Contes (page 2)

Charles Perrault · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes de Perrault · 2 pages

On la mit dans un coin au fond de la cuisine, Où les valets, insolente vermine, Ne faisaient que la tirailler, La contredire et la railler. Ils ne savaient quelle pièce lui faire, La harcelant à tout propos ; Elle était la butte ordinaire De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

Nous rencontrons, quelques pages plus loin, un autre exemple de l’heureuse prédilection de Perrault pour le détail caractéristique qui fait voir le personnage. Toutes les filles du royaume défilent pour essayer la bague de Peau-d’Ane. Duchesses et bourgeoises sont passées ; leurs doigts

Étaient trop gros et n’entraient pas. A vous, modistes et couturières, fleuristes et brunisseuses ! Paraissez, et courez votre chance.

Ensuite vinrent les grisettes, Dont les jolis et menus doigts (Car il en est de très bien faites) Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.

Il a suffi de quatre vers pour fixer notre opinion sur les petites ouvrières parisiennes du temps de Louis XIV. La race était déjà à son point de perfection il y a deux siècles. Déjà elles trottaient menu de leurs petits pieds ; déjà elles avaient la main fine et la taille leste. Le bon Perrault semble tout fâché d’être enchaîné par la vérité historique et de ne pouvoir marier le fils du roi à une modiste de sa montagne Sainte-Geneviève. Les grisettes sont les seules, dans son récit, qui puissent presque mettre la bague, et il est clair que si l’anneau n’était pas enchanté, elles l’enfileraient dix fois pour une.

Le réalisme de Perrault rehausse singulièrement pour nous la valeur de ses Contes. Il les transforme en documens historiques tels qu’on en rencontre peu dans la littérature d’imagination de son temps, le théâtre mis à part. Il faut arriver jusqu’à Marianne et au Paysan parvenu, de Marivaux, pour trouver de pareils tableaux d’intérieur. Chaque page nous apporte un renseignement d’autant plus précieux, qu’il s’agit le plus souvent de classes de la société dont les écrivains du grand siècle ne s’occupaient guère. On aurait vite fait de nommer ceux d’entre eux qui osaient demander au lecteur de s’intéresser aux soucis et aux difficultés d’une famille de bûcherons ou de meuniers. Les petites gens comptaient alors très peu dans la littérature, et c’est une des grandes nouveautés de Perrault d’avoir introduit les sabots dans les salons à l’abri du manteau de brocart des fées. Les sabots en ont abusé depuis pour apporter du fumier sur les tapis. Il serait injuste d’en rendre Perrault responsable : il a ouvert la porte, mais il voulait qu’on essuyât ses sabots avant d’entrer, et lui-même ne s’est pas sali dans les chaumières ; il n’en a rapporté que beaucoup de pitié. Le souffle puissant d’humanité qui circule dans son livre, la part très large qu’il y a faite aux humbles, justifient les comparaisons glorieuses que nous avions osé faire en commençant et qu’on a pu trouver trop audacieuses. Perrault a vraiment mérité d’être appelé un Homère bourgeois, et ses Contes sont de véritables petites épopées populaires.

Il semblait qu’il n’y eût plus qu’à laisser ses héros jouir en paix de leur immortalité. Aucun honneur ne leur avait manqué. Des éditions en toutes langues leur avaient donné pour amis les enfans du monde entier. Les artistes avaient reproduit leurs traits à l’envie. Une nuée d’imitateurs s’étaient efforcés de leur dérober un rayon de leur gloire. Petit-Poucet et Barbe-Bleue étaient passés chefs d’école, et les exploits de leurs rivaux avaient rempli les quarante et un volumes in-8o du Cabinet des fées, si oubliés aujourd’hui. Qui donc se souvient encore de la redoutable Danamo ou du prince Désir ? Pour comble de bonheur, les philosophes du XVIIIe siècle, ennemis de tous les miracles, même des innocens prodiges qu’accomplit la baguette des fées, avaient témoigné à Perrault un mépris qui lui assurait une revanche dans notre siècle. L’école romantique lui fit une apothéose dont Théophile Gautier alluma les feux de Bengale ; il écrivit sans rire que Peau-d’Ane était le « chef-d’œuvre de l’esprit humain, quelque chose d’aussi grand dans son genre que l’Iliade et l’Enéide. » C’était beaucoup.

Notre génération réservait aux Contes un hommage plus périlleux encore que les exagérations romantiques. Ils ne pouvaient manquer d’attirer l’attention des savans qui ont porté si haut l’étude des traditions populaires. Les mythologues s’en emparèrent et ils y ont découvert tant de choses, qu’ils menacent d’accabler ces frêles récits sous l’amas des commentaires, notes, préfaces, variantes, scolies et exégèses.

Ils ont demandé aux héros de Perrault d’où ils venaient : de la patrie aryenne, de l’Inde ou d’ailleurs ? quel chemin ils avaient suivi pour arriver jusqu’à nous, et ce qu’ils avaient fait en route ? Ces petits innocens auraient pu répliquer qu’ils venaient de leur village et qu’ils avaient fait comme le petit Chaperon Rouge, qui « s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait. » Mais ils ne répondirent rien. Voyant qu’ils s’obstinaient à se taire, les mythologues parlèrent pour eux, et il y eut alors une grande confusion. Grimm, M. André Lefèvre et plusieurs Anglais tenaient pour la patrie aryenne ; Benfey et M. Cosquin pour la patrie indienne ; M. Hyacinthe Husson pour une patrie mixte, M. Andrew Lang, le saint Thomas de la mythologie populaire, résumait le débat en disant qu’on n’en savait rien.

