À l’ombre des jeunes filles en fleurs (page 17)
L’apaisement apporté par la probabilité de connaître maintenant ces jeunes filles quand je le voudrais me fut d’autant plus précieux que je n’aurais pu continuer à les guetter les jours suivants, lesquels furent pris par les préparatifs du départ de Saint-Loup. Ma grand’mère était désireuse de témoigner à mon ami sa reconnaissance de tant de gentillesses qu’il avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis qu’il était grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l’idée de faire venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe qu’elle avait achetées ; Saint-Loup vint les voir à l’hôtel, le jour où elles arrivèrent qui était la veille de son départ. Il les lut avidement, maniant chaque feuille avec respect, tâchant de retenir les phrases, puis s’étant levé, s’excusait déjà auprès de ma grand’mère d’être resté aussi longtemps, quand il l’entendit lui répondre :
— Mais non, emportez-les, c’est à vous, c’est pour vous les donner que je les ai fait venir.
Il fut pris d’une joie dont il ne fut pas plus le maître que d’un état physique qui se produit sans intervention de la volonté, il devint écarlate comme un enfant qu’on vient de punir, et ma grand’mère fut beaucoup plus touchée de voir tous les efforts qu’il avait faits (sans y réussir) pour contenir la joie qui le secouait, que par tous les remerciements qu’il aurait pu proférer. Mais lui, craignant d’avoir mal témoigné sa reconnaissance, me priait encore de l’en excuser, le lendemain, penché à la fenêtre du petit chemin de fer d’intérêt local qu’il prit pour rejoindre sa garnison. Celle-ci était, en effet, très peu éloignée. Il avait pensé s’y rendre, comme il faisait souvent, quand il devait revenir le soir et qu’il ne s’agissait pas d’un départ définitif, en voiture. Mais il eût fallu cette fois-ci qu’il mît ses nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d’y monter aussi lui-même, suivant en cela l’avis du directeur qui, consulté, répondit que, voiture ou petit chemin de fer, « ce serait à peu près équivoque ». Il entendait signifier par là que ce serait équivalent (en somme, à peu près ce que Françoise eût exprimé en disant que « cela reviendrait du pareil au même »).
« Soit, avait conclu Saint-Loup, je prendrai le petit « tortillard ». Je l’aurais pris aussi si je n’avais été fatigué et aurais accompagné mon ami jusqu’à Doncières ; je lui promis du moins, tout le temps que nous restâmes à la gare de Balbec — c’est-à-dire que le chauffeur du petit train passa à attendre des amis retardataires, sans lesquels il ne voulait pas s’en aller, et aussi à prendre quelques rafraîchissements — d’aller le voir plusieurs fois par semaine. Comme Bloch était venu aussi à la gare — au grand ennui de Saint-Loup — ce dernier voyant que notre camarade l’entendait me prier de venir déjeuner, dîner, habiter à Doncières, finit par lui dire d’un ton extrêmement froid, lequel était chargé de corriger l’amabilité forcée de l’invitation et d’empêcher Bloch de la prendre au sérieux : « Si jamais vous passez par Doncières une après-midi où je sois libre, vous pourrez me demander au quartier, mais libre, je ne le suis à peu près jamais. » Peut-être aussi Robert craignait-il que, seul, je ne vinsse pas et pensant que j’étais plus lié avec Bloch que je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d’avoir un compagnon de route, un entraîneur.
J’avais peur que ce ton, cette manière d’inviter quelqu’un en lui conseillant de ne pas venir, n’eût froissé Bloch, et je trouvais que Saint-Loup eût mieux fait de ne rien dire. Mais je m’étais trompé, car après le départ du train, tant que nous fîmes route ensemble jusqu’au croisement de deux avenues où il fallait nous séparer, l’une allant à l’hôtel, l’autre à la villa de Bloch, celui-ci ne cessa de me demander quel jour nous irions à Doncières, car après « toutes les amabilités que Saint-Loup lui avait faites », il eût été « trop grossier de sa part » de ne pas se rendre à son invitation. J’étais content qu’il n’eût pas remarqué, ou fût assez peu mécontent pour désirer feindre de ne pas avoir remarqué, sur quel ton moins que pressant, à peine poli, l’invitation avait été faite. J’aurais pourtant voulu pour Bloch qu’il s’évitât le ridicule d’aller tout de suite à Doncières. Mais je n’osais pas lui donner un conseil qui n’eût pu que lui déplaire en lui montrant que Saint-Loup avait été moins pressant que lui n’était empressé. Il l’était beaucoup trop, et bien que tous les défauts qu’il avait dans ce genre fussent compensés chez lui par de remarquables qualités que d’autres plus réservés n’auraient pas eues, il poussait l’indiscrétion à un point dont on était agacé. La semaine ne pouvait, à l’entendre, se passer sans que nous allions à Doncières (il disait « nous », car je crois qu’il comptait un peu sur ma présence pour excuser la sienne). Tout le long de la route, devant le gymnase perdu dans ses arbres, devant le terrain de tennis, devant la maison, devant le marchand de coquillages, il m’arrêta, me suppliant de fixer un jour, et comme je ne le fis pas, me quitta fâché en me disant : « À ton aise, messire. Moi en tous cas, je suis obligé d’y aller puisqu’il m’a invité. »
Saint-Loup avait si peur d’avoir mal remercié ma grand’mère qu’il me chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une lettre que je reçus de lui de la ville où il était en garnison et qui semblait, sur l’enveloppe où la poste en avait timbré le nom, accourir vite vers moi, me dire qu’entre ses murs, dans le quartier de cavalerie Louis XVI, il pensait à moi. Le papier était aux armes de Marsantes dans lesquelles je distinguais un lion que surmontait une couronne formée par un bonnet de pair de France.
« Après un trajet qui, me disait-il, s’est bien effectué, en lisant un livre acheté à la gare, qui est par Arvède Barine (c’est un auteur russe, je pense, cela m’a paru remarquablement écrit pour un étranger, mais donnez-moi votre appréciation, car vous devez connaître cela, vous, puits de science qui avez tout lu), me voici revenu au milieu de cette vie grossière, où hélas, je me sens bien exilé, n’y ayant pas ce que j’ai laissé à Balbec ; cette vie où je ne retrouve aucun souvenir d’affection, aucun charme d’intellectualité ; vie dont vous mépriseriez sans doute l’ambiance et qui n’est pourtant pas sans charme. Tout m’y semble avoir changé depuis que j’en étais parti, car dans l’intervalle, une des ères les plus importantes de ma vie, celle d’où notre amitié date, a commencé. J’espère qu’elle ne finira jamais. Je n’ai parlé d’elle, de vous, qu’à une seule personne, qu’à mon amie qui m’a fait la surprise de venir passer une heure auprès de moi. Elle aimerait beaucoup vous connaître et je crois que vous vous accorderiez, car elle est aussi extrêmement littéraire. En revanche, pour repenser à nos causeries, pour revivre ces heures que je n’oublierai jamais, je me suis isolé de mes camarades, excellents garçons, mais qui eussent été bien incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants passés avec vous, j’aurais presque mieux aimé, pour le premier jour, l’évoquer pour moi seul et sans vous écrire. Mais j’ai craint que vous, esprit subtil et cœur ultra-sensitif, ne vous mettiez martel en tête en ne recevant pas de lettre, si toutefois vous avez daigné abaisser votre pensée sur le rude cavalier que vous aurez fort à faire pour dégrossir et rendre un peu plus subtil et plus digne de vous. »
Au fond cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse à celles que, quand je ne connaissais pas encore Saint-Loup, je m’étais imaginé qu’il m’écrirait, dans ces songeries d’où la froideur de son premier accueil m’avait tiré en me mettant en présence d’une réalité glaciale qui ne devait pas être définitive. Une fois que je l’eus reçue, chaque fois qu’à l’heure du déjeuner on apportait le courrier, je reconnaissais tout de suite quand c’était de lui que venait une lettre, car elle avait toujours ce second visage qu’un être montre quand il est absent et dans les traits duquel (les caractères de l’écriture) il n’y a aucune raison pour que nous ne croyions pas saisir une âme individuelle aussi bien que dans la ligne du nez ou les inflexions de la voix.
