À l’ombre des jeunes filles en fleurs (page 5)

Marcel Proust · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — À l’ombre des jeunes filles en fleurs · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais peut-être, en espérant qu’un jour, plus libre, je pourrais trouver sur d’autres routes de semblables filles, je commençais déjà à fausser ce qu’a d’exclusivement individuel le désir de vivre auprès d’une femme qu’on a trouvée jolie, et du seul fait que j’admettais la possibilité de le faire naître artificiellement, j’en avais implicitement reconnu l’illusion.

Le jour que Mme de Villeparisis nous mena à Carqueville où était cette église couverte de lierre dont elle avait parlé et qui, bâtie sur un tertre, domine le village, la rivière qui le traverse et qui a conservé son petit pont du moyen âge, ma grand’mère, pensant que je serais content d’être seul pour regarder le monument, proposa à mon amie d’aller goûter chez le pâtissier, sur la place qu’on apercevait distinctement et qui sous sa patine dorée était comme une autre partie d’un objet tout entier ancien. Il fut convenu que j’irais les y retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel on me laissa, il fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fît serrer de plus près l’idée d’église ; en effet, comme il arrive aux élèves qui saisissent plus complètement le sens d’une phrase quand on les oblige par la version ou par le thème à la dévêtir des formes auxquelles ils sont accoutumés, cette idée d’église dont je n’avais guère besoin d’habitude devant des clochers qui se faisaient reconnaître d’eux-mêmes, j’étais obligé d’y faire perpétuellement appel pour ne pas oublier, ici que le cintre de cette touffe de lierre était celui d’une verrière ogivale, là, que la saillie des feuilles était due au relief d’un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait, faisait frémir le porche mobile que parcouraient des remous propagés et tremblants comme une clarté ; les feuilles déferlaient les unes contre les autres ; et frissonnante, la façade végétale entraînait avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.

Comme je quittais l’église, je vis devant le vieux pont des filles du village qui, sans doute parce que c’était un dimanche, se tenaient attifées, interpellant les garçons qui passaient. Moins bien vêtue que les autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant — car elle répondait à peine à ce qu’elles lui disaient — l’air plus grave et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise à demi sur le rebord du pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit pot plein de poissons qu’elle venait probablement de pêcher. Elle avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard dédaigneux de ce qui l’entourait, un petit nez d’une forme fine et charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient croire qu’elles avaient suivi mes regards. Mais ce n’est pas seulement son corps que j’aurais voulu atteindre, c’était aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle il n’est qu’une sorte d’attouchement, qui est d’attirer son attention, qu’une sorte de pénétration, y éveiller une idée.

Et cet être intérieur de la belle pêcheuse semblait m’être clos encore, je doutais si j’y étais entré, même après que j’eus aperçu ma propre image se refléter furtivement dans le miroir de son regard, suivant un indice de réfraction qui m’était aussi inconnu que si je me fusse placé dans le champ visuel d’une biche. Mais de même qu’il ne m’eût pas suffi que mes lèvres prissent du plaisir sur les siennes mais leur en donnassent, de même j’aurais voulu que l’idée de moi qui entrerait en cet être, qui s’y accrocherait, n’amenât pas à moi seulement son attention, mais son admiration, son désir, et le forçât à garder mon souvenir jusqu’au jour où je pourrais la retrouver. Cependant, j’apercevais à quelques pas la place où devait m’attendre la voiture de Mme de Villeparisis. Je n’avais qu’un instant ; et déjà je sentais que les filles commençaient à rire de me voir ainsi arrêté. J’avais cinq francs dans ma poche. Je les en sortis, et avant d’expliquer à la belle fille la commission dont je la chargeais, pour avoir plus de chance qu’elle m’écoutât je tins un instant la pièce devant ses yeux :

— Puisque vous avez l’air d’être du pays, dis-je à la pêcheuse, est-ce que vous auriez la bonté de faire une petite course pour moi ? Il faudrait aller devant un pâtissier qui est paraît-il sur une place, mais je ne sais pas où c’est, et où une voiture m’attend. Attendez !… pour ne pas confondre vous demanderez si c’est la voiture de la marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a deux chevaux.

C’était cela que je voulais qu’elle sût pour prendre une grande idée de moi. Mais quand j’eus prononcé les mots de « marquise » et « deux chevaux », soudain j’éprouvai un grand apaisement. Je sentis que la pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper, avec mon effroi de ne pouvoir la retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. Il me semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son esprit, cette possession immatérielle, lui avait ôté de son mystère autant que fait la possession physique.

Nous descendîmes sur Hudimesnil ; tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m’avaient donné, entre autres, les clochers de Martainville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés, mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois ; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction, Balbec un endroit où je n’étais jamais allé que par l’imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté.

Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi ils n’avaient pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre bras tendu effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le bras en avant d’un élan plus fort et tâcher d’atteindre plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan, il m’eût fallu être seul. Que j’aurais voulu pouvoir m’écarter comme je faisais dans les promenades du côté de Guermantes quand je m’isolais de mes parents ! Il me semblait même que j’aurais dû le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l’objet n’était que pressenti, que j’avais à créer moi-même, je ne l’éprouvais que de rares fois, mais à chacune d’elles il me semblait que les choses qui s’étaient passées dans l’intervalle n’avaient guère d’importance et qu’en m’attachant à sa seule réalité je pourrais commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même. Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais vague et que je ne pus ramener à moi. Cependant tous trois, au fur et à mesure que la voiture avançait, je les voyais s’approcher. Où les avais-je déjà regardés ? Il n’y avait aucun lieu autour de Combray où une allée s’ouvrît ainsi. Le site qu’ils me rappelaient il n’y avait pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j’étais allé une année avec ma grand’mère prendre les eaux. Fallait-il croire qu’ils venaient d’années déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que, comme ces pages qu’on est tout d’un coup ému de retrouver dans un ouvrage qu’on s’imaginait n’avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première enfance ? N’appartenaient-ils au contraire qu’à ces paysages du rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez qui leur aspect étrange n’était que l’objectivation dans mon sommeil de l’effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence duquel je le pressentais, comme cela m’était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un lieu que j’avais désiré connaître et qui du jour où je l’avais connu m’avait paru tout superficiel, comme Balbec ? N’étaient-ils qu’une image toute nouvelle détachée d’un rêve de la nuit précédente, mais déjà si effacée qu’elle me semblait venir de beaucoup plus loin ? Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-ils derrière eux, comme tels arbres, telle touffe d’herbe que j’avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi difficile à saisir qu’un passé lointain, de sorte que, sollicité par eux d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir ? Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensées et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois double dans l’espace ? Je ne savais. Cependant ils venaient vers moi ; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement de route, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.

Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir — trop tard, mais pour toujours — je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en revanche je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un Dieu.

Il fallait songer au retour. Mme de Villeparisis qui avait un certain sens de la nature, plus froid que celui de ma grand’mère, mais qui sait reconnaître, même en dehors des musées et des demeures aristocratiques, la beauté simple et majestueuse de certaines choses anciennes, disait au cocher de prendre la vieille route de Balbec, peu fréquentée, mais plantée de vieux ormes qui nous semblaient admirables.

Une fois que nous connûmes cette vieille route, pour changer, nous revînmes, à moins que nous ne l’eussions prise à l’aller, par une autre qui traversait les bois de Chantereine et de Canteloup. L’invisibilité des innombrables oiseaux qui s’y répondaient tout à côté de nous dans les arbres donnait la même impression de repos qu’on a les yeux fermés. Enchaîné à mon strapontin comme Prométhée sur son rocher, j’écoutais mes Océanides. Et quand, par hasard, j’apercevais l’un de ces oiseaux qui passait d’une feuille sous une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et ces chants que je ne croyais pas voir la cause de ceux-ci dans ce petit corps sautillant, étonné et sans regard.

Cette route était pareille à bien d’autres de ce genre qu’on rencontre en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une grande longueur. Au moment même, je ne lui trouvais pas un grand charme, j’étais seulement content de rentrer. Mais elle devint pour moi dans la suite une cause de joies en restant dans ma mémoire comme une amorce où toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours d’une promenade ou d’un voyage s’embrancheraient aussitôt sans solution de continuité et pourraient, grâce à elle, communiquer immédiatement avec mon cœur. Car dès que la voiture ou l’automobile s’engagerait dans une de ces routes qui auraient l’air d’être la continuation de celle que j’avais parcourue avec Mme de Villeparisis, ce à quoi ma conscience actuelle se trouverait immédiatement appuyée comme à mon passé le plus récent, ce serait (toutes les années intermédiaires se trouvant abolies) les impressions que j’avais eues par ces fins d’après-midi-là, en promenade près de Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que la brume s’élevait et qu’au delà du prochain village on apercevait entre les arbres le coucher du soleil comme s’il avait été quelque localité suivante, forestière, distante et qu’on n’atteindra pas le soir même. Raccordées à celles que j’éprouvais maintenant dans un autre pays, sur une route semblable, s’entourant de toutes les sensations accessoires de libre respiration, de curiosité, d’indolence, d’appétit, de gaieté qui leur étaient communes, excluant toutes les autres, ces impressions se renforceraient, prendraient la consistance d’un type particulier de plaisir, et presque d’un cadre d’existence que j’avais d’ailleurs rarement l’occasion de retrouver, mais dans lequel le réveil des souvenirs mettait au milieu de la réalité matériellement perçue une part assez grande de réalité évoquée, songée, insaisissable, pour me donner, au milieu de ces régions où je passais, plus qu’un sentiment esthétique, un désir fugitif mais exalté, d’y vivre désormais pour toujours. Que de fois, pour avoir simplement senti une odeur de feuillée, être assis sur un strapontin en face de Mme de Villeparisis, croiser la princesse de Luxembourg qui lui envoyait des bonjours de sa voiture, rentrer dîner au Grand-Hôtel, ne m’est-il pas apparu comme un de ces bonheurs ineffables que ni le présent ni l’avenir ne peuvent nous rendre et qu’on ne goûte qu’une fois dans la vie.

Souvent le jour était tombé avant que nous fussions de retour. Timidement je citais à Mme de Villeparisis en lui montrant la lune dans le ciel quelque belle expression de Chateaubriand, ou de Vigny, ou de Victor Hugo : « Elle répandait ce vieux secret de mélancolie » ou « pleurant comme Diane au bord de ses fontaines » ou « L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ».

