Histoire lausiaque (Vies des Pères du désert) (page 2)
XXX - DOROTHÉE
Dorothée lui succède, homme qui avait fait ses preuves, ayant vieilli dans une vie sainte et active. N'ayant pu demeurer de la même façon dans ce monastère, mais enfermé dans l'étage supérieur, il fit une fenêtre ayant vue sur le monastère des femmes et il la fermait et l'ouvrait. Donc, sans interruption, il était assis à la fenêtre, leur rappelant la cessation des rivalités. Et de la sorte il vieillit en haut de son étage, ni les femmes ne montant en haut, ni lui ne pouvant descendre en bas, car il ne s'y dressait pas d'échelle.
XXXI - PIAMOUN
[1] Piamoun fut une vierge qui vécut les années de sa vie avec sa propre mère, mangeant tous les deux jours et filant le lin. Elle fut jugée digne du don des prédictions. Sous ce rapport, il arriva un jour en Egypte, au moment de la crue, qu'un village se jeta sur un village; car ils sont en contestation pour le partage de l'eau, de sorte qu'il s'ensuit des meurtres et des mutilations. Donc un village plus puissant se jeta sur son village à elle, et des hommes en foule avec des piques et des massues commençaient à saccager son village. [2] Or il se présenta à elle un ange, lui révélant l'attaque de ceux-là. Et ayant envoyé chercher les prêtres du village, elle leur dit : « Sortez et allez au-devant de ceux qui viennent de ce village-là contre vous, afin que vous aussi ne périssiez pas avec le village, et conjurez-les de cesser cette lutte odieuse. » Mais les prêtres épouvantés tombent à ses pieds en la suppliant et en lui disant ceci : « Nous, nous n'osons pas aller au-devant d'eux, car nous savons leur ivresse et leur démence. [3] Mais si tu prends pitié de tout le village et de ta maison, étant sortie toi-même, va au-devant d'eux. » Celle-là n'ayant pas consenti à ceci, étant montée dans sa petite maison particulière, en nuit, resta tout le temps debout priant, ne pliant pas le genou et demandant à Dieu ceci : « Seigneur, qui juges la terre, à qui rien d'injuste ne plaît, lorsque cette prière te sera parvenue, que ta puissance cloue ces gens-là à l'endroit où elle les surprendra. » [4]. Et vers l'heure de prime, à une distance de trois milles, cloués sur place, ils ne purent se remuer. Or il leur fut révélé à eux aussi que, grâce à ses requêtes, il leur était arrivé cette entrave. Et ayant envoyé au village, ils demandèrent la paix, ayant déclaré ceci : « Rendez grâces à Dieu et aux prières de Piamoun, qui elles aussi nous ont entravés. »
XXXII - PAKHÔME ET LES
TABENNÉSIOTES
[1] Tabennisi est un endroit dans la Thébaïde ainsi appelé, où un certain Pakhôme exista, homme, entre ceux qui ont vécu dans la droite voie, tel qu'il fut jugé digne et de prédictions et de visions angéliques. Il fut extrêmement rempli d'humanité et de fraternité. Or comme il était assis dans sa grotte, un ange lui apparut et lui dit : » Les choses qui te regardent, tu les as accomplies parfaitement. Donc il est superflu que tu restes fixé dans cette grotte. Allons, étant sorti, rassemble tous les jeunes moines et habite avec eux, et d'après le plan que je te donne, alors impose-leur des lois. » Et il lui remit une tablette d'airain sur laquelle avait été inscrit ceci :
[2] « Tu permettras à chacun d'après sa force de manger et de boire. Et selon les forces de ceux qui mangent, mets-leur en main des travaux proportionnés ; et n'empêche ni de jeûner ni de manger, dépendant voici : Mets en mains les travaux de force aux plus forts et à ceux qui mangent, et les moins pénibles à ceux qui sont plus débiles et qui pratiquent davantage l'ascétisme. Puis fais des cellas différentes dans l'enceinte et qu'ils habitent trois par cella. Quant à la nourriture de tous, qu'on aille la chercher dans un local unique. [3] Et qu'ils dorment non pas étendus de tout leur long, mais que s'étant fabriqué des sièges faciles à construire, un peu renversés en arrière, et y ayant placé leurs couvertures, ils dorment assis. Puis qu'ils portent dans les nuits des lébitons de lin avec une ceinture. Que chacun d'eux ait une mélote en peau de chèvre travaillée et qu'ils ne mangent pas sans elle. Mais en partant pour la communion le samedi et le dimanche, qu'ils détachent leurs ceintures, déposent leur mélote et entrent avec la cuculle toute seule. » Et il leur prescrivit un type de cueillies sans poils velus, comme pour des petits enfants, dans lesquelles il ordonna qu'on appliquât une empreinte, en forme de croix, avec de la pourpre. [4] Puis il commanda qu'il y eût vingt-quatre classes et à chaque classe il imposa une lettre grecque depuis alpha, bêta, gamma, delta, et ainsi de suite. Par conséquent en interrogeant et en s'occupant avec intérêt dune si grande foule, le supérieur demandait au second : Comment va la classe de l'alpha? ou : Comment va le dzêta? Encore : Salue le rhô, en suivant une certaine signification propre des lettres. « Et aux plus simples et aux plus sincères, tu assigneras l'iota, mais aux plus difficiles à manier et plus dissimulés, tu affecteras le xi. » [5] Et ainsi, par analogie avec la nature des préférences, des mœurs et des vies, il adapta la lettre à chaque catégorie, ceux qui mènent la vie spirituelle sachant seuls ce que cela signifiait. D'autre part, il avait été inscrit sur la tablette ceci : « Qu'un étranger d'un autre groupe monastique qui a une autre règle ne mange ni ne boive avec eux, qu'il n'entre pas dans le monastère, à moins qu'il ait été trouvé en voyage. » Toutefois pendant trois ans ils n'admettent pas en dedans du chœur celui qui est entré pour rester avec eux. Mais quand il a fait des travaux plutôt corporels, alors au bout de trois ans, il a ses entrées. [6] Puis « en mangeant qu'ils couvrent leurs têtes de leurs cuculles, afin qu'un frère ne voie pas un frère en train de manger. Il n'est pas permis de parler quand on mange ni de s'appliquer de l'œil ailleurs, en dehors de son écuelle ou de la table ». Et il leur prescrivit la règle de faire pendant tout le jour douze prières et douze au lucernaire, et douze dans les vigiles nocturnes, et trois à l'heure de none. Mais quand tout le monde est sur le point de manger, il ht une règle de chanter un psaume avant chaque prière.
[7] Or Pakhôme objectant à l'ange que les prières sont peu nombreuses, l'ange lui dit : « J'ai précisé cela pour assurer d'avance que même les petits viennent à bout de l'office de règle, sans être affligés. Quant aux parfaits, ils n'ont pas besoin de réglementation; car, à part eux, dans leurs cellules, il est de fait qu'ils consacrent à la contemplation de Dieu leur vie entière. Mais j'ai légifère pour tous ceux qui n'ont pas l'esprit dirigé par des vues supérieures, afin que, quand même ils seraient comme des domestiques en remplissant l'ensemble de leurs observances, ils aient été établis dans des conditions de franchise. »
[8] Quoi qu'il en soit, il y a beaucoup de monastères de ce genre qui possèdent cotte règle et qui s'étendent à sept mille hommes. Mais le premier, le grand monastère où Pakhôme lui-même habitait, celui qui enfanta les autres monastères, a treize cents hommes. Parmi eux, il y avait aussi le bel Aphthon, qui est devenu mon ami intime et qui pour le moment est le second dans le monastère. Comme il ne saurait être scandalisé, ils l'envoient à Alexandrie pour vendre leurs ouvrages et acheter les choses nécessaires. [9] Mais il existe d'autres monastères de deux cents et de trois cents. Entre autres, étant entré à Panopolis, j'y trouvai trois cents hommes. [Dans ce monastère, j'ai vu quinze tailleurs, sept forgerons, quatre charpentiers, douze chameliers, quinze foulons.] Or ils travaillent de tout métier, et avec leur superflu ils entretiennent aussi les monastères des femmes et des prisons. [10] [Et ils nourrissent aussi des porcs. Et moi blâmant la chose, ils me disaient ceci : « Dans la tradition nous avons appris ceci : qu'on en nourrisse à cause des criblures, à cause des épluchures des légumes, à cause des restes qu'on jette, afin qu'ils ne soient pas perdus; et que les porcs soient sacrifiés, et que la viande soit vendue, mais les extrémités consommées par les malades et les vieillards, parce que le pays est d'étendue médiocre et rempli d'hommes. » Le peuple des Blemmyes, en effet, habite près d'eux.] [11] Or ceux qui sont de service s'étant levés malin vont les uns à la cuisine, les autres aux tables. Donc ils dressent celles-ci jusqu'à l'heure voulue, les ayant garnies, ayant mis sur la table des pains, des sénevés des champs, des olives confites, des fromages de vaches, [les extrémités des viandes] et des légumes à tige effilée. Alors il en est qui vont manger à la sixième heure, d'autres à la septième, d'autres à la huitième, d'autres à la neuvième, d'autres à la onzième, d'autres le soir avancé, d'autres au bout de deux jours, en sorte que chaque lettre connaît sa propre heure. [12] Pareillement aussi étaient leurs travaux : l'un travaille à la terre en labourant, un autre au jardin, un autre à la forge, un autre à la boulangerie, un autre à l'atelier de charpentier, un autre à celui de foulon, un autre en tressant les grandes corbeilles, un autre à la tannerie, un autre à l'atelier de cordonnerie, un autre à la calligraphie, un autre en tressant les petits paniers. Et ils apprennent par cœur toutes les Ecritures.
XXXIII - LE MONASTÈRE DES
FEMMES
[1] Il y a, à eux aussi, un monastère de femmes, environ quatre cents, ayant la même constitution, la même observance, excepté la mélote. Et les femmes sont au-delà du fleuve, les hommes en deçà. Par conséquent, lorsqu'une vierge meurt, les vierges ayant fait sa toilette funèbre, l'emportent et la posent sur la rive du fleuve. Puis les frères ayant traversé avec un bac, avec des palmes et des rameaux d'oliviers, l'emportent au chant des psaumes de l'autre côté, l'enterrant dans leurs propres tombeaux. [2] Cependant, hormis le prêtre et le diacre, personne ne fait la traversée pour le monastère des femmes, et cela chaque dimanche.
En ce monastère des femmes, il arriva l'affaire que voici : Un tailleur séculier, ayant fait la traversée par ignorance, cherchait de l'ouvrage. Et une novice étant sortie, car l'endroit est désert, se rencontra avec lui involontairement et lui donna pour réponse ceci : « Nous avons des tailleurs à nous. » [3] Une autre ayant vu la rencontre, du temps s'étant passé et une dispute s'étant produite, sous une inspiration diabolique, par suite d’une grande perversité et d'un bouillonnement de colère, la dénonça en la communauté. Avec elle aussi se joignirent avec empressement quelques autres par malice. Donc celle-là, affligée comme ayant subi une calomnie d'une nature qui n'était pas même venue à sa pensée, et ne l'ayant pas supporté, se jeta secrètement dans le fleuve et mourut. [4] Pareillement la délatrice, ayant reconnu qu'elle avait calomnié par perversité et commis cette abomination, se saisit et s'étrangla, elle non plus n'ayant pas surmonté la chose. Or au prêtre qui vint, le reste des sœurs annonça l'affaire. Et il ordonna, d'abord, que pas même pour une de celles-là l'oblation ne fût célébrée; d'autre part, quant à celles qui ne les avaient pas mises en paix, comme complices de la dénonciatrice et ayant cru à ses dires, il les mit à pari pour sept ans, les ayant exclues de la communion.