Je restais maintenant volontiers à table pendant qu’on desservait, et si ce n’était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande pouvaient passer, ce n’était plus uniquement du côté de la mer que je regardais. Depuis que j’en avais vu dans des aquarelles d’Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j’aimais comme quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d’une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes, et au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l’éclairage, l’altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l’or dans le compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s’installer autour de la nappe dressée sur la table ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d’eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre ; j’essayais de trouver la beauté là où je ne m’étais jamais figuré qu’elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ».
Quand, quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le charme et l’élégance tout momentanés qu’on me trouva au moment où je sortais du Grand-Hôtel (et qui étaient dus à un repos prolongé, à des frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit d’Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi la volonté ne partagea pas un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur, persévérant et immuable, de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre, dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage, si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ. Elle est aussi invariable que l’intelligence et la sensibilité sont changeantes, mais comme elle est silencieuse, ne donne pas ses raisons, elle semble presque inexistante ; c’est sa ferme détermination que suivent les autres parties de notre moi, mais sans l’apercevoir, tandis qu’elles distinguent nettement leurs propres incertitudes. Ma sensibilité et mon intelligence instituèrent donc une discussion sur la valeur du plaisir qu’il y aurait à connaître Albertine tandis que je regardais dans la glace de vains et fragiles agréments qu’elles eussent voulu garder intacts pour une autre occasion. Mais ma volonté ne laissa pas passer l’heure où il fallait partir, et ce fut l’adresse d’Elstir qu’elle donna au cocher. Mon intelligence et ma sensibilité eurent le loisir, puisque le sort en était jeté, de trouver que c’était dommage. Si ma volonté avait donné une autre adresse, elles eussent été bien attrapées.
Quand j’arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d’abord que Mlle Simonet n’était pas dans l’atelier. Il y avait bien une jeune fille assise, en robe de soie, nu-tête, mais de laquelle je ne connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint, et où je ne retrouvais pas l’entité que j’avais extraite d’une jeune cycliste se promenant coiffée d’un polo, le long de la mer. C’était pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m’occupai pas d’elle. En entrant dans toute réunion mondaine, quand on est jeune, on meurt à soi-même, on devient un homme différent, tout salon étant un nouvel univers où, subissant la loi d’une autre perspective morale, on darde son attention, comme si elles devaient nous importer à jamais, sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l’on aura oubliées le lendemain. Obligé de suivre, pour me diriger vers une causerie avec Albertine, un chemin nullement tracé par moi et qui s’arrêtait d’abord devant Elstir, passait par d’autres groupes d’invités à qui on me nommait, puis le long du buffet, où m’étaient offertes, et où je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que j’écoutais, immobile, une musique qu’on commençait d’exécuter, je me trouvais donner à ces divers épisodes la même importance qu’à ma présentation à Mlle Simonet, présentation qui n’était plus que l’un d’entre eux et que j’avais entièrement oublié d’avoir été, quelques minutes auparavant, le but unique de ma venue. D’ailleurs n’en est-il pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands malheurs ? Au milieu d’autres personnes, nous recevons de celle que nous aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions depuis une année. Mais il faut continuer à causer, les idées s’ajoutent les unes aux autres, développant une surface sous laquelle c’est à peine si de temps à autre vient sourdement affleurer le souvenir autrement profond, mais fort étroit, que le malheur est venu pour nous. Si, au lieu du malheur, c’est le bonheur, il peut arriver que ce ne soit que plusieurs années après que nous nous rappelons que le plus grand événement de notre vie sentimentale s’est produit, sans que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention, presque d’en prendre conscience, dans une réunion mondaine par exemple, et où nous ne nous étions rendus que dans l’attente de cet événement.
Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu’il me présentât à Albertine, assise un peu plus loin, je finis d’abord de manger un éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je venais de faire la connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose qu’il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur certaines foires normandes. Ce n’est pas à dire que la présentation qui suivit ne me causa aucun plaisir et n’offrit pas, à mes yeux, une certaine gravité. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu’un peu plus tard, quand, rentré à l’hôtel, resté seul, je fus redevenu moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu’on prend en présence de l’être aimé n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l’entrée est « condamnée » tant qu’on voit du monde.
