Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 10)
Ils l’observent encore aujourd’hui, et de la manière suivante.
Le 16 du mois Mémactérion (27) qui est, chez les Béo- 220 tiens, Alalcoménius, on commence, dès le point du jour, une procession que précède un trompette sonnant le mode guerrier ; il est suivi de chars remplis de couronnes et de branches de myrte. Après ces chars marche un taureau noir, et, derrière le taureau, des jeunes gens portant des amphores pleines de lait et de vin, pour les libations funèbres, avec des fioles d’huile et d’essence. Ces jeunes gens sont de condition libre ; car il n’est permis à aucun esclave de s’employer en rien à une cérémonie consacrée à des hommes morts en combattant pour la liberté. La marche est fermée par l’archonte des Platéens. Dans tout autre temps, l’archonte ne doit ni toucher le fer, ni être vêtu que de blanc ; mais, ce jour-là, il traverse la ville paré d’une robe de pourpre, ceint d’une épée, et tenant dans ses mains une urne qu’il a prise dans le greffe public. Il se rend au lieu où sont les tombeaux. Là, il puise de l’eau dans la fontaine, lave lui-même les colonnes tumulaires, les frotte d’essence, et immole le taureau sur un bûcher. Il adresse une prière à Jupiter et à Mercure Souterrain, et il appelle à ce festin et à ces effusions funéraires les âmes dés hommes valeureux morts pour le salut de la Grèce. Puis, remplissant de vin une coupe, il la verse, disant à haute voix : « Je présente cette coupe aux guerriers morts pour la liberté des Grecs. » Telle est la cérémonie observée encore aujourd’hui à Platée.
Quand les Athéniens furent rentrés dans leur patrie, Aristide s’aperçut que le peuple cherchait à se rendre maître du gouvernement. D’un côté, la valeur que les citoyens avaient déployée méritait qu’on les traitât avec toutes sortes d’égards ; d’un autre côté, il n’était pas facile, lorsqu’ils avaient les armes à la main et qu’ils étaient enflés de leurs victoires, de les réduire par la force. Il fit donc un décret portant que tous les citoyens auraient part au gouvernement, et qu’on prendrait indistinctement les archontes parmi tous les Athéniens.
221 Thémistocle dît un jour, dans l’assemblée du peuple, qu’il avait conçu un projet qui serait utile et salutaire à la république, mais dont l’exécution demandait le plus grand secret ; on lui ordonna d’en faire part à Aristide seul, et d’en délibérer avec lui. Thémistocle ayant déclaré à Aristide que son projet consistait à brûler tous les vaisseaux des Grecs, parce qu’alors les Athéniens n’auraient plus de rivaux, et seraient les maîtres de la Grèce, Aristide rentra dans l’assemblée, et dit qu’il n’y avait rien*qui fût plus utile que le dessein formé par Thémistocle, mais aussi rien qui fût plus injuste. Les Athéniens, sur cette assurance, ordonnèrent à Thémistocle d’abandonner son projet : tant le peuple aimait la justice ! tant Aristide avait la confiance et l’estime du peuple !
Il tut envoyé comme général avec Cimon, pour faire la guerre aux Perses. Pausanias et les autres chefs des Spartiates se montraient durs et hautains à l’égard des alliés : il en usa tout autrement ; il les traita lui-même avec beaucoup de douceur et d’humanité, et leur concilia, tout le temps que durèrent les opérations militaires, la bienveillance et l’appui de Cimon. Par cette conduite, il enleva insensiblement aux Lacédémoniens l’empire de la Grèce, sans avoir eu besoin ni d’armes, ni de vaisseaux, ni de cavaliers, mais par la bonté et par une sage politique. Si la justice d’Aristide et la douceur de Cimon faisaient aimer les Athéniens aux autres peuples, Pausanias, par son avarice et sa dureté, les leur rendait bien plus aimables encore. Il ne parlait jamais aux capitaines des alliés qu’avec aigreur et avec emportement ; il faisait battre de verges les soldats, ou les forçait de se tenir debout un jour entier, avec une ancre de fer sur les épaules ; personne ne pouvait aller couper de la paille ou puiser de l’eau avant les Spartiates : des esclaves armés de fouets chassaient ceux qui voulaient approcher. Aristide voulut faire, à ce sujet, quelques remontrances ; mais Pau- 222 sanias fronça le sourcil, lui dit qu’il n’avait pas le temps de l’entendre, et ne l’écouta point.