XXXIV - CELLE QUI JOUAIT
LA DEMENCE
[1] En ce monastère fut une autre vierge qui jouait la folie et le démon. Et on la détesta au point de ne pas même manger avec elle, elle ayant préféré cela. Errant donc à travers la cuisine, elle faisait toute sorte de service et elle était certes, comme on dit, l'éponge du monastère, accomplissant en fait ce qui est écrit : « Si quelqu'un juge à propos d'être sage parmi nous en cette vie, qu'il devienne insensé pour devenir sage » (I Cor. 3, 8). Elle, après s'être attaché des haillons sur la tête — car toutes les autres sont tondues et ont des cuculles, — elle était ainsi en faisant le service. [2] Aucune des quatre cents ne la vit en train de manger pendant les années de sa vie. Elle ne s'assit pas à table, elle ne reçut pas un fragment de pain, mais épongeant les miettes des tables et relavant les marmites, elle s'en contentait. Elle n'outragea jamais personne, elle ne murmura point, elle ne parla ni peu ni beaucoup, bien qu'elle fût frappée à coups de poing, outragée, chargée d'imprécations et exécrée.
[3] Cela étant, un ange se présenta au saint Pitéroum, anachorète établi en Porphyrite, homme qui avait fait ses preuves, et il lui dit : « Pourquoi as-tu une grande opinion de toi-même. En tant que religieux et établi dans ce lieu? Veux-tu voir une femme plus religieuse que toi? Va dans le monastère des femmes tabennésiotes, et là, tu en trouveras une ayant un bandeau sur la tête : elle est meilleure que toi. [4] Car tout en combattant contre une foule qui est si grande, elle n'a jamais éloigne de Dieu son cœur. Tandis que toi, établi ici, tu t'égares par la pensée à travers les villes. » Et celui qui n'était jamais sorti s'en alla jusqu'à ce monastère, et il demande aux maîtres de pénétrer dans le monastère des femmes. Eux furent pleins de confiance pour l'introduire, en tant que célèbre et avancé dans la vieillesse. [5] Et étant entré il réclama de les voir toutes. Celle-là ne paraissait pas présente. Enfin il leur dit : « Amenez-les moi toutes, car il en manque encore une autre. » Elles lui disent : « Nous avons à l'intérieur, dans la cuisine, une salè (= idiote) » : car on appelle ainsi les psychopathes. Il leur dit : « Amenez-moi aussi celle-là : laissez que je la voie. » On s'en alla lui parler. Elle n'obéit pas, peut-être pressentant la chose, ou même en ayant eu la révélation. On la traîne de force et on lui dit : « Le saint Pitéroum veut te voir. » Car il était en renom. [6] Elle étant donc venue, il considéra les haillons qui étaient sur son front, et étant tombé à ses pieds, il lui dit : « Bénis-moi. » Pareillement, elle aussi tomba à ses pieds en disant : « Toi, maître, bénis-moi. » Toutes furent hors d'elles et elles lui disent à lui : « Abbé, ne sois pas affecté de l'outrage : c'est une salè (idiote). »
Pitéroum leur dit à toutes : « C'est vous qui êtes des salè (idiotes). En effet elle est notre amma (mère) à moi et à vous »; car on appelle ainsi celles qui mènent la vie spirituelle. « Et je demande dans mes prières d'être trouvé digne d'elle au jour du jugement. » [7] Ayant entendu cela, elles tombèrent à ses pieds à lui, toutes confessant des choses différentes, l'une comme ayant versé sur elle la lavure de l'écuelle, une autre comme l'ayant broyée de coups de poing, une autre comme lui ayant sinapisé le nez. Et en un mot toutes énoncèrent des outrages différents. Après avoir donc prié pour elles, il s'en alla. Quant à celle-là, peu de jours après, n'ayant pas enduré l'estime et l'honneur de ses sœurs, et accablée par les excuses, elle sortit du monastère; et où elle s'en alla, ou bien où elle s'est plongée, ou bien comment elle a fini ses jours, personne ne l'a su.
XXXV – JEAN DE LYCOPOLIS
[1] Il y eut un certain Jean dans la ville de Lyco, qui dans son enfance apprit le métier de charpentier; il avait un frère teinturier. Puis plus tard, arrivé à vingt-cinq ans environ, il renonça au monde. Et avant passé cinq ans dans différents monastères, il se retira seul sur la montagne de Lyco, s'étant fait sur le sommet lui-même trois chambres voûtées, et, y étant entré, il s'emmura. Or une des voûtes était pour les besoins de la chair, une où il travaillait et mangeait, et l'autre où il faisait ses prières. [2] Ayant passé trente années complètes enfermé et recevant par une fenêtre de celui qui l'assistait les choses nécessaires, il fut jugé digne du don de prédictions. Entre autres même il envoya différentes prédictions au bienheureux empereur Théodose, et, à propos du tyran Maxime, qu'après l'avoir vaincu, il s'en reviendra des Gaules. Et pareillement encore il lui donna de bonnes nouvelles au sujet du tyran Eugène. Un renom considérable se répandit relativement à sa vertu.
[3] Or pendant que nous étions dans le désert de Nitrie, moi et ceux qui entouraient le bienheureux Evagre, nous cherchions à apprendre avec précision quelle était la vertu de cet homme. Alors le bienheureux Evagre dit : « J'apprendrais volontiers de celui qui sait apprécier intelligence et discours, de quelle catégorie est l'homme. Car s'il arrive que moi-même je ne puisse le voir, mais que je puisse entendre exactement un autre raconter ce qui concerne sa manière de vivre, je ne vais pas jusqu'à sa montagne. Pour moi, ayant entendu et n'ayant rien dit à personne, je demeurai un jour en repos, et, le lendemain, ayant fermé ma cellule et ayant confié à Dieu moi-même avec elle, je me surmenai de hâte jusqu'en Thébaïde. [4] Et j'arrivai au bout de dix-huit jours, tantôt à pied, tantôt en bateau sur le fleuve. Mais c'était le temps de la crue, durant lequel beaucoup tombent malades, et certes c'est ce que moi aussi j'eus à supporter. Etant donc parti, je trouvai le vestibule de celui-là fermé. Car plus tard, les frères bâtirent à côté un vestibule très grand où tiennent environ cent personnes. Et, le fermant à clef, ils l'ouvraient le samedi et le dimanche. Par conséquent ayant appris la cause pour laquelle il avait été fermé, je restai tranquille jusqu'au samedi.
Et m’étant présenté à la deuxième heure pour l'entrevue, je le trouvai assis à la fenêtre, au travers de laquelle il paraissait consoler ceux qui s'en approchaient. [5] M'ayant donc salué, il me disait par interprète : « D'où es-tu, et pourquoi es-tu venu? Car je conjecture que tu es du couvent d'Evagre. » Je dis ceci : « Etranger, issu de Galatie. » Et j'avouai que j'étais dans l'intimité d'Evagre. Pendant que nous parlions, survint le gouverneur de la contrée, du nom d'Alypius. S'étant empressé vers lui, il abandonna la conversation avec moi. Alors m'étant retiré un peu, je leur donnai de la place en me tenant de loin. Mais eux conversant pendant longtemps, je nie décourageai et, étant découragé, je murmure contre le beau vieillard, de ce qu'il m'avait méprisé et qu'il avait honoré celui-là. [6] Et dégoûté à cause de cela, j'envisageais la pensée de me retirer en l’ayant méprisé. Mais ayant appelé son interprète, nommé Théodore, il lui dit : « Va, dis à ce frère : N'aie pas de petitesse d'âme. Tout à l'heure je congédie le gouverneur, et je te parle. » Alors je crus en lui comme en un inspiré et je m'appliquai à patienter encore. Et le gouverneur étant sorti, il me rappelle et me dit : « Pourquoi as-tu été blessé au sujet de moi? Qu'as-tu trouvé digne de blâme, puisque tu as pensé des choses qui ne s'appliquent pas à moi et qui ne te siéent pas? Ou bien ne sais-tu pas qu'il est écrit : « N'ont pas besoin de médecin ceux qui sont en santé, mais ceux qui éprouvent des malaises » (Luc, 5, 31)? Je te trouve quand je veux, et toi moi. [7] Et s'il arrive que moi je ne te console pas, d'autres frères ainsi que d'autres pères te consolent. Mais celui-ci est livré au diable par ses affaires mondaines, et, parce qu’il a respiré durant une heure bien courte, comme un esclave qui a fui son maître, il est venu pour recevoir de l'aide. Il eût donc été étrange que nous l'ayons laissé pour nous occuper de toi, alors que tu as du loisir continuellement pour ton salut. » Cela étant, l'ayant supplié de prier pour moi, je fus convaincu que c'était un homme inspiré. [8] Alors faisant le gracieux, ayant souffleté doucement de sa main droite ma joue gauche, il me dit : « Beaucoup d'afflictions t'attendent et tu as été en butte à des hostilités beaucoup pour sortir du désert. Et tu t'es montré timide et tu as différé. Mais le démon t'apportant des prétextes pieux et rationnels te relance. Il t'a suggéré en effet de regretter ton père et de catéchiser ton père et ta sœur en vue de la vie monastique. [9] Eh bien, voici que je t'annonce une bonne nouvelle : tous deux ont été sauvés, car ils ont renoncé au monde. Quant à ton père, en ce moment même, il a d'autres années à vivre. Par conséquent, tiens ferme dans le désert, et, à cause d'eux, ne veuille pas t'en aller dans ta patrie. Il est écrit en effet : « Personne ayant mis la main à la charrue et s'étant retourné en arrière n'est apte au royaume des cieux » Luc, 9, 62. Alors ayant tiré profit de ces paroles et étant suffisamment raffermi, je rendis grâces à Dieu, ayant appris que les prétextes qui me pressaient étaient à leur fin.
[10] Ensuite il me dit de nouveau en faisant le gracieux : « Veux-tu devenir évêque? » Je lui dis ceci : « Je le suis. » Et il me dit : « Où? » Je lui dis : « Aux cuisines, aux caves, aux tables, aux vaisselles; je fais l'évêque là-dessus, et s'il arrive qu'il y ait du petit vin qui aigrisse, je le mets à part, mais je bois le bon. Pareillement, je suis aussi l'évêque de la marmite, et s'il manque du sel ou un des assaisonnements, je l'y mets et assaisonne, et alors je la mange. Tel est mon épiscopat : car c'est la gourmandise qui ma ordonné. » [11] Il me dit avec un sourire : « Quitte les plaisanteries. Tu as à être ordonné évêque, à peiner beaucoup et à être affligé. Par conséquent, si tu fuis les afflictions, ne sors pas du désert, car dans le désert personne ne peut t'ordonner évêque. »
M'étant alors séparé de lui, je m'en allai au désert dans mon endroit habituel, et je racontai ces choses mêmes aux bienheureux pères, lesquels, après deux mois, ayant navigué s'en allèrent et le rencontrèrent. Or moi j'oubliai ses paroles. Car après trois ans, je tombai malade d'une infirmité de rate et d'estomac. [12] De là je fus envoyé à Alexandrie par les frères et j'y soignai une hydropisie. D'Alexandrie, les médecins, à cause de l'air, me conseillèrent de me rendre dans la Palestine; car elle a de l'air léger en rapport avec notre tempérament. De Palestine je gagnai la Bithynie, et là, — je ne sais comment, soit par empressement des humains, soit par la bonne volonté du Plus-Puissant, Dieu le saurait, — je fus jugé digne de l'ordination sur moi : je m'étais mêlé aux conjonctures relatives au bienheureux Jean. [13] Et pendant onze mois, caché dans une cellule ténébreuse, je me souvins de cet (autre) bienheureux, parce qu'il m'avait prédit ce que j'ai subi. Et pourtant, à dessein de m'amener par son récit à la patience du désert, il me racontait ceci en ces termes : « J'ai quarante-huit ans de cette cellule ; je n'ai pas vu de visage de femme, pas d'image de monnaie; je n'ai pas vu quelqu'un en train de mâcher et quelqu'un ne m'a pas vu manger ni boire. »
[14] La servante de Dieu, Poeménie, s'étant approchée pour le voir, il ne se rencontra pas même avec elle ; mais il lui fit savoir aussi un certain nombre de choses secrètes. Puis il l'engagea à ne pas se détourner sur Alexandrie en descendant de la Thébaïde; « car autrement tu as à tomber sur des épreuves ». Mais elle, ayant calculé différemment ou bien ayant oublié, se dirigea sur Alexandrie pour voir la ville. Or pendant la route, ses embarcations abordèrent près de Niciopolis pour relâcher. [15] Cela étant, ses serviteurs étant sortis engagèrent, par suite d'un certain désaccord, une lutte avec les indigènes, gens furieux. Ceux-ci enlevèrent le doigt d'un eunuque, en tuèrent un autre, et n'ayant pas reconnu le très saint évêque Denys, ils le plongèrent même dans le fleuve, et elle, ils l'accablèrent d'injures et de menaces, après avoir blessé tous les autres serviteurs.