On demanda ensuite aux voyageurs ce qu’ils faisaient dans ce berceau inconnu. Cette fois ils ne répondirent que trop. Le loup déclara à M. Hyacinthe Husson qu’en ces temps reculés il était « le soleil dévorateur » et qu’il s’occupait à manger l’Aurore, coiffée des rouges lueurs matinales. Il ajouta que la mère-grand était une vieille Aurore. Poulie, la petite chienne de la Belle au Bois dormant, dit à M. André Lefèvre qu’elle n’était autre que Saramâ, la chienne du Rig-Véda qui cherche l’Aurore. Petit-Poucet conta à M. Gaston Paris qu’il avait été le postillon de la Grande Ourse, où sa place est encore marquée par une toute petite étoile. L’âne de Peau-d’Ane révéla à M. Hyacinthe Husson qu’il était « la brume humide derrière laquelle l’Aurore se dérobe, échappant ainsi à la poursuite du Soleil. « Il n’y eut pas jusqu’à la pantoufle de Cendrillon qui ne voulût se donner des airs. Elle souilla un mot sanscrit à M. de Gubernatis, qui s’en servit pour lui fabriquer une généalogie grandiose.

Fasse le ciel que ces découvertes, si curieuses du reste, restent confinées dans les ouvrages spéciaux, et qu’on ne s’avise pas d’enseigner aux enfans, dans une louable intention et afin de rendre à la légende sa majesté primitive, que les filles de l’ogre sont les sept flammes d’Agni, et les frères de Mme Barbe-Bleue les Asvins, représentans des deux crépuscules. Ce serait chasser un rêve consolateur pour le remplacer par une leçon de philologie comparée. Laissez à l’enfant ses amis surnaturels, les doux redresseurs de torts, dont la pensée lui inspire une divine sécurité. Il aime à sentir le monde peuplé d’êtres puissans parmi lesquels il ne se rencontre pas seulement de méchans loups et de vieilles Carabosses, mais aussi de bonnes fées et des animaux à l’esprit subtil, qui jouent le rôle de justiciers. L’enfant s’aperçoit de bonne heure que la vie et les hommes sont injustes. Il se rassure en songeant avec confiance au coup de baguette qui va sauver l’innocence et confondre le méchant. A mesure que sa raison s’éveille, et sous l’obsession d’un persistant désir de justice, son penchant enfantin pour le merveilleux se développe en sentiment religieux. Il a cessé de croire aux baguettes magiques : il conserve l’habitude de regarder en haut.

On s’en est aperçu, et c’est une des raisons qui font aujourd’hui bannir les contes de fées de tant d’éducations. Aucun père n’a vraiment peur que son fils, devenu grand, croie aux fées et aux animaux qui parlent. Beaucoup craignent qu’il ne puisse prendre son parti de redescendre pour toujours dans la région des faits positifs, et leur prudence l’y retient dès le bas âge. D’autres s’imaginent de bonne foi sauver la rectitude de son jugement en substituant à Perrault un roman scientifique où l’on va en ballon dans la lune selon toutes les règles de la mécanique et de la physique, ce qui, apparemment, ne peut pas donner d’idées fausses aux enfans. D’autres encore appréhendent que les contes de fées ne déposent dans les jeunes âmes un levain de poésie qui puisse les gêner plus tard dans la lutte pour l’existence, si rude dans nos sociétés démocratiques. Pour ces diverses raisons, Perrault compte aujourd’hui parmi ses lecteurs beaucoup plus de têtes chauves qu’au siècle dernier, et peut-être moins de têtes bouclées. J’imagine que, s’il revenait sur terre, il en serait moins flatté qu’attristé. Il était le bon Perrault pour tout le monde, mais encore plus pour les petits garçons et les petites filles que pour ses confrères de l’Académie.

Notre époque est étrangement dure pour les humbles et les malheureux, dont le labeur est rude, les joies pauvres et rares, l’horizon étroit. Elle travaille avec une ténacité cruelle à rétrécir leur pensée. Elle leur répète à satiété qu’ils n’ont rien à attendre en dehors de l’amère réalité quotidienne, rien à espérer, personne à implorer, car les cieux sont vides, les bois et les eaux sont vides, l’univers est vide. L’humanité reste en face d’elle-même, en face de la vie. Personne n’entend plus son cri de détresse. Devant cet abandon, dans cette angoisse, le cœur de l’homme devient vide aussi, vide d’amour et de poésie, égoïste et sec : il est mûr pour la morale utilitaire.

Quiconque d’entre nous, dans les meilleures intentions, aide à étouffer l’imagination chez l’enfant, — celui-là aide à préparer un crime de lèse-humanité. On voulait tuer la superstition et le romanesque ; on tue du même coup la foi et l’idéal. Que ceux qui en doutent contemplent leur œuvre. Qu’ils comparent une jeune âme ayant sucé la poésie humaine dans Peau-d’Ane et la Belle au Bois dormant, la poésie divine dans la Genèse, à celle qui n’a connu d’autre nourriture que le roman scientifique et le traité de morale en forme de livre de classe ; et qu’ils disent, s’ils sont sincères, de quel côté est le germe d’humanité supérieure ?

C’est la gloire de Perrault qu’en faisant un semblable rapprochement, son nom vienne tout de suite à l’esprit et ne puisse être suppléé par aucun autre. Il est immortel au titre que lui-même aurait jugé le plus doux et le plus enviable : parce qu’il est l’un des grands bienfaiteurs de l’enfance.

ARVEDE BARINE.

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