Dès ce moment, les capitaines de vaisseaux et les généraux grecs, surtout ceux de Chio, de Samos et de Lesbos, pressèrent Aristide de prendre le commandement général, et de recevoir sous sa sauvegarde les alliés, qui désiraient depuis longtemps d’abandonner les Spartiates et de passer aux Athéniens. « Je vois, répondit Aristide, beaucoup de justice dans ce que vous proposez ; je vous crois même dans la nécessité de le faire ; mais il me faut pour garantie quelque acte significatif, et dont l’accomplissement mette vos troupes dans l’impossibilité de reculer. » Alors Uliadès de Samos et Antagoras de Chio, s’étant concertés ensemble, vont attaquer, près de Byzance, la galère de Pausanias, qui voguait à la tête de la flotte, et l’investissent des deux côtés. Pausanias, outré de cette insulte, se lève, les menaçant, d’un ton plein de colère, de leur faire voir bientôt que ce n’est pas son vaisseau qu’ils ont assailli, mais leurs propres patries. Ils lui répondirent qu’il n’avait qu’à se retirer ; qu’il devait remercier la fortune qui l’avait favorisé à Platée ; que le respect seul que les Grecs conservaient encore pour cette victoire les empêchait de tirer de lui une juste vengeance. Ils finirent par quitter les Spartiates, et se joignirent aux Athéniens. Sparte montra, dans cette occasion, une grandeur d’âme admirable : dès qu’elle vit que ses généraux s’étaient laissé corrompre par l’excès du pouvoir, elle renonça volontairement à l’empire, et cessa d’envoyer des généraux pour conduire l’armée ; aimant mieux avoir des citoyens modestes et fidèles observateurs des lois, que de commander à toute la Grèce.
Sous l’empire des Lacédémoniens, les Grecs payaient une taxe pour la guerre ; mais, voulant alors qu’elle fût répartie également sur toutes les villes, ils demandèrent aux Athéniens de leur envoyer Aristide, qu’ils chargè- 223 rent de visiter le territoire de chaque ville, d’examiner ses revenus, et de fixer ce que chacun devait payer, en raison de ses facultés et de ses forces. Aristide, armé d’un si grand pouvoir, et établi en quelque sorte seul arbitre des intérêts de toute la Grèce, partit pauvre d’Athènes, et y revint plus pauvre encore. Il fixa chaque imposition, non-seulement avec un désintéressement parfait et conformément à la justice, mais sans fouler personne, et avec une entière impartialité. Le nom que les anciens avaient donné au siècle de Saturne, les alliés d’Athènes le donnèrent à la taxe d’Aristide. Ils l’appelèrent, dans leur enthousiasme, l’âge d’or de la Grèce, et surtout lorsqu’ils se virent, peu de temps après, imposés au double et au triple. La taxe d’Aristide était de quatre cent soixante talents (28) : Périclès la porta à peu près à un tiers déplus ; car, suivant Thucydide, au commencement de la guerre du Péloponnèse, les alliés payaient aux Athéniens six cents talents (29)
; et, après la mort de Périclès, les démagogues la firent monter successivement jusqu’à treize cents (30) : non que la guerre fut devenue à ce point dispendieuse et ruineuse par sa longue durée et par les accidents de la fortune ; mais ils faisaient au peuple des distributions d’argent ;
ils lui donnaient des jeux et des spectacles ; ils dressaient des statues et bâtissaient des temples.
Aristide, par l’équité de la répartition des tributs, s’était fait une grande et admirable réputation ; mais Thémistocle se moquait, dit-on, des louanges qu’on donnait à son rival. Elles convenaient, selon lui, non pas à un homme, mais à un sac qui garde fidèlement l’or qu’on lui confie. C’était une faible vengeance d’un mot échappé 224 à la franchise d’Aristide. Thémistocle disait un jour que la plus grande qualité d’un général d’armée, c’était, à son avis, de savoir prévoir et pressentir les desseins des ennemis. « Oui, répondit Aristide, cette qualité lui est nécessaire ; mais ce qui est beau aussi, et digne d’un général, c’est d’avoir toujours ses mains pures. »
Aristide reçut le serment des Grecs, et jura lui-même au nom des Athéniens ; et, en prononçant les malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des masses de fer ardentes. Mais, dans la suite, les Athéniens étant forcés apparemment, par les circonstances mêmes, de tendre un peu les ressorts de leur autorité, Aristide leur conseilla de rejeter sur lui le parjure, et de conduire leurs affaires suivant qu’il leur serait plus utile. Théophraste dit qu’en général cet homme, d’une si scrupuleuse justice dans tout ce qui le regardait personnellement, comme dans tous ses rapports avec les citoyens, ne consulta souvent, dans l’administration publique, que l’intérêt de sa patrie, qui exigeait, selon lui, de fréquentes injustices. Il ajoute que le conseil délibérant un jour sur l’avis ouvert par les Samiens de faire porter à Athènes, contre les termes du traité, l’argent qui était déposé à Délos : «C’est une injustice, dit Aristide, mais cela est utile. »