XXXVI - POSIDONIUS
[1] Quant à ce qui concerne les choses nombreuses et difficiles à raconter sur Posidonius le Thébain, comment il fut doux et aussi avancé en ascétisme que possible, quelle grande innocence il avait en lui, je ne sais pas si j'en ai rencontré un autre. J'ai vécu en effet avec lui pendant un an à Bethléem, où il s'établit au-delà du Pœmenium, et j'ai vu à fond ses nombreuses vertus. Entre autres, il me racontait un jour ceci du moins : « Ayant habité un an dans le pays Porphyrite, je n'ai pas rencontré un homme dans toute l'année, je n'ai pas entendu une conversation, je n'ai pas touché à du pain, sinon que j'ai subsisté avec des petites dattes et quand j'ai trouvé quelque part des herbes sauvages. Entre autres, une fois, les aliments faisant défaut, je sortis de ma grotte pour aller dans le pays habité. Et ayant marché durant tout un jour, je m'éloignai à peine de deux milles de ma grotte. Alors ayant regardé tout alentour je vois un cavalier ayant l'extérieur d'un soldat, ayant un casque en forme de tiare sur la tête. Et, ayant espéré que c'était un soldat, je m'élançai jusqu'à la grotte, et je trouvai une corbeille de raisins et de ligues fraîchement cueillis. L'ayant prise et devenu tout joyeux, j'entrai dans la grotte, ayant pendant deux mois ces aliments pour réconfort. » [4] Mais voici le miracle qu'il fit à Bethléem. Une femme avait un esprit impur, et sur le point même d'enfanter, elle avait un accouchement difficile ; car l'esprit la tourmentait. Sur quoi, le mari de cette femme démoniaque se présenta et il suppliait ce saint de venir. Or comme nous étions entrés ensemble pour prier, lui, debout et déplus ayant prié, après la seconde génuflexion, il chassa l'esprit. [5] S'étant donc levé il nous dit : « Priez, car à l'instant l'esprit impur déguerpit. Et un signe doit subsister, afin que nous soyons convaincus. » Alors le démon en sortant renversa depuis les fondations le mur entier de la clôture. Mais la femme était depuis six ans sans avoir parlé. Après donc que le démon fut sorti, elle enfanta et parla.
[6] J'ai connu aussi de cet homme la prophétie que voici. Jérôme, un prêtre, habitait dans ces parages, distingué par sa valeur en littérature romaine et par ses aptitudes naturelles. Mais il avait une telle jalousie que sa valeur littéraire en était éclipsée. Or Posidonius ayant séjourné avec lui d'assez nombreux jours, me dit à l'oreille ceci : « La noble Paula, qui a soin de lui, mourra d'abord, débarrassée de sa jalousie, à ce que je crois. [7] Et à cause de cet homme, un saint homme n'habitera pas dans ces lieux; mais sa haine s’avancera même jusqu'à son propre frère. » En cela aussi la chose arriva. En effet, il chassa le bienheureux Oxyperentius Italien, et un autre, Pierre, Égyptien, et Siméon, hommes admirables qu'en attendant moi j'ai signalés. Ce Posidonius me racontait qu'il n'avait pas essayé du pain depuis quarante ans, et que certes il n'avait pas eu de ressentiment contre quelqu'un, même jusqu'à une demi-journée.
XXXVII - SÉRAPION
[1] Un autre, un Sérapion, a existé, et il était surnommé Sindonite; car il ne s'enveloppait jamais de rien, excepté d'un méchant sindon. Il pratiqua un grand détachement des biens et, étant bon lettré, il savait par cœur toutes les Ecritures. Et par suite de ce détachement considérable des biens, et de la méditation des Ecritures, il ne put demeurer tranquille dans une cellule; non point tiraillé par les choses matérielles, mais en parcourant le monde habité, il pratiqua en perfection cette sorte de vertu. Car il était né avec ce naturel-là. Il y a en effet des différences de naturels, mais non de substances. [2] Quoi qu'il en soit, les pères racontaient qu'après avoir pris un ascète pour compagnon de jeux, il se vendit dans une ville à des mimes païens pour vingt pièces de monnaie. Et ayant mis sous scellé les pièces de monnaie, il les gardait sur lui. Alors il persévéra et servit les mimes qui l'avaient acheté pendant tout le temps, jusqu'à ce qu'il les eut rendus chrétiens et éloignés du théâtre; il ne prenait rien, hormis du pain et de l'eau, et ne restait pas même silencieux de bouche par suite de la méditation des Écritures. [3] Au bout d'un long temps, le mari le premier fut touché profondément, puis la mime, puis leur maison tout entière. Et l'on disait que tant qu'ils ne le connaissaient pas, il leur lavait à tous deux les pieds. Or tous deux ayant été baptisés se retirèrent de la profession théâtrale, et s'étant appliqués à une vie honorable et pieuse, ils vénéraient fort notre homme, et ils lui disent : « Allons, frère, que nous t'affranchissions, puisque toi-même tu nous as affranchis d'une honteuse servitude. » Il leur dit : « Puisque Dieu a agi et que votre âme a été sauvée, que je vous dise le mystère de ma conduite. [4] Ayant eu pitié de votre âme, moi étant ascète, libre, Egyptien de race, je me suis vendu moi-même en vue de cela, afin de vous sauver. Mais puisque Dieu a fait cela et que votre âme a été sauvée au moyen de ma bassesse, prenez votre or, afin que je parte et vienne en aide à d'autres. » Eux cependant l'ayant beaucoup supplié, lui assurèrent ceci : « Nous te tiendrons pour un père et un maître, reste seulement avec nous. » Ils n'eurent pas la puissance de le persuader. Alors ils lui disent : « Donne l'or aux pauvres, car il a été pour nous des arrhes de salut. D'un autre côté, visite-nous, quand ce ne serait qu'à un intervalle d'une année. »
[5] Avec des déplacements continus, il aboutit en Grèce, et ayant séjourné trois jours à Athènes, il ne fut pas jugé digne de pain par quelqu'un. C'est qu'il ne portail ni petite monnaie, ni besace, ni mélote, ni rien de tel. Cela étant, le quatrième jour survenu, il eut fortement faim; car la faim involontaire est terrible, si elle a pour l'aider l'incrédulité. Et sciant placé sur un tertre de la ville, où les gens en charge de la ville étaient en train de se rassembler, il commença à se plaindre de violence avec des claquements de mains et à crier : « Hommes d'Athènes, au secours! » [6] Et tous étant accourus, porteurs de manteaux râpés et porteurs de casaques, ils lui disent : « Qu'as-tu? et d'où es-tu? et que souffres-tu? » Il leur dit : « Je suis Egyptien de nation. Mais depuis que je me suis absenté de ma véritable patrie, je suis tombé sur trois usuriers. Deux se sont retirés de moi, désintéressés de leur créance, n'ayant plus rien à réclamer. Mais l'autre ne se retire pas de moi. » Or ceux-là, s'enquérant minutieusement des créanciers afin de les convaincre, l'interrogeaient : « Où sont-ils et qui sont-ils? Qui est celui qui t'importune? Montre-le-nous, afin que nous te secourions. » Alors il leur dit : « Depuis ma jeunesse, m'ont importuné l'avarice, la gloutonnerie et la luxure. Je suis débarrassé de deux, l'avarice et la luxure : ils ne m'importunent plus. Quant à la folie du ventre, je ne peux m'en débarrasser. En effet je suis à mon quatrième jour sans avoir mangé et mon ventre continue à m'importuner et à exiger sa dette habituelle, sans laquelle je ne poux vivre. » Alors quelques-uns dos philosophes ayant soupçonné que c'était de la mise en scène, lui donnent une pièce de monnaie. Et l'ayant reçue, il la posa dans une boulangerie, et ayant pris un seul pain il s'éloigna de la ville, s'étant mis en route aussitôt et n'y étant plus retourné. [8] Alors les philosophes connurent qu'il était véritablement vertueux, et, ayant donné au boulanger le prix du pain, ils prirent leur pièce de monnaie. Cependant étant venu dans les parages autour de Lacédémone, il entendit dire que quoiqu'un, le premier de la ville, était Manichéen avec toute sa maison, étant du reste vertueux. De nouveau il se vendit à lui, à sa première façon. Et au bout de deux ans, l'ayant séparé de l'hérésie, ainsi que son épouse, il les amena à l'Église. Alors l'ayant aimé, ils ne le regardaient plus comme un domestique, mais comme un frère selon la nature ou un père, et ils glorifiaient Dieu.
[9] Il se jeta un jour dans un vaisseau, comme devant naviguer vers Rome. Les gens du vaisseau ayant supposé que ou bien il avait versé les frais ou bien qu'il possédait en or le montant des débours, le reçurent sans enquête, ayant imaginé l'un l'autre avoir reçu ses bardes. Après avoir navigué et s'en être allés à cinq cents stades d'Alexandrie, les passagers commencèrent à manger vers le coucher du soleil, les gens du vaisseau ayant mangé auparavant. [10] Ils virent donc que lui ne mangeait pas le premier jour, et ils s'y attendirent à cause de la navigation. De même, et le deuxième et le troisième et le quatrième. Le cinquième jour, ils le regardent s'asseoir tranquillement pendant que tous mangeaient, et ils lui disent: « Homme, pourquoi tu ne manges pas? » Il leur dit : « C'est que je n'ai rien. » Alors ils s'enquirent les uns auprès des autres : « Qui a reçu ses effets ou son paiement? » [11] Et comme ils trouvèrent que ce n'était personne, ils commencèrent à le quereller et à lui dire : « Comment es-tu entré sans débours ? D'où peux-tu nous donner le naulage? ou bien de quoi peux-tu le nourrir ? » Il leur dit : « Je n'ai pas un objet. Reportez-moi et jetez-moi où vous m'avez trouvé. » Mais ceux-là n'auraient pas volontiers relâché, même pour cent pièces d'or; au contraire ils parvenaient à leur but. Ainsi donc il fut dans le vaisseau, et il se trouva qu'ils le nourrirent jusqu'à Rome
[12] Cela étant, après être entré dans Rome, il s'enquérait de tous côtés qui était un grand ou une grande ascète dans la ville. Entre autres, il rencontra aussi un disciple d'Origène, Domninus, dont le lit, après sa mort, a guéri des malades. Donc l'ayant rencontré et ayant été assisté par lui, car c'était un homme raffiné sous le rapport des mœurs et de la science, il apprit de lui quel autre existait, homme ou femme pratiquant l'ascétisme, et il eut connaissance d'une vierge silencieuse qui ne se rencontrait avec personne. [13] Et ayant appris où elle demeurait, il partit et il dit à la vieille femme qui la servait : « Dis à la vierge ceci : j'ai à te rencontrer nécessairement, car c'est Dieu qui m'a envoyé. » Donc ayant attendu deux ou trois jours, il se rencontra ensuite avec elle et il lui dit : « Pourquoi te tiens-tu assise? » Elle lui dit : « Je ne nie tiens pas assise, mais je fais route. » Il lui dit : « Où diriges-tu ta route ? » Elle lui dit : « Vers Dieu. » Il lui dit : « Es-tu en vie ou es-tu morte? » Elle lui dit : « Sur Dieu, je crois que je suis morte, car il n'y a pas à craindre que quelqu'un de vivant dans la chair fasse cette route. » Il lui dit : « N'est-ce pas, pour me convaincre que tu es morte, fais ce que je fais. » Elle lui dit : « Commande-moi des choses possibles et je les fais. » [14] Il lui répondit : « Tout est possible à un mort, excepté d'être impie. » Alors il lui dit : « Sors et avance en public. » Elle lui répondit : « Je fais une vingt-cinquième année sans avoir paru en public. Et pourquoi paraîtrais-je en public? » Il lui dit : « Si tu es morte pour le monde et le monde pour toi, c'est pour toi la même chose de paraître en publie ou de n'y point paraître. Parais donc en public. » Elle y parut. Et après qu'elle se fut avancée au dehors et qu'elle fut allée jusqu'à une église, il lui dit dans l'église : « Eh bien, si tu veux me convaincre que tu es morte et que tu ne vis plus pour plaire à des hommes, lais ce que je fais, et je sais que tu es morte. [15] T'étant dévêtue comme moi de tous tes vêtements, mets-les sur tes épaules et traverse la ville par le milieu, moi prenant les devants dans cet appareil. » Celle-là lui dit : « Je scandalise beaucoup de gens par l'indécence de la chose, et ils ont le droit de dire ceci : elle est devenue extravagante et elle est démoniaque. » Il lui fut répondu : « Et que t'importe s'ils disent ceci : elle est devenue extravagante et elle est démoniaque ; puisque pour eux tu es morte. » Alors celle-là lui dit : « Si tu veux une autre chose, je la fais: car à cette mesure-ci je ne prétends pas être arrivée. » Alors il lui dit : « Vois donc, ne t'enorgueillis plus de toi-même, comme plus religieuse que tous et morte au monde. En effet, moi je suis plus mort que toi et je montre en fait que je suis mort au monde; car c'est sans émotion et sans honte que je fais cela. » Alors l'ayant laissée dans des sentiments d'humilité et ayant brisé son orgueil, il se retira.
