À l’ombre des jeunes filles en fleurs (page 13)

Marcel Proust · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — À l’ombre des jeunes filles en fleurs · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’allais passer par une de ces conjonctures difficiles en face desquelles il arrive généralement qu’on se trouve à plusieurs reprises dans la vie et auxquelles, bien qu’on n’ait pas changé de caractère, de nature — notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque les femmes que nous aimons, et jusqu’à leurs fautes — on ne fait pas face de la même manière à chaque fois, c’est-à-dire à tout âge. À ces moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée dans une balance, en deux plateaux opposés où elle tient tout entière. Dans l’un, il y a notre désir de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop humble à l’être que nous aimons sans parvenir à le comprendre, mais que nous trouvons plus habile de laisser un peu de côté pour qu’il n’ait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le détournerait de nous ; de l’autre côté, il y a une souffrance — non pas une souffrance localisée et partielle — qui ne pourrait au contraire être apaisée que si, renonçant à plaire à cette femme et à lui faire croire que nous ne pouvons nous passer d’elle, nous allions la retrouver. Quand on retire du plateau où est la fierté une petite quantité de volonté qu’on a eu la faiblesse de laisser s’user avec l’âge, qu’on ajoute dans le plateau où est le chagrin une souffrance physique acquise et à qui on a permis de s’aggraver, et au lieu de la solution courageuse qui l’aurait emporté à vingt ans, c’est l’autre, devenue trop lourde et sans assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. D’autant plus que les situations tout en se répétant changent, et qu’il y a chance pour qu’au milieu ou à la fin de la vie on ait eu pour soi-même la funeste complaisance de compliquer l’amour d’une part d’habitude que l’adolescence, retenue par d’autres devoirs, moins libre de soi-même, ne connaît pas.

Je venais d’écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée de quelques mots placés comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation ; un instant après, le vent ayant tourné, c’était des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de tels « jamais plus », si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les lira, soit qu’elle les croie mensongers et traduise « jamais plus » par « ce soir-même, si vous voulez bien de moi » ou qu’elle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la vie quand il s’agit d’êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d’agir en dignes prédécesseurs de l’être prochain que nous serons et qui n’aimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer l’état d’esprit d’une femme à qui, même si nous savions que nous lui sommes indifférents, nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d’un beau songe ou nous consoler d’un gros chagrin, les mêmes propos que si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d’une femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens (avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans l’inconnu). Ou pis encore, comme un être pour l’esprit de qui le principe de causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas capable d’établir un lien entre un phénomène et un autre et devant qui le spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes je m’efforçais de sortir de cette incohérence, de trouver des causes. Je tâchais même d’être « objectif » et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui existait entre l’importance qu’avait pour moi Gilberte et celle non seulement que j’avais pour elle, mais qu’elle-même avait pour les autres êtres que moi, disproportion qui, si je l’eusse omise, eût risqué de me faire prendre une simple amabilité de mon amie pour un aveu passionné, une démarche grotesque et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans l’excès contraire, où j’aurais vu dans l’arrivée inexacte de Gilberte à un rendez-vous un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable. Je tâchais de trouver entre ces deux optiques également déformantes celle qui me donnerait la vision juste des choses ; les calculs qu’il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de ma souffrance ; et soit par obéissance à la réponse des nombres, soit que je leur eusse fait dire ce que je désirais, je me décidai le lendemain à aller chez les Swann, heureux, mais de la même façon que ceux qui, s’étant tourmentés longtemps à cause d’un voyage qu’ils ne voulaient pas faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez eux défaire leur malle. Et comme, pendant qu’on hésite, la seule idée d’une résolution possible (à moins d’avoir rendu cette idée inerte en décidant qu’on ne prendra pas la résolution) développe, comme une graine vivace, les linéaments, tout le détail des émotions qui naîtraient de l’acte exécuté, je me dis que j’avais été bien absurde de me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant de mal que si j’eusse dû réaliser ce projet et que, puisque au contraire c’était pour finir par retourner chez elle, j’aurais pu faire l’économie de tant de velléités et d’acceptations douloureuses. Mais cette reprise des relations d’amitié ne dura que le temps d’aller jusqu’à chez les Swann, non pas parce que leur maître d’hôtel, lequel m’aimait beaucoup, me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet, dès le soir même, que c’était vrai, par des gens qui l’avaient rencontrée), mais à cause de la façon dont il me le dit : « Monsieur, Mademoiselle est sortie, je peux affirmer à Monsieur que je ne mens pas. Si Monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieur pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui faire plaisir et que si Mademoiselle était là je mènerais tout de suite Monsieur auprès d’elle. » Ces paroles, de la sorte qui est la seule importante, involontaires, nous donnant la radiographie au moins sommaire de la réalité insoupçonnable que cacherait un discours étudié, prouvaient que dans l’entourage de Gilberte on avait l’impression que je lui étais importun ; aussi, à peine le maître d’hôtel les eut-il prononcées, qu’elles engendrèrent chez moi de la haine à laquelle je préférai donner comme objet, au lieu de Gilberte, le maître d’hôtel ; il concentra sur lui tous les sentiments de colère que j’avais pu avoir pour mon amie ; débarrassé d’eux grâce à ces paroles, mon amour subsista seul ; mais elles m’avaient montré en même temps que je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir Gilberte. Elle allait certainement m’écrire pour s’excuser. Malgré cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je pouvais vivre sans elle. D’ailleurs, une fois que j’aurais reçu sa lettre, fréquenter Gilberte serait une chose dont je pourrais plus aisément me priver pendant quelque temps, parce que je serais sûr de la retrouver dès que je le voudrais. Ce qu’il me fallait pour supporter moins tristement l’absence volontaire, c’était sentir mon cœur débarrassé de la terrible incertitude de savoir si nous n’étions pas brouillés pour toujours, si elle n’était pas fiancée, partie, enlevée. Les jours qui suivirent ressemblèrent à ceux de cette ancienne semaine du jour de l’an que j’avais dû passer sans Gilberte. Mais cette semaine-là finie, jadis, d’une part mon amie reviendrait aux Champs-Élysées, je la reverrais comme auparavant, j’en étais sûr ; et, d’autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que dureraient les vacances du jour de l’an, ce n’était pas la peine d’aller aux Champs-Élysées. De sorte que, durant cette triste semaine déjà lointaine, j’avais supporté ma tristesse avec calme parce qu’elle n’était mêlée ni de crainte ni d’espérance. Maintenant, au contraire, c’était ce dernier sentiment qui presque autant que la crainte rendait ma souffrance intolérable. N’ayant pas eu de lettre de Gilberte le soir même, j’avais fait la part de sa négligence, de ses occupations, je ne doutais pas d’en trouver une d’elle dans le courrier du matin. Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations de cœur auxquelles succédait un état d’abattement quand je n’y avais trouvé que des lettres de personnes qui n’étaient pas Gilberte ou bien rien, ce qui n’était pas pire, les preuves d’amitié d’une autre me rendant plus cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à espérer pour le courrier de l’après-midi. Même entre les heures des levées des lettres je n’osais pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne. Puis le moment finissait par arriver où, ni facteur ni valet de pied des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain matin l’espoir d’être rassuré, et ainsi, parce que je croyais que ma souffrance ne durerait pas, j’étais obligé pour ainsi dire de la renouveler sans cesse. Le chagrin était peut-être le même, mais au lieu de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément une émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par une émotion si fréquemment renouvelée qu’elle finissait — elle, état tout physique, si momentané — par se stabiliser, si bien que les troubles causés par l’attente ayant à peine le temps de se calmer avant qu’une nouvelle raison d’attendre survînt, il n’y avait plus une seule minute par jour où je ne fusse dans cette anxiété qu’il est pourtant si difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma souffrance était infiniment plus cruelle qu’au temps de cet ancien 1er janvier, parce que cette fois il y avait en moi, au lieu de l’acceptation pure et simple de cette souffrance, l’espoir, à chaque instant, de la voir cesser. À cette acceptation, je finis pourtant par arriver, alors je compris qu’elle devait être définitive et je renonçai pour toujours à Gilberte, dans l’intérêt même de mon amour, et parce que je souhaitais avant tout qu’elle ne conservât pas de moi un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce moment-là, et pour qu’elle ne pût former la supposition d’une sorte de dépit amoureux de ma part, quand, dans la suite, elle me fixa des rendez-vous, je les acceptais souvent et, au dernier moment, je lui écrivais que je ne pouvais pas venir, mais en protestant que j’en étais désolé comme j’aurais fait avec quelqu’un que je n’aurais pas désiré voir. Ces expressions de regret qu’on réserve d’ordinaire aux indifférents persuaderaient mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que ne ferait le ton d’indifférence qu’on affecte seulement envers celle qu’on aime. Quand mieux qu’avec des paroles, par des actions indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n’avais pas de goût à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas ! ce serait en vain : chercher en ne la voyant plus à ranimer en elle ce goût de me voir, c’était la perdre pour toujours ; d’abord, parce que quand il commencerait à renaître, si je voulais qu’il durât, il ne faudrait pas y céder tout de suite ; d’ailleurs, les heures les plus cruelles seraient passées ; c’était en ce moment qu’elle m’était indispensable et j’aurais voulu pouvoir l’avertir que bientôt elle ne calmerait, en me revoyant, qu’une douleur tellement diminuée qu’elle ne serait plus, comme elle eût été encore en ce moment même, et pour y mettre fin, un motif de capitulation, de se réconcilier, de se revoir. Et enfin plus tard quand je pourrais enfin avouer sans péril à Gilberte, tant son goût pour moi aurait repris de force, le mien pour elle, celui-ci n’aurait pu résister à une si longue absence et n’existerait plus ; Gilberte me serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne pouvais pas le lui dire ; elle aurait cru que si je prétendais que je cesserais de l’aimer en restant trop longtemps sans la voir, c’était à seule fin qu’elle me dît de revenir vite auprès d’elle.

