et de recherches, pour faire voir que non seulement il est possible, mais qu'il est même certain que tous les êtres raisonnables doivent s'accorder à suivre me même loi. Les stoïciens disent que, quand l'élément le plus fort l'emportera sur les autres, comme cela doit arriver, il se fera un embrasement universel, toutes choses se convertissant en feu. Mais nous, nous disons que la raison (le Verbe), doit enfin se rendre la maîtresse de tout ce qui est d'une nature raisonnable, et changer toutes les âmes dans sa propre perfection : de sorte que chacun, n'usant que de son simple pouvoir, soit en état de choisir ce qu'il voudra, et de se maintenir dans ce qu'il aura choisi. Si dans les maladies et dans les blessures du corps il y a quelquefois des accidents qui sont au-dessus de tout l'art de la médecine, nous soutenons qu'il n'est pas croyable qu'il y ait de même dans les âmes quelques atteintes du vice, dont la guérison soit impossible à cette souveraine raison, à ce Verbe qui est Dieu; car la raison dont il s'agit est plus puissante avec ses remèdes, que tous les maux qui travaillent l'âme : et elle les applique à chacun selon que Dieu l'ordonne. La fin de toutes choses sera la destruction du vice ; mais il doit être détruit, en sorte qu'il n'y ait plus pour lui aucun retour, ou s'il en est autrement, la question n'est pas de ce lieu. Pour l'entière destruction du mal, et la correction de tontes les âmes, les prophéties nous en disent beaucoup de choses, en termes couverts : mais il suffira de rapporter ici le passage de Sophonie (Sophon., III, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13). Tenez-vous prête; levez-vous dès te malin : tous leurs fruits sont gâtés. Attendez-moi donc, dit le Seigneur, au jour que je me relèverai pour en informer ; car mon jugement s'apprête pour les assemblées des nations, afin d'y faire comparaître les rois, et de faire fondre sur eux toute la fureur de ma colère, jusque ce que toute la terre soit consumée par le feu de ma jalousie. Alors je redonnerai aux peuples une langue qlui durera autant que le monde; afin que tous invoquent le nom au Seigneur, et qu'ils le servent sous un même joug. En ce temps-là l'on m'offrira des sacrifices jusqu'aux derniers bords des fleuves de l'Éthiopie : et toi, tu n'auras plus de confusion de toutes les entreprises ou tu t'es portée pour m'offenser; car je te ferai renoncer à tous les outrages par lesquels tu m'insultais; et tu ne continueras plus te montrer fière sur ma sainte montagne. Le peuple que je laisserai dans tes murs sera doux et humble. Ceux d'Israël qui seront de reste craindront le nom du Seigneur. Ils ne feront point d'injustice. Ils ne parleront point de choses vaines. Ils n'auront point dans la bouche une langue trompeuse; mais ils paîtront et ils se reposeront, sans que personne vienne les troubler. Que ceux qui sont capables de pénétrer tout le sens de cette prophétie, le mettent dans son jour : et qu'ils insistent principalement sur cette langue, qui, après que toute la terre aura été consumée, sera redonnée aux peuples, pour durer autant que le monde; par rapport à l'état où étaient les choses avant l'ancienne confusion. Qu'ils considèrent bien ce que veut dira : Que tous invoqueront le nom du Seigneur, et qu'ils le serviront sous un même joug : que les outrages de ceux qui faisaient insulte seront bannis; qu'il n'y aura plus d'injustice, plus de vains discours, plus de langue trompeuse. Voilà ce que j'ai cru devoir dire en peu de paroles, et non avec toute l'étendue d'une exacte explication sur ce que Celse avance, qu'il n'est pas que tous les habitants de l'Asie, de l'Europe, et de l'Afrique, tant les Grecs, que les Barbares, s'accordent à suivre une même loi. Et peut-être bien, qu'en effet, la chose n'est pas possible aux hommes qui vivent dans ce corps : mais elle n'est pas impossible à ceux qui en seront délivrés.
Après cela, il nous exhorte à secourir le roi (ou l'empereur) de toutes nos forces, à partager avec lui ses justes travaux, à combattre pour lui, à porter les armes sous lui, s'il nous veut obliger à les prendre pour lui aider à conduire ses armées. Il faut répondre que nous secourons les rois dans les occasions, et que nous leur donnons pour ainsi dire un secours divin, étant armés de toutes les armes de Dieu (Ephés., VI, 13). En quoi nous obéissons à ce commandement de l'apôtre : je vous conjure, avant toutes choses, que Ion fasse des supplications, des prières, des demandes et des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui se sont élevés en dignité (I Tïm., II,1,2). Plus donc on a de piété, plus on est propre à donner du secours aux princes, et ce secours est même bien plus efficace que celui des soldats qui vont à l'armée, et qui tuent autant d'ennemis qu'ils peuvent. Nous pouvons dire encore ici à ceux qui ne sont pas de notre créance et qui voudraient que nous portassions les armes pour défendre le public, en tuant des hommes : vos propres sacrificateurs qui prennent soin de vos simulacres, et qui font le service dans les temples de vos dieux, conservent leurs mains pures, à cause des victimes qu'ils doivent toucher, craignant d'offrir avec des mains souillées de sang ou de meurtres, les sacrifices institués à l'honneur des dieux qu'on adore parmi vous. Ainsi, quelque guerre qui s'élève, vous n'enrôler point les sacrificateurs. Si cela est raisonnable, combien plus l'est-il que, quand les autres hommes prennent les armes, ceux dont il s'agit ne les prennent que comme sacrificateurs et ministres de Dieu; qui conservent leurs