Si la connaissance du plaisir fut ainsi retardée pour moi de quelques heures, en revanche la gravité de cette présentation, je la ressentis tout de suite. Au moment de la présentation, nous avons beau nous sentir tout à coup gratifiés et porteurs d’un « bon », valable pour des plaisirs futurs, après lequel nous courions depuis des semaines, nous comprenons bien que son obtention met fin pour nous, non pas seulement à de pénibles recherches — ce qui ne pourrait que nous remplir de joie — mais aussi à l’existence d’un certain être, celui que notre imagination avait dénaturé, que notre crainte anxieuse de ne jamais pouvoir être connus de lui avait grandi. Au moment où notre nom résonne dans la bouche du présentateur, surtout si celui-ci l’entoure comme fit Elstir de commentaires élogieux, ce moment sacramentel, analogue à celui où, dans une féerie, le génie ordonne à une personne d’en être soudain une autre, celle que nous avons désiré d’approcher s’évanouit ; d’abord comment resterait-elle pareille à elle-même puisque — de par l’attention que l’inconnue est obligée de prêter à notre nom et de marquer à notre personne — dans les yeux situés à l’infini (et que nous croyions que les nôtres, errants, mal réglés, désespérés, divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le regard conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions, vient d’être miraculeusement et tout simplement remplacée par notre propre image peinte comme au fond d’un miroir qui sourirait. Si l’incarnation de nous-même en ce qui nous semblait le plus différent est ce qui modifie le plus la personne à qui on vient de nous présenter, la forme de cette personne reste encore assez vague ; et nous pouvons nous demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les quelques mots que l’inconnue va nous dire préciseront cette forme et lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les hypothèses auxquelles se livraient la veille notre désir et notre imagination. Sans doute, même avant de venir à cette matinée, Albertine n’était plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que nous avons à peine discernée. Sa parenté avec Mme Bontemps avait déjà restreint ces hypothèses merveilleuses, en aveuglant une des voies par lesquelles elles pouvaient se répandre. Au fur et à mesure que je me rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d’imagination et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment moins, notion à laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés financières donnent après le remboursement de l’action primitive, et qu’elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parentés avaient été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité, tandis que tout près d’elle je retrouvais son petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’œil, fut une autre borne ; enfin je fus étonné de l’entendre se servir de l’adverbe « parfaitement » au lieu de « tout à fait », en parlant de deux personnes, disant de l’une « elle est parfaitement folle, mais très gentille tout de même » et de l’autre « c’est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux ». Si peu plaisant que soit cet emploi de « parfaitement », il indique un degré de civilisation et de culture auquel je n’aurais pu imaginer qu’atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il n’empêche d’ailleurs qu’après cette première métamorphose, Albertine devait changer encore bien des fois pour moi. Les qualités et les défauts qu’un être présente disposés au premier plan de son visage se rangent selon une formation tout autre si nous l’abordons par un côté différent — comme dans une ville les monuments répandus en ordre dispersé sur une seule ligne, d’un autre point de vue s’échelonnent en profondeur et échangent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je trouvai à Albertine l’air assez intimidé à la place d’implacable ; elle me sembla plus comme il faut que mal élevée à en juger par les épithètes de « elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre », qu’elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui parlai ; elle avait enfin comme point de mire du visage une tempe assez enflammée et peu agréable à voir, et non plus le regard singulier auquel j’avais toujours repensé jusque-là. Mais ce n’était qu’une seconde vue et il y en avait d’autres sans doute par lesquelles je devrais successivement passer. Ainsi ce n’est qu’après avoir reconnu non sans tâtonnements les erreurs d’optique du début qu’on pourrait arriver à la connaissance exacte d’un être si cette connaissance était possible. Mais elle ne l’est pas ; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n’est pas un objectif inerte change pour son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n’est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le représentent plus.
Pourtant, quelques déceptions inévitables qu’elle doive apporter, cette démarche vers ce qu’on n’a qu’entrevu, ce qu’on a eu le loisir d’imaginer, cette démarche est la seule qui soit saine pour les sens, qui y entretienne l’appétit. De quel morne ennui est empreinte la vie des gens qui, par paresse ou timidité, se rendent directement en voiture chez des amis qu’ils ont connus sans avoir d’abord rêvé d’eux, sans jamais oser sur le parcours s’arrêter auprès de ce qu’ils désirent.
Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l’éclair au café que j’avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir auprès d’Albertine, la rose que j’avais donnée au vieux monsieur, tous ces détails choisis à notre insu par les circonstances et qui composent pour nous, en un arrangement spécial et fortuit, le tableau d’une première rencontre. Mais ce tableau, j’eus l’impression de le voir d’un autre point de vue, de très loin de moi-même, comprenant qu’il n’avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus tard, à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour où je l’avais connue, elle me rappela l’éclair, la fleur que j’avais donnée, tout ce que je croyais, je ne peux pas dire n’être important que pour moi, mais n’avoir été aperçu que de moi, que je retrouvais ainsi, transcrit en une version dont je ne soupçonnais pas l’existence, dans la pensée d’Albertine. Dès ce premier jour, quand en entrant je pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j’avais causé un moment avec une personne qui, grâce à l’habileté du prestidigitateur, sans avoir rien de celle que j’avais suivie si longtemps au bord de la mer, lui avait été substituée. J’aurais du reste pu le deviner d’avance, puisque la jeune fille de la plage avait été fabriquée par moi. Malgré cela, comme je l’avais, dans mes conversations avec Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci l’obligation morale de tenir les promesses d’amour faites à l’Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit obligé d’épouser ensuite la personne interposée. D’ailleurs, si avait disparu provisoirement du moins de ma vie une angoisse qu’eût suffi à apaiser le souvenir des manières comme il faut, de cette expression « parfaitement commune » et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait en moi un autre genre de désir, qui bien que doux et nullement douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait à la longue devenir aussi dangereux en me faisant ressentir à tout moment le besoin d’embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes façons et la timidité, la disponibilité inattendue, arrêtaient la course inutile de mon imagination, mais donnaient naissance à une gratitude attendrie. Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre des clichés indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout progrès, entre les scènes qui y sont figurées, dans la collection de ceux qu’elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui j’avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer. C’étaient maintenant des souvenirs, c’est-à-dire des tableaux dont l’un ne me semblait pas plus vrai que l’autre. Pour en finir avec ce premier soir de présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’œil, je me rappelai que de chez Elstir, quand Albertine était partie, j’avais vu ce grain de beauté sur le menton. En somme, quand je la voyais, je remarquais qu’elle avait un grain de beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure d’Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là.
J’avais beau être assez désappointé d’avoir trouvé en Mlle Simonet une jeune fille trop peu différente de tout ce que je connaissais, de même que ma déception devant l’église de Balbec ne m’empêchait pas de désirer aller à Quimperlé, à Pont-Aven et à Venise, je me disais que par Albertine du moins, si elle-même n’était pas ce que j’avais espéré, je pourrais connaître ses amies de la petite bande.
Je crus d’abord que j’y échouerais. Comme elle devait rester fort longtemps encore à Balbec et moi aussi, j’avais trouvé que le mieux était de ne pas trop chercher à la voir et d’attendre une occasion qui me fît la rencontrer. Mais cela arrivât-il tous les jours, il était fort à craindre qu’elle se contentât de répondre de loin à mon salut, lequel dans ce cas, répété quotidiennement pendant toute la saison, ne m’avancerait à rien.
Peu de temps après, un matin où il avait plu et où il faisait presque froid, je fus abordé sur la digue par une jeune fille portant un toquet et un manchon, si différente de celle que j’avais vue à la réunion d’Elstir que reconnaître en elle la même personne semblait pour l’esprit une opération impossible ; le mien y réussit cependant, mais après une seconde de surprise qui, je crois, n’échappa pas à Albertine. D’autre part me souvenant à ce moment-là des « bonnes façons » qui m’avaient frappé, elle me fit éprouver l’étonnement inverse par son ton rude et ses manières « petite bande ». Au reste la tempe avait cessé d’être le centre optique et rassurant du visage, soit que je fusse placé de l’autre côté, soit que le toquet la recouvrît, soit que son inflammation ne fût pas constante. « Quel temps ! me dit-elle, au fond l’été sans fin à Balbec est une vaste blague. Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino ; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez vous raser ! Vous ne trouvez pas qu’on se bêtifie à rester tout le temps sur la plage ? Ah ! vous aimez à faire le lézard ? Vous avez du temps de reste. Je vois que vous n’êtes pas comme moi, j’adore tous les sports ! Vous n’étiez pas aux courses de la Sogne ? Nous y sommes allés par le tram et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre un tacot pareil ! nous avons mis deux heures ! J’aurais fait trois fois l’aller et retour avec ma bécane. » Moi qui avais admiré Saint-Loup quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer d’intérêt local le tortillard, à cause des innombrables détours qu’il faisait, j’étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine disait le « tram », le « tacot ». Je sentais sa maîtrise dans un mode de désignations où j’avais peur qu’elle ne constatât et ne méprisât mon infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite bande pour désigner ce chemin de fer ne m’était-elle pas encore révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les leçons d’une institutrice étrangère et une hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission, qui cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable. Mais elle était particulière et m’enchantait. Chaque fois que j’étais quelques jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant : « On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit, toute droite, sans bouger la tête. Et je pensais alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable.
Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d’échanger quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme une phrase de Vinteuil qui m’avait enchanté dans la Sonate et que ma mémoire faisait errer de l’andante au finale jusqu’au jour où, ayant la partition en main, je pus la trouver et l’immobiliser dans mon souvenir à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m’étais rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s’arrêta à jamais sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C’est ainsi encore que nous rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur, dans une pièce où nous ne soupçonnions pas qu’ils se trouvassent.
À ce moment, comme pour que devant la mer se multipliât en liberté, dans la variété de ses formes, tout le riche ensemble décoratif qu’était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses, cuites par le soleil et par le vent, les amies d’Albertine, aux belles jambes, à la taille souple, mais si différentes les unes des autres, montrèrent leur groupe qui se développa, s’avançant dans notre direction, plus près de la mer, sur une ligne parallèle. Je demandai à Albertine la permission de l’accompagner pendant quelques instants. Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la main. « Mais vos amies vont se plaindre si vous les laissez », lui dis-je, espérant que nous nous promènerions ensemble. Un jeune homme aux traits réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s’approcha de nous. C’était le joueur de baccara dont les folies indignaient tant la femme du premier président. D’un air froid, impassible, en lequel il se figurait évidemment que consistait la distinction suprême, il dit bonjour à Albertine. « Vous venez du golf, Octave ? lui demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché ? étiez-vous en forme ? — Oh ! ça me dégoûte, je suis dans les choux, répondit-il. — Est-ce qu’Andrée y était ? — Oui, elle a fait soixante-dix-sept. — Oh ! mais c’est un record. — J’avais fait quatre-vingt-deux hier. » Il était le fils d’un très riche industriel qui devait jouer un rôle assez important dans l’organisation de la prochaine Exposition Universelle. Je fus frappé à quel point chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins de ces jeunes filles la connaissance de tout ce qui était vêtements, manière de les porter, cigares, boissons anglaises, chevaux, — et qu’il possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant — s’était développée isolément sans être accompagnée de la moindre culture intellectuelle. Il n’avait aucune hésitation sur l’opportunité du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où on peut ou non employer tel mot, même des règles les plus simples du français. Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une lettre ouverte aux électeurs, qu’il venait de faire afficher sur tous les murs, il disait : « J’ai voulu voir le maire pour lui en causer, il n’a pas voulu écouter mes justes griefs. » Octave obtenait, au Casino, des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il le voulait un joli mariage dans ce milieu des « bains de mer », où ce n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur « danseur ». Il alluma un cigare en disant à Albertine : « Vous permettez », comme on demande l’autorisation de terminer tout en causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais « rester sans rien faire » quoiqu’il ne fît d’ailleurs jamais rien. Et comme l’inactivité complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré, aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le front songeur d’Octave avait fini par lui donner, malgré son air calme, d’inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l’empêchaient de dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené.
Pensant que si je connaissais leurs amis j’aurais plus d’occasions de voir ces jeunes filles, j’avais été sur le point de lui demander à être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu’il fut parti en répétant : « Je suis dans les choux. » Je pensais lui inculquer ainsi l’idée de le faire la prochaine fois. « Mais voyons, s’écria-t-elle, je ne peux pas vous présenter à un gigolo ! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un point c’est tout. Je m’y connais, il ne serait pas du tout votre genre. — Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui dis-je, espérant qu’elle allait me proposer d’aller avec elle les rejoindre. — Mais non, elles n’ont aucun besoin de moi. » Nous croisâmes Bloch qui m’adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrassé au sujet d’Albertine qu’il ne connaissait pas ou du moins connaissait « sans la connaître », abaissa sa tête vers son col d’un mouvement raide et rébarbatif. « Comment s’appelle-t-il, cet ostrogoth-là ? me demanda Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu’il ne me connaît pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut. » Je n’eus pas le temps de répondre à Albertine, car marchant droit sur nous : « Excuse-moi, dit-il, de t’interrompre, mais je voulais t’avertir que je vais demain à Doncières. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me demande ce que Saint-Loup-en-Bray doit penser de moi. Je te préviens que je prends le train de deux heures. À ta disposition. » Mais je ne pensais plus qu’à revoir Albertine et à tâcher de connaître ses amies, et Doncières, comme elles n’y allaient pas et que je rentrerais après l’heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du monde. Je dis à Bloch que cela m’était impossible. « Hé bien, j’irai seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai à Saint-Loup, pour charmer son cléricalisme : « Apprends que mon devoir ne dépend pas du sien ; qu’il y manque s’il veut, je dois faire le mien. » — Je reconnais qu’il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce qu’il me dégoûte ! » Je n’avais jamais songé que Bloch pût être joli garçon ; il l’était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez très busqué, un air d’extrême finesse et d’être persuadé de sa finesse, il avait un visage agréable. Mais il ne pouvait pas plaire à Albertine. C’était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de celle-ci, de la dureté, de l’insensibilité de la petite bande, de sa grossièreté avec tout ce qui n’était pas elle. D’ailleurs plus tard quand je les présentai, l’antipathie d’Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un homme qui a « les mains propres », on a fait une sorte de compromis spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il s’inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect exagéré, et si c’était à un homme disait : « Enchanté, Monsieur », d’une voix qui se moquait des mots qu’elle prononçait, mais avait conscience d’appartenir à quelqu’un qui n’était pas un mufle. Cette première seconde donnée à une coutume qu’il suivait et raillait à la fois (comme il disait le premier janvier : « Je vous la souhaite bonne et heureuse »), il prenait un air fin et rusé et « proférait des choses subtiles » qui étaient souvent pleines de vérité mais « tapaient sur les nerfs » d’Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria : « Je l’aurais parié que c’était un youpin. C’est bien leur genre de faire les punaises. » Du reste, Bloch devait dans la suite irriter Albertine d’autre façon. Comme beaucoup d’intellectuels, il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour chacune d’elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela ennuyait Albertine, laquelle n’aimait pas beaucoup qu’on s’occupât de ce qu’elle faisait, que quand elle s’était foulé le pied et restait tranquille, Bloch dît : « Elle est sur sa chaise longue, mais par ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et de quelconques tennis. » Ce n’était que de la « littérature », mais qui, à cause des difficultés qu’Albertine sentait que cela pouvait lui créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en disant qu’elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces choses. Nous nous quittâmes, Albertine et moi, en nous promettant de sortir une fois ensemble. J’avais causé avec elle sans plus savoir où tombaient mes paroles, ce qu’elles devenaient, que si j’eusse jeté des cailloux dans un abîme sans fond. Qu’elles soient remplies en général par la personne à qui nous les adressons d’un sens qu’elle tire de sa propre substance et qui est très différent de celui que nous avions mis dans ces mêmes paroles, c’est un fait que la vie courante nous révèle perpétuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprès d’une personne dont l’éducation (comme pour moi celle d’Albertine) nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les principes, nous ne savons pas si nos paroles éveillent en elle quelque chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui pourtant on aurait à faire comprendre certaines choses. De sorte qu’essayer de me lier avec Albertine m’apparaissait comme une mise en contact avec l’inconnu sinon avec l’impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser un cheval, aussi reposant qu’élever des abeilles ou que cultiver des rosiers.