Et nombreuses encore sont d'autres actions admirables qu'il fit et qui ont trait à l'impassibilité. Il meurt dans la soixante-dixième année de son âge, enterré à Rome même.
XXXVIII - EVAGRE
[1] Ce qui se rapporte à Evagre, l'illustre diacre, l'homme qui a vécu selon les apôtres, il n'est pas juste de le passer sous silence; mais ayant jugé digne de le mettre par écrit pour l'édification de ceux qui liront et la gloire de la bonté de notre Sauveur, j'expose depuis le début comment il en vint à son dessein et comment, l'ayant poursuivi dans l'ascétisme, il meurt dignement dans le désert à cinquante-quatre ans, selon ce qui est écrit : « En peu de temps, il a fourni le compte de beaucoup d'années » (Sagesse, 4, 13).
[2] Par son origine il était du Pont, de la ville d'Ibora, fils d'un chorévêque. Il fut promu lecteur par le saint Basile, évoque de l'église de Césarée. Cela étant, après la mort du saint Basile, lorsqu'il eut remarqué ses aptitudes, le très sage, très impassible et distingué par sa culture, Grégoire de Nazianze, évêque, lui impose les mains comme diacre. Puis au grand synode de Constantinople, il le cède au bienheureux Nectaire l'évêque, comme étant très bon dialecticien contre toutes les hérésies. Et dans la grande ville il était florissant, mettant la fougue de la jeunesse dans ses paroles contre chaque hérésie. [3] Or il arriva que fort honoré par la ville entière, il fui empêtré par le fantôme d'une concupiscence féminine, ainsi qu'il nous le raconta, quand plus tard il fut délivre d'y penser. A son tour la femelle s'amouracha de lui : or elle appartenait aux premiers rangs. Cela étant, Evagre craignant Dieu, ayant le respect de sa propre conscience et s'étant mis devant les yeux la grandeur de l'acte honteux et la joie malveillante des hérésies, pria Dieu, en le suppliant d'être entravé par lui. Quoi qu'il en soit, la femme le pressant et étant enragée, lui le voulant n'avait pas la force de se retirer, retenu par les liens de cette servitude [4]. Or peu après, sa prière ayant réussi, avant d'en arriver à la pratique, il se présenta à lui une vision angélique sous l'aspect de soldats du gouverneur; elle l'entraîne et le mène comme au tribunal et le jette dans ce qu'on appelle le poste, des gens lui ayant attaché le cou et les mains avec des colliers et des chaînes de fer, étant venus à lui apparemment sans lui en dire la cause. Mais lui savait par sa compréhension intime que c'était pour celle-là qu'il subissait cela, et il s'était imaginé que son mari était intervenu. [5] Aussi pendant qu'il était extrêmement anxieux, un autre procès se faisant et d'autres étant mis à la torture à cause d'une accusation, il demeurait fort anxieux. Cependant l'ange, qui avait procuré la vision, se métamorphose pour représenter un ami authentique, et lui dit, alors qu'il avait été attaché, parmi quarante condamnés à la chaîne : « A cause de quoi es-tu retenu ici, seigneur diacre? » Il lui dit : « En vérité, je ne sais pas, mais le soupçon me tient qu'un tel, l'ex-gouverneur, a sollicité contre moi, sous le coup d'une jalousie déraisonnable. Et je crains que le chef, corrompu pour de l'argent, ne me soumette à un châtiment. » [6] Il lui dit : « Si tu écoutes ton ami, il n'est pas dans ton intérêt de vivre dans cette ville. » Evagre lui dit: « Si Dieu vient à me délivrer de cette infortune-là et que tu me voies à Constantinople, sache que c'est bien justement que je subis ce châtiment. » L'autre lui dit : « J'apporte l'évangile, et jure-moi sur lui que tu te retires de cette ville et que tu as souci de ton âme, et je le délivre de cette fatalité. » [7] Alors il apporta l'évangile, et il lui jura sur l'évangile ceci : « A part un jour, afin que j'aille d'avance mettre dans le navire mes habits, il n'y a pas de crainte que je demeure. » Le serment s'étant donc produit, il revint de l'extase qui lui était arrivée dans la nuit. Et s'étant levé, il réfléchit à ceci : « Quoique le serment ait eu lieu dans une extase, tout de même j'ai juré. » En conséquence, ayant jeté dans ce navire tout ce qu'il avait, il s'en va à Jérusalem. [8] Et là il est accueilli par la bienheureuse Mélanie de Rome. Puis le diable lui ayant desséché de nouveau le cœur de même qu'à Pharaon, comme il était jeune et plein de sève pour son Age, il lui vint quelque doute et il eut de l'hésitation sans rien dire à personne ; et alors, il change de nouveau d'habits et la vaine gloire l'engourdissait même dans son langage. Mais le Dieu, qui empêche notre perte à tous, le jeta dans un accès de fièvre, et à la suite il lui exténua dans une longue maladie pendant une période de six mois la pauvre chair par laquelle il était entravé. [9] Cependant les médecins étant, embarrassés et ne trouvant pas un mode de traitement, la bienheureuse Melanie lui dit : « Fils, ta maladie qui se prolonge ne me plaît pas. Dis-moi donc ce qu'il y a dans ta pensée. Car cette maladie que tu as n'existe pas sans Dieu. » Alors il lui avoua l'affaire complète. Et elle lui dit : « Donne-moi ta parole devant le Seigneur, que lu t'en tiens au but de la vie monastique. Et quoique je me trouve pécheresse, je prie qu'il te soit donné † un congé de vie. † » Et lui y consentit. Donc en peu de jours il fut en santé. Et s'étant levé, il fut changé d'habits par elle-même, et il part, s'étant expatrié vers la montagne de Nitrie en Egypte.
[10] Y ayant habité deux années, la troisième, il s'engage dans le désert. Or ayant vécu quatorze ans dans ce qu'on appelle les Cellules, il mangeait une livre de pain et en trois mois un setier d'huile, et c'était un homme sorti d'une vie très molle, délicate et très opulente! Et il faisait cent prières, écrivant pendant l'année pour la valeur seulement de ce qu'il mangeait; car il était doué pour écrire le caractère oxyrynque. Cela étant, en quinze ans, ayant purifié au suprême degré son esprit, il fut jugé digne du don de science, de sagesse et de discernement des esprits. Il compose donc trois livres sacrés pour moines, les Antirrhetica, ainsi qu'on les appelle : il y soumet des procédés relativement aux démons. [11] Le démon de la luxure l'importuna lourdement, comme lui-même nous le racontait. Et pendant chaque nuit, il se tint nu dans le puits — c'était l’hiver. — au point même que ses chairs étaient figées. D'autres fois, à son tour, un esprit de blasphème l'importuna. Et en quarante jours, il n'entra pas sous un toit, ainsi qu'il nous le raconta, au point même que son corps, comme chez les animaux sans raison, grouillait de tiques. Trois dénions se présentèrent à lui un jour en tenue de clercs, le questionnant sur la foi. Et l'un se disait Arien, l'autre Eunomien, l'autre Apollinariste. Et il les domina par sa sagesse au moyen de paroles concises. [12] D'autre part un jour la clef de l'église ayant été perdue, ayant signé la face de la serrure et ayant poussé de la main, il ouvrit, après avoir invoqué le Christ. Il fut tellement fustigé par des démons et il reçut une épreuve de démons si considérable que le compte n'en est pas possible. Et à un de ses disciples il dit ce qui devait arriver au bout de dix-huit ans, lui ayant tout prophétisé selon une vision. Puis il disait ceci : « Depuis que j'ai occupé le désert, je n'ai pas touché à une laitue, ni à quelque autre légume vert, ni à un fruit, ni à un raisin, ni à de la viande, ni à un bain. » [13] Et plus tard, la seizième année de ce régime sans aliment cuit, sa chair ayant besoin, à cause de la faiblesse de l'estomac, de prendre quelque chose qui avait passé par le feu, il ne toucha plus à du pain, mais prenant une part de légumes potagers ou de tisane ou de légumes à cosses pendant deux ans, il meurt dans ces conditions; il avait communié pour l'Epiphanie à l'église. Quoi qu'il en soit, il nous déclarait ceci, vers sa mort : « Voilà trois ans que j'ai été sans être importuné par une concupiscence charnelle — après tant de vie, de fatigues, de labeurs et d'oraison incessante. » La fin de son père lui fut signifiée et-il dit à celui qui la lui avait annoncée : « Cesse de blasphémer, car mon père est immortel. »
XXXIX - PIOR
[1] Pior, un jeune Egyptien, ayant renoncé au monde sortit de la maison paternelle et donna à Dieu sa parole, dans un transport de zèle, de ne plus voir quelqu'un de ses proches. Quoi qu'il en soit, cinquante ans après, sa sœur ayant vieilli et ayant entendu dire qu'il était vivant, tournait au dérangement d'esprit, dans le cas où elle ne le verrait pas. Mais ne pouvant aller dans le grand désert, elle Supplia l'évêque de l'endroit d'écrire aux pères du désert, afin qu'ils l'envoyassent et qu'elle le vît. Une violence considérable l'ayant donc circonvenu, il lui parut bon de s'adjoindre un autre et de partir. [2] Et, dans la maison de sa sœur, il signifia ceci : « Ton frère Pior est arrivé. » Alors s'étant tenu dehors et s'étant aperçu au bruit de la porte que la vieille femme sortait à sa rencontre, il ferma les yeux et lui cria : « La une telle, la une telle, je suis Pior ton frère, je le suis; regarde-moi tant que tu veux. » Donc elle convaincue, ayant glorifié Dieu et ne l'ayant pas décidé à entrer dans sa maison, retourna dans sa propre habitation. Quant à lui, ayant fait une prière sur le seuil, il s'expatria de nouveau dans le désert.
[3] Puis on rapporte de lui ce miracle, c'est qu'ayant creusé à l'endroit qu'il habitait il trouva une eau très amère. Et jusqu'à ce qu'il mourut, il demeura là, s'étant réglé sur l'amertume de l'eau pour montrer sa patience. Or plusieurs moines, après sa mort, ayant rivalisé pour rester dans sa cellule ne purent y achever une année. Car l'endroit est affreux et sans consolation.