En attendant, ce qui me rendait plus aisé de me condamner à cette séparation, c’est que (afin qu’elle se rendît bien compte que, malgré mes affirmations contraires, c’était ma volonté, et non pas un empêchement, non mon état de santé, qui me privaient de la voir) toutes les fois où je savais d’avance que Gilberte ne serait pas chez ses parents, devait sortir avec une amie, et ne rentrerait pas dîner, j’allais voir Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu’elle était au temps où je voyais si difficilement sa fille et où, les jours où celle-ci ne venait pas aux Champs-Élysées, j’allais me promener avenue des Acacias). De cette façon j’entendrais parler de Gilberte et j’étais sûr qu’elle entendrait ensuite parler de moi et d’une façon qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais, comme tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait pu être pire. Car ayant libre entrée dans la demeure où habitait Gilberte, je me disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette faculté, que si jamais ma douleur était trop vive je pourrais la faire cesser. Je n’étais malheureux qu’au jour le jour. Et c’est trop dire encore. Combien de fois par heure (mais maintenant sans l’anxieuse attente qui m’avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant d’être retourné chez les Swann) ne me récitais-je pas la lettre que Gilberte m’enverrait bien un jour, m’apporterait peut-être elle-même. La constante vision de ce bonheur imaginaire m’aidait à supporter la destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas, comme pour les « disparus », savoir qu’on n’a plus rien à espérer n’empêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes ; des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration dangereuse se figurent à toute minute, et alors que la certitude qu’il a péri est acquise depuis longtemps, qu’il va entrer miraculeusement sauvé et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir et la résistance des organes, ou bien les aide à traverser les années au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus, d’oublier peu à peu et de survivre — ou bien les fait mourir.

D’autre part, mon chagrin était un peu consolé par l’idée qu’il profitait à mon amour. Chaque visite que je faisais à Mme Swann sans voir Gilberte m’était cruelle, mais je sentais qu’elle améliorait d’autant l’idée que Gilberte avait de moi.

D’ailleurs si je m’arrangeais toujours, avant d’aller chez Mme Swann, à être certain de l’absence de sa fille, cela tenait peut-être autant qu’à ma résolution d’être brouillé avec elle, à cet espoir de réconciliation qui se superposait à ma volonté de renoncement (bien peu sont absolus, au moins d’une façon continue, dans cette âme humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de souvenirs différents, est l’intermittence) et me masquait ce qu’elle avait de trop cruel. Cet espoir je savais bien ce qu’il avait de chimérique. J’étais comme un pauvre qui mêle moins de larmes à son pain sec s’il se dit que tout à l’heure peut-être un étranger va lui laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies. Or mon espérance restait plus intacte — tout en même temps que la séparation s’effectuait mieux — si je ne rencontrais pas Gilberte. Si je m’étais trouvé face à face avec elle chez sa mère nous aurions peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre brouille, tué mon espérance et d’autre part, en créant une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma résignation.

Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec sa fille, Mme Swann m’avait dit : « C’est très bien de venir voir Gilberte, mais j’aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour moi, pas à mon Choufleury, où vous vous ennuieriez parce que j’ai trop de monde, mais les autres jours où vous me trouverez toujours un peu tard. » J’avais donc l’air, en allant la voir, de n’obéir que longtemps après à un désir anciennement exprimé par elle. Et très tard, déjà dans la nuit, presque au moment où mes parents se mettaient à table, je partais faire à Mme Swann une visite pendant laquelle je savais que je ne verrais pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu’à elle. Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d’un Paris plus sombre qu’aujourd’hui, et qui, même dans le centre, n’avait pas d’électricité sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d’un salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu’était celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant croyait, et non sans un certain émoi, à une modification survenue dans cette cause mystérieuse, quand il voyait l’un de ces coupés se mettre en mouvement ; mais c’était seulement un cocher qui, craignant que ses bêtes prissent froid, leur faisait faire de temps à autre des allées et venues d’autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se détachait plus distinct et plus explicite.