J’avais cru, il y avait quelques heures, qu’Albertine ne répondrait à mon salut que de loin. Nous venions de nous quitter en faisant le projet d’une excursion ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais Albertine, d’être plus hardi avec elle, et je m’étais tracé d’avance le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant que j’avais tout à fait l’impression qu’elle devait être légère) de tous les plaisirs que je lui demanderais. Mais l’esprit est influençable comme la plante, comme la cellule, comme les éléments chimiques, et le milieu qui le modifie si on l’y plonge, ce sont des circonstances, un cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence même, quand je me trouvai de nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose que ce que j’avais projeté. Puis me souvenant de la tempe enflammée je me demandais si Albertine n’appréciait pas davantage une gentillesse qu’elle saurait être désintéressée. Enfin j’étais embarrassé devant certains de ses regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier mœurs faciles, mais aussi gaieté un peu bête d’une jeune fille sémillante mais ayant un fond d’honnêteté. Une même expression, de figure comme de langage, pouvait comporter diverses acceptions ; j’étais hésitant comme un élève devant les difficultés d’une version grecque.
Cette fois-là nous rencontrâmes presque tout de suite la grande Andrée, celle qui avait sauté par-dessus le premier président ; Albertine dut me présenter. Son amie avait des yeux extraordinairement clairs, comme est dans un appartement à l’ombre l’entrée, par la porte ouverte, d’une chambre où donnent le soleil et le reflet verdâtre de la mer illuminée.
Cinq messieurs passèrent que je connaissais très bien de vue depuis que j’étais à Balbec. Je m’étais souvent demandé qui ils étaient. « Ce ne sont pas des gens très chics, me dit Albertine en ricanant d’un air de mépris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche, hein, il dégotte bien, c’est le dentiste de Balbec, c’est un brave type ; le gros, c’est le maire, pas le tout petit gros, celui-là vous devez l’avoir vu, c’est le professeur de danse, il est assez moche aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de bruit au Casino, que nous démolissons ses chaises, que nous voulons danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donné le prix quoiqu’il n’y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je lui aurais fait bonjour pour faire rager le maître de danse, mais je ne pouvais pas parce qu’il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le conseiller général, un homme d’une très bonne famille qui s’est mis du côté des républicains, pour de l’argent ; aucune personne propre ne le salue plus. Il connaît mon oncle, à cause du gouvernement, mais le reste de ma famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un imperméable, c’est le chef d’orchestre. Comment, vous ne le connaissez pas ! Il joue divinement. Vous n’avez pas été entendre Cavalleria Rusticana ? Ah ! je trouve ça idéal ! Il donne un concert ce soir, mais nous ne pouvons pas y aller parce que ça a lieu dans la salle de la Mairie. Au Casino ça ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie d’où on a enlevé le Christ, la mère d’Andrée tomberait en apoplexie si nous y allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le gouvernement. Mais qu’est-ce que vous voulez ? Ma tante est ma tante. Ce n’est pas pour cela que je l’aime ! Elle n’a jamais eu qu’un désir, se débarrasser de moi. La personne qui m’a vraiment servi de mère, et qui a eu double mérite puisqu’elle ne m’est rien, c’est une amie que j’aime du reste comme une mère. Je vous montrerai sa photo. » Nous fûmes abordés un instant par le champion de golf et joueur de baccara, Octave. Je pensai avoir découvert un lien entre nous, car j’appris dans la conversation qu’il était un peu parent, et de plus assez aimé des Verdurin. Mais il parla avec dédain des fameux mercredis, et ajouta que M. Verdurin ignorait l’usage du smoking, ce qui rendait assez gênant de le rencontrer dans certains « music-halls » où on aurait tant aimé ne pas s’entendre crier : « Bonjour, galopin » par un monsieur en veston et en cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous quitta, et bientôt après ce fut le tour d’Andrée, arrivée devant son chalet où elle entra sans que de toute la promenade elle m’eût dit un seul mot. Je regrettai d’autant plus son départ que tandis que je faisais remarquer à Albertine combien son amie avait été froide avec moi, et rapprochais en moi-même cette difficulté qu’Albertine semblait avoir à me lier avec ses amies de l’hostilité contre laquelle, pour exaucer mon souhait, paraissait s’être le premier jour heurté Elstir, passèrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles d’Ambresac, auxquelles Albertine dit aussi bonjour.
Je pensais que ma situation vis-à-vis d’Albertine allait en être améliorée. Elles étaient les filles d’une parente de Mme de Villeparisis et qui connaissait aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme d’Ambresac qui avaient une petite villa à Balbec, et excessivement riches, menaient une vie des plus simples, étaient toujours habillés, le mari du même veston, la femme d’une robe sombre. Tous deux faisaient à ma grand’mère d’immenses saluts qui ne menaient à rien. Les filles, très jolies, s’habillaient avec plus d’élégance, mais une élégance de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous leurs grands chapeaux, elles avaient l’air d’appartenir à une autre humanité qu’Albertine. Celle-ci savait très bien qui elles étaient. « Ah ! vous connaissez les petites d’Ambresac ? Hé bien, vous connaissez des gens très chics. Du reste, ils sont très simples, ajouta-t-elle comme si c’était contradictoire. Elles sont très gentilles mais tellement bien élevées qu’on ne les laisse pas aller au Casino, surtout à cause de nous, parce que nous avons trop mauvais genre. Elles vous plaisent ? Dame, ça dépend. C’est tout à fait les petites oies blanches. Ça a peut-être son charme. Si vous aimez les petites oies blanches, vous êtes servi à souhait. Il paraît qu’elles peuvent plaire puisqu’il y en a déjà une de fiancée au marquis de Saint-Loup. Et cela fait beaucoup de peine à la cadette qui était amoureuse de ce jeune homme. Moi, rien que leur manière de parler du bout des lèvres m’énerve. Et puis elles s’habillent d’une manière ridicule. Elles vont jouer au golf en robes de soie. À leur âge elles sont mises plus prétentieusement que des femmes âgées qui savent s’habiller. Tenez Madame Elstir, voilà une femme élégante. » Je répondis qu’elle m’avait semblé vêtue avec beaucoup de simplicité. Albertine se mit à rire. « Elle est mise très simplement, en effet, mais elle s’habille à ravir et pour arriver à ce que vous trouvez de la simplicité, elle dépense un argent fou. » Les robes de Mme Elstir passaient inaperçues aux yeux de quelqu’un qui n’avait pas le goût sûr et sobre des choses de la toilette. Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême degré, à ce que me dit Albertine. Je ne m’en étais pas douté ni que les choses élégantes mais simples qui emplissaient son atelier étaient des merveilles désirées par lui, qu’il avait suivies de vente en vente, connaissant toute leur histoire, jusqu’au jour où il avait gagné assez d’argent pour pouvoir les posséder. Mais là-dessus Albertine, aussi ignorante que moi, ne pouvait rien m’apprendre. Tandis que pour les toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-être par un regret de jeune fille pauvre qui goûte avec plus de désintéressement, de délicatesse, chez les riches, ce dont elle ne pourra se parer elle-même, elle sut me parler très bien des raffinements d’Elstir, si difficile qu’il trouvait toute femme mal habillée, et que mettant tout un monde dans une proportion, dans une nuance, il faisait faire pour sa femme à des prix fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux qu’il avait appris à Albertine à trouver charmants et qu’une personne sans goût n’eût pas plus remarqués que je n’avais fait. Du reste, Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir d’ailleurs, elle l’avouait, aucune « disposition », éprouvait une grande admiration pour Elstir, et grâce à ce qu’il lui avait dit et montré, s’y connaissait en tableaux d’une façon qui contrastait fort avec son enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C’est qu’en réalité, bien que cela ne se vît guère encore, elle était très intelligente et dans les choses qu’elle disait, la bêtise n’était pas sienne, mais celle de son milieu et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse mais partielle. Toutes les formes de l’intelligence n’étaient pas arrivées chez Albertine au même degré de développement. Le goût de la peinture avait presque rattrapé celui de la toilette et de toutes les formes de l’élégance, mais n’avait pas été suivi par le goût de la musique qui restait fort en arrière.