[4] Moïse le Libyen, homme très doux tout à fait et très charitable, fut jugé digne du don des guérisons. Il m'a raconté ceci : « Dans le monastère, quand j'étais jeune, nous creusâmes un très grand puits de vingt pieds de large. Dedans, pendant trois jours, quatre-vingts hommes ayant déblayé et ayant dépassé d'une coudée la veine ordinaire et soupçonnée, nous ne trouvâmes pas d'eau. Alors étant tout à fait navrés nous méditions de renoncer à l'ouvrage. Et il survint Pior du grand désert, à la sixième heure même de la chaleur, vieillard enveloppé de la mélote; il nous salua et dit après la salutation : « Gens de peu de foi, pour ce quoi avez-vous perdu courage? je vous ai vus, en effet, « depuis hier perdre courage. » [5] Et étant descendu sur l'échelle dans le creux du puits, il fait une prière avec eux. Et ayant pris le pic, il dit après avoir porté le troisième coup : « Dieu des saints patriarches, ne laisse pas inutile le travail de tes serviteurs ; mais envoie-leur le nécessaire des eaux. » Et sur-le-champ l'eau jaillit au point qu'ils furent entièrement arroses. Cela étant, ayant de nouveau fait une prière, il s'en alla. Or comme ils le pressaient de manger, il ne le souffrit pas en disant : « Ce pour quoi j'ai été envoyé a été achevé; mais pour cela je n'ai pas été envoyé. »
XL – ÉPHREM
[1] Tu as certainement entendu parler de ce qui concerne Éphrem le diacre de l'église d'Edesse, car il est devenu un de ceux qui méritent d'être mentionnés par les religieux. Il a dignement suivi jusqu'au bout la route de l'Esprit, et n'ayant pas été détourné du droit chemin, il fut favorisé du don de connaissance naturelle, que continuent la science de Dieu et la béatitude finale. Donc, ayant toujours pratiqué la vie de quiétude et édifiant ceux qui le rencontraient pendant assez d'années, plus tard il sortit de sa cella pour la raison que voici. [2] Une grande famine s'étant emparée de la ville d'Édesse, ayant eu compassion de toute la campagne en train de périr, il alla vers les puissants en biens matériels et il leur dit : « A cause de quoi n'avez-vous point pitié de la nature humaine en train de périr, tandis que vous laissez pourrir votre richesse pour la condamnation de vos âmes? » Alors ayant réfléchi, ils lui disent ceci : « Nous n'avons pas en qui avoir confiance pour s'employer au service des affamés. Car tous sont des trafiquants dans les affaires. » Il leur dit : « Quelle opinion avez-vous de moi? » Or il avait une grande réputation auprès de tous, non pas feinte mais réelle. [3) Ils lui disent : « Nous te savons homme de Dieu. » — « Eh bien, dit-il, ayez confiance en moi. Voici qu'à cause de vous je m'élis directeur d'hospice. » Et ayant reçu de l'argent, après avoir séparé par des barrières les portiques et dressé environ trois cents lits, il soignait les malades affamés, ensevelissant ceux qui défaillaient, soignant les malades qui avaient espérance de vie, et en un mot, à cause de la faim, procurant chaque jour à tous les indigènes hospitalité et assistance sur ce qui lui était libéralement fourni. [4] Or l'année ayant été achevée, la prospérité ayant suivi et tous s’en allant chez eux, comme il n'avait plus à faire, il retourna dans sa cella et mourut au bout d'un mois, Dieu lui ayant procuré cette occasion de la Couronne en acheminement à sa fin. Il a cependant laissé aussi des compositions dont la plupart sont dignes d'étude.
XLI - SAINTES FEMMES
[1] Mais il est nécessaire de faire aussi mention, dans ce livre, des femmes viriles, auxquelles Dieu a accordé pour leurs luttes les mêmes faveurs qu'aux hommes; c'est afin qu'on ne prétexte pas qu'elles sont trop faibles pour la pratique régulière de la vertu. Or j'en ai vu beaucoup et je me suis trouvé avec beaucoup de vierges et de veuves distinguées. [2] Entre autres, Paula la Romaine, mère de Toxotius, femme d'une distinction supérieure pour la vie spirituelle. Elle eut pour embarras vin certain Jérôme de Dalmatie. Elle pouvait en effet voler au-dessus de toutes, étant très bien douée ; mais il l'encombra de sa jalousie, après l'avoir attirée dans ses vues personnelles. D'elle une fille existe, qui maintenant se livre à l'ascétisme, du nom d'Eustochie à Bethléem. Moi, je n'ai pas été en relation avec elle; mais on dit qu'elle est d'une chasteté fort éminente et elle a un couvent de cinquante vierges.
[3] D'autre part, j'ai connu Vénerie, la femme du comte Vallovicus, laquelle distribua magnifiquement la charge d'un chameau et se trouva exempte des plaies qu'engendrent les biens matériels; puis Théodora, la femme du tribun, laquelle en vint à un tel dépouillement de fortune qu'après avoir reçu l'aumône, elle finit ainsi dans le monastère d'Hésychas, près de la mer. J'ai connu celle qui se nommait Hosia, femme très vénérable en tout, puis Adolia, sa sœur, qui vécut d'une façon non pas comparable à elle, mais en rapport avec ses propres moyens. [4] J'ai connu aussi Basianilla, la femme de Gandidianus, le commandant d'armée, qui pratiqua la vertu ardemment et scrupuleusement et est maintenant encore fort occupée par des épreuves; puis Photina, vierge très vénérable au suprême degré, fille de Théoctiste, le prêtre du voisinage de Laodicée. D'autre part encore, je me suis rencontré à Antioche avec une femme très vénérable et conversant familièrement avec Dieu, la diaconesse Sabiniana, tante de Jean, l’évêque de Constantinople. Et j'ai vu aussi à Rome la belle Asella, la vierge qui avait vieilli dans le monastère, femme d'une douceur fort éminente et servant d'appui à des couvents. [5] Là, j'ai contemplé des hommes et des femmes nouvellement catéchisés. J'ai vu aussi Avita, digne de Dieu, avec son mari Apronien et leur fille Eunomie, cherchant à plaire à Dieu au point que, publiquement, ils furent convertis à la vie vertueuse et continente : ils se sont rendus dignes par là de mourir dans le Christ, délivrés d'un côté de toute faute, et d'un autre côté étant entrés en possession de la gnose; ils ont laissé leur vie en bon souvenir.
XLII - JULIEN
J'ai entendu parler d'un certain Julien dans les parages d'Edesse, homme très adonné à l'ascétisme. Ayant macéré à l'excès sa pauvre chair, il ne portait que les os et la peau. Vers les derniers temps de sa fin, il fut jugé digne du don de guérisons.
XLIII - ADOLIUS
[1] J'ai connu encore à Jérusalem un nommé Adolius. Tarsien d'origine, qui, étant venu à Jérusalem, suivit tout à fait la voie qui n'est pas fréquentée, non celle où la plupart nous avons marché; mais il s'était taillé à lui-même un genre de vie étrange. C'est qu'il pratiqua l'ascétisme au-delà des forces humaines, au point que les démons eux-mêmes, tremblant devant son austérité, n'osèrent pas s'approcher de lui. Car à cause de l'excès de son abstinence et de ses veilles, il fut même soupçonné d'être un fantôme. [2] En effet durant le carême il mangeait tous les cinq jours et tout le reste du temps tous les deux jours. Mais sa grande pratique était celle-ci. Depuis le soir jusqu'à ce que de nouveau la communauté des frères fût rassemblée dans les maisons de prières, lui, au mont des Oliviers, sur le tertre de l'Ascension d'où Jésus fut enlevé, il était constamment debout, chantant et priant. Et qu'il tombât de la neige, ou de la pluie, ou de la gobe blanche, il demeurait sans bouger. [3] Or ayant terminé son temps habituel, il heurtait les cellas de tous avec le petit marteau à réveiller, les rassemblant dans les maisons de prières, et, dans chaque maison, chantant avec eux une ou deux antiphones et priant avec eux ; alors il s'en retournait avant le jour dans sa cellule, dans un tel état souvent, en vérité, que les frères le dévêtaient, pressaient ses habits comme au sortir du lavage et l'en enveloppaient d'autres. De la sorte donc, s'étant reposé de nouveau jusqu'à l'heure de la psalmodie, il s'y appliquait jusqu'au soir. Et telle fut par conséquent la vertu d'Adolius de Tarse, qui devint parfait à Jérusalem et mourut là.
XLIV - INNOCENT
[1] Ce qui concerne le bienheureux Innocent, prêtre d'Olivet, tu l'as entendu dire par beaucoup; mais tu n'entendras non plus rien moins de nous qui avons vécu trois ans avec lui. Il était très simple, jusqu'à l'extrême. Or ayant été parmi les dignitaires du palais dans les débuts de l'empereur Constance, il renonça au monde en sortant du mariage, où il avait même un fils du nom de Paul, de la maison militaire. [2] Celui-ci ayant péché envers la fille d'un prêtre, Innocent maudit son propre fils, ayant supplié Dieu en disant ceci : « Seigneur, donne-lui un esprit tel que sa misérable chair ne trouve plus le temps de pécher. » Il pensait qu'il était meilleur pour celui-là de lutter contre un démon que contre l'intempérance. Et c'est ce qui arriva. Encore maintenant, il est sur la montagne des Oliviers, portant des fers et châtié par l'esprit. [3] Combien compatissant d'une part fut cet Innocent, je serai considéré comme un radoteur en racontant la vérité, au point que souvent il volait aux frères et donnait à ceux qui étaient dans le besoin. D'autre part, il fut extrêmement innocent et simple et il fut jugé digne d'un don contre les démons. Entre autres, une fois, lui fut apporté sous nos yeux un jeune garçon pris par un esprit et de la paralysie, de sorte que moi l'ayant vu, je voulus publiquement repousser la mère de celui qui était amené; je désespérais de la guérison. [4] Or il arriva que le vieillard, étant venu sur ces entrefaites, la vit se présenter à lui, pleurer et se lamenter sur l'infortune inénarrable de son fils. Alors le beau vieillard ayant pleuré et s'étant ému jusqu'aux entrailles, prit le jeune garçon et entra dans son oratoire qu'il avait bâti lui-même, où reposent des reliques de Jean-Baptiste. Et ayant prié pour lui depuis l'heure de tierce jusqu'à l'heure de none, il rendit le jeune garçon en santé à sa mère, le même jour, après avoir chassé sa paralysie et son démon. Et telle était sa paralysie qu'en crachant l'enfant crachait sur son dos, tant il était déjeté.
[5] Une vieille femme, ayant perdu une brebis, vint à lui en pleurant. Et l'ayant suivie, il dit : « Montre-moi l'endroit où tu l'as perdue. » Elle l'emmène dans les parages autour de Lazarium. Alors, debout, il se mit en prière. Cependant les jeunes gens qui avaient dérobé celle-là, ayant pris les devants, regorgèrent. Or pendant qu'il priait, personne n'avouant et la viande ayant été cachée dans le vignoble, un corbeau vint de quelque endroit se poser et ayant pris un morceau s'en retourna ensuite. Et le bienheureux, l'ayant remarqué, trouva la bête immolée. Et ainsi les jeunes gens, étant tombés à ses pieds, avouèrent qu'ils l'avaient égorgée et on leur réclama le prix que cela valait.
XLV - PHILOROMUS
[1] [Nous avons rencontré en Galatie et nous avons séjourné longtemps avec le prêtre Philoromus, homme très avancé en ascétisme et très patient. Il était issu d'une mère domestique et d'un père libre. Mais il montra une telle noblesse de sentiments dans le genre de vie selon le Christ que les invincibles eux-mêmes sous le rapport de la race révéraient sa vie et sa vertu. Il renonça au monde dans les jours de Julien, l'infâme empereur, et il lui parla avec franchise. Lui le fit raser et souffleter par déjeunes enfants. S'étant résigné à la chose, il lui exprima même de la reconnaissance, ainsi qu'il nous le raconta. [2] Dans les débuts, s'acharna sur lui la guerre de la fornication et de la gourmandise.