— Et vous trouvez cela beau ? me demandait-elle, génial comme vous dites ? Je vous dirai que je suis toujours étonnée de voir qu’on prend maintenant au sérieux des choses que les amis de ces messieurs, tout en rendant pleine justice à leurs qualités, étaient les premiers à plaisanter. On ne prodiguait pas le nom de génie comme aujourd’hui, où si vous dites à un écrivain qu’il n’a que du talent il prend cela pour une injure. Vous me citez une grande phrase de M. de Chateaubriand sur le clair de lune. Vous allez voir que j’ai mes raisons pour y être réfractaire. M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon père. Il était du reste agréable quand on était seul parce qu’alors il était simple et amusant, mais dès qu’il y avait du monde, il se mettait à poser et devenait ridicule ; devant mon père, il prétendait avoir jeté sa démission à la face du roi et dirigé le conclave, oubliant que mon père avait été chargé par lui de supplier le roi de le reprendre, et l’avait entendu faire sur l’élection du pape les pronostics les plus insensés. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui était un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de celui-ci sur le clair de lune elles étaient tout simplement devenues une charge à la maison. Chaque fois qu’il faisait clair de lune autour du château, s’il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait d’emmener M. de Chateaubriand prendre l’air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l’invité : « M. de Chateaubriand a été bien éloquent ? — Oh ! oui. — Il vous a parlé du clair de lune. — Oui, comment savez-vous ? — Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase. — Oui, mais par quel mystère ? — Et il vous a parlé même du clair de lune dans la campagne romaine. — Mais vous êtes sorcier. » Mon père n’était pas sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un même morceau tout préparé.

Au nom de Vigny elle se mit à rire.

— Celui qui disait : « Je suis le comte Alfred de Vigny. » On est comte ou on n’est pas comte, ça n’a aucune espèce d’importance.

Et peut-être trouvait-elle que cela en avait tout de même un peu, car elle ajoutait :

— D’abord je ne suis pas sûre qu’il le fût, et il était en tout cas de très petite souche, ce monsieur qui a parlé dans ses vers de son « cimier de gentilhomme ». Comme c’est de bon goût et comme c’est intéressant pour le lecteur ! C’est comme Musset, simple bourgeois de Paris, qui disait emphatiquement : « L’épervier d’or dont mon casque est armé. » Jamais un vrai grand seigneur ne dit de ces choses-là. Au moins Musset avait du talent comme poète. Mais à part Cinq-Mars je n’ai jamais rien pu lire de M. de Vigny, l’ennui me fait tomber le livre des mains. M. Molé, qui avait autant d’esprit et de tact que M. de Vigny en avait peu, l’a arrangé de belle façon en le recevant à l’Académie. Comment, vous ne connaissez pas son discours ? C’est un chef-d’œuvre de malice et d’impertinence.

Elle reprochait à Balzac, qu’elle s’étonnait de voir admiré par ses neveux, d’avoir prétendu peindre une société « où il n’était pas reçu », et dont il a raconté mille invraisemblances. Quant à Victor Hugo, elle nous disait que M. de Bouillon, son père, qui avait des camarades dans la jeunesse romantique, était entré grâce à eux à la première d’Hernani, mais qu’il n’avait pu rester jusqu’au bout, tant il avait trouvé ridicules les vers de cet écrivain doué, mais exagéré, et qui n’a reçu le titre de grand poète qu’en vertu d’un marché fait et comme récompense de l’indulgence intéressée qu’il a professée pour les dangereuses divagations des socialistes.

Nous apercevions déjà l’hôtel, ses lumières si hostiles le premier soir, à l’arrivée, maintenant protectrices et douces, annonciatrices du foyer. Et quand la voiture arrivait près de la porte, le concierge, les grooms, le lift, empressés, naïfs, vaguement inquiets de notre retard, massés sur les degrés à nous attendre, étaient devenus familiers, de ces êtres qui changent tant de fois au cours de notre vie, comme nous changeons nous-mêmes, mais dans lesquels, au moment où ils sont pour un temps le miroir de nos habitudes, nous trouvons de la douceur à nous sentir fidèlement et amicalement reflétés. Nous les préférons à des amis que nous n’avons pas vus depuis longtemps, car ils contiennent davantage de ce que nous sommes actuellement. Seul « le chasseur », exposé au soleil dans la journée, avait été rentré pour ne pas supporter la rigueur du soir, et emmailloté de lainages, lesquels, joints à l’éplorement orangé de sa chevelure et à la fleur curieusement rose de ses joues, faisaient, au milieu du hall vitré, penser à une plante de serre qu’on protège contre le froid. Nous descendions de voiture, aidés par beaucoup plus de serviteurs qu’il n’était nécessaire, mais ils sentaient l’importance de la scène et se croyaient obligés d’y jouer un rôle. J’étais affamé. Aussi, souvent pour ne pas retarder le moment de dîner, je ne remontais pas dans la chambre qui avait fini par devenir si réellement mienne que revoir les grands rideaux violets et les bibliothèques basses, c’était me retrouver seul avec ce moi-même dont les choses, comme les gens, m’offraient l’image, et nous attendions tous ensemble dans le hall que le maître d’hôtel vînt nous dire que nous étions servis. C’était encore l’occasion pour nous d’écouter Mme de Villeparisis.

— Nous abusons de vous, disait ma grand’mère.

— Mais comment, je suis ravie, cela m’enchante, répondait son amie avec un sourire câlin, en filant les sons sur un ton mélodieux, qui contrastait avec sa simplicité coutumière.