Albertine avait beau savoir qui étaient les Ambresac, comme qui peut le plus ne peut pas forcément le moins, je ne la trouvai pas, après que j’eusse salué ces jeunes filles, plus disposée à me faire connaître ses amies. « Vous êtes bien bon d’attacher, de leur donner de l’importance. Ne faites pas attention à elles, ce n’est rien du tout. Qu’est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme de votre valeur ? Andrée au moins est remarquablement intelligente. C’est une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque, mais les autres sont vraiment très stupides. » Après avoir quitté Albertine, je ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m’eût caché ses fiançailles, et fît quelque chose d’aussi mal que se marier sans avoir rompu avec sa maîtresse. Peu de jours après pourtant, je fus présenté à Andrée et comme elle parla assez longtemps, j’en profitai pour lui dire que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me répondit que c’était impossible parce qu’elle avait trouvé sa mère assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux jours après, étant allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu’Andrée avait pour moi ; comme je lui répondais : « Mais c’est moi qui ai eu beaucoup de sympathie pour elle dès le premier jour, je lui avais demandé à la revoir le lendemain, mais elle ne pouvait pas. — Oui, je sais, elle me l’a raconté, me dit Elstir, elle l’a assez regretté, mais elle avait accepté un pique-nique à dix lieues d’ici où elle devait aller en break et elle ne pouvait plus se décommander. » Bien que ce mensonge fût, Andrée me connaissant si peu, fort insignifiant, je n’aurais pas dû continuer à fréquenter une personne qui en était capable. Car ce que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment. Et qu’on aille voir chaque année un ami qui les premières fois n’a pu venir à votre rendez-vous, ou s’est enrhumé, on le retrouvera avec un autre rhume qu’il aura pris, on le manquera à un autre rendez-vous où il ne sera pas venu, pour une même raison permanente à la place de laquelle il croit avoir des raisons variées, tirées des circonstances.
Un des matins qui suivirent celui où Andrée m’avait dit qu’elle était obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec Albertine que j’avais aperçue, élevant au bout d’un cordonnet un attribut bizarre qui la faisait ressembler à l’« Idolâtrie » de Giotto ; il s’appelle d’ailleurs un « diabolo » et est tellement tombé en désuétude que devant le portrait d’une jeune fille en tenant un, les commentateurs de l’avenir pourront disserter comme devant telle figure allégorique de l’Arêna, sur ce qu’elle a dans la main. Au bout d’un moment, leur amie à l’air pauvre et dur, qui avait ricané le premier jour d’un air si méchant : « Il me fait de la peine ce pauvre vieux » en parlant du vieux monsieur effleuré par les pieds légers d’Andrée, vint dire à Albertine : « Bonjour, je vous dérange ? » Elle avait ôté son chapeau qui la gênait, et ses cheveux comme une variété végétale ravissante et inconnue reposaient sur son front dans la minutieuse délicatesse de leur foliation. Albertine, peut-être irritée de la voir tête nue, ne répondit rien, garda un silence glacial malgré lequel l’autre resta, tenue à distance de moi par Albertine qui s’arrangeait à certains instants pour être seule avec elle, à d’autres pour marcher avec moi, en la laissant derrière. Je fus obligé pour qu’elle me présentât de le lui demander devant l’autre. Alors au moment où Albertine me nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette jeune fille à qui j’avais trouvé un air si cruel quand elle avait dit : « Ce pauvre vieux, y m’fait d’la peine », je vis passer et briller un sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main. Ses cheveux étaient dorés, et ne l’étaient pas seuls ; car si ses joues étaient roses et ses yeux bleus, c’était comme le ciel encore empourpré du matin où partout pointe et brille l’or.
Prenant feu aussitôt, je me dis que c’était une enfant timide quand elle aimait et que c’était pour moi, par amour pour moi, qu’elle était restée avec nous malgré les rebuffades d’Albertine, et qu’elle avait dû être heureuse de pouvoir m’avouer enfin, par ce regard souriant et bon, qu’elle serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans doute m’avait-elle remarqué sur la plage même quand je ne la connaissais pas encore et pensait-elle à moi depuis ; peut-être était-ce pour se faire admirer de moi qu’elle s’était moquée du vieux monsieur et parce qu’elle ne parvenait pas à me connaître qu’elle avait eu les jours suivants l’air morose. De l’hôtel, je l’avais souvent aperçue le soir se promenant sur la plage. C’était probablement avec l’espoir de me rencontrer. Et maintenant, gênée par la présence d’Albertine autant qu’elle l’eût été par celle de toute la bande, elle ne s’attachait évidemment à nos pas, malgré l’attitude de plus en plus froide de son amie, que dans l’espoir de rester la dernière, de prendre rendez-vous avec moi pour un moment où elle trouverait moyen de s’échapper sans que sa famille et ses amies le sussent et me donner rendez-vous dans un lieu sûr avant la messe ou après le golf. Il était d’autant plus difficile de la voir qu’Andrée était mal avec elle et la détestait.
— J’ai supporté longtemps sa terrible fausseté, me dit-elle, sa bassesse, les innombrables crasses qu’elle m’a faites. J’ai tout supporté à cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait déborder. Et elle me raconta un potin qu’avait fait cette jeune fille et qui, en effet, pouvait nuire à Andrée.