Cependant, après avoir procuré à sa patrie l’empire sur des peuples si nombreux, il demeura toujours dans la pauvreté, et ne faisait pas moins de cas de la gloire d’être pauvre que de celle qu’il devait à ses trophées : on en jugera par le trait suivant. Callias, le porte-flambeau, était son parent ; ses ennemis avaient intenté contre lui une accusation capitale : après avoir exposé en termes mesurés leur chef d’accusation, ils alléguèrent un grief étranger au procès : « Vous connaissez, dirent-ils aux juges, Aristide, fils de Lysimachus, l’objet de l’admiration des Grecs. Comment croyez-vous qu’il vive dans 225 sa maison, lorsque vous le voyez venir à vos assemblées avec un manteau si usé ? N’est-il pas à présumer que celui qui gèle de froid en public, meurt de faim chez lui, et qu’il manque des premiers besoins de la vie ? Hé bien ! c’est cet homme que Callias, son proche parent, le plus riche des Athéniens, voit avec indifférence dans ce dénuement de toutes choses, lui., sa femme et ses enfants ! Cependant il a reçu d’Aristide de grands « services, et a retiré des avantages considérables du crédit de son parent auprès de vous. » Callias vit que cette inculpation avait particulièrement ému les juges, et qu’ils étaient disposés à le traiter sans indulgence ; il appelle Aristide, et le conjure d’attester, devant le tribunal, qu’il lui avait souvent offert des sommes considérables, et l’avait môme pressé de les accepter ; mais qu’il les avait toujours refusées, disant : « Il convient beaucoup plus à Aristide de s’honorer de sa pauvreté, qu’à Callias de ses richesses ; on voit assez de gens qui usent tant bien que mal de leur fortune ; mais on en rencontre peu qui supportent avec courage la pauvreté ; le pauvre en rougit, alors même qu’elle est involontaire. » Aristide attesta la vérité des allégations de Callias ; et, de tous ceux qui l’entendirent, il n’y en eut pas un seul qui ne s’en allât de l’assemblée plus jaloux de la pauvreté d’Aristide que des richesses de Callias. Voilà ce qu’a écrit Eschine, le socratique. Pour Platon, il ne reconnaît, entre tant d’Athéniens qui ont joui dans leur ville d’une grande réputation, qu’Aristide qui fût digne d’estime. « En effet, dit-il, Thémistocle, Cimon et Périclès ont rempli Athènes de portiques, de richesses et de mille superfluités ; mais Aristide a gouverné par la vertu. »
Sa conduite envers Thémistocle est une preuve éclatante de sa modération. Il l’avait eu pour ennemi dans tout le cours de sa vie politique ; et c’est à ses intrigues 226 qu’il avait dû son bannissement. Cependant, lorsque Thémistocle, accusé de trahison contre sa patrie, lui offrait une si belle occasion de se venger, il ne fit paraître aucun ressentiment ; et, pendant qu’AIcméon, Cimon et plusieurs autres faisaient tous leurs efforts pour le faire condamner, Aristide seul ne fit ni ne dit rien qui pût lui nuire : de même qu’il n’avait jamais envié sa fortune, il ne se réjouit pas de son malheur.
Aristide mourut, suivant quelques-uns, dans le Pont, où il avait été envoyé pour les affaires de la république ; d’autres le font mourir de vieillesse à Athènes, honoré et admiré de ses concitoyens. Cratérus le Macédonien (31) raconte comme il suit la mort d’Aristide :
« Après la fuite de Thémistocle, dit-il, l’insolence du peuple enhardit une foule de calomniateurs, qui s’attachaient aux meilleurs et aux plus considérables d’entre les citoyens, et les livraient à l’envie de la multitude, fière de sa prospérité et de sa puissance. Aristide lui-même fut condamné pour crime de concussion, à la poursuite de Diophante, du dème Amphitrope, qui l’accusait d’avoir, dans la répartition de la taxe, reçu de l’argent des Ioniens. Comme il n’avait pas de quoi payer l’amende, qui était de cinquante mines (32), il s’embarqua pour l’Ionie, et y mourut. » Mais Cratérus ne donne aucune preuve écrite à l’appui de ses assertions, aucun jugement, aucun décret, lui qui d’ailleurs a coutume de recueillir ces sortes de témoignages et de citer ses auteurs. Il est parlé, chez tous les historiens à peu près qui ont raconté les injustices des Athéniens envers leurs généraux, de l’exil de Thémistocle, de la prison de Miltiade, de l’amende prononcée contre Périclès, de la mort de Pachès, qui, voyant qu’il ne pouvait éviter sa 227 condamnation, se tua lui-même au pied du tribunal ; il y a plusieurs traits semblables qu’ils rapportent avec soin et dans le plus grand détail. Ils n’ont pas oublié le bannissement d’Aristide ; mais nulle part ils ne disent rien de cette condamnation.