C’est qu’en effet dans ces moments-là elle n’était pas naturelle, elle se souvenait de son éducation, des façons aristocratiques avec lesquelles une grande dame doit montrer à des bourgeois qu’elle est heureuse de se trouver avec eux, qu’elle est sans morgue. Et le seul manque de véritable politesse qu’il y eût en elle était dans l’excès de ses politesses ; car on y reconnaissait ce pli professionnel d’une dame du faubourg Saint-Germain, laquelle, voyant toujours dans certains bourgeois les mécontents qu’elle est destinée à faire certains jours, profite avidement de toutes les occasions où il lui est possible, dans le livre de comptes de son amabilité avec eux, de prendre l’avance d’un solde créditeur, qui lui permettra prochainement d’inscrire à son débit le dîner ou le raout où elle ne les invitera pas. Ainsi, ayant agi jadis sur elle une fois pour toutes, et ignorant que maintenant les circonstances étaient autres, les personnes différentes et qu’à Paris elle souhaiterait de nous voir chez elle souvent, le génie de sa caste poussait avec une ardeur fiévreuse Mme de Villeparisis, comme si le temps qui lui était concédé pour être aimable était court, à multiplier avec nous, pendant que nous étions à Balbec, les envois de roses et de melons, les prêts de livres, les promenades en voiture et les effusions verbales. Et par là — tout autant que la splendeur aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs sous-océaniques des chambres, tout autant même que les leçons d’équitation par lesquelles des fils de commerçants étaient déifiés comme Alexandre de Macédoine — les amabilités quotidiennes de Mme de Villeparisis et aussi la facilité momentanée, estivale, avec laquelle ma grand’mère les acceptait, sont restées dans mon souvenir comme caractéristiques de la vie de bains de mer.

— Donnez donc vos manteaux pour qu’on les remonte.

Ma grand’mère les passait au directeur, et à cause de ses gentillesses pour moi, j’étais désolé de ce manque d’égards dont il paraissait souffrir.

— Je crois que ce monsieur est froissé, disait la marquise. Il se croit probablement trop grand seigneur pour prendre vos châles. Je me rappelle le duc de Nemours, quand j’étais encore bien petite, entrant chez mon père, qui habitait le dernier étage de l’hôtel Bouillon, avec un gros paquet sous le bras, des lettres et des journaux. Je crois voir le prince dans son habit bleu sous l’encadrement de notre porte qui avait de jolies boiseries, je crois que c’est Bagard qui faisait cela, vous savez ces fines baguettes si souples que l’ébéniste parfois leur faisait former des petites coques et des fleurs, comme des rubans qui nouent un bouquet. « Tenez, Cyrus, dit-il à mon père, voilà ce que votre concierge m’a donné pour vous. Il m’a dit : « Puisque vous allez chez M. le comte, ce n’est pas la peine que je monte les étages, mais prenez garde de ne pas gâter la ficelle. » Maintenant que vous avez donné vos affaires, asseyez-vous, tenez, mettez-vous là, disait-elle à ma grand’mère en lui prenant la main.

— Oh ! si cela vous est égal, pas dans ce fauteuil ! Il est trop petit pour deux, mais trop grand pour moi seule, j’y serais mal.

— Vous me faites penser, car c’était tout à fait le même, à un fauteuil que j’ai eu longtemps, mais que j’ai fini par ne pas pouvoir garder parce qu’il avait été donné à ma mère par la malheureuse duchesse de Praslin. Ma mère qui était pourtant la personne la plus simple du monde, mais qui avait encore des idées qui viennent d’un autre temps et que déjà je ne comprenais pas très bien, n’avait pas voulu d’abord se laisser présenter à Mme de Praslin qui n’était que Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu’elle était duchesse, trouvait que ce n’était pas à elle à se faire présenter. Et par le fait, ajoutait Mme de Villeparisis oubliant qu’elle ne comprenait pas ce genre de nuances, n’eût-elle été que Mme de Choiseul que sa prétention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu’il y a de plus grand, ils sortent d’une sœur du roi Louis le Gros, ils étaient de vrais souverains en Bassigny. J’admets que nous l’emportons par les alliances et l’illustration, mais l’ancienneté est presque la même. Il était résulté de cette question de préséance des incidents comiques, comme un déjeuner qui fut servi en retard de plus d’une grande heure que mit l’une de ces dames à accepter de se laisser présenter. Elles étaient malgré cela devenues de grandes amies et elle avait donné à ma mère un fauteuil du genre de celui-ci et où, comme vous venez de faire, chacun refusait de s’asseoir. Un jour ma mère entend une voiture dans la cour de son hôtel. Elle demande à un petit domestique qui c’est. « C’est Madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la comtesse. — Ah ! bien, je la recevrai. » Au bout d’un quart d’heure, personne : « Eh bien, Madame la duchesse de La Rochefoucauld ? où est-elle donc ? — Elle est dans l’escalier, a souffle, madame la comtesse », répond le petit domestique qui arrivait depuis peu de la campagne où ma mère avait la bonne habitude de les prendre. Elle les avait souvent vus naître. C’est comme cela qu’on a chez soi de braves gens. Et c’est le premier des luxes. En effet, la duchesse de La Rochefoucauld montait difficilement, étant énorme, si énorme, que quand elle entra ma mère eut un instant d’inquiétude en se demandant où elle pourrait la placer. À ce moment le meuble donné par Mme de Praslin frappa ses yeux : « Prenez donc la peine de vous asseoir », dit ma mère en le lui avançant. Et la duchesse le remplit jusqu’aux bords. Elle était, malgré cette importance, restée assez agréable. « Elle fait encore un certain effet quand elle entre », disait un de nos amis. « Elle en fait surtout quand elle sort », répondit ma mère qui avait le mot plus leste qu’il ne serait de mise aujourd’hui. Chez Mme de La Rochefoucauld même, on ne se gênait pas pour plaisanter devant elle, qui en riait la première, ses amples proportions. « Mais est-ce que vous êtes seul ? » demanda un jour à M. de La Rochefoucauld ma mère qui venait faire visite à la duchesse et qui, reçue à l’entrée par le mari, n’avait pas aperçu sa femme qui était dans une baie du fond. « Est-ce que Madame de La Rochefoucauld n’est pas là ? je ne la vois pas. — Comme vous êtes aimable ! » répondit le duc qui avait un des jugements les plus faux que j’aie jamais connus, mais ne manquait pas d’un certain esprit.