Mais les paroles à moi promises par le regard de Gisèle pour le moment où Albertine nous aurait laissés ensemble ne purent m’être dites, parce qu’Albertine, obstinément placée entre nous deux, ayant continué de répondre de plus en plus brièvement, puis ayant cessé de répondre du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la place. Je reprochai à Albertine d’avoir été si désagréable. « Cela lui apprendra à être plus discrète. Ce n’est pas une mauvaise fille mais elle est barbante. Elle n’a pas besoin de venir fourrer son nez partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu’on lui demande ? Il était moins cinq que je l’envoie paître. D’ailleurs, je déteste qu’elle ait ses cheveux comme ça, ça donne mauvais genre. » Je regardais les joues d’Albertine pendant qu’elle me parlait et je me demandais quel parfum, quel goût elles pouvaient avoir : ce jour-là elle était non pas fraîche, mais lisse, d’un rose uni, violacé, crémeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire. J’étais passionné pour elles comme on l’est parfois pour une espèce de fleurs. « Je ne l’avais pas remarquée, lui répondis-je. — Vous l’avez pourtant assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me dit-elle sans être radoucie par le fait qu’en ce moment ce fût elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu’elle vous plairait. Elle n’est pas flirt du tout. Vous devez aimer les jeunes filles flirt, vous. En tout cas, elle n’aura plus l’occasion d’être collante et de se faire semer, parce qu’elle repart tantôt pour Paris. — Vos autres amies s’en vont avec elle ? — Non, elle seulement, elle et miss, parce qu’elle a à repasser ses examens, elle va potasser, la pauvre gosse. Ce n’est pas gai, je vous assure. Il peut arriver qu’on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi une de nos amies a eu : « Racontez un accident auquel vous avez assisté. » Ça c’est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a eu à traiter (et à l’écrit encore) : « D’Alceste ou de Philinte, qui préféreriez-vous avoir comme ami ? » Ce que j’aurais séché là-dessus ! D’abord en dehors de tout, ce n’est pas une question à poser à des jeunes filles. Les jeunes filles sont liées avec d’autres jeunes filles et ne sont pas censées avoir pour amis des messieurs. (Cette phrase, en me montrant que j’avais peu de chance d’être admis dans la petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, même si la question était posée à des jeunes gens, qu’est-ce que vous voulez qu’on puisse trouver à dire là-dessus ? Plusieurs familles ont écrit au Gaulois pour se plaindre de la difficulté de questions pareilles. Le plus fort est que dans un recueil des meilleurs devoirs d’élèves couronnées, le sujet a été traité deux fois d’une façon absolument opposée. Tout dépend de l’examinateur. L’un voulait qu’on dise que Philinte était un homme flatteur et fourbe, l’autre qu’on ne pouvait pas refuser son admiration à Alceste, mais qu’il était par trop acariâtre et que comme ami il fallait lui préférer Philinte. Comment voulez-vous que les malheureuses élèves s’y reconnaissent quand les professeurs ne sont pas d’accord entre eux ? Et encore ce n’est rien, chaque année ça devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s’en tirer qu’avec un bon coup de piston. » Je rentrai à l’hôtel, ma grand’mère n’y était pas, je l’attendis longtemps ; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion qui durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeunai avec elle, commandai une voiture et me fis conduire à la gare. Gisèle ne serait pas étonnée de m’y voir ; une fois que nous aurions changé à Doncières, dans le train de Paris, il y avait un wagon-couloir où tandis que Miss sommeillerait je pourrais emmener Gisèle dans des coins obscurs, prendre rendez-vous avec elle pour ma rentrée à Paris que je tâcherais de rapprocher le plus possible. Selon la volonté qu’elle m’exprimerait, je l’accompagnerais jusqu’à Caen ou jusqu’à Évreux, et reprendrais le train suivant. Tout de même, qu’eût-elle pensé si elle avait su que j’avais hésité longtemps entre elle et ses amies, que tout autant que d’elle j’avais voulu être amoureux d’Albertine, de la jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde ! J’éprouvais des remords, maintenant qu’un amour réciproque allait m’unir à Gisèle. J’aurais pu du reste lui assurer très véridiquement qu’Albertine ne me plaisait plus. Je l’avais vue ce matin s’éloigner en me tournant presque le dos, pour parler à Gisèle. Sur sa tête inclinée d’un air boudeur, ses cheveux qu’elle avait derrière, différents et plus noirs encore, luisaient comme si elle venait de sortir de l’eau. J’avais pensé à une poule mouillée et ces cheveux m’avaient fait incarner en Albertine une autre âme que jusque-là la figure violette et le regard mystérieux. Ces cheveux luisants derrière la tête, c’est tout ce que j’avais pu apercevoir d’elle pendant un moment, et c’est cela seulement que je continuais à voir. Notre mémoire ressemble à ces magasins, qui, à leurs devantures, exposent d’une certaine personne, une fois une photographie, une fois une autre. Et d’habitude la plus récente reste quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval, j’écoutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle me disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main tendue : c’est que dans les périodes de ma vie où je n’étais pas amoureux et où je désirais l’être, je ne portais pas seulement en moi un idéal physique de beauté qu’on a vu que je reconnaissais de loin dans chaque passante assez éloignée pour que ses traits confus ne s’opposassent pas à cette identification, mais encore le fantôme moral — toujours prêt à être incarné — de la femme qui allait être éprise de moi, me donner la réplique dans la comédie amoureuse que j’avais tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille aimable me semblait avoir la même envie de jouer, pourvu qu’elle eût aussi un peu le physique de l’emploi. De cette pièce, quelle que fût la nouvelle « étoile » que j’appelais à créer ou à reprendre le rôle, le scénario, les péripéties, le texte même, gardaient une forme ne varietur.
Quelques jours plus tard, malgré le peu d’empressement qu’Albertine avait mis à nous présenter, je connaissais toute la petite bande du premier jour, restée au complet à Balbec (sauf Gisèle, qu’à cause d’un arrêt prolongé devant la barrière de la gare, et un changement dans l’horaire, je n’avais pu rejoindre au train, parti cinq minutes avant mon arrivée, et à laquelle d’ailleurs je ne pensais plus) et en plus deux ou trois de leurs amies qu’à ma demande elles me firent connaître. Et ainsi l’espoir du plaisir que je retrouverais avec une jeune fille nouvelle venant d’une autre jeune fille par qui je l’avais connue, la plus récente était alors comme une de ces variétés de roses qu’on obtient grâce à une rose d’une autre espèce. Et remontant de corolle en corolle dans cette chaîne de fleurs, le plaisir d’en connaître une différente me faisait retourner vers celle à qui je la devais, avec une reconnaissance mêlée d’autant de désir que mon espoir nouveau. Bientôt je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles.