Il chassa cette passion en s'enfermant, en portant des fers et en s'abstenant de pain de blé et de tout ce qui est cuit au feu. S'étant contraint à cela pendant dix-huit ans, il chanta au Christ l'hymne du triomphe. Combattu diversement par les esprits de malice, il tint bon dans un seul monastère pendant quarante ans. Et il racontait ceci : « Pendant trente-deux ans je n'ai touché à aucun fruit. » Puis une fois, la timidité lui ayant livré des assauts, il s'enferma, pour la surmonter, six ans dans un tombeau. [3] Le bienheureux évêque Basile, charmé de son austérité et de sa fermeté, avait tout à fait soin de lui. Encore maintenant il n'a pas renoncé au calame et au quaternion pour écrire, et il est peut-être dans sa quatre-vingtième année. Il a dit ceci : « Depuis que j'ai été initié aux mystères et régénéré jusqu'aujourd'hui, je n'ai pas gratuitement mangé le pain d'un antre, mais de mes propres labeurs. » Ainsi devant Dieu, il nous persuada qu'il avait donné à des estropiés deux cent cinquante pièces de monnaie provenant du travail de ses mains, n'ayant jamais fait tort à personne. [4] Par un trajet à pied, il est allé aussi jusqu'à Rome même, pour prier sur le martyrium du bienheureux Pierre. Et il poussa auparavant aussi jusqu'à Alexandrie, pour prier sur le martyrium de Marc. Puis † il alla † aussi pour la seconde fois à Jérusalem, étant parti sur ses pieds et ayant suffi à ses dépenses. Et il disait ceci : « Je ne me souviens pas de m'être éloigné de Dieu une fois en esprit. »
XLVI – MÉLANIE L’ANCIENNE
[1] La trois fois heureuse Mélanie fut Espagnole d'origine, puis Romaine. Elle fut la fille de Marcellinus, l'ex-consul, et la femme d'un homme dans les dignités, dont je ne me souviens pas bien. Devenue veuve à l'âge de vingt-deux ans, elle fut favorisée de l'amour divin, et n'ayant rien dit à personne, car elle en était empêchée dans les temps de Valens qui avait le pouvoir dans l'empire, après avoir fait nommer un tuteur à son fils, pris tous ses meubles et les avoir jetés sur un navire, elle fit voile rapidement vers Alexandrie avec des enfants et des femmes illustres. [2] Et de là, après avoir vendu ses biens matériels et les avoir monnayés en or, elle pénétra dans la montagne de Nitrie, se rencontrant avec les pères, les Pambon. Arsisius, Sérapion le Grand, Paphnuce de Scété, Isidore le Confesseur, évêque d'Hermopolis et Dioscore. Et elle séjourna près d’eux jusqu'à la moitié d'une année, circulant à travers la solitude et visitant tous les saints. [3] Mais après cela, l'Augustal d'Alexandrie bannit Isidore, Pisimius, Adelphius, Paphnuce et Pambon, avec eux aussi Ammonius Parotes et douze évoques et prêtres, en Palestine aux environs de Diocésarée. Elle les suivit en les assistants de ses propres biens. Or des serviteurs étant interdits, à ce qu'on racontait, car je me suis trouvé avec le saint Pisimius, Isidore, Paphnuce et Ammonius, elle, ayant pris la blouse d'un jeune esclave, leur portait les soirs ce qui leur était nécessaire. Or le consulaire de Palestine l'ayant su et ayant voulu remplir sa poche, espéra l'enfumer. [4] Et l'ayant arrêtée, il la jeta en prison, ignorant sa condition libre. Mais elle lui déclare : « Moi, je suis née fille d'un tel et femme d'un tel, mais je suis une servante du Christ. Et ne va pas conspuer la vileté de mon extérieur, car je peux me rehausser moi-même, si je veux, et tu n'as pas à propos de cela à m'enfumer ni à prendre quelque chose de ce qui est à moi. Ainsi donc, c'est afin que tu ne tombes point par ignorance dans des griefs, que je t'ai fait cette déclaration. Il faut, en effet, contre les gens qui ne comprennent pas, user de l'arrogance comme d'un épervier. » Alors le juge, en connaissance de cause, s'exécuta, lui rendit honneur et ordonna que, sans être empêchée, elle se rencontrât avec les saints.
[5] Après leur rappel, avant fondé à Jérusalem un monastère, elle y passa vingt-sept ans, ayant là un couvent de vierges. Avec elle vécut le très noble Rufin d'Italie, de la ville d'Aquilée, ayant le même caractère et plein de fermeté, plus tard jugé digne de la prêtrise. Il ne se trouvait pas parmi les hommes un plus instruit et plus modeste que lui. [6] Tous deux accueillant durant ces vingt-sept ans, ceux qui, dans un but de prière, étaient de passage à Jérusalem, évêques, moines, vierges, ils édifièrent, aux frais de leur maison, tous ceux qui étaient de passage, et ils ramenèrent à l'unité le schisme selon Paulin, d'environ quatre cents hommes vivant en solitaires, puis ayant convaincu tout hérétique pneumatomaque, ils l’introduisirent dans l'église ; honorant les clercs de l'endroit de dons et d'aliments, ils allèrent ainsi jusqu'au bout, sans avoir scandalisé personne.
XLVII - CHRONIUS PAPHNUCE
[1] Un nommé Chronius, du village appelé Phœnicé, ayant mesuré, à partir de son propre village qui est proche du désert, quinze mille pas comptés du côté du pied droit, se mit là en prières et creusa un puits. Et ayant trouvé une eau très belle, distante de sept brasses, il se bâtit là un petit logement. Et du jour où il s'installa lui-même dans sa résidence, il demanda à Dieu de ne plus retourner du tout dans un endroit habité. [2] Mais quelques années ayant passé, il fut jugé digne de la prêtrise, une communauté de frères d'environ deux cents hommes ayant été rassemblée autour de lui. Or la vertu de son ascèse est rapportée ainsi : c'est qu'avant siégé soixante ans en officiant à l'autel, il ne sortit pas du désert, et ne mangea pas de pain d'autre provenance que du travail de ses propres mains.
Avec lui habitait un certain Jacob, du voisinage, au surnom de boiteux, ayant à un degré éminent de très grandes connaissances. Et tous deux furent connus du bienheureux Antoine. [3] Or un jour Paphnuce, celui qu'on surnommait Céphale, accourut aussi. Il avait un don de science des divines écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament, l'interprétant tout entier sans avoir lu d'écritures; mais il était modeste au point de voiler sa vertu de prophétie. On rapporte de lui que pendant quatre-vingts ans, il n'eut pas en même temps deux tuniques. Nous étant trouvés avec eux, moi et les bienheureux Evagre et Albanais, nous cherchions à apprendre les causes qui font dévier ou déchoir ou défaillir les frères dans la vie comme il faut. [4] Il arriva en effet, en ces jours-là, que Chéré-mon l'ascète termina sa vie assis et qu'il fut trouvé mort sur sa chaise, tenant son ouvrage dans les mains. Et il arriva aussi qu'un autre frère creusant un puits fut englouti par ce puits. Et un autre, en revenant de Scété, mourut par suite du manque d'eau. Entre autres aussi, l'histoire d'Etienne, tombé dans un honteux libertinage, et d'Eucarpe, celle de Héron d'Alexandrie, celle de Valens de Palestine et celle de Ptolémée l'Égyptien de Scété. [5] Nous demandions donc quelle était la cause de ce fait que des hommes, vivant ainsi dans la solitude, avaient été les uns trompés dans leur esprit, les autres violemment entamés par la licence. Alors Paphnuce, le plus éclairé, nous donna cette réponse en ces termes : « Tout ce qui arrive se partage sur deux choses, la volonté de Dieu et sa permission. Par conséquent, tout ce qui se fait selon la vertu en vue de la gloire de Dieu, cela arrive par la volonté de Dieu ; mais aussi, d'un autre côté, tout ce qui est dommageable, périlleux, dû à des circonstances fâcheuses et à des défaillances, cela arrive par permission de Dieu. [6] Cependant cette permission est rationnelle; car il est impossible que celui qui pense avec droiture et vit avec droiture, succombe dans des fautes de déshonneur ou d'égarement par des démons. Par conséquent, tous ceux qui semblent embrasser la vertu pour une fin perverse, le vice de complaire aux hommes ou l'infatuation des pensées, ceux-ci aussi tombent par suite de faux pas : pour leur utilité, Dieu les abandonne, afin que ressentant, grâce à cet abandon, la différence qui résulte du changement, ils corrigent ou l'intention ou l'action. [7] Tantôt, en effet, l'intention pèche, lorsqu'elle a lieu par une fin mauvaise; mais tantôt aussi l'action, lorsqu'elle se fait d'une façon perverse ou non selon la manière qu'il faut, c'est ce qui arrive souvent même au vicieux qui, avec une intention perverse, fait l'aumône à des jeunes filles à cause d'une fin honteuse; mais son action est conforme à la raison, en ce sens qu'il donne assistance à une orpheline, à une solitaire, à une pratiquante d'ascétisme. D'autre part, il arrive aussi qu'on fait l'aumône avec une intention droite à des malades ou à des vieillards ou à des gens déchus de leur fortune, mais parcimonieusement et avec murmure : alors l'intention est bien droite, mais l'action n'est pas digne de l'intention. Il faut en effet que le miséricordieux fasse miséricorde avec gaieté et générosité. » [8] Puis ils disaient encore ceci en ces termes : « Il y a des qualités dans beaucoup d'âmes, dans les unes bonté naturelle de pensée, dans les autres aptitude pour ascèse. Seulement, lorsque ni l'action ni la bonté naturelle ne se produisent à cause du bien lui-même, et que ceux qui possèdent ces qualités ne les attribuent pas au Dieu qui donne les biens, mais à leur propre libre arbitre, à leurs dons naturels, à leur capacité, ces gens-là sont dans l'abandon ; mais une fois acquis à des pratiques honteuses ou à des sentiments honteux et au déshonneur, grâce à l'humiliation qui survient et au déshonneur, insensiblement, d'une certaine façon, ils se débarrassent de leur vanité à propos de leur prétendue vertu. [9] En effet, lorsque celui qui s'est enflé d'orgueil, en se prévalant de la bonté naturelle de ses discours, n'attribue pas à Dieu ce bon naturel ni le don gratuit de sa science, mais à son application ou à sa nature, Dieu éloigne de lui l'ange de sa providence. Quand celui-ci s'est détourné, celui qui se prévalait de son bon naturel est terrassé par l'Adversaire et tombe par sa présomption dans le dérèglement. C'est afin que, le garant de la tempérance étant retiré, ce qui est dit par eux devienne indigne de crédit : les gens pieux fuient alors l'enseignement venant de semblable bouche comme une fontaine contenant des sangsues, de sorte que s'accomplit ce qui a été écrit : « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi racontes-tu mes jugements et reprends-tu mon alliance en ta bouche? » (Ps. 49, 16). [10] C'est qu'en vérité les âmes des vicieux ressemblent à diverses fontaines, les uns, gourmands et ivrognes, à des fontaines bourbeuses; les autres, avares et ambitieux, à des fontaines contenant des grenouilles; les autres, envieux, orgueilleux, mais ayant de l'aptitude pour la science, à des fontaines nourrissant des serpents, dans lesquels toujours la raison est flottante, mais personne n'y puise volontiers, à cause de l'amertume du caractère. C'est pourquoi David demandait en suppliant trois choses : « bonté, règle de conduite et science » (Ps. 118, 66). Sans bonté, en effet, la science est inutile. [11] Et si celui qui est tel se corrige, ayant mis de côté la cause de son abandonnement, c'est-à-dire l'orgueil, s'il reprend de l'humanité, s'il reconnaît sa mesure en ne se prévalant pas contre quelqu'un, en rendant grâces à Dieu, la science accompagnée de sa preuve revient de nouveau en lui. Car des discours spirituels qui n'ont pas pour escorte une vie honnête et tempérante sont des épis flétris par le vent : ils ont bien l'apparence, mais on leur a dérobé les principes nutritifs. [12] Donc toute chute, soit par la langue, soit par la sensibilité, soit par action, soit par l'ensemble du corps, tend à un abandonnement, conformément à la proportion de la présomption, bien que Dieu ménage ceux qui sont abandonnés. En effet, si, au milieu de leur dérèglement, le Seigneur vient à rendre témoignage même à la bonté naturelle de leur esprit en leur octroyant l'éloquence, la superbe en fait des démons qui se prévalent avec leur impureté. »