Le « jardin d’hiver », que dans ces années-là le passant apercevait d’ordinaire, quelle que fût la rue, si l’appartement n’était pas à un niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se voit plus que dans les héliogravures des livres d’étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste avec les rares ornements floraux des salons Louis XVI d’aujourd’hui — une rose ou un iris du Japon dans un vase de cristal à long col qui ne pourrait pas contenir une fleur de plus — il semble, à cause de la profusion des plantes d’appartement qu’on avait alors, et du manque absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû, chez les maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante et délicieuse passion pour la botanique qu’à un froid souci de morne décoration. Il faisait penser en plus grand, dans les hôtels d’alors, à ces serres minuscules et portatives posées au matin du 1er janvier sous la lampe allumée — les enfants n’ayant pas eu la patience d’attendre qu’il fît jour — parmi les autres cadeaux du jour de l’an, mais le plus beau d’entre eux, consolant, avec les plantes qu’on va pouvoir cultiver, de la nudité de l’hiver ; plus encore qu’à ces serres-là elles-mêmes, ces jardins d’hiver ressemblaient à celle qu’on voyait tout auprès d’elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau du jour de l’an, et qui bien qu’elle fût donnée non aux enfants, mais à Mlle Lili, l’héroïne de l’ouvrage, les enchantait à tel point que, devenus maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces années fortunées l’hiver n’était pas la plus belle des saisons. Enfin, au fond de ce jardin d’hiver, à travers les arborescences d’espèces variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de ces serres d’enfants, dessinées ou réelles, le passant, se hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en redingote, un gardénia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze, au fond de l’atmosphère du salon, ambrée par le samovar — importation récente alors — de vapeurs qui s’en échappent peut-être encore aujourd’hui, mais qu’à cause de l’habitude personne ne voit plus. Mme Swann tenait beaucoup à ce « thé » ; elle croyait montrer de l’originalité et dégager du charme en disant à un homme : « Vous me trouverez tous les jours un peu tard, venez prendre le thé », de sorte qu’elle accompagnait d’un sourire fin et doux ces mots prononcés par elle avec un accent anglais momentané et desquels son interlocuteur prenait bonne note en saluant d’un air grave, comme s’ils avaient été quelque chose d’important et de singulier qui commandât la déférence et exigeât de l’attention. Il y avait une autre raison que celles données plus haut et pour laquelle les fleurs n’avaient pas qu’un caractère d’ornement dans le salon de Mme Swann, et cette raison-là ne tenait pas à l’époque, mais en partie à l’existence qu’avait menée jadis Odette. Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses amants, c’est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi, avoir de l’importance, sont celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point culminant de sa journée est celui non pas où elle s’habille pour le monde, mais où elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être aussi élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu’en toilette de ville. D’autres femmes montrent leurs bijoux, elle, elle vit dans l’intimité de ses perles. Ce genre d’existence impose l’obligation et finit par donner le goût d’un luxe secret, c’est-à-dire bien près d’être désintéressé. Mme Swann l’étendait aux fleurs. Il y avait toujours près de son fauteuil une immense coupe de cristal remplie entièrement de violettes de Parme ou de marguerites effeuillées dans l’eau, et qui semblait témoigner aux yeux de l’arrivant de quelque occupation préférée et interrompue, comme eût été la tasse de thé que Mme Swann eût bue seule, pour son plaisir ; d’une occupation plus intime même et plus mystérieuse, si bien qu’on avait envie de s’excuser en voyant les fleurs étalées là, comme on l’eût fait de regarder le titre du volume encore ouvert qui eût révélé la lecture récente, donc peut-être la pensée actuelle d’Odette. Et plus que le livre, les fleurs vivaient ; on était gêné, si on entrait faire une visite à Mme Swann, de s’apercevoir qu’elle n’était pas seule, ou, si on rentrait avec elle, de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place énigmatique et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse de maison, qu’on ne connaissait pas, ces fleurs qui n’avaient pas été préparées pour les visiteurs d’Odette, mais comme oubliées là par elle, avaient eu et auraient encore avec elle des entretiens particuliers qu’on avait peur de déranger, et dont on essayait en vain de lire le secret, en fixant des yeux la couleur délavée, liquide, mauve et dissolue des violettes de Parme. Dès la fin d’octobre Odette rentrait le plus régulièrement qu’elle pouvait pour le thé, qu’on appelait encore dans ce temps-là le « five o’clock tea », ayant entendu dire (et aimant à répéter) que si Mme Verdurin s’était fait un salon c’était parce qu’on était toujours sûr de pouvoir la rencontrer chez elle à la même heure. Elle s’imaginait elle-même en avoir un, du même genre, mais plus libre, « senza rigore », aimait-elle à dire. Elle se voyait ainsi comme une espèce de Lespinasse et croyait avoir fondé un salon rival en enlevant à la du Deffant du petit groupe ses hommes les plus agréables, en particulier Swann, qui l’avait suivie dans sa sécession et sa retraite, selon une version qu’on comprend qu’elle eût réussi à accréditer auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais non auprès d’elle-même. Mais certains rôles favoris sont par nous joués tant de fois devant le monde, et ressassés en nous-mêmes, que nous nous référons plus aisément à leur témoignage fictif qu’à celui d’une réalité presque complètement oubliée. Les jours où Mme Swann n’était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent qu’une jonchée de pétales roses ou blancs et qu’on trouverait aujourd’hui peu appropriés à l’hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme — dans la grande chaleur des salons d’alors fermés de portières et desquels ce que les romanciers mondains de l’époque trouvaient à dire de plus élégant, c’est qu’ils étaient « douillettement capitonnés » — le même air frileux qu’aux roses, qui pouvaient y rester à côté d’elle, malgré l’hiver, dans l’incarnat de leur nudité, comme au printemps. À cause de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des enfoncements, la maîtresse de la maison n’étant pas avertie de votre entrée comme aujourd’hui continuait à lire pendant que vous étiez déjà presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression de romanesque, à ce charme d’une sorte de secret surpris, que nous retrouvons aujourd’hui dans le souvenir de ces robes déjà démodées alors, que Mme Swann était peut-être la seule à ne pas avoir encore abandonnées et qui nous donnent l’idée que la femme qui les portait devait être une héroïne de roman parce que nous, pour la plupart, ne les avons guère vues que dans certains romans d’Henry Gréville. Odette avait maintenant, dans son salon, au commencement de l’hiver, des chrysanthèmes énormes et d’une variété de couleurs comme Swann jadis n’eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux — quand j’allais faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant, de par mon chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte à qui elle dirait le lendemain : « Ton ami m’a fait une visite » — venait sans doute de ce que, rose pâle comme la soie Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d’un rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d’un coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques jours. Mais j’étais touché, moins par ce que ces chrysanthèmes avaient d’éphémère, que de relativement durable par rapport à ces tons aussi roses ou aussi cuivrés, que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume des fins d’après-midi de novembre, et qu’après les avoir aperçus avant que j’entrasse chez Mme Swann, s’éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à l’instabilité de l’atmosphère et du soleil, afin qu’ils vinssent orner une demeure humaine, ils m’invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse, à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse. Hélas, ce n’était pas dans les conversations que j’entendais que je pouvais l’atteindre ; elles lui ressemblaient bien peu. Même avec Mme Cottard et quoique l’heure fût avancée, Mme Swann se faisait caressante pour dire : « Mais non, il n’est pas tard, ne regardez pas la pendule, ce n’est pas l’heure, elle ne va pas ; qu’est-ce que vous pouvez avoir de si pressé à faire » ; et elle offrait une tartelette de plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes à la main.