Hélas ! dans la fleur la plus fraîche on peut distinguer les points imperceptibles qui pour l’esprit averti dessinent déjà ce qui sera, par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd’hui en fleur, la forme immuable et déjà prédestinée de la graine. On suit avec délices un nez pareil à une vaguelette qu’enfle délicieusement une eau matinale et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer est tellement calme qu’on ne perçoit pas la marée. Les visages humains ne semblent pas changer au moment qu’on les regarde, parce que la révolution qu’ils accomplissent est trop lente pour que nous la percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur mère ou leur tante, pour mesurer les distances que sous l’attraction interne d’un type généralement affreux, ces traits auraient traversées dans moins de trente ans, jusqu’à l’heure du déclin des regards, jusqu’à celle où le visage, passé tout entier au-dessous de l’horizon, ne reçoit plus de lumière. Je savais que, aussi profond, aussi inéluctable que le patriotisme juif ou l’atavisme chrétien chez ceux qui se croient les plus libérés de leur race, habitait sous la rose inflorescence d’Albertine, de Rosemonde, d’Andrée, inconnus à elles-mêmes, tenus en réserve pour les circonstances, un gros nez, une bouche proéminente, un embonpoint qui étonnerait mais était en réalité dans la coulisse, prêt à entrer en scène, tout comme tel dreyfusisme, tel cléricalisme soudain, imprévu, fatal, tel héroïsme nationaliste et féodal, soudainement issus à l’appel des circonstances d’une nature antérieure à l’individu lui-même, par laquelle il pense, vit, évolue, se fortifie ou meurt, sans qu’il puisse la distinguer des mobiles particuliers qu’il prend pour elle. Même mentalement, nous dépendons des lois naturelles beaucoup plus que nous croyons et notre esprit possède d’avance comme certain cryptogame, comme telle graminée, les particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive, famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous paraissent le résultat d’une délibération, les autres d’une imprudence dans notre hygiène, tenons-nous de notre famille, comme les papilionacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous vivons que la maladie dont nous mourrons.
Comme sur un plant où les fleurs mûrissent à des époques différentes, je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec, ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un jour. Mais qu’importait ? en ce moment c’était la saison des fleurs. Aussi quand Mme de Villeparisis m’invitait à une promenade, je cherchais une excuse pour n’être pas libre. Je ne fis des visites à Elstir que celles où mes nouvelles amies m’accompagnèrent. Je ne pus même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup, comme je le lui avais promis. Les réunions mondaines, les conversations sérieuses, voire une amicale causerie, si elles avaient pris la place de mes sorties avec ces jeunes filles, m’eussent fait le même effet que si à l’heure du déjeuner on nous emmenait non pas manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les femmes vieilles ou mûres, avec qui nous croyons nous plaire, ne sont portés pour nous que sur une plane et inconsistante superficie, parce que nous ne prenons conscience d’eux que par la perception visuelle réduite à elle-même ; mais c’est comme déléguée des autres sens qu’elle se dirige vers les jeunes filles ; ils vont chercher l’une derrière l’autre les diverses qualités odorantes, tactiles, savoureuses, qu’ils goûtent ainsi même sans le secours des mains et des lèvres ; et, capables, grâce aux arts de transposition, au génie de synthèse où excelle le désir, de restituer sous la couleur des joues ou de la poitrine, l’attouchement, la dégustation, les contacts interdits, ils donnent à ces filles la même consistance mielleuse qu’ils font quand ils butinent dans une roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des yeux les grappes.
S’il pleuvait, bien que le mauvais temps n’effrayât pas Albertine qu’on voyait souvent, dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les averses, nous passions la journée dans le Casino où il m’eût paru ces jours-là impossible de ne pas aller. J’avais le plus grand mépris pour les demoiselles d’Ambresac qui n’y étaient jamais entrées. Et j’aidais volontiers mes amies à jouer de mauvais tours au professeur de danse. Nous subissions généralement quelques admonestations du tenancier ou des employés usurpant un pouvoir directorial, parce que mes amies, même Andrée qu’à cause de cela j’avais crue le premier jour une créature si dionysiaque et qui était au contraire frêle, intellectuelle, et cette année-là fort souffrante, mais qui obéissait malgré cela moins à l’état de santé qu’au génie de cet âge qui emporte tout et confond dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller au vestibule, à la salle des fêtes, sans prendre leur élan, sauter par-dessus toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant leur équilibre par un gracieux mouvement de bras, en chantant, mêlant tous les arts, dans cette première jeunesse, à la façon de ces poètes des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés, et qui mêlent dans un poème épique les préceptes agricoles aux enseignements théologiques.
Cette Andrée qui m’avait paru la plus froide le premier jour était infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu’Albertine à qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur. Elle venait au Casino s’asseoir à côté de moi et savait — au contraire d’Albertine — refuser un tour de valse ou même si j’étais fatigué renoncer à aller au Casino pour venir à l’hôtel. Elle exprimait son amitié pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui prouvaient la plus délicieuse intelligence des choses du cœur, laquelle était peut-être due en partie à son état maladif. Elle avait toujours un sourire gai pour excuser l’enfantillage d’Albertine qui exprimait avec une violence naïve la tentation irrésistible qu’offraient pour elle des parties de plaisir auxquelles elle ne savait pas, comme Andrée, préférer résolument de causer avec moi… Quand l’heure d’aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée : « Hé bien, Andrée, qu’est-ce que tu attends pour venir ? tu sais que nous allons goûter au golf. — Non, je reste à causer avec lui, répondait Andrée en me désignant. — Mais tu sais que Madame Durieux t’a invitée, s’écriait Albertine, comme si l’intention d’Andrée de rester avec moi ne pouvait s’expliquer que par l’ignorance où elle devait être qu’elle avait été invitée. — Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote », répondait Andrée. Albertine n’insistait pas de peur qu’on lui proposât de rester aussi. Elle secouait la tête : « Fais à ton idée, répondait-elle, comme on dit à un malade qui par plaisir se tue à petit feu, moi je me trotte, car je crois que ma montre retarde », et elle prenait ses jambes à son cou. « Elle est charmante, mais inouïe », disait Andrée en enveloppant son amie d’un sourire qui la caressait et la jugeait à la fois. Si, en ce goût du divertissement, Albertine avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c’est qu’une certaine ressemblance existe, tout en évoluant, entre les femmes que nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de notre tempérament parce que c’est lui qui les choisit, éliminant toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et complémentaires, c’est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire souffrir notre cœur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre tempérament, une image, une projection renversée, un « négatif » de notre sensibilité. De sorte qu’un romancier pourrait, au cours de la vie de son héros, peindre presque exactement semblables ses successives amours et donner par là l’impression non de s’imiter lui-même mais de créer, puisqu’il y a moins de force dans une innovation artificielle que dans une répétition destinée à suggérer une vérité neuve. Encore devrait-il noter, dans le caractère de l’amoureux, un indice de variation qui s’accuse au fur et à mesure qu’on arrive dans de nouvelles régions, sous d’autres latitudes de la vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité de plus si, peignant pour ses autres personnages des caractères, il s’abstenait d’en donner aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des indifférents, comment pourrions-nous saisir celui d’un être qui se confond avec notre vie, que bientôt nous ne séparerons plus de nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d’anxieuses hypothèses, perpétuellement remaniées. S’élançant d’au delà de l’intelligence, notre curiosité de la femme que nous aimons dépasse dans sa course le caractère de cette femme, nous pourrions nous y arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L’objet de notre inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de caractère, pareilles à ces petits losanges d’épiderme dont les combinaisons variées font l’originalité fleurie de la chair. Notre radiation intuitive les traverse et les images qu’elle nous rapporte ne sont point celles d’un visage particulier, mais représentent la morne et douloureuse universalité d’un squelette.