Après le dîner, quand j’étais remonté avec ma grand’mère, je lui disais que les qualités qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis, le tact, la finesse, la discrétion, l’effacement de soi-même n’étaient peut-être pas bien précieuses puisque ceux qui les possédèrent au plus haut degré ne furent que des Molé et des Loménie, et que si leur absence peut rendre les relations quotidiennes désagréables, elle n’a pas empêché de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des vaniteux qui n’avaient pas de jugement, qu’il était facile de railler, comme Bloch… Mais au nom de Bloch ma grand’mère se récriait. Et elle me vantait Mme de Villeparisis. Comme on dit que c’est l’intérêt de l’espèce qui guide en amour les préférences de chacun, et pour que l’enfant soit constitué de la façon la plus normale fait rechercher les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux maigres, de même c’était obscurément les exigences de mon bonheur menacé par le nervosisme, par mon penchant maladif à la tristesse, à l’isolement, qui lui faisaient donner le premier rang aux qualités de pondération et de jugement, particulières non seulement à Mme de Villeparisis mais à une société où je pourrais trouver une distraction, un apaisement, une société pareille à celle où l’on vit fleurir l’esprit d’un Doudan, d’un M. de Rémusat, pour ne pas dire d’un Beausergent, d’un Joubert, d’une Sévigné, esprit qui met plus de bonheur, plus de dignité dans la vie que les raffinements opposés lesquels ont conduit un Baudelaire, un Poe, un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances, à une déconsidération dont ma grand’mère ne voulait pas pour son petit-fils. Je l’interrompais pour l’embrasser et lui demandais si elle avait remarqué telle phrase que Mme de Villeparisis avait dite et dans laquelle se marquait la femme qui tenait plus à sa naissance qu’elle ne l’avouait. Ainsi soumettais-je à ma grand’mère mes impressions car je ne savais jamais le degré d’estime dû à quelqu’un que quand elle me l’avait indiqué. Chaque soir je venais lui apporter les croquis que j’avais pris dans la journée d’après tous ces êtres inexistants qui n’étaient pas elle. Une fois je lui dis :

— Sans toi je ne pourrais pas vivre. — Mais il ne faut pas, me répondit-elle d’une voix troublée. Il faut nous faire un cœur plus dur que ça. Sans cela que deviendrais-tu si je partais en voyage ? J’espère au contraire que tu serais très raisonnable et très heureux.

— Je saurais être raisonnable si tu partais pour quelques jours, mais je compterais les heures.

— Mais si je partais pour des mois… (à cette seule idée mon cœur se serrait), pour des années… pour…

Nous nous taisions tous les deux. Nous n’osions pas nous regarder. Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi je m’approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis en détournant les yeux :

— Tu sais comme je suis un être d’habitudes. Les premiers jours où je viens d’être séparé des gens que j’aime le plus, je suis malheureux. Mais tout en les aimant toujours autant, je m’accoutume, ma vie devient calme, douce ; je supporterais d’être séparé d’eux, des mois, des années.

Je dus me taire et regarder tout à fait par la fenêtre. Ma grand’mère sortit un instant de la chambre. Mais le lendemain je me mis à parler de philosophie sur le ton le plus indifférent, en m’arrangeant cependant pour que ma grand’mère fît attention à mes paroles ; je dis que c’était curieux qu’après les dernières découvertes de la science le matérialisme semblait ruiné, et que le plus probable était encore l’éternité des âmes et leur future réunion.

Mme de Villeparisis nous prévint que bientôt elle ne pourrait nous voir aussi souvent. Un jeune neveu qui préparait Saumur, actuellement en garnison dans le voisinage, à Doncières, devait venir passer auprès d’elle un congé de quelques semaines et elle lui donnerait beaucoup de son temps. Au cours de nos promenades, elle nous avait vanté sa grande intelligence, surtout son bon cœur ; déjà je me figurais qu’il allait se prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré et quand, avant son arrivée, sa tante laissa entendre à ma grand’mère qu’il était malheureusement tombé dans les griffes d’une mauvaise femme dont il était fou et qui ne le lâcherait pas, comme j’étais persuadé que ce genre d’amour finissait fatalement par l’aliénation mentale, le crime et le suicide, pensant au temps si court qui était réservé à notre amitié, déjà si grande dans mon cœur sans que je l’eusse encore vu, je pleurai sur elle et sur les malheurs qui l’attendaient comme sur un être cher dont on vient de nous apprendre qu’il est gravement atteint et que ses jours sont comptés.