[13] Et ces hommes nous disaient encore ceci :
« Lorsque tu vois, dit-il, quelqu'un irrégulier dans sa conduite et persuasif en parole, souviens-toi du démon conversant, selon l'Ecriture, avec le Christ et du témoignage qui dit : « Le serpent était le plus prudent de tous les animaux de la terre » (Gen. 3, 1). Pour lui, la prudence tourna plutôt en dommage, parce qu'une autre vertu ne lui avait pas fait cortège; car il faut que celui qui est fidèle et bon pense ce que Dieu donne, qu'il dise ce qu'il pense et lasse ce qu'il dit. [14] Si en effet la parenté de la vie ne concorde pas avec la vérité des paroles, c'est, selon Job, du pain sans sel, qui ne sera nullement consommé, ou qui, consommé, conduira ceux qui le mangent à un malaise. « Car, dit-il, est-ce qu'on mangera du pain sans sel? « Est-ce qu'il y a du goût dans des discours vides » (Job. 6, 6), qui ne sont pas remplis du témoignage des œuvres? Donc, parmi les causes de ces abandonnements, l'une est en vue de la vertu cachée, afin qu'elle soit manifestée, comme celle de Job, Dieu négociant avec lui et disant : « Ne rejette pas mon jugement, ne pense pas que j'ai négocié avec toi autrement que pour que lu apparaisses juste » (Job. 40, 3). [15] Car tu m'étais connu, à moi qui vois les secrets, et, pendant que tu étais ignoré des hommes, au moment où l'on supposait que lu me servais pour la fortune, j'ai amené le contretemps, j'ai moissonné ta fortune, afin que je leur montrasse ta résignation reconnaissante. L'autre cause est en vue de la ruine de la superbe, comme à propos de Paul. En effet Paul fut abandonné, en butte à des contretemps, à des soufflets et à diverses afflictions, et il disait : « Il m'a « été donné une épine dans la chair, un ange de Satan, « pour me frapper à coup de poing, afin que je ne me « prévale pas » (II Cor. 12, 7). [16] Peut-être, au milieu de ses miracles, le repos, le succès et l'honneur qui lui arrivait l'auraient-ils jeté tout bouffi de vanité dans un orgueil diabolique. Egalement fut abandonné le paralytique à cause dépêchés, ainsi que le dit Jésus : « Voici que tu es devenu sain, ne pèche plus » (Jean, 5, 14). Également fut abandonné Judas qui préféra l'argent à la Parole, et c'est pour cela qu'il s'étrangla. Fut aussi abandonné Ésaü, et il tomba dans le dérèglement, ayant préféré du fumier d'intestins à une bénédiction paternelle. [17] En sorte que, ayant le sentiment de tout cela, Paul a dit : « Puisqu'on effet ils n'ont « pas jugé bon d'avoir Dieu dans une connaissance supérieure, Dieu les a livrés au sens réprouvé, jusqu'à faire ce qui n'est pas convenable » (Rom. 1, 28). Mais, sur quelques autres qui semblent avoir une connaissance de Dieu avec un esprit corrompu : Puisqu'on effet « ayant connu Dieu, ils ne l'ont pas glorifié ce ou remercié comme Dieu » (Rom. 1, 21), « Dieu ce les a livrés à des passions de déshonneur » (Rom. 1, 26). En sorte que, par là, nous connaissons qu'il n'y a pas moyen que quelqu'un tombe dans le dérèglement, sans avoir été abandonné par la providence de Dieu. »
XLVIII - ELPIDIUS
[1] Dans les grottes des Amorrhéens. en descendant Jéricho, lesquelles jadis ils taillèrent dans la pierre en fuyant Jésus, fils de Navé, qui ravageait alors les tribus étrangères, sur la montagne de Doucas, vint Elpidius, un Cappadocien, plus tard jugé digne de la prêtrise, et ayant fait partie du monastère de Timothée, chorévêque de Cappadoce, homme très capable : il habita dans une de ces grottes. Il montra dans son ascétisme une telle maîtrise de soi, qu'il éclipsait tous les autres. [2] En effet, ayant vécu vingt-cinq ans, il prenait quelque chose seulement les dimanches et le samedi, restant debout les nuits et chantant la psalmodie. Avec lui, tel qu'un petit roi au milieu des abeilles, habitait la multitude des frères, et moi aussi j'ai habité avec lui, et ainsi il transforma en ville la montagne. Et il était possible d'y voir différents genres de vie. Une fois un scorpion blessa cet Elpidius psalmodiant durant la nuit, pendant que nous aussi nous psalmodiions avec lui. L'ayant foulé aux pieds, il ne changea même pas la pose de son attitude, n'ayant pas tenu compte de la douleur relative au scorpion. [3] Puis un jour, un frère tenant un morceau de sarment, lui, l'ayant pris pendant qu’il était assis à l'extrémité de la montagne, il l'enterra comme en le plantant, quoique en non-saison. Et cela grandit et devint une vigne au point de couvrir l'église. Avec lui se sanctifia aussi Aenesius, un homme digne de considération ainsi qu'Eustathe son frère. Quant à lui, il parvint à un tel degré d'impassibilité, en macérant son corps, que le soleil brillait à travers ses os. [4] Et un récit est rapporté par ses fervents disciples, c'est que jamais il ne se tourna vers le couchant, parce que la montagne en hauteur dominait la porte de sa grotte. Il ne vit pas non plus le soleil après l'heure de sexte, alors qu'il était au-dessus de sa tête et déclinait au couchant, ni non plus les étoiles qui se levaient au couchant, pendant vingt-cinq ans; et depuis qu'il entra dans sa grotte, il ne descendit pas de la montagne, jusqu'à ce qu'il fut enterré.
XLIX - SISINNIUS.
[1] Un disciple de cet Elpidius avait nom Sisinnius, issu de condition servile, mais libre au regard de la foi, Cappadocien de nation. Car il faut même faire ressortir cela pour la gloire du Christ qui nous ennoblit et nous mène à la véritable noblesse. Ayant séjourné auprès d'Elpidius six ou sept ans, il s'enferma plus tard dans un tombeau, et pendant trois ans dans ce tombeau, il persévérait en prières sans s'asseoir ni jour ni nuit, sans se mettre à table, sans faire un pas au dehors. Il fut jugé digne d'un don contre des démons. [2] Mais maintenant étant retourné dans sa patrie, il a été jugé digne de la prêtrise, ayant réuni une communauté d'hommes et de femmes. Par son genre de vie vénérable, il a chassé ce qu'il y a du mâle en lui dans la concupiscence, et par la tempérance il a bridé l'élément femelle dans les femmes, de sorte que s'accomplit ce qui a été écrit : « Dans le Christ Jésus, personne n'a du mâle et de la femelle » (Gai. 3, 28). Puis il est également hospitalier, quoique étant sans biens : c'est à la confusion des riches qui ne partagent pas avec autrui.
L – GADDANAS
J'ai connu un vieillard de Palestine du nom de Gaddanas, qui a passé sa vie, sans toit, dans les parages aux environs du Jourdain. Une fois, des Juifs, l'ayant attaqué par fanatisme dans les parages autour de la mer Morte, marchèrent contre lui Cépée nue. Et il arriva la chose que voici : En levant l'épée et en voulant la tirer contre Gaddanas, la main de celui qui avait mis à nu l'épée fut desséchée, et l'épée tomba de celui qui l'avait.
LI - ELIE
Élie, moine aussi aux mêmes endroits, habitait dans une grotte, étant d'une vie très vénérable et disciplinée. Un jour plusieurs frères étant venus chez lui, car l'endroit était un passage, il manqua de pain. Et il nous certifia ceci du moins : « Découragé sur le fait, j'entrai dans ma cellule et je trouvai trois pains. Et ayant mangé à satiété étant vingt, un des (pains) resta, dont je me servis pendant vingt-cinq jours. »
LII - SABAS
Un nommé Sabas, laïque, du pays de Jéricho, ayant femme, devint si ami des moines qu'il circulait au travers des cellas et du désert dans les nuits, et, à chaque résidence, mettait à l'extérieur un médimne de dattes et la suffisance de légumes, parce que les ascètes du Jourdain ne mangeaient pas de pain. Un jour, un Lion le rencontra et l'ayant surpris à un mille, le chassa et le fit retourner, puis, ayant pris son Ane, s'éloigna.
LIII – ABRAMIUS
Il y eut un Abramius, Egyptien d'origine, qui vécut dans le désert une vie très rude et très sauvage, l'esprit sous le coup d'une conviction malencontreuse, il vint dans l'église et il se querellait avec les prêtres en disant : « J'ai été ordonné prêtre cette nuit par le Christ, et acceptez-moi pour officiant. » Les pères l'ayant séparé de la solitude et réduit à une vie plus grossière et plus indifférente, le guérirent de sa présomption, et ils amenèrent à la connaissance de sa propre faiblesse celui qui avait été illusionné par le démon.
LIV - ENCORE LA SAINTE
MÉLANIE
[1] De l'admirable et sainte Mélanie j'ai parlé plus haut, à la vérité en y touchant superficiellement ; néanmoins maintenant je vais tisser dans mon récit ce qui me reste. Combien elle a dépensé de bien matériel dans son zèle pour Dieu, enflammée dune sorte de feu, ce n'est pas à moi à le raconter, mais encore à ceux qui habitent la Perse. Personne en effet n'a échappé à sa bienfaisance, ni le levant, ni le couchant, ni le nord, ni le midi. [2] Car c'était la trente-septième année que donnant l'hospitalité, elle a subvenu de ses propres frais à des églises, à des monastères, à des étrangers et à des prisons, ceux de sa famille, son fils lui-même et ses propres intendants lui fournissant de l'argent. Ayant persisté si longtemps dans l'exercice de l'hospitalité, elle ne posséda pas un empan de terre, elle ne se laissa pas attirer par le désir de son fils, et le regret de cet unique fils ne la sépara pas de la charité pour le Christ. [3] Mais, grâce à ses prières, le jeune homme parvint au plus haut degré en fait d'éducation et de caractère, à un mariage illustre, et il entra dans les dignités mondaines. Il eut aussi deux enfants. Or longtemps après, ayant entendu parler de la situation de sa petite-fille, à savoir qu'elle était mariée et qu'elle se proposait de renoncer au monde, ayant craint qu'ils ne fussent entamés par une mauvaise doctrine, une hérésie ou une mauvaise vie, âgée de soixante ans, elle se jeta dans un vaisseau et, ayant fait voile depuis Césarée, elle arrive à Rome au bout de vingt jours. [4] Et là, ayant rencontré Apronien, qui était païen, l'homme éminemment bienheureux et considérable, elle le catéchisa et rendit chrétien, lui ayant persuade; de garder la continence avec sa propre femme, sa nièce à elle, Avita. Puis, ayant aussi assuré dans la fermeté sa propre petite-fille Mélanie avec son mari Pinien, et ayant catéchisé Albine, sa belle-fille, la femme de son fils, et les ayant tous préparés à vendre ce qui leur appartenait, elle les emmena de Rome et les conduisit au port vénérable et tranquille de la Vie. [5] Et ainsi elle combattit comme des bêtes sauvages tous les personnages sénatoriaux et leurs épouses qui l'écartaient à propos du renoncement au monde dans le reste des maisons. Or elle leur disait : « Petits enfants, il a été écrit il y a quatre cents ans : « C'est la dernière heure ». Pourquoi vous attardez-vous avec plaisir à la vanité de la vie, dans la crainte que les jours de l'antichrist ne vous surprennent et que vous ne jouissiez plus de votre fortune et des biens de vos ancêtres? » [6] Et les ayant tous libérés, elle les amena à la vie monastique. Et ayant catéchisé le fils plus jeune de Publicola, elle le conduisit en Sicile ; et avant vendu tout ce qui lui restait et reçu les valeurs, elle se rendit à Jérusalem, et après avoir distribué ses biens matériels, elle mourut au bout de quarante jours dans une belle vieillesse et une mansuétude très profonde, ayant laissé encore à Jérusalem un monastère avec ses revenus.