D’ailleurs, on montre encore aujourd’hui à Phalère son tombeau, qui fut, dit-on, construit aux frais de la ville, parce qu’il n’avait pas laissé de quoi payer les dépenses de ses funérailles. On raconte aussi que le Prytanée dota ses filles, la ville s’étant chargée de leur mariage et leur ayant donné à chacune trois mille drachmes (33). Le peuple fit don à son fils Lysimachus de cent mines d’argent (34), d’autant de plèthres (35) de terre plantés d’arbres, et enfin de quatre drachmes (36) par jour. C’est Alcibiade qui avait proposé le décret. Lysimachus laissa en mourant une fille nommée Polycrite : le peuple, au rapport de Callisthène, lui assigna, pour son entretien, la même somme qu’aux vainqueurs des jeux olympiques. Démétrius de Phalère, Hiéronyme de Rhodes, Aristoxène le musicien, et Aristote, si l’on doit ranger parmi les écrite authentiques d’Aristote le livre sur la noblesse, rapportent que Myrto, petite-fille d’Aristide, fut mariée au sage Socrate, quoiqu’il eût déjà une autre femme ; il aurait pris cette seconde, qui était veuve, parce que son extrême pauvreté l’empêchait de trouver un autre mari. Mais Panétius les a suffisamment réfutés dans sa Vie de Socrate. Démétrius de Phalère dit encore, dans son Socrate, qu’il se souvient d’avoir vu un Lysimachus, descendu de la fille d’Aristide, réduit à une telle pauvreté, qu’il gagnait sa vie, près du temple de Bacchus, à ex- 228 pliquer les songes, d’après un tableau dressé à cet usage ; et que lui-même il avait fait donner, par un décret public, à sa mère et à une sœur qu’il avait, trois oboles par jour chacune (37). Le même Démétrius, lorsqu’il réforma les lois d’Athènes, décréta pour chacune de ces deux femmes, une drachme (38) par jour. Il n’est pas étonnant que le peuple eût tant de soin des pauvres qu’il avait dans sa ville, puisqu’ayant appris qu’une petite-fille d’Aristogiton vivait à Lemnos, dans une telle indigence qu’elle ne pouvait trouver de mari, il la fit venir à Athènes, la maria à un citoyen de noble famille, et lui donna pour dot la terre de Potamos. Athènes, de nos jours encore, a mérité par plus d’un exemple de cette humanité, de cette bonté, l’estime et l’admiration des autres peuples.
(1) Célèbre orateur et grammairien du ive siècle avant notre ère, qui fut établi commandant à Athènes, en 318, par Cassandre, gouverneur de Macédoine. Il avait composé un grand nombre d’ouvrages dans tous les genres. Il ne nous reste, sous son .nom, qu’un de ses traités grammaticaux, intitulé de l’Élocution.
(2) C’était probablement un dialogue à la manière de ceux des philosophes socratiques ; le titre même semble l’indiquer.
(3) C’était celui qui donnait son nom à l’année : on n’inscrivait jamais dans la date des actes publics les noms de ses autres collègues.
(4) Voyez la Vie de Solon dans le premier volume.
(5) Le chorège faisait les frais de la représentation des pièces de théâtre.
(6) Voyez ma Notice sur Eschyle.
(7) Archonte la deuxième année de la 88e Olympiade, 426 avant J.-C.
(8) La mine se composait de cent drachmes : c’était environ 99 fr. 68 c. de notre monnaie.
(9) Ces tyrans étaient les Pisistratides.
(10) Fosse profonde où l’on précipitait les criminels.
(11) Dans la tragédie des Sept devant Thèbes.
(12) Plutarque donne δίκαιος, mais dans le texte même d’Eschyle il y a ἄριστος, brave.
(13) C’est un vers ïambique, tiré probablement de quelque comédie aujourd’hui perdue.
(14) Le porte-flambeau était un des prêtres qui présidaient à la célébration des mystères de Cérès.
(15) Le mot λάκκος signifie un trou profond, une mare, une citerne. un puits, et le mot πλοῦτος, richesse.
(16) L’histoire a conservé ces noms sous leur forme grecque, Poliorcète, Céraunus, Nicator.
(17) Voyez la Vie d’Alcibiade dans le premier volume.
(18) Dans le premier chant de l’Iliade,
(19) Voyez la Vie de Thémistocle dans le premier volume.
(20) Il avait déjà envoyé Sicinus.
(21) Dans l’Arcadie, au pied du Ménale.
(22) Environ une demi-lieue.
(23) Littéralement possédés des nymphes,
(24) Partie d’août et de septembre.
(25) Environ quatre cent quatre-vingt mille francs de noire monnaie.
(26) Environ cinquante lieues.
(27) Partie de septembre et d’octobre.
(28) Environ deux millions sept cent mille francs.
(29) Environ trois millions six cent mille francs.
(30) Environ sept millions huit cent mille francs.
(31) Historien presque contemporain d’Aristide.
(32) Environ quatre mille cinq cents francs de notre monnaie.
(33) Environ deux mille sept cents francs de noire monnaie.
(34) Environ neuf mille francs.
(35) Le plèthre était une mesure équivalente à dix ares environ.
(36) Environ trois francs soixante-quinze centimes de notre monnaie.