Une après-midi de grande chaleur j’étais dans la salle à manger de l’hôtel qu’on avait laissée à demi dans l’obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu’il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d’une étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais jamais cru qu’un homme eût osé en porter, et dont la minceur n’évoquait pas moins que le frais de la salle à manger la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d’Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure, qui l’eussent distingué au milieu d’une foule comme un filon précieux d’opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des autres hommes. Et en conséquence, quand avant la liaison dont Mme de Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se l’étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de la beauté en renom à laquelle il faisait la cour ne la mettait pas seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur lui que sur elle. À cause de son « chic », de son impertinence de jeune « lion », à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher, car on savait combien il était viril et qu’il aimait passionnément les femmes. C’était ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait parlé. Je fus ravi de penser que j’allais le connaître pendant quelques semaines et sûr qu’il me donnerait toute son affection. Il traversa rapidement l’hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de la plage, et la mer qui remplissait jusqu’à mi-hauteur le vitrage du hall lui faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme dans certains portraits où des peintres prétendent sans tricher en rien sur l’observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en choisissant pour leur modèle un cadre approprié, pelouse de polo, de golf, champ de courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne de ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine au premier plan d’un paysage. Une voiture à deux chevaux l’attendait devant la porte ; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la route ensoleillée, avec l’élégance et la maîtrise qu’un grand pianiste trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne semblait pas possible qu’il sût se montrer supérieur à un exécutant de deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis, prenant les guides que lui passa le cocher, s’assit à côté de lui et tout en décachetant une lettre que le directeur de l’hôtel lui remit, fit partir les bêtes.

Quelle déception j’éprouvai les jours suivants quand, chaque fois que je le rencontrai dehors ou dans l’hôtel — le col haut, équilibrant perpétuellement les mouvements de ses membres autour de son monocle fugitif et dansant qui semblait leur centre de gravité — je pus me rendre compte qu’il ne cherchait pas à se rapprocher de nous et vis qu’il ne nous saluait pas quoiqu’il ne pût ignorer que nous étions les amis de sa tante. Et me rappelant l’amabilité que m’avaient témoignée Mme de Villeparisis et avant elle M. de Norpois, je pensais que peut-être ils n’étaient que des nobles pour rire et qu’un article secret des lois qui gouvernent l’aristocratie doit y permettre peut-être aux femmes et à certains diplomates de manquer dans leurs rapports avec les roturiers, et pour une raison qui m’échappait, à la morgue que devait au contraire pratiquer impitoyablement un jeune marquis. Mon intelligence aurait pu me dire le contraire. Mais la caractéristique de l’âge ridicule que je traversais — âge nullement ingrat, très fécond — est qu’on n’y consulte pas l’intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n’y a presque pas un des gestes qu’on a faits alors qu’on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu’on devrait regretter au contraire c’est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d’une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose.

Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout ce qu’elle impliquait de dureté naturelle, se trouva vérifiée par son attitude chaque fois qu’il passait à côté de nous, le corps aussi inflexiblement élancé, la tête toujours aussi haute, le regard impassible, ce n’est pas assez dire, aussi implacable, dépouillé de ce vague respect qu’on a pour les droits d’autres créatures, même si elles ne connaissent pas votre tante, et qui faisait que je n’étais pas tout à fait le même devant une vieille dame que devant un bec de gaz. Ces manières glacées étaient aussi loin des lettres charmantes que je l’imaginais encore, il y a quelques jours, m’écrivant pour me dire sa sympathie, qu’est loin de l’enthousiasme de la Chambre et du peuple qu’il s’est représenté en train de soulever par un discours inoubliable, la situation médiocre, obscure, de l’imaginatif qui après avoir ainsi rêvassé tout seul, pour son compte, à haute voix, se retrouve, les acclamations imaginaires une fois apaisées, Gros-Jean comme devant. Quand Mme de Villeparisis, sans doute pour tâcher d’effacer la mauvaise impression que nous avaient causée ces dehors révélateurs d’une nature orgueilleuse et méchante, nous reparla de l’inépuisable bonté de son petit-neveu (il était le fils d’une de ses nièces et était un peu plus âgé que moi) j’admirai comme dans le monde, au mépris de toute vérité, on prête des qualités de cœur à ceux qui l’ont si sec, fussent-ils d’ailleurs aimables avec des gens brillants qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta elle-même, quoique indirectement, une confirmation aux traits essentiels, déjà certains pour moi, de la nature de son neveu, un jour où je les rencontrai tous deux dans un chemin si étroit qu’elle ne put faire autrement que de me présenter à lui. Il sembla ne pas entendre qu’on lui nommait quelqu’un, aucun muscle de son visage ne bougea ; ses yeux, où ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine, montrèrent seulement dans l’insensibilité, dans l’inanité du regard, une exagération à défaut de laquelle rien ne les eût différenciés de miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s’il eût voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire qu’à un acte de volonté, mettant entre lui et moi le plus grand intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me tendit la main, à distance. Je crus qu’il s’agissait au moins d’un duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu’il avait une envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il n’avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d’un goût très ardent pour les choses de l’esprit, il m’avait témoigné une sympathie qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eu vu refaire chaque fois qu’on lui présentait quelqu’un, je compris que c’est une simple habitude mondaine particulière à une certaine partie de sa famille et à laquelle sa mère, qui tenait à ce qu’il fût admirablement bien élevé, avait plié son corps ; il faisait ces saluts-là sans y penser plus qu’à ses beaux vêtements, à ses beaux cheveux ; c’était une chose dénuée de la signification morale que je lui avais donnée d’abord, une chose purement apprise, comme cette autre habitude qu’il avait aussi de se faire présenter immédiatement aux parents de quelqu’un qu’il connaissait, et qui était devenue chez lui si instinctive que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il fonça sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma grand’mère qui était auprès de moi, avec la même rapidité fébrile que si cette requête eût été due à quelque instinct défensif, comme le geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d’eau bouillante et sans le préservatif de laquelle il y eût péril à demeurer une seconde de plus.