— On ne peut pas s’en aller de cette maison, disait Mme Bontemps à Mme Swann tandis que Mme Cottard, dans sa surprise d’entendre exprimer sa propre impression, s’écriait : « C’est ce que je me dis toujours, avec ma petite jugeotte, dans mon for intérieur ! », approuvée par des Messieurs du Jockey qui s’étaient confondus en saluts, et comme comblés par tant d’honneur, quand Mme Swann les avait présentés à cette petite bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants amis d’Odette sur la réserve sinon sur ce qu’elle appelait la « défensive », car elle employait toujours un langage noble pour les choses les plus simples. « On ne le dirait pas, voilà trois mercredis que vous me faites faux bond », disait Mme Swann à Mme Cottard. « C’est vrai, Odette, il y a des siècles, des éternités que je ne vous ai vue. Vous voyez que je plaide coupable, mais il faut vous dire, ajoutait-elle d’un air pudibond et vague, car quoique femme de médecin elle n’aurait pas osé parler sans périphrases de rhumatismes ou de coliques néphrétiques, que j’ai eu bien des petites misères. Chacun a les siennes. Et puis j’ai eu une crise dans ma domesticité mâle. Sans être plus qu’une autre très imbue de mon autorité, j’ai dû, pour faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait d’ailleurs une place plus lucrative. Mais son départ a failli entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme de chambre ne voulait pas rester non plus, il y a eu des scènes homériques. Malgré tout, j’ai tenu ferme le gouvernail, et c’est une véritable leçon de choses qui n’aura pas été perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas c’est d’être obligée de procéder à des remaniements dans son personnel. »

— Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille ? demandait-elle. — Non, ma délicieuse fille dîne chez une amie », répondait Mme Swann, et elle ajoutait en se tournant vers moi : « Je crois qu’elle vous a écrit pour que vous veniez la voir demain… Et nos babys ? », demandait-elle à la femme du Professeur. Je respirai largement. Ces mots de Mme Swann, qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte quand je voudrais, me faisaient justement le bien que j’étais venu chercher et qui me rendait à cette époque-là les visites à Mme Swann si nécessaires. « Non, je lui écrirai un mot ce soir. Du reste, Gilberte et moi nous ne pouvons plus nous voir », ajoutais-je, ayant l’air d’attribuer notre séparation à une cause mystérieuse, ce qui me donnait encore une illusion d’amour, entretenue aussi par la manière tendre dont je parlais de Gilberte et dont elle parlait de moi. « Vous savez qu’elle vous aime infiniment, me disait Mme Swann. Vraiment vous ne voulez pas demain ? » Tout d’un coup une allégresse me soulevait, je venais de me dire : « Mais après tout pourquoi pas, puisque c’est sa mère elle-même qui me le propose. » Mais aussitôt je retombais dans ma tristesse. Je craignais qu’en me revoyant Gilberte pensât que mon indifférence de ces derniers temps avait été simulée et j’aimais mieux prolonger la séparation. Pendant ces apartés Mme Bontemps se plaignait de l’ennui que lui causaient les femmes des hommes politiques, car elle affectait de trouver tout le monde assommant et ridicule, et d’être désolée de la position de son mari. « Alors vous pouvez comme ça recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle à Mme Cottard qui elle, au contraire, était pleine de bienveillance pour chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la vertu ! Moi, au ministère, n’est-ce pas, je suis obligée, naturellement. Eh bien ! c’est plus fort que moi, vous savez, ces femmes de fonctionnaires, je ne peux pas m’empêcher de leur tirer la langue. Et ma nièce Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce qu’elle est effrontée cette petite. La semaine dernière il y avait à mon jour la femme du sous-secrétaire d’État aux Finances qui disait qu’elle ne s’y connaissait pas en cuisine. « Mais, Madame, lui a répondu ma nièce avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant savoir ce que c’est puisque votre père était marmiton. » « Oh ! j’aime beaucoup cette histoire, je trouve cela exquis », disait Mme Swann. « Mais au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que vous aimez », conseillait-elle à Mme Cottard. « Comme ça, v’lan dans la figure, v’lan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne m’avait prévenue de rien cette petite masque, elle est rusée comme un singe. Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir ; j’envie les gens qui savent déguiser leur pensée. » « Mais je n’en ai pas besoin, Madame : je ne suis pas si difficile, répondait avec douceur Mme Cottard. D’abord, je n’y ai pas les mêmes droits que vous, ajoutait-elle d’une voix un peu plus forte qu’elle prenait, afin de les souligner, chaque fois qu’elle glissait dans la conversation quelqu’une de ces amabilités délicates, de ces ingénieuses flatteries qui faisaient l’admiration et aidaient à la carrière de son mari. Et puis je fais avec plaisir tout ce qui peut être utile au professeur.

— Mais, Madame, il faut pouvoir. Probablement vous n’êtes pas nerveuse. Moi quand je vois la femme du ministre de la Guerre faire des grimaces, immédiatement je me mets à l’imiter. C’est terrible d’avoir un tempérament comme ça.

— Ah ! oui, dit Mme Cottard, j’ai entendu dire qu’elle avait des tics, mon mari connaît aussi quelqu’un de très haut placé et naturellement, quand ces Messieurs causent entre eux…

— Mais tenez, Madame, c’est encore comme le chef du Protocole qui est bossu, c’est réglé, il n’est pas depuis cinq minutes chez moi que je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh bien ! zut pour le ministère ! Oui, zut pour le ministère ! je voulais faire mettre ça comme devise sur mon papier à lettres. Je suis sûre que je vous scandalise parce que vous êtes bonne, moi j’avoue que rien ne m’amuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait bien monotone.

Et elle continuait à parler tout le temps du ministère comme si ç’avait été l’Olympe. Pour changer la conversation Mme Swann se tournait vers Mme Cottard :

— Mais vous me semblez bien belle ? Redfern fecit ?

— Non, vous savez que je suis une fervente de Raudnitz. Du reste c’est un retapage.

— Eh bien ! cela a un chic !

— Combien croyez-vous ?… Non, changez le premier chiffre.

— Comment, mais c’est pour rien, c’est donné. On m’avait dit trois fois autant.

— Voilà comme on écrit l’Histoire, concluait la femme du docteur. Et montrant à Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui avait fait présent :

— Regardez, Odette. Vous reconnaissez ?

Dans l’entre-bâillement d’une tenture une tête se montrait cérémonieusement déférente, feignant par plaisanterie la peur de déranger : c’était Swann. « Odette, le prince d’Agrigente qui est avec moi dans mon cabinet demande s’il pourrait venir vous présenter ses hommages. Que dois-je aller lui répondre ? — Mais que je serai enchantée », disait Odette avec satisfaction sans se départir d’un calme qui lui était d’autant plus facile qu’elle avait toujours, même comme cocotte, reçu des hommes élégants. Swann partait transmettre l’autorisation et, accompagné du prince, il revenait auprès de sa femme à moins que dans l’intervalle ne fût entrée Mme Verdurin. Quand il avait épousé Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le petit clan (il avait pour cela bien des raisons et, s’il n’en avait pas eu, l’eût fait tout de même par obéissance à une loi d’ingratitude qui ne souffre pas d’exception et qui fait ressortir l’imprévoyance de tous les entremetteurs ou leur désintéressement). Il avait seulement permis qu’Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites par an, ce qui semblait encore excessif à certains fidèles indignés de l’injure faite à la Patronne qui avait pendant tant d’années traité Odette et même Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s’il contenait des faux frères qui lâchaient certains soirs pour se rendre sans le dire à une invitation d’Odette, prêts, dans le cas où ils seraient découverts, à s’excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte (quoique la Patronne prétendît qu’il ne fréquentait pas chez les Swann, était dépourvu de talent, et malgré cela elle cherchait, suivant une expression qui lui était chère, à l’attirer), le petit groupe avait aussi ses « ultras ». Et ceux-ci, ignorants des convenances particulières qui détournent souvent les gens de l’attitude extrême qu’on aimerait à leur voir prendre pour ennuyer quelqu’un, auraient souhaité et n’avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes relations avec Odette, et lui ôtât ainsi la satisfaction de dire en riant : « Nous allons très rarement chez la Patronne depuis le Schisme. C’était encore possible quand mon mari était garçon, mais pour un ménage ce n’est pas toujours très facile… M. Swann, pour vous dire la vérité, n’avale pas la mère Verdurin et il n’apprécierait pas beaucoup que j’en fasse ma fréquentation habituelle. Et moi, fidèle épouse… » Swann y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait d’être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite. Ainsi si la Patronne était dans le salon, le prince d’Agrigente entrait seul. Seul aussi d’ailleurs il était présenté par Odette, qui préférait que Mme Verdurin n’entendît pas de noms obscurs et, voyant plus d’un visage inconnu d’elle, pût se croire au milieu de notabilités aristocratiques, calcul qui réussissait si bien que le soir Mme Verdurin disait avec dégoût à son mari : « Charmant milieu ! Il y avait toute la fleur de la Réaction ! » Odette vivait à l’égard de Mme Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût même seulement commencé alors de devenir ce que nous le verrons être un jour. Mme Verdurin n’en était même pas encore à la période d’incubation où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les rares éléments brillants récemment acquis seraient noyés dans trop de tourbe et où on préfère attendre que le pouvoir générateur des dix justes qu’on a réussi à attirer en ait produit septante fois dix. Comme Odette n’allait pas tarder à le faire, Mme Verdurin se proposait bien le « monde » comme objectif, mais ses zones d’attaque étaient encore si limitées et d’ailleurs si éloignées de celles par où Odette avait quelque chance d’arriver à un résultat identique, à percer, que celle-ci vivait dans la plus complète ignorance des plans stratégiques qu’élaborait la Patronne. Et c’était de la meilleure foi du monde que, quand on parlait à Odette de Mme Verdurin comme d’une snob, Odette se mettait à rire et disait : « C’est tout le contraire. D’abord elle n’en a pas les éléments, elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui rendre cette justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce qu’elle aime ce sont ses mercredis, les causeurs agréables. » Et secrètement elle enviait à Mme Verdurin (bien qu’elle ne désespérât pas d’avoir elle-même à une si grande école fini par les apprendre) ces arts auxquels la Patronne attachait une si belle importance bien qu’ils ne fassent que nuancer l’inexistant, sculpter le vide, et soient à proprement parler les Arts du Néant : l’art (pour une maîtresse de maison) de savoir « réunir », de s’entendre à « grouper », de « mettre en valeur », de « s’effacer », de servir de « trait d’union ».