(37) Environ quarante cinq centimes de notre monnaie.
(38) Environ quatre-vingt-douze centimes de notre monnaie.
DE PLUTARQUE
César voyant, à Rome, de riches étrangers qui allaient partout portant dans leur giron de petits chiens et de petits singes, et les caressant avec tendresse, s’enquit, dit-on, si, dans leur pays, les femmes ne faisaient pas d’enfants. C’était une façon tout impériale de reprendre ceux qui dépensent, sur des bêtes, ce sentiment d’amour et d’affection que la nature a mis dans nos cœurs, et dont les hommes doivent être l’objet. Puisque notre âme est naturellement curieuse et avide d’apprendre, n’est-il pas raisonnable aussi de blâmer ceux qui abusent de cette disposition, et qui la tournent vers des choses indignes de notre attention et de nos soins, insouciants de ce qui est vraiment beau et utile ? Les sens reçoivent une impression du contact des choses extérieures : c’est donc peut-être une nécessité que les sens s’arrêtent à considérer tout ce qui les frappe, utile ou non. Quant à l’entendement, il nous est aisé, si nous en voulons faire usage, de le tourner vers le but qui nous plaît, ou de l’en détourner à l’instant. Notre devoir est donc de poursuivre ce qu’il y a de meilleur ; et il s’agit, non-seulement de contempler le but, mais de trouver un aliment dans cette contemplation même. Les couleurs qui flattent le plus nos yeux, et qui sont comme l’aliment de la vue, se forment d’un agréable mélange de douceur et de vivacité : choisissons de même, pour notre esprit, des spectacles qui le charment, tout en le conduisant au bien qui lui est propre. Telles sont les 352 actions vertueuses, dont le récit excite en nous une vive émulation et un désir de les imiter. Au reste, parce que nous admirons une chose, ce n’est pas toujours pour nous un motif de la faire ; et souvent même, en prenant plaisir à l’œuvre, nous méprisons l’ouvrier : ainsi, l’odeur des parfums et la vue de la pourpre nous causent du plaisir ; et pourtant nous mettons l’art du parfumeur et celui du teinturier au rang des professions mécaniques et des métiers. Aussi le mot d’Antisthène (1) est-il plein de sens. On lui vantait le talent du joueur de flûte Isménias : « Fort bien, dit-il ; mais c’est un homme de rien, sinon ce ne serait pas un excellent joueur de flûte. » Alexandre, dans un festin, avait touché du luth agréablement, et en homme qui s’y entendait : « N’es-tu pas honteux de jouer si bien ? » lui dit Philippe. C’est assez, en effet, pour un roi, qu’il fasse aux chanteurs l’honneur de les écouter, s’il en a le loisir ; et il accorde beaucoup aux Muses, lorsque seulement il veut bien assister comme spectateur à de tels exercices.
Tout œuvre de métier prouve une chose, c’est que l’homme qui s’est livré à une occupation inutile était parfaitement insouciant du vrai beau. Il n’y a pas un jeune homme bien né, qui, pour avoir vu le Jupiter de Pise, ou la Junon d’Argos, se soit pris du désir d’être Phidias ou Polyclète ; ou qui voulût devenir Anacréon, Philémon ou Archiloque, pour avoir lu avec délices leurs poésies. Car, encore qu’un ouvrage nous plaise à cause de ses grâces et de son élégance, ce n’est pas une raison pour que nous accordions nécessairement notre estime à l’auteur. Inutiles sont donc à ceux qui les voient les objets qui n’excitent aucune émulation, nul désir, nulle envie de les prendre pour modèles. La vertu, au contraire, fait sur nous, et instantanément, une tout autre impression : nous en admirons les exemples ; et nous 353 nous sentons portés à imiter ceux qui les ont donnés. Ce qu’on aime, dans les biens de la fortune, c’est la possession, c’est la jouissance ; mais, dans la vertu, c’est l’exercice de la vertu même. Nous consentons, il est vrai, à recevoir les biens de la fortune des mains des autres ; mais les biens de la vertu, nous aimons mieux que les autres les tiennent de nous. Le vrai beau nous attire avec une force irrésistible ; il met tout d’abord en nous une énergie qui veut, s’épancher ; et ce n’est pas là un pur instinct d’imitation : c’est l’adhésion de l’intelligence à l’entraînement qu’exerce sur nous la contemplation des actions vertueuses.
Et voilà ce qui m’a engagé à continuer d’écrire ces Vies, et à composer ce dixième livre (2), qui contient la Vie de Périclès et la Vie de Fabius Maximus, celui qui soutint la guerre contre Annibal : deux hommes qui eurent mêmes vertus, et surtout même douceur, même justice, même patience à supporter les folies du peuple et de leurs collègues, et qui, tous les deux, ont également rendu à leur patrie les plus grands services. Avons-nous raison de les rapprocher ainsi ? c’est ce que fera voir le récit même.