mains pures, mais qui combattant par leurs prières pour ceux dont les armes sont justes, et pour celui dont le règne l'est aussi, demandent à Dieu qu'il détruise toutes les puissances ennemies et tout ce qui peut s'opposer à la bonne cause ? Lors encore que nous mettons en déroute par nos prières, tous les démons qui tâchent d'allumer la guerre, de faire qu'on viole la foi des traités, et de troubler ainsi la paix, nous rendons plus de service aux princes que ce qu'en appelle leurs troupes. Nous travaillons aussi pour le bien commun, quand aux prières que nous faisons justement, nous ajoutons des exercices et des méditations qui enseignent à mépriser les voluptés, et à ne s'y pas abandonner. Il n'y a personne non plus, qui combatte mieux que nous pour le roi ( ou l'empereur). Il est vrai que nous ne portons pas les armes sous lui, et que nous ne le ferions pas quand il voudrait nous y obliger; mais nous les portons pour lui dans un camp à part, formé par la piété et muni des prières que nous adressons à Dieu. Si Celse veut même que nous prenions la conduite des armées pour le service de la patrie, qu'il sache que nous le faisons aussi : mais que ce n'est pas pour être regardés des hommes, ni pour en tirer un vain honneur ; car c'est dans le secret de nos cœurs et par les mouvements de nos esprits que, comme des ministres publics, nous poussons des vœux en faveur de nos compatriotes. Les chrétiens sont ceux de tous les hommes qui sont les plus utiles à leur patrie ; en ce qu'ils donnent de bonnes leçons aux autres citoyens et qu'ils leur apprennent à servir religieusement le Dieu protecteur : faisant ensuite passer dans une ville céleste et divine, ceux qui auront bien vécu dans les petites villes d'ici-bas ; car un jour il leur sera dit : Vous avez été fidèles dans une très petite ville : entrez dans une plus grande (Matth. XXV, 21) ; dans celle où Dieu préside à l'assemblée des dieux et où il est au milieu des dieux pour les juger (Luc, XIX, 17). Il vous mettra de leur nombre, afin que vous ne mouriez plus comme un homme, et que vous ne tombiez point comme l'un des princes (Ps. LXXXI ou LXXXII, 1 et 7).
Celse nous exhorte encore à embrasser les charges de magistrats dans la république, si cela est nécessaire pour le soutien des lois et pour les intérêts de la piété ; mais nous qui savons qu'en chaque ville il y a une autre patrie dont la société a été formée par la parole de Dieu, nous exhortons à prendre la charge de conduire les églises ceux qui, par la pureté de leur doctrine et par celle de leurs mœurs, sont capables d'un tel emploi. Nous n'admettons point aux charges ceux qui les affectent ; mais nous forçons à les accepter ceux qu'une grande modestie empêche de se donner facilement à ces soins publics pour l'Église de Dieu. Ainsi ces sages conducteurs qui nous gouvernent, le font parce qu'ils y ont été contraints, et celui qui les y a contraints, c'est le grand Roi, de qui nous avons celte persuasion qu'il est le Fils de Dieu, Dieu le Verbe. Mais pour bien gouverner l'Église, il faut que ceux qui sont élus pour cela par leur patrie, cette société dont Dieu est le fondateur et qui n'est autre que l'Église même, il faut dis-je qu'ils se règlent sur les lois de Dieu, sans les altérer en les mêlant avec d'autres. Au reste, ce n'est pas pour se dispenser des devoirs communs de la vie que les chrétiens refusent la magistrature ; c'est pour se conserver à des devoirs plus divins et plus nécessaires qui regardent le service de l'Église et le salut des hommes. Il y a de la nécessité dans les fonctions qu'ils exercent : mais il n'y a pas moins de justice dans la manière dont ils s'en acquittent. Ils y prennent soin de tous ; de ceux de dedans pour faire qu'ils vivent mieux de jour en jour, et de ceux qui semblent de dehors pour les porter à des pensées et à des actions nobles, telles que la piété les inspire. De sorte que rendant eux-mêmes à Dieu un culte légitime, et travaillant de tout leur pouvoir à le lui faire rendre par plusieurs autres, ils sont tout pénétrés de la parole de Dieu (ou du Verbe), et de sa loi, pour être ainsi unis au Dieu souverain par son Fils, Dieu le Verbe, la sagesse, la vérité et la justice qui lui unit tous ceux qui s'étudient à vivre en toutes choses comme Dieu l'ordonne.
C'est ici que nous finirons, pieux Ambroise, le traité que vous nous avez obligé de composer ; où nous avons compris, en huit livres, selon la mesure des forces qui nous ont été données, tout ce que nous avons cru nécessaire pour répondre à l'écrit que Celse a intitulé Discours véritable. C'est maintenant à ceux qui liront et son écrit et notre réponse, à juger où parait le plus l'esprit du vrai Dieu, le génie de la piété qu'on lui doit, et le caractère de la vérité qui adresse de justes enseignements aux hommes, pour leur apprendre a bien vivre. Il est bon que vous sachiez pourtant que Celse avait promis de faire un autre traité après celui-ci, pour enseigner à ceux qui voudraient ou qui pourraient suivre ses maximes, comment ils devraient régler leur vie. S'il n'a pas tenu sa promesse, touchant ce second écrit, il suffit de ce que nous avons dit contre le premier dans nos huit livres. Mais s'il a entrepris et achevé l'autre, ayez soin de le chercher et de nous l'envoyer, afin que l'examinant aussi avec l'assistance du Père de la vérité, nous renversions les faux dogmes qu'il pourra contenir; et que s'il s'y trouve quelque chose de véritable et de bien dit, nous y souscrivions avec cet esprit d'équité que l'entêtement de la dispute n'empêche point d'approuver.