En tous cas les amies de Mme Swann étaient impressionnées de voir chez elle une femme qu’on ne se représentait habituellement que dans son propre salon, entourée d’un cadre inséparable d’invités, de tout un petit groupe qu’on s’émerveillait de voir ainsi, évoqué, résumé, resserré, dans un seul fauteuil, sous les espèces de la Patronne devenue visiteuse dans l’emmitouflement de son manteau fourré de grèbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient ce salon au sein duquel Mme Verdurin était elle-même un salon. Les femmes les plus timides voulaient se retirer par discrétion et employant le pluriel, comme quand on veut faire comprendre aux autres qu’il est plus sage de ne pas trop fatiguer une convalescente qui se lève pour la première fois, disaient : « Odette, nous allons vous laisser. » On enviait Mme Cottard que la Patronne appelait par son prénom. « Est-ce que je vous enlève ? » lui disait Mme Verdurin qui ne pouvait supporter la pensée qu’une fidèle allait rester là au lieu de la suivre. « Mais Madame est assez aimable pour me ramener, répondait Mme Cottard, ne voulant pas avoir l’air d’oublier, en faveur d’une personne plus célèbre, qu’elle avait accepté l’offre que Mme Bontemps lui avait faite de la ramener dans sa voiture à cocarde. J’avoue que je suis particulièrement reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre avec elles dans leur véhicule. C’est une véritable aubaine pour moi qui n’ai pas d’automédon. » « D’autant plus, répondait la Patronne (n’osant trop rien dire car elle connaissait un peu Mme Bontemps et venait de l’inviter à ses mercredis), que chez Mme de Crécy vous n’êtes pas près de chez vous. Oh ! mon Dieu, je n’arriverai jamais à dire Madame Swann. » C’était une plaisanterie dans le petit clan, pour des gens qui n’avaient pas beaucoup d’esprit, de faire semblant de ne pas pouvoir s’habituer à dire Mme Swann. « J’avais tellement l’habitude de dire Madame de Crécy, j’ai encore failli de me tromper. » Seule Mme Verdurin, quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se trompait exprès. « Cela ne vous fait pas peur, Odette, d’habiter ce quartier perdu ? Il me semble que je ne serais qu’à moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis c’est si humide. Ça ne doit rien valoir pour l’eczéma de votre mari. Vous n’avez pas de rats au moins ? — Mais non ! Quelle horreur ! — Tant mieux, on m’avait dit cela. Je suis bien aise de savoir que ce n’est pas vrai, parce que j’en ai une peur épouvantable et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir, ma bonne chérie, à bientôt, vous savez comme je suis heureuse de vous voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes, disait-elle en s’en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais. — Je ne suis pas de l’avis de Madame Verdurin, bien qu’en toutes choses elle soit pour moi la Loi et les Prophètes. Il n’y a que vous, Odette, pour trouver les chrysanthèmes si belles, ou plutôt si beaux puisqu’il paraît que c’est ainsi qu’on dit maintenant, déclarait Mme Cottard, quand la Patronne avait refermé la porte. — Chère Mme Verdurin n’est pas toujours très bienveillante pour les fleurs des autres, répondait doucement Mme Swann. — Qui cultivez-vous, Odette ? demandait Mme Cottard pour ne pas laisser se prolonger les critiques à l’adresse de la Patronne… Lemaître ? J’avoue que devant chez Lemaître il y avait l’autre jour un grand arbuste rose qui m’a fait faire une folie. » Mais par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus précis sur le prix de l’arbuste et dit seulement que le professeur « qui n’avait pourtant pas la tête près du bonnet » avait tiré flamberge au vent et lui avait dit qu’elle ne savait pas la valeur de l’argent. « Non, non, je n’ai de fleuriste attitré que Debac. — Moi aussi, disait Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec Lachaume. — Ah ! vous le trompez avec Lachaume, je lui dirai, répondait Odette qui s’efforçait d’avoir de l’esprit et de conduire la conversation chez elle, où elle se sentait plus à l’aise que dans le petit clan. Du reste Lachaume devient vraiment trop cher ; ses prix sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants ! » ajoutait-elle en riant.

Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête que les histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient des histoires de M. Bloch père, et que l’homme « tout à fait curieux » était toujours un de ses amis qu’il jugeait de cette façon. Il y a un certain nombre de gens qu’on admire dans son enfance, un père plus spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à nos yeux de la métaphysique qu’il nous révèle, un camarade plus avancé que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de l’Espoir en Dieu quand nous l’aimons encore, et quand nous en serons venus au père Leconte ou à Claudel ne s’extasiera plus que sur

À Saint-Blaise, à la Zuecca

Vous étiez, vous étiez bien aise.

en y ajoutant :

Padoue est un fort bel endroit

Où de très grands docteurs en droit

…Mais j’aime mieux la polenta

…Passe dans son domino noir

…La Toppatelle.

et de toutes les « Nuits » ne retient que :

Au Havre, devant l’Atlantique,

À Venise, à l’affreux Lido,

Où vient sur l’herbe d’un tombeau

Mourir la pâle Adriatique.

Or, de quelqu’un qu’on admire de confiance, on recueille, on cite avec admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu’un écrivain utilise dans un roman, sous prétexte qu’ils sont vrais, des « mots », des personnages, qui dans l’ensemble vivant font au contraire poids mort, partie médiocre. Les portraits de Saint-Simon écrits par lui sans qu’il s’admire sans doute, sont admirables, les traits qu’il cite comme charmants de gens d’esprit qu’il a connus sont restés médiocres ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d’inventer ce qu’il rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV, fait qui du reste est à noter chez bien d’autres et comporte diverses interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci : c’est que dans l’état d’esprit où l’on « observe », on est très au-dessous du niveau où l’on se trouve quand on crée.