Périclès était de la tribu Acamantide, du dème de Cholarge ; et il descendait, par son père et par sa mère, des maisons les plus distinguées et des plus anciennes races. Xanthippe, celui qui vainquit à Mycale les généraux du roi de Perse (3), avait épousé Agariste, issue de ce Clisthène qui chassa les Pisistratides, et qui, après avoir courageusement détruit la tyrannie, institua des lois, et rendit à Athènes la concorde et la sécurité, par de sages réformes dans le gouvernement. Agariste songea qu’elle avait accouché d’un lion ; et, quelques jours après, elle 354 mit Périclès au monde. Bien conformé dans tous ses membres, l’enfant avait seulement la tête un peu oblongue et mal proportionnée. C’est pour cela sans doute que presque toutes les statues de Périclès ont le casque en tête : les sculpteurs auront craint de faire ressortir ce défaut. Mais les poètes athéniens l’appelaient publiquement Schinocéphale ; car le mot schinos est aussi employé pour skilla, oignon marin (4). Un poète comique, Cratinus (5), fait allusion à Périclès, dans ce passage de sa pièce des Chirons : « De l’union de la Sédition et du vieux Saturne, naquit un immense tyran, que les dieux appelèrent Cephalégérétas (6)
; » et dans celui-ci, de sa Némésis : « Viens, Jupiter hospitalier, tête fortunée (7).» — « Périclès, dit Téléclide (8) ne sait plus que devenir : tantôt il demeure assis dans la ville, soutenant de ses mains son crâne pesant ; et tantôt, de son énorme tête, il fait jaillir un bruit de tonnerre. » Eupolis (9), dans ses Dèmes, suppose que tous les démagogues reviennent sur la terre, et il demande tour à tour leur nom à celui qui les ramène ; et, comme c’est le nom de Périclès qui arrive le dernier, il dit :
Enfin, la tête sort donc des enfers !
La plupart des auteurs donnent à Périclès, pour maître de musique, Damon, dont le nom a, selon eux, la première syllabe brève ; mais, suivant Aristote, c’est à l’école de Pythoclide qu’il apprit la musique. Il paraît que ce 355 Damon était un sophiste fort habile, qui se couvrait du titre de musicien, pour cacher au vulgaire son véritable talent. Il s’attacha à Périclès comme les maîtres d’escrime et les flotteurs d’huile s’attachent à l’athlète ; mais c’était pour le former à l’escrime politique. On s’aperçut, au reste, que la lyre de Damon n’était qu’un prétexte imposteur, sous lequel il cachait ses machinations sourdes et son dévouement à la tyrannie ; et, banni par l’ostracisme, Damon devint l’objet des sarcasmes des poètes comiques. Platon (10), dans une de ses pièces, lui fait adresser cette question, par un de ses interlocuteurs :
Dis-moi d’abord, je t’en prie, n’est-ce pas toi,
Ο Chiron ! qui as fait, comme on a dit, l’éducation de Périclès ?
Périclès assista aussi aux leçons de Zénon d’Élée, physicien de l’école de Parménide. Zénon portait, dans la controverse, une force de raisonnement, ou plutôt une subtilité d’arguties, qui embarrassait tous ses adversaires ; et c’est pourquoi Timon le Phliasien (11) a dit de lui :
L’homme aux deux langues, puissance infaillible,
Zénon, vainqueur dans toute dispute.
Mais le philosophe dont Périclès fréquenta le plus la société, celui qui lui donna cette hauteur de ton et de sentiments un peu trop fière pour un État démocratique, cette noblesse, cette dignité dans les manières, ce fut Anaxagore de Clazomène, que ses contemporains nommaient l’Esprit, soit par admiration pour sa pénétration surhumaine et pour sa profonde intelligence de la nature, soit parce que c’est lui qui le premier attribua la formation et l'ordre du monde, non plus au hasard ni à la néces- 356 sité, mais à une intelligence pure et sans mélange, laquelle tira du sein du chaos et réunit entre elles toutes les substances homogènes (12).
Périclès avait donc pour Anaxagore une considération toute particulière : il puisa, dans ses conversations, la connaissance des phénomènes de l’air et de toute la nature ; et c’est de là que lui vinrent l’élévation et la gravité de son esprit, son élocution noble et exempte des affectations de la tribune et de la bassesse du style populaire, et en même temps la sévérité de ses traits, où jamais ne parut le sourire, la tranquillité de sa démarche, le ton de sa voix, toujours soutenu et toujours égal, la simplicité de son port, de son geste, et de son habillement même, que rien n’altérait tant qu’il parlait, quelques passions qui l’agitassent ; enfin, toutes les qualités qui faisaient de Périclès l’objet de l’admiration universelle. Un jeune homme débauché et sans éducation l’insulta et l’accabla d’outrages pendant toute une journée, sur la place publique : Périclès n’en continua pas moins d’expédier des affaires urgentes, sans répondre à ses injures. Quand le soir fut venu, il s’en alla tranquillement chez lui, toujours suivi des mêmes cris et des mêmes insultes ; puis, arrivé à la porte de sa maison, il ordonna à un de ses gens de prendre un flambeau, pour éclairer le jeune homme, et de le reconduire jusqu’à sa demeure (13).
