Les Provinciales (page 19)
C’est ce qu’il explique par l’exemple du passage de la Genèse, où il est écrit « que Dieu créa deux grands luminaires, le soleil et la lune, et aussi les étoiles ; » par où l’Écriture semble dire que la lune est plus grande que toutes les étoiles ; mais parce qu’il est constant, par des démonstrations indubitables, que cela est faux, on ne doit pas. dit ce saint, s’opiniàtrer à défendre ce sens littéral, mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait ; comme en disant « que le mot de grand luminaire ne marque que la grandeur de la lumière de la lune à notre égard, et non pas la grandeur de son corps en lui-même. » Que si l’on vouloit en user autrement, ce ne seroit pas rendre l’Écriture vénérable, mais ce seroit au contraire l’exposer au mépris des infidèles ; « parce, comme dit saint Augustin (de Genesi ad litteram, lib. I, cap. XIX), que, quand ils auroient connu que nous croyons dans l’Écriture des choses qu’ils savent certainement être fausses, ils se riroient de notre crédulité dans les autres choses qui sont plus cachées, comme la résurrection des morts et la vie éternelle. » Et ainsi, ajoute saint Thomas, « ce seroit leur rendre notre religion méprisable, et même leur en fermer l’entrée. »
Et ce seroit aussi, mon père, le moyen d’en fermer l’entrée aux hérétiques, et de leur rendre l’autorité du pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiroient pas que des paroles sont dans un livre où elles ne se trouvent point, parce qu’un pape l’auroit déclaré par surprise. Car ce n’est que l’examen d’un livre qui peut faire savoir que des paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous soutenez est véritable, montrez-le ; sinon ne sollicitez personne pour le faire croire, ce seroit inutilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.
C’est en vain, par exemple, que des religieux de Ratisbonne obtinrent du pape saint Léon IX un décret solennel, par lequel il déclara que le corps de saint Denis, premier évêque de Paris, qu’on tient communément être l’Aréopagite, avoit été enlevé de France, et porté dans l’Église de leur monastère. Cela n’empêche pas que le corps de ce saint n’ait toujours été et ne soit encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom, dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce pape y témoigne avoir examiné la chose « avec toute la diligence possible, diligentissime, et avec le conseil de plusieurs évêques et prélats, de sorte qu’il oblige étroitement tous les François, districte præcipientes, de reconnoître et de confesser qu’ils n’ont plus ces saintes reliques. » Et néanmoins les François, qui savoient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux, et qui, ayant ouvert la châsse, y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crurent alors, comme on l’a toujours cru depuis, le contraire de ce que ce saint pape leur avoit enjoint de croire, sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.
Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnoit son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu’elle demeure en repos ; et si l’on avoit des observations constantes qui prouvassent que c’est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’empêcheroient pas de tourner, et ne s’empêcheroient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie pour l’excommunication de saint Virgile, sur ce qu’il tenoit qu’il y avoit des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde ; et qu’encore qu’il eût déclaré que cette opinion étoit une erreur bien dangereuse, le roi d’Espagne ne se soit par bien trouvé d’en avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venoit, que le jugement de ce pape qui n’y avoit pas été ; et que l’Église n’en ait pas reçu un grand avantage, puisque cela a procuré la connoissance de l’Évangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.
Vous voyez donc, mon père, quelle est la nature des choses de fait, et par quels principes on en doit juger ; d’où il est aisé de conclure, sur notre sujet, que, si les cinq propositions ne sont point de Jansénius, il est impossible qu’elles en aient été extraites, et que le seul moyen d’en bien juger et d’en persuader le monde, est d’examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si longtemps. Jusque-là vous n’avez aucun droit d’appeler vos adversaires opiniâtres ; car ils seront sans blâme sur ce point de fait comme ils sont sans erreurs sur les points de foi ; catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et innocens en l’un et l’autre.
Qui ne s’étonnera donc, mon père, en voyant d’un côté une justification si pleine, de voir de l’autre des accusations si violentes ? Qui penseroit qu’il n’est question entre vous que d’un fait de nulle importance, qu’on veut faire croire sans le montrer ? Et qui oseroit s’imaginer qu’on fit par toute l’Église tant de bruit pour rien, pro nihilo, mon père, comme le dit saint Bernard ? Mais c’est cela même qui est le principal artifice de votre conduite, de faire croire qu’il y va de tout en une affaire qui n’est de rien ; et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent qu’il s’agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin, et des principes les plus importans de la foi ; afin que dans cette persuasion ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la religion catholique en dépendoit ; au lieu que s’ils venoient à connoître qu’il n’est question que de ce petit point de fait, ils n’en seroient nullement touchés, et ils auroient au contraire bien du regret d’avoir fait tant d’efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire qui n’est d’aucune conséquence pour l’Église.
Car enfin, pour prendre les choses au pis. quand même il seroit véritable que Jansénius auroit tenu ces propositions, quel malheur arriveroit-il de ce que quelques personnes en douteraient, pourvu qu’ils les détestent, comme ils le font publiquement ? N’est-ce pas assez qu’elles soient condamnées par tout le monde sans exception, au sens même où vous avez expliqué que vous voulez qu’on les condamne ? En seroient elles plus censurées, quand on diroit que Jansénius les a tenues ? A quoi servirait donc d’exiger cette reconnoissance, sinon à décrier un docteur et un évêque qui est mort dans la communion de l’Église ? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien, qu’il faille l’acheter par tant de troubles. Quel intérêt y a l’État, le pape, les évêques, les docteurs et toute l’Église ? Cela ne les touche en aucune sorte, mon père ; et il n’y a que votre seule Société qui recevroit véritablement quelque plaisir de cette diffamation d’un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remue, parce que vous faites entendre que tout est menacé. C’est la cause secrète qui donne le branle à tous ces grands mouvemens, qui cesseroient aussitôt qu’on aurait su le véritable état de vos disputes. Et c’est pourquoi, comme le repos de l’Église dépend de cet éclaircissement, il étoit d’une extrême importance de le donner, afin que, tous vos déguisemens étant découverts, il paroisse à tout le monde que vos accusations sont sans fondement, vos adversaires sans erreurs, et l’Église sans hérésie.
Voilà, mon père, le bien que j’ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion, que j’ai dela peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheraient pas, celles que l’Église souffre devroient, ce me semble, les porter à s’en plaindre, outre que je doute que les ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la calomnie, surtout en matière de foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu’il vous plaît de sorte que, sans l’occasion que vous m’en avez donnée par hasard peut-être que rien ne seroit opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m’étonne, et d’autant plus qu’elle ne peut m’être suspecte ni de timidité, ni d’impuissance, sachant bien qu’ils ne manquent ni de raisons pour leur justification. ni de zèle pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire, que je crains qu’il n’y ait en cela de l’excès. Pour moi, mon père, je ne crois pas pouvoir le faire. Laissez l’Église en paix, et je vous y laissera de bon cœur. Mais pendant que vous ne travaillerez qu’à y entretenir le trouble, ne doutez pas qu’il ne se trouve des enfans de la paix qui se croiront obligés d’employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.