Il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami que ne faisait le père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que son public goûtât bien l’histoire, s’ajoutait le rire bruyant par lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son père. C’est ainsi qu’après avoir dit les choses les plus intelligentes, Bloch jeune, manifestant l’apport qu’il avait reçu de sa famille, nous racontait pour la trentième fois quelques-uns des mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu’un qu’il valait la peine d’éblouir : un de ses professeurs, un « copain » qui avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple : « Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec preuves à l’appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes vainqueurs », ou bien : « C’est un homme éminent qui passe pour un grand financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans les milieux financiers. » Ces histoires étaient interchangeables avec une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël, personnages mis en scène d’une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M. Bloch les avait personnellement connus.

J’y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de Bergotte, je crus aussi que c’était un de ses vieux amis. Or, tous les gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que « sans les connaître », pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il s’imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne leur étaient pas inconnus et qu’en les apercevant, ils étaient souvent obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde, parce qu’ils connaissent les gens de talent original, qu’ils les reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait trop souhaiter de vivre, trop supposer d’intelligence, dans les milieux obscurs où l’on ne connaît que « sans connaître ». J’allais m’en rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n’était pas le seul qui eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès de ses sœurs qu’il ne cessait d’interpeller sur un ton bougon, en enfonçant sa tête dans son assiette ; il les faisait ainsi rire aux larmes. Elles avaient d’ailleurs adopté la langue de leur frère qu’elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous arrivâmes, l’aînée dit à une de ses cadettes : « Va prévenir notre père prudent et notre mère vénérable. — Chiennes, leur dit Bloch, je vous présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides, qui est venu pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde en chevaux. » Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se terminait d’habitude par quelque plaisanterie moins homérique : « Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agrafes, qu’est-ce que c’est que ce chichi-là ? Après tout c’est pas mon père ! » Et les demoiselles Bloch s’écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à leur frère combien de joies il m’avait données en me recommandant la lecture de Bergotte dont j’avais adoré les livres.

M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l’aide de jugements d’apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu près, où l’on salue dans le vide, où l’on juge dans le faux. L’inexactitude, l’incompétence, n’y diminuent pas l’assurance, au contraire. C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire : « Je ne veux pas le connaître » par « je ne peux pas le connaître ». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien : « Je ne veux pas le connaître. » On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur.

L’égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir l’univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le luxe d’en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat, voyant la signature de Bergotte au bas d’un article dans le journal à peine entr’ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience écourtée, prononçait sa sentence, et s’octroyait le confortable plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant : « Ce Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être embêtant. C’est à se désabonner. Comme c’est emberlificoté ! quelle tartine ! » Et il reprenait une beurrée.

Cette importance illusoire de M. Bloch père était d’ailleurs étendue un peu au delà du cercle de sa propre perception. D’abord ses enfants le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors même de toutes raisons objectives de l’admirer. Or celles-ci ne manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin, affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se plaisait d’autant plus avec lui que si dans la « société », on juge les gens d’après un étalon, d’ailleurs absurde, et selon des règles fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu’on déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas l’affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices de l’aristocratie n’existent pas, on les remplace par des distinctions plus folles encore. C’est ainsi que pour sa famille et jusqu’à un degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu’on appelait M. Bloch un « faux duc d’Aumale ». (Dans le monde des « chasseurs » de cercle, l’un qui porte sa casquette de travers et sa vareuse très serrée de manière à se donner l’air, croit-il, d’un officier étranger, n’est-il pas une manière de personnage pour ses camarades ?)

La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un titre. On répétait : « Bloch ? lequel ? le duc d’Aumale ? » Comme on dit : « La princesse Murat ? laquelle ? la Reine (de Naples) ? » Un certain nombre d’autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du cousinage une prétendue distinction. N’allant pas jusqu’à avoir une voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne, mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le trouvaient à cause de cela « faiseur d’embarras », on était persuadé dans la famille que pour le chic, l’oncle Salomon aurait pu en remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand elles meurent et à cause d’une table commune avec le rédacteur en chef de cette feuille dans un restaurant des boulevards, sont qualifiées de physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du Radical. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait si bien pourquoi lui, M. Bloch, ne le saluait pas, que dès qu’il l’apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey dont son père avait été président. D’autre part ce devait être un cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n’y serait plus reçu aujourd’hui. Aussi est-ce en tremblant de « sous-estimer l’adversaire » que Saint-Loup demanda si ce cercle était le cercle de la rue Royale, lequel était jugé « déclassant » par la famille de Saint-Loup et où il savait qu’étaient reçus certains Israélites. « Non, répondit M. Bloch d’un air négligent, fier et honteux, c’est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le Cercle des Ganaches. On y juge sévèrement la galerie. — Est-ce que sir Rufus Israël n’en est pas président ? » demanda Bloch fils à son père, pour lui fournir l’occasion d’un mensonge honorable et sans se douter que ce financier n’avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup qu’aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort bien avec le patron, il avait à sa disposition des cartes du grand financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui faisait dire au père Bloch : « Je vais passer au cercle demander une recommandation de sir Rufus. » Et la carte lui permettait d’éblouir les chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les « Ganaches », la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car elle croyait qu’il n’existait pas au monde pour désigner les gens de talent d’autres expressions que celles qu’il employait : « Est-ce un coco vraiment étonnant, ce Bergotte ? Est-il de la catégorie des grands bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle ? — Je l’ai rencontré à plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c’est une espèce de Schlemihl. » Cette allusion au conte de Chamisso n’avait rien de bien grave, mais l’épithète de Schlemihl faisait partie de ce dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l’emploi ravissait M. Bloch dans l’intimité, mais qu’il trouvait vulgaire et déplacé devant des étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. « Il a du talent, dit Bloch. — Ah ! fit gravement sa sœur comme pour dire que dans ces conditions j’étais excusable. — Tous les écrivains ont du talent, dit avec mépris M. Bloch père. — Il paraît même, dit son fils en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d’un air diaboliquement ironique, qu’il va se présenter à l’Académie. — Allons donc ! il n’a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne semblait pas avoir pour l’Académie le mépris de son fils et de ses filles. Il n’a pas le calibre nécessaire. — D’ailleurs l’Académie est un salon et Bergotte ne jouit d’aucune surface », déclara l’oncle à héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon grand-père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim n’avait fait planer au-dessus d’elle les ailes de quelque taureau androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d’insulter son oncle, soit qu’il fût excité par la bonhomie sans défense de son souffre-douleur, soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard, le bénéficiaire voulût montrer qu’il gardait son indépendance et surtout qu’il ne cherchait pas par des cajoleries à s’assurer l’héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu’on le traitât si grossièrement devant le maître d’hôtel. Il murmura une phrase inintelligible où on distinguait seulement : « Quand les Meschorès sont là ». Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de Dieu. Entre eux les Bloch s’en servaient pour désigner les domestiques et en étaient toujours égayés, parce que leur certitude de n’être compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes exaltait chez M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de « maîtres » et de « juifs ». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch entendant son oncle dire « Meschorès » trouvait qu’il laissait trop paraître son côté oriental, de même qu’une cocotte qui invite ses amies avec des gens comme il faut est irritée si elles font allusion à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi, bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M. Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit plus une occasion d’invectiver le malheureux oncle. « Naturellement, quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds s’il était là », cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon camarade depuis qu’il portait la sienne qu’il avait aussi crépue et bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.

— Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes ? mais je l’ai très bien connu, dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu’il voulait dire « connu » au sens où le père de Bloch disait qu’il connaissait Bergotte, c’est-à-dire de vue. Mais il ajouta : « Votre père était un de mes bons amis. » Cependant Bloch était devenu excessivement rouge, son père avait l’air profondément contrarié, les demoiselles Bloch riaient en s’étouffant. C’est que chez M. Nissim Bernard le goût de l’ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants, avait engendré l’habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en voyage à l’hôtel, M. Nissim Bernard, comme aurait pu faire M. Bloch le père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde était réuni, pour qu’on vît bien qu’il voyageait avec un valet de chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l’hôtel, l’oncle disait, ce que le neveu n’eût jamais fait, qu’il était sénateur. Il avait beau être certain qu’on apprendrait un jour que le titre était usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de tous les ennuis qu’ils lui causaient. « Ne faites pas attention, il est extrêmement blagueur, dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n’en fut que plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs. — Plus menteur encore que l’Ithaquesien Odysseus qu’Athènes appelait pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch. — Ah ! par exemple ! s’écria M. Nissim Bernard, si je m’attendais à dîner avec le fils de mon ami ! Mais j’ai à Paris chez moi, une photographie de votre père et combien de lettres de lui. Il m’appelait toujours « mon oncle », on n’a jamais su pourquoi. C’était un homme charmant, étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice, où il y avait Sardou, Labiche, Augier… — Molière, Racine, Corneille, continua ironiquement M. Bloch le père dont le fils acheva l’énumération en ajoutant : Plaute, Ménandre, Kalidasa. » M. Nissim Bernard blessé arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d’un grand plaisir, resta muet jusqu’à la fin du dîner.

— Saint-Loup au casque d’airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l’illustre sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin rouge.

D’habitude, après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade de marque les histoires sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch sentant qu’il avait touché son fils jusqu’à l’attendrissement, se retirait pour ne pas se « galvauder » aux yeux du « potache ». Cependant s’il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par exemple fut reçu à l’agrégation, M. Bloch ajoutait à la série habituelle des anecdotes cette réflexion ironique qu’il réservait plutôt pour ses amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir débiter pour ses amis à lui : « Le gouvernement a été impardonnable. Il n’a pas consulté M. Coquelin ! M. Coquelin a fait savoir qu’il était mécontent. » (M. Bloch se piquait d’être réactionnaire et méprisant pour les gens de théâtre.)

Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu’aux oreilles tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal jusqu’au bout envers les deux « labadens » de son fils, donna l’ordre d’apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous « régaler », il avait fait prendre trois fauteuils pour la représentation qu’une troupe d’Opéra Comique donnait le soir même au Casino. Il regrettait de n’avoir pu avoir de loge. Elles étaient toutes prises. D’ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était mieux à l’orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c’est-à-dire ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté, celui du père était l’avarice. Aussi, c’est dans une carafe qu’il fit servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de fauteuils d’orchestre il avait fait prendre des parterres qui coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l’intervention divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les loges étaient vides) on ne s’apercevrait de la différence. Quand M. Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que son fils décorait du nom de « cratères aux flancs profondément creusés », il nous fit admirer un tableau qu’il aimait tant qu’il l’apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c’était un Rubens. Saint-Loup lui demanda naïvement s’il était signé. M. Bloch répondit en rougissant qu’il avait fait couper la signature à cause du cadre, ce qui n’avait pas d’importance, puisqu’il ne voulait pas le vendre. Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le Journal Officiel dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture lui était rendue nécessaire, nous dit-il, « par sa situation parlementaire » sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas de lumières. « Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zéphyros et Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu’aux premières lueurs d’Eôs aux doigts de pourpre. À propos, demanda-t-il à Saint-Loup, quand nous fûmes dehors (et je tremblai car je compris bien vite que c’était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage ? — C’est mon oncle », répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une « gaffe » était bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire : « Tous mes compliments, j’aurais dû le deviner, il a un excellent chic, et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée. — Vous vous trompez du tout au tout, il est très intelligent, riposta Saint-Loup furieux. — Je le regrette car alors il est moins complet. J’aimerais du reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j’écrirais des machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des phrases, de la binette qui, excusez-moi, m’a fait gondoler un bon moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre oncle, qui en somme fait un effet bœuf, et la première rigolade passée, frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s’adressant cette fois à moi, il y a une chose, dans un tout autre ordre d’idées, sur laquelle je veux t’interroger et chaque fois que nous sommes ensemble, quelque dieu, bienheureux habitant de l’Olympe, me fait oublier totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m’être déjà et me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec laquelle je t’ai rencontré au Jardin d’Acclimatation et qui était accompagnée d’un monsieur que je crois connaître de vue et d’une jeune fille à la longue chevelure ? » J’avais bien vu que Mme Swann ne se rappelait pas le nom de Bloch, puisqu’elle m’en avait dit un autre et avait qualifié mon camarade d’attaché à un ministère où je n’avais jamais pensé depuis à m’informer s’il était entré. Mais comment Bloch qui, à ce qu’elle m’avait dit alors, s’était fait présenter à elle pouvait-il ignorer son nom ? J’étais si étonné que je restai un moment sans répondre. « En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n’as pas dû t’embêter avec elle. Je l’avais rencontrée quelques jours auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la sienne en faveur de ton serviteur, je n’ai jamais passé de si bons moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir quand une personne qu’elle connaissait eut le mauvais goût de monter à l’avant-dernière station. » Le silence que je gardai ne parut pas plaire à Bloch. « J’espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son adresse et aller goûter chez elle, plusieurs fois par semaine, les plaisirs d’Éros, cher aux dieux, mais je n’insiste pas puisque tu poses pour la discrétion à l’égard d’une professionnelle qui s’est donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou l’autre. »

J’allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite, mais j’étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise, laquelle par hasard bien qu’il fût venu à Combray ne l’avait jamais vu jusque-là. De sorte qu’elle savait seulement qu’un « des Monsieurs » que je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait « à quel effet », vêtu d’une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande impression. Or j’avais beau savoir que certaines idées sociales de Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms qu’elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je ne pus m’empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser des questions dans ces cas-là, de chercher, vainement d’ailleurs, ce que le nom de Bloch pouvait représenter d’immense pour Françoise. Car à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu’elle avait aperçu était M. Bloch, elle recula de quelques pas, tant furent grandes sa stupeur et sa déception. « Comment, c’est cela, M. Bloch ! » s’écria-t-elle d’un air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder une apparence qui « fît connaître » immédiatement qu’on se trouvait en présence d’un grand de la terre, et à la façon de quelqu’un qui trouve qu’un personnage historique n’est pas à la hauteur de sa réputation, elle répétait d’un ton impressionné, et où on sentait pour l’avenir les germes d’un scepticisme universel : « Comment, c’est ça M. Bloch ! Ah ! vraiment on ne dirait pas à le voir. » Elle avait l’air de m’en garder rancune comme si je lui eusse jamais « surfait » Bloch. Et pourtant elle eut la bonté d’ajouter : « Hé bien, tout M. Bloch qu’il est, Monsieur peut dire qu’il est aussi bien que lui. »

Elle eut bientôt à l’égard de Saint-Loup qu’elle adorait une désillusion d’un autre genre, et d’une moindre dureté : elle apprit qu’il était républicain. Or bien qu’en parlant par exemple de la Reine de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le respect suprême « Amélie, la sœur à Philippe », Françoise était royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l’avait éblouie, et qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte qu’elle eût crue d’or, de laquelle elle m’eût remercié avec effusion et qu’ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit, ayant réfléchi qu’il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup, être républicain, qu’il faisait seulement semblant, par intérêt, car avec le gouvernement qu’on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait : « C’est un hypocrite », avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu’elle le « considérait » de nouveau autant qu’au premier jour et qu’elle lui avait pardonné.

Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au contraire absolus et c’était cette grande pureté morale qui, ne pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme l’amour, ne rencontrant pas d’autre part en lui l’impossibilité qui existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre part qu’en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi incapable, d’amitié.

Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait qu’il avait l’air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce n’était pas vrai et qu’il n’y avait qu’à le voir quand il était en colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins le sentiment de la différence que de l’égalité entre les classes. « Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d’avoir traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui parler poliment ? N’est-il pas mon égal ? N’est-il pas aussi près de moi que mes oncles ou mes cousins ? Vous avez l’air de trouver que je devrais le traiter avec égards, comme un inférieur ! Vous parlez comme un aristocrate », ajouta-t-il avec dédain.

En effet, s’il y avait une classe contre laquelle il eût de la prévention et de la partialité, c’était l’aristocratie, et jusqu’à croire aussi difficilement à la supériorité d’un homme du monde, qu’il croyait facilement à celle d’un homme du peuple. Comme je lui parlais de la princesse de Luxembourg que j’avais rencontrée avec sa tante :

— Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C’est d’ailleurs un peu ma cousine.

Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait rarement dans le monde et l’attitude méprisante ou hostile qu’il y prenait augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de sa liaison avec une femme « de théâtre », liaison qu’ils accusaient de lui être fatale et notamment d’avoir développé chez lui cet esprit de dénigrement, ce mauvais esprit, de l’avoir « dévoyé », en attendant qu’il se « déclassât » complètement. Aussi, bien des hommes légers du faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de la maîtresse de Robert. « Les grues font leur métier, disait-on, elles valent autant que d’autres ; mais celle-là, non ! Nous ne lui pardonnerons pas ! Elle a fait trop de mal à quelqu’un que nous aimons. » Certes, il n’était pas le premier qui eût un fil à la patte. Mais les autres s’amusaient en hommes du monde, continuaient à penser en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le trouvait « aigri ». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes d’esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût, c’est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d’art que, ne les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait le plus désirable à l’homme, l’argent, la situation. Or, qu’il s’agisse de la maîtresse d’un jeune clubman comme Saint-Loup ou d’un jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd’hui dans les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop d’admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu’elle-même respecte et admire ; et pour lui l’échelle des valeurs s’en trouve renversée. À cause de son sexe même elle est faible, elle a des troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle qu’il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse prend l’habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d’avoir dans sa poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d’enjoindre au garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin d’éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n’a jamais ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel elle lui a appris à croire, malaises qu’il plaint maintenant sans avoir besoin pour cela de les connaître, qu’il plaindra même quand ce sera d’autres qu’elle qui les ressentiront. La maîtresse de Saint-Loup — comme les premiers moines du moyen âge à la chrétienté — lui avait enseigné la pitié envers les animaux, car elle en avait la passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses perroquets ; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes. D’autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait avec lui — qu’elle fût intelligente ou non, ce que j’ignorais — en lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et considérer comme une corvée l’obligation d’aller dans une soirée, l’avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son jeune amant, en revanche tandis que s’il avait été un simple homme de salon, la vanité ou l’intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer. Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir, celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus avoir besoin qu’elle l’avertît, commença à se soucier de tout cela et à Balbec où elle n’était pas, pour moi qu’elle n’avait jamais vu et dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres, de lui-même il fermait la fenêtre d’une voiture où j’étais, emportait les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la fois à plusieurs personnes, à son départ, s’arrangea à les quitter un peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l’invisible, elle avait mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout cela échappait à la famille en larmes qui répétait : « Cette gueuse le tuera, et en attendant elle le déshonore. » Il est vrai qu’il avait fini de tirer d’elle tout le bien qu’elle pouvait lui faire ; et maintenant elle était cause seulement qu’il souffrait sans cesse, car elle l’avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu’elle avait parmi les jeunes auteurs et acteurs lui avaient assuré qu’il l’était, et elle répétait à son tour ce qu’ils avaient dit avec cette passion, cette absence de réserve qu’on montre chaque fois qu’on reçoit du dehors et qu’on adopte des opinions ou des usages qu’on ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens, qu’entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce qu’ils étaient d’une autre race, qu’elle était une intellectuelle et que lui, quoi qu’il prétendît, était, de naissance, un ennemi de l’intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l’eurent en outre convaincue qu’elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour elle les grandes espérances qu’elle avait, disaient-ils, données, que son amant finirait par déteindre sur elle, qu’à vivre avec lui elle gâchait son avenir d’artiste, à son mépris pour Saint-Loup s’ajouta la même haine que s’il s’était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le moment d’une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices que, à moins qu’elle fût ravissante (mais il n’avait jamais voulu me montrer sa photographie, me disant : « D’abord ce n’est pas une beauté et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que j’ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse idée d’elle »), il semblait difficile qu’elle trouvât un second homme qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu’une certaine toquade de se faire un nom, même quand on n’a pas de talent, que l’estime, rien que l’estime privée, de personnes qui vous imposent, peuvent (ce n’était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus déterminants que le plaisir de gagner de l’argent. Saint-Loup qui sans bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne la croyait complètement sincère ni dans les reproches injustes ni dans les promesses d’amour éternel, avait pourtant à certains moments le sentiment qu’elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de cela, mû sans doute par l’instinct de conservation de son amour, plus clairvoyant peut-être que Saint-Loup n’était lui-même, usant d’ailleurs d’une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les plus grands et les plus aveugles élans du cœur, il s’était refusé à lui constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu’elle ne manquât de rien, mais ne le lui remettait qu’au jour le jour. Et sans doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle froidement d’avoir « fait sa pelote », ce qui avec les sommes données par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel ami — ou son malheur.

Cette période dramatique de leur liaison — et qui était arrivée maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup, car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence l’exaspérait et l’avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de sa garnison — avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup, lequel avait obtenu d’elle que son amie viendrait pour de nombreux invités dire des fragments d’une pièce symboliste qu’elle avait jouée une fois sur une scène d’avant-garde et pour laquelle elle lui avait fait partager l’admiration qu’elle éprouvait elle-même.

Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume copié de l’« Ancilla Domini » et qu’elle avait persuadé à Robert être une véritable « vision d’art », son entrée avait été accueillie dans cette assemblée d’hommes de cercles et de duchesses par des sourires que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots, leur fréquente répétition avaient changés en fous rires d’abord étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n’avait pu continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement blâmée d’avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque. Un duc bien connu ne lui cacha pas qu’elle n’avait à s’en prendre qu’à elle-même si elle se faisait critiquer.

— Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette force-là ! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n’en a et n’en aura jamais aucun. Sapristi ! Paris n’est pas si bête qu’on veut bien le dire. La société n’est pas composée que d’imbéciles. Cette petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu’on ne nous fera pas avaler.

Quant à l’artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup :

— Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels goujats m’as-tu fourvoyée ? J’aime mieux te le dire, il n’y en avait pas un des hommes présents qui ne m’eût fait de l’œil, du pied, et c’est parce que j’ai repoussé leurs avances qu’ils ont cherché à se venger.

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