Le poète Ion (14) dit pourtant que Périclès était plein de hauteur et de fierté dans ses manières ; qu’il se donnait de grands airs, et que l’on apercevait en lui une sorte de dédain et de mépris pour tout le monde ; tandis que Cimon était, dans le commerce habituel de la vie, un homme doux, affable, et qui savait s’accommoder de tout et à tous. Mais laissons là le poète Ion, qui voulait que la 357 vertu, de même qu’une représentation de tragédies, eût une partie satyrique (15). Zénon, au contraire, quand il entendait des personnes dire que cette majesté dont s’enveloppait Périclès n’était qu’arrogance et que faste, les engageait à se donner une arrogance de la même nature ; parce que, disait-il, tout en affectant de grands airs, nous nous laissons aller à l’émulation de la grandeur réelle, et nous en contractons à notre insu l’habitude.
Ce ne sont pas là les seuls fruits que Périclès ait recueillis du commerce d’Anaxagore : il y apprit encore à se mettre au-dessus des craintes superstitieuses qu’inspire la vue des phénomènes célestes à ceux qui en ignorent les causes, et qui vivent, par l’effet de cette ignorance même, dans une agitation continuelle, et comme possédés d’une terreur sans raison ; tandis que l’homme éclairé par l’étude des lois de la nature éprouve, pour la divinité, une vénération pleine de sécurité et d’espérance, au lieu d’une dévotion superstitieuse et toujours alarmée.
Un jour, à ce que l'on conte, on avait apporté de la campagne à Périclès une tête de bélier, qui n’avait qu’une corne. Le devin Lampon observa que cette corne partait du milieu du front, et qu’elle était forte et pleine : « Deux hommes, Thucydide (16) et Périclès mènent aujourd’hui, dit-il, les affaires de l’État ; mais tout le pouvoir se trouvera bientôt réuni entre les mains de celui chez lequel est né ce prodige. » Pour Anaxagore, il ouvrit cette tête ; et il fit voir que la cervelle ne remplissait pas la cavité destinée à la contenir, mais que, détachée de toutes les parois du crâne, elle s’était resserrée et allongée en forme d’œuf, vers le point où s’enfonçait la racine de la corne. Tous ceux qui étaient présents à cette démonstration admirèrent d’abord 358 Anaxagore ; mais, pan de temps après, leur admiration se tourna aussi vers Lampon, car le parti de Thucydide fut renversé, et le gouvernement passa tout entier aux mains do Périclès. Au reste, il a fort bien pu se faire que, sur un même sujet, le physicien et le devin rencontrassent juste, l’un en expliquant la cause du phénomène, l’autre en en donnant la signification prophétique. Le premier devait, en effet, rechercher par quel principe et de quelle manière ce phénomène s’était produit ; et le second, dans quel but, et ce qu’il annonçait. Or, ceux qui prétendent qu’en découvrant la cause, on fait disparaître le prodige, ne s’aperçoivent pas que, par ce raisonnement, ils anéantissent, tout à la fois, et les signes qui nous sont envoyés du ciel, et.les signes de convention créés par la main des hommes, comme le son des disques, la lumière des fanaux, l’ombre des gnomons : toutes choses imaginées dans un but, et préparées pour ce but, qui est un signe de convention. Mais ces réflexions trouveraient peut-être mieux leur place dans un autre ouvrage.
Périclès avait, pour le peuple, une extrême répugnance dans sa jeunesse. On lui trouvait une certaine ressemblance de visage avec le tyran Pisistrate : les plus anciens de la cité remarquaient en lui la même douceur de voix, la même facilité de parole et d’élocution ; et ils s’en effrayaient. Riche, issu d’une grande maison, et lié avec des personnages puissants dans l’État, Périclès craignait de se voir bannir par l’ostracisme : il ne se mêlait donc point de politique ; mais, dans les guerres, il recherchait les périls, et il n’épargnait point sa personne. Aristide était mort, Thémistocle exilé, Cimon presque toujours occupé à des expéditions lointaines, quand Périclès commença à toucher aux affaires. Il se dévoua au parti du peuple, préférant, à l’aristocratie faible en nombre, la multitude pauvre, mais nombreuse. Ce n’est pas qu’il fût naturellement populaire, tant s’en faut ; mais sans doute il voulait éviter le soupçon d’aspirer au pouvoir 359 suprême ; et puis il voyait que Cimon, tout dévoué à l’aristocratie, était l’idole des classes élevées et de tous les hommes bien nés : il se jeta donc dans les bras du peuple, pour y trouver sa propre sûreté, et pour s’en faire un appui et un instrument contre Cimon.