[7] Cependant lorsque tous ceux-là se furent éloignés de Rome, une tempête de barbares, celle qui depuis longtemps reposait dans les prophéties, fondit sur Rome et ne laissa pas même les statues d'airain sur la place publique, mais ayant tout ravagé avec une démence barbare, elle le livra à la destruction, de sorte que Rome qu'on avait aimé à embellir pendant douze cents ans, devint une ruine. Alors ceux qui avaient été catéchisés et ceux qui avaient été opposés à la catéchèse glorifièrent Dieu : il avait, par le bouleversement des choses, convaincu les incroyants qu'entre toutes les autres faites prisonnières, seules furent pleinement sauvées les familles qui étaient devenues, grâce au zèle de Mélanie, des holocaustes au Seigneur.
(LV). — [[1] Il nous arriva de faire route ensemble d'Aelia en Egypte, en escortant la bienheureuse Silvanie, la vierge, sœur de la femme de Rufin, l'ex-préfet. Entre autres était aussi avec nous Jubin, alors diacre et maintenant évêque de l'église d'Ascalon, homme pieux et érudit. Or une chaleur très forte nous surprit et quand nous fûmes arrivés à Péluse, il se trouva que Jubin, ayant pris une cuvette, se lava avec le poing les mains et les pieds dans une eau très froide, et après s'être lavé il se reposa sur un matelas de peau jeté sur le pavé. [2] Celle-là [Mélanie] s'étant approchée, comme une mère sage d'un fils selon la nature, elle le raillait sur sa délicatesse en disant : « Comment oses-tu, ayant cet âge où ton sang est encore plein de vie, choyer ainsi la misérable chair, sans t'apercevoir des choses pernicieuses qui naissent d'elle? Crois bien, crois bien ceci : j'ai soixante ans d'âge ; à part les extrémités des mains, ni mon pied n'a touché d'eau, ni mon visage, ni un de mes membres ; quoique saisie de différentes infirmités et contrainte par les médecins, je n'ai pas supporté de rendre à la chair ce qui est d'usage, je ne me suis pas reposée sur un lit, je n'ai pas fait route en quelque endroit avec une litière. »
[3] Devenue elle-même très savante et ayant pris l'amour de la littérature, elle changea les nuits en jours et parcourut chaque écrit des anciens commentateurs, entre autres trois cents myriades d'Origène, vingt-cinq myriades de Grégoire, d'Etienne, de Piérius, de Basile et de quelques autres très studieux. Et elle ne les parcourut pas simplement ni comme cela se trouvait, mais elle parcourut avec des efforts chaque livre sept ou huit fois. C'est même pourquoi elle put, une fois délivrée de la science faussement nommée, être munie d'ailes par la grâce de ces traités : au moyen de salutaires espérances elle se rendit elle-même oiseau spirituel et effectua sa traversée auprès du Christ.
LVI - OLYMPIADE
[1] Marchant sur la considération de celle-là et sur sa trace, la très vénérable et très fervente Olympiade suivit le Conseil. Elle fut la fille de Seleucus, l'ex-comte, la petite-fille d'Ablavius, l'ex-préfet, et l'épouse pour quelques jours de Nébridius, l'ex-préfet de la ville, mais ne fut la femme de personne, car on dit qu'elle mourut vierge, mais compagne de vie du Verbe de vérité. [2] Elle dispersa tout ce qui lui appartenait et le distribua aux pauvres. Ayant livré pour la vérité des combats non médiocres, catéchisé beaucoup de femmes, parlé avec révérence aux prêtres, honoré les évoques, elle fut jugée digne de confesser la vérité. Ceux qui habitent Constantinople rangent sa vie parmi les confesseurs, car elle est morte ainsi et elle a émigré vers le Seigneur au milieu de combats en l'honneur de Dieu.
LVII – CANDIDE ET GÉLASIE
[1] Sur la considération de celle-là et comme dans un miroir, la bienheureuse Candide, fille de Trajan, le commandant d'armée, vécut dignement et étant parvenue au plus haut point de la sainteté, ayant honoré églises et évêques, catéchisé sa propre fille pour la condition de la virginité, elle l'adressa, don de ses flancs, en prémices au Christ ; plus tard, elle se mit à la suite de sa fille par sa tempérance, sa chasteté et les distributions de ses biens. [2] Je sais que, durant chaque nuit, elle se fatiguait à moudre de ses mains pour la mortification de son corps, racontant ceci : « Le jeu ne suffisant pas, je lui donne encore pour alliée la veille pénible, afin que je réduise à néant la fierté hennissante d'Esaü. » Dune part, elle s'abstint au plus haut point de ce qui a sang et vie; mais d'autre part, elle prenait, en fête, du poisson et des légumes avec de l'huile. Elle persista ainsi à se contenter d'un mélange vinaigré et de pain sec.
[3] En émulation avec elle marcha pieusement, ayant tiré le joug de la virginité, la très vénérable Gélasie qui était fille d'un tribun. Et voici ce qu'on rapporte de sa vertu, c'est que le soleil ne se coucha jamais sur un sentiment pénible d'elle ni contre un serviteur, ni contre une servante, ni contre quelque autre.
LVIII - CEUX D’ANTINOÉ
[1] Ayant séjourné quatre ans à Antinoé de Thébaïde, pendant un temps aussi long, j'ai pris également connaissance des monastères de là. En effet, autour de la ville sont établis douze cents hommes environ, vivant de leurs mains et pratiquant l'ascétisme d'une façon éminente. Parmi eux sont aussi des anachorètes qui se sont enfermés eux-mêmes dans les grottes des rochers. Entre autres il y a un Solomon, homme très doux et réservé, et ayant le don de patience. Il disait avoir cinquante ans de sa grotte, s'étant suffi à lui-même avec le travail de ses mains et ayant appris toute la sainte Ecriture.
[2] Dorothée habitant dans une autre grotte, prêtre, très bon jusqu'à l'extrême, ayant vécu lui aussi la vie irrépréhensible, fut jugé digne de la prêtrise et chargé du ministère pour les frères qui sont dans les grottes. Un jour, Mélanie la Jeune, petite-fille de la grande Mélanie, dont je parlerai plus tard, lui envoya cinq cents pièces de monnaie, l'ayant prié de les employer pour les frères de là. Mais lui, en ayant pris seulement trois, renvoya le reste à l'anachorète Dioclès, homme doué de toute science, en disant ceci : « Le frère Dioclès est plus sage que moi et il peut les administrer sans faire de tort, sachant ceux qui doivent raisonnablement être assistés. Quant à moi, je me contente de ceci. »
[3] Ce Dioclès partit d'abord de la grammaire et plus tard il s'adonna à la philosophie; car, avec le temps, la grâce l'avait attiré. Lorsqu'il approcha de la vingt-huitième année de son âge, il renonça au cycle des études et s'attacha au Christ, et lui aussi il passait dans les grottes une trente-cinquième année. Il nous disait ceci : « L'intelligence qui s'est éloignée de la pensée de Dieu devient ou démon ou bête. » Et comme nous lui demandions curieusement le mode qu'il avait voulu dire, il disait alors ceci : « L'intelligence qui s'est éloignée de la pensée de Dieu succombe nécessairement par concupiscence ou par colère. » Et il appelait bestiale la concupiscence, et démoniaque la colère.
[4] Puis moi lui objectant ceci : « Comment est-il possible qu'une intelligence humaine soit avec Dieu sans interruption? » Et le même disait ceci : « En quelque pensée ou action pieuse et relative à Dieu que puisse être l'âme, elle est avec Dieu. »
Près de lui demeurait un certain Capiton, ex-voleur, Ayant passé intégralement cinquante ans dans les grottes à quatre milles de la ville d'Antinoé, il ne descendit pas de sa grotte, pas même jusqu'au fleuve du Nil, disant qu'il ne pouvait pas encore se rencontrer avec les foules, parce que l'adversaire lui faisait de l'opposition à l'instant même.
[5] Avec eux nous avons vu aussi un autre anachorète, pareillement lui aussi dans une grotte. Illusionné en rêves par le taon de la vaine gloire, il se moquait à son tour de ceux qui se trompaient : « Il paissait des vents » (Prov. 9, 12). Et, d'une part, il avait la tempérance selon le corps à cause de la vieillesse, à cause du temps et peut-être à cause de la vaine gloire : mais, d'autre part, son jugement était altéré par le désordre de la vaine gloire.
LIX - AMMA TALIS ET TAOR
[1] Dans cette ville d'Antinoé il y a douze monastères de femmes, où j'ai rencontré aussi l'Amma Talis, une vieille ayant quatre-vingts ans d'ascèse, ainsi qu'elle et ses voisines le racontaient. Avec elle, habitaient soixante jeunes filles, qui l'aimaient tellement qu'une clef ne se mettait pas à la clôture du monastère, comme dans d'autres, mais qu'elles étaient dominées par l'amour de celle-là. Et la vieille femme parvint à un tel degré d'impassibilité qu'elle vint et s'assit avec moi, quand je fus entré et assis, et qu'elle posa ses mains sur mes épaules dans un transport de franchise.
[2] Dans ce monastère, une vierge, son élève, du nom de Taor, ayant trente ans de ce monastère, ne voulut jamais recevoir un vêtement neuf ou un voile ou une chaussure, en disant ceci : « Je n'en ai pas besoin, afin que je ne sois pas forcée aussi de sortir. » En effet toutes les autres vont le dimanche à l'église pour la communion. Mais celle-là reste, vêtue de haillons, dans la résidence, assise sans interruption à l'ouvrage. Or elle avait le visage si parfaitement gracieux de nature, qu'il était près d'arriver que le plus ferme fût séduit par sa beauté, si elle n'avait eu sa chasteté, comme sauvegarde supérieure : elle refoulait par sa modestie l'œil libertin vers le respect et la crainte.
LX - UNE VIERGE ET COLLUTHUS
LE MARTYR
[1] Une autre était voisine de moi, mais je n'ai pas vu son visage, car elle ne sortit jamais, à ce qu'on dit, depuis qu'elle eut renoncé au monde. Or ayant passé intégralement soixante ans dans l'ascétisme avec sa propre mère, elle était plus tard sur le point de changer de vie. Et le martyr de l'endroit, du nom de Colluthus, s'étant présenté devant elle, lui dit : « Aujourd'hui tu dois faire route vers le Maître et voir tous les saints. Eh bien, étant venue, déjeune avec moi dans mon sanctuaire. » S'étant donc levée de grand matin, s'étant habillée et ayant pris dans sa corbeille à elle du pain, des olives et des légumes à tige effilée, elle sortit après tant d'années, et, étant entrée au sanctuaire, elle pria. [2] Et ayant observé le moment de toute la journée où personne n'était à l'intérieur, s'étant assise, elle s'adresse au martyr en disant : « Bénis mes aliments, saint Colluthus, et accompagne-moi dans ma route avec tes prières. » Alors ayant mangé et de nouveau ayant prié, elle revint, vers le coucher du soleil, dans sa maison. Et ayant donné à sa mère un écrit de Clément, l'auteur des Stromates, sur le prophète Amos, elle dit : « Donne-le à l'évêque exilé, et dis-lui : Prie pour moi, car je fais route. » Et elle mourut dans cette nuit sans fièvre ni mal de tête, mais s'étant arrangée elle-même pour la sépulture.