Dès ce moment, il embrassa une manière de vivre toute nouvelle. On ne le voyait plus passer dans les rues de la ville, que pour se rendre aux assemblées du peuple ou au sénat ; et il renonça aux banquets, aux sociétés, aux causeries. Tant qu’il fut à la tête des affaires, et il y demeura longtemps, il n’alla souper chez aucun de ses amis : un jour seulement, il assista au festin de noces d’Euryptolème, son cousin ; et encore se leva-t-il de table, aussitôt après les libations (17).
C’est qu’en effet, il n’est rien déplus dangereux, pour la grandeur, que la familiarité ; et quiconque vise à une haute considération ne se doit point prodiguer. Ce qui, dans la véritable vertu, paraît toujours le plus beau, c’est ce qui est le plus en vue ; et, si la vie extérieure des vrais grands hommes excite l’admiration du public, leurs familiers n’admirent pas moins leur vie intérieure. Mais Périclès craignait que la multitude ne se dégoûtât de lui, si elle le voyait continuellement : il mit donc des intermittences dans son commerce avec elle. Il ne parlait pas sur tous les sujets, ni ne se mettait pas toujours en avant : il se réservait pour les grandes occasions, comme la trirème de Salamine (18), suivant le mot de Crilolaüs (19). Dans les autres circonstances, il se faisait suppléer par des amis, et par des orateurs dévoués à ses intérêts. Tel était Éphialte, celui qui détruisit la puissance de l’Aréopage, et qui, selon l’ex- 360 pression de Platon (20), versa toute pure et à pleine coupe la liberté au peuple ; et le peuple enivré, disent les poètes comiques, comme un cheval sans bouche, ne sut plus obéir, et il se mit à mordre l’Eubée et à bondir sur les îles.
Pour se former un style digne de sa personne, et comme un instrument à l’unisson de ses pensées, Périclès eut sans cesse recours aux leçons d’Anaxagore, et il trempa, pour ainsi dire, son éloquence dans la physique (21). Heureusement doué par la nature, à la sublimité de ses sentiments, et à cette persévérante et efficace volonté, comme parle le divin Platon (22), qu’il avait puisées dans l’étude de la philosophie naturelle, il joignait l’art de tirer parti de tout dans l’argumentation : aussi l’emporta-t-il de beaucoup sur tous les orateurs de son temps. C’est de là sans doute que lui vint le surnom d’Olympien. Toutefois, plusieurs pensent que ce surnom lui fut donné à cause des monuments dont il enrichit la ville ; et d’autres, à cause de son habileté dans la science du gouvernement et dans celle des armes ; et rien ne s’oppose à ce qu’on en attribue l’origine à la réunion de tant de rares qualités. Quoi qu’il en soit, les poêles comiques de l’époque n’ont pas manqué de lancer contre lui une foule de traits, tantôt sérieux, tantôt plaisants ; et tous témoignent que ce fut pour son éloquence principalement qu’on lui donna ce surnom ; car ils disent qu’il tonnait à la tribune, et qu’il lançait des éclairs, et que sa voix était la foudre (23). On rapporte aussi un mot assez plaisant de Thucydide, fils de Milésias, sur la puissance oratoire de Périclès. Thucydide était un des 361 citoyens les plus recommandables d’Athènes ; et presque toujours il s’était trouvé en opposition avec Périclès. Archidamus, roi de Lacédémone, lui demanda un jour lequel, de Périclès ou de lui, était le plus habile lutteur ; et Thucydide répondit : « Lorsque, dans la lutte, je le renverse, il crie qu’il n’est pas tombé ; tous voient ce qui en est, et pourtant ils finissent par le croire, et par le proclamer vainqueur. »
Cependant Périclès ne parlait qu’avec une extrême circonspection. Chaque fois qu’il montait à la tribune, il priait les dieux de ne pas permettre qu’il laissât échapper une parole contraire au but qu’il se proposait. Il n’a rien laissé d’écrit que des décrets ; et on ne cite même de lui qu’un bien petit nombre de mots remarquables. Ainsi, parlant de l’île d’Égine : « Il faudrait, dit-il, enlever cette tache de l’œil du Pirée (24). » Et, sur un autre sujet : « Je vois la guerre accourir du Péloponnèse. » Sophocle (25), son collègue dans le commandement de la flotte, et qui naviguait avec lui, lui faisait un jour l’éloge de la beauté d’un jeune garçon. « Sophocle, lui dit-il, un général doit avoir les mains pures, mais les yeux aussi. » Stésimbrote écrit que, dans l’oraison funèbre qu’il prononça à la tribune, en l’honneur des guerriers morts à Samos, Périclès disait : « Ils sont devenus immortels comme les dieux. Car nous ne voyons pas les dieux ; mais les honneurs que nous leurs rendons, et les bienfaits que nous recevons d’eux, nous font sentir qu’ils sont immortels. Il en est de même des citoyens qui meurent pour leur patrie. »