Les premiers rites d’exorcismes une fois accomplis, comme une fée hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le plus prévenant jeune homme que j’eusse jamais rencontré. « Bon, me dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j’avais été victime d’un mirage, mais je n’ai triomphé du premier que pour tomber dans un second car c’est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le dissimuler. » Or, toute la charmante éducation, toute l’amabilité de Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais.

Ce jeune homme qui avait l’air d’un aristocrate et d’un sportsman dédaigneux n’avait d’estime et de curiosité que pour les choses de l’esprit, surtout pour ces manifestations modernistes de la littérature et de l’art qui semblaient si ridicules à sa tante ; il était imbu d’autre part de ce qu’elle appelait les déclamations socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. C’était un de ces « intellectuels » prompts à l’admiration, qui s’enferment dans un livre, soucieux seulement de haute pensée. Même, chez Saint-Loup, l’expression de cette tendance très abstraite et qui l’éloignait tant de mes préoccupations habituelles, tout en me paraissant touchante, m’ennuyait un peu. Je peux dire que, quand je sus bien qui avait été son père, les jours où je venais de lire des Mémoires tout nourris d’anecdotes sur ce fameux comte de Marsantes en qui se résume l’élégance si spéciale d’une époque déjà lointaine, l’esprit empli de rêveries, désireux d’avoir des précisions sur la vie qu’avait menée M. de Marsantes, j’enrageais que Robert de Saint-Loup au lieu de se contenter d’être le fils de son père, au lieu d’être capable de me guider dans le roman démodé qu’avait été l’existence de celui-ci, se fût élevé jusqu’à l’amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n’eût pas partagé mes regrets. Il était lui-même un homme intelligent, excédant les bornes de sa vie d’homme du monde. Il n’avait guère eu le temps de connaître son fils, mais avait souhaité qu’il valût mieux que lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille, il l’eût admiré, se fût réjoui qu’il délaissât ce qui avait fait ses minces divertissements pour d’austères méditations, et, sans en rien dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel, eût lu en cachette les auteurs favoris de son fils pour apprécier de combien Robert lui était supérieur.

Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c’est que si M. de Marsantes, à l’esprit fort ouvert, eût apprécié un fils si différent de lui, Robert de Saint-Loup, parce qu’il était de ceux qui croient que le mérite est attaché à certaines formes de la vie, avait un souvenir affectueux mais un peu méprisant d’un père qui s’était occupé toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé d’Offenbach. Saint-Loup n’était pas assez intelligent pour comprendre que la valeur intellectuelle n’a rien à voir avec l’adhésion à une certaine formule esthétique, et il avait pour l’intellectualité de M. de Marsantes un peu le même genre de dédain qu’auraient pu avoir pour Boieldieu ou pour Labiche un fils de Boieldieu ou un fils de Labiche qui eussent été des adeptes de la littérature la plus symbolique et de la musique la plus compliquée. « J’ai très peu connu mon père, disait Robert. Il paraît que c’était un homme exquis. Son désastre a été la déplorable époque où il a vécu. Être né dans le faubourg Saint-Germain et avoir vécu à l’époque de la Belle Hélène, cela fait cataclysme dans une existence. Peut-être petit bourgeois fanatique du « Ring » eût-il donné tout autre chose. On me dit même qu’il aimait la littérature. Mais on ne peut pas savoir puisque ce qu’il entendait par littérature se compose d’œuvres périmées. » Et pour ce qui était de moi, si je trouvais Saint-Loup un peu sérieux, lui ne comprenait pas que je ne le fusse pas davantage. Ne jugeant chaque chose qu’au poids de l’intelligence qu’elle contient, ne percevant pas les enchantements d’imagination que me donnaient certaines œuvres qu’il jugeait frivoles, il s’étonnait que moi — moi à qui il s’imaginait être tellement inférieur — je pusse m’y intéresser.

Dès les premiers jours Saint-Loup fit la conquête de ma grand’mère, non seulement par la bonté incessante qu’il s’ingéniait à nous témoigner à tous deux, mais par le naturel qu’il y mettait comme en toutes choses. Or, le naturel — sans doute parce que, sous l’art de l’homme, il laisse sentir la nature — était la qualité que ma grand’mère préférait à toutes, tant dans les jardins où elle n’aimait pas qu’il y eût, comme dans celui de Combray, de plates-bandes trop régulières, qu’en cuisine où elle détestait ces « pièces montées » dans lesquelles on reconnaît à peine les aliments qui ont servi à les faire, ou dans l’interprétation pianistique qu’elle ne voulait pas trop fignolée, trop léchée, ayant même eu pour les notes accrochées, pour les fausses notes de Rubinstein, une complaisance particulière. Ce naturel, elle le goûtait jusque dans les vêtements de Saint-Loup, d’une élégance souple sans rien de « gommeux » ni de « compassé », sans raideur et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune homme riche dans la façon négligente et libre qu’il avait de vivre dans le luxe sans « sentir l’argent », sans airs importants ; elle retrouvait même le charme de ce naturel dans l’incapacité que Saint-Loup avait gardée — et qui généralement disparaît avec l’enfance en même temps que certaines particularités physiologiques de cet âge — d’empêcher son visage de refléter une émotion. Quelque chose qu’il désirait par exemple et sur quoi il n’avait pas compté, ne fût-ce qu’un compliment, faisait se dégager en lui un plaisir si brusque, si brûlant, si volatil, si expansif, qu’il lui était impossible de le contenir et de le cacher ; une grimace de plaisir s’emparait irrésistiblement de son visage ; la peau trop fine de ses joues laissait transparaître une vive rougeur, ses yeux reflétaient la confusion et la joie ; et ma grand’mère était infiniment sensible à cette gracieuse apparence de franchise et d’innocence, laquelle d’ailleurs chez Saint-Loup, au moins à l’époque où je me liai avec lui, ne trompait pas. Mais j’ai connu un autre être, et il y en a beaucoup, chez lequel la sincérité physiologique de cet incarnat passager n’excluait nullement la duplicité morale ; bien souvent il prouve seulement la vivacité avec laquelle ressentent le plaisir, jusqu’à être désarmées devant lui et à être forcées de le confesser aux autres, des natures capables des plus viles fourberies. Mais où ma grand’mère adorait surtout le naturel de Saint-Loup, c’était dans sa façon d’avouer sans aucun détour la sympathie qu’il avait pour moi, et pour l’expression de laquelle il avait de ces mots comme elle n’eût pas pu en trouver elle-même, disait-elle, de plus justes et vraiment aimants, des mots qu’eussent contresignés « Sévigné et Beausergent » ; il ne se gênait pas pour plaisanter mes défauts — qu’il avait démêlés avec une finesse dont elle était amusée — mais comme elle-même aurait fait, avec tendresse, exaltant au contraire mes qualités avec une chaleur, un abandon qui ne connaissaient pas les réserves et la froideur grâce auxquelles les jeunes gens de son âge croient généralement se donner de l’importance. Et il montrait à prévenir mes moindres malaises, à remettre des couvertures sur mes jambes si le temps fraîchissait sans que je m’en fusse aperçu, à s’arranger sans le dire à rester le soir avec moi plus tard, s’il me sentait triste ou mal disposé, une vigilance que, du point de vue de ma santé pour laquelle plus d’endurcissement eût peut-être été préférable, ma grand’mère trouvait presque excessive, mais qui comme preuve d’affection pour moi la touchait profondément.

Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous étions devenus de grands amis pour toujours, et il disait « notre amitié » comme s’il eût parlé de quelque chose d’important et de délicieux qui eût existé en dehors de nous-mêmes et qu’il appela bientôt — en mettant à part son amour pour sa maîtresse — la meilleure joie de sa vie. Ces paroles me causaient une sorte de tristesse, et j’étais embarrassé pour y répondre, car je n’éprouvais à me trouver, à causer avec lui — et sans doute c’eût été de même avec tout autre — rien de ce bonheur qu’il m’était au contraire possible de ressentir quand j’étais sans compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer du fond de moi quelqu’une de ces impressions qui me donnaient un bien-être délicieux. Mais dès que j’étais avec quelqu’un, dès que je parlais à un ami, mon esprit faisait volte-face, c’était vers cet interlocuteur et non vers moi-même qu’il dirigeait ses pensées, et quand elles suivaient ce sens inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir. Une fois que j’avais quitté Saint-Loup, je mettais, à l’aide de mots, une sorte d’ordre dans les minutes confuses que j’avais passées avec lui ; je me disais que j’avais un bon ami, qu’un bon ami est une chose rare et je goûtais, à me sentir entouré de biens difficiles à acquérir, ce qui était justement l’opposé du plaisir qui m’était naturel, l’opposé du plaisir d’avoir extrait de moi-même et amené à la lumière quelque chose qui y était caché dans la pénombre. Si j’avais passé deux ou trois heures à causer avec Robert de Saint-Loup et qu’il eût admiré ce que je lui avais dit, j’éprouvais une sorte de remords, de regret, de fatigue de ne pas être resté seul et prêt enfin à travailler. Mais je me disais qu’on n’est pas intelligent que pour soi-même, que les plus grands ont désiré d’être appréciés, que je ne pouvais pas considérer comme perdues des heures où j’avais bâti une haute idée de moi dans l’esprit de mon ami, je me persuadais facilement que je devais en être heureux et je souhaitais d’autant plus vivement que ce bonheur ne me fût jamais enlevé, que je ne l’avais pas ressenti. On craint plus que de tous les autres la disparition des biens restés en dehors de nous parce que notre cœur ne s’en est pas emparé. Je me sentais capable d’exercer les vertus de l’amitié mieux que beaucoup (parce que je ferais toujours passer le bien de mes amis avant ces intérêts personnels auxquels d’autres sont attachés et qui ne comptaient pas pour moi), mais non pas de connaître la joie par un sentiment qui, au lieu d’accroître les différences qu’il y avait entre mon âme et celles des autres — comme il y en a entre les âmes de chacun de nous — les effacerait. En revanche par moments ma pensée démêlait en Saint-Loup un être plus général que lui-même, le « noble », et qui comme un esprit intérieur mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions ; alors, à ces moments-là, quoique près de lui, j’étais seul comme je l’eusse été devant un paysage dont j’aurais compris l’harmonie. Il n’était plus qu’un objet que ma rêverie cherchait à approfondir. À retrouver toujours en lui cet être antérieur, séculaire, cet aristocrate que Robert aspirait justement à ne pas être, j’éprouvais une vive joie, mais d’intelligence, non d’amitié. Dans l’agilité morale et physique qui donnait tant de grâce à son amabilité, dans l’aisance avec laquelle il offrait sa voiture à ma grand’mère et l’y faisait monter, dans son adresse à sauter du siège quand il avait peur que j’eusse froid, pour jeter son propre manteau sur mes épaules, je ne sentais pas seulement la souplesse héréditaire des grands chasseurs qu’avaient été depuis des générations les ancêtres de ce jeune homme qui ne prétendait qu’à l’intellectualité, leur dédain de la richesse qui, subsistant chez lui à côté du goût qu’il avait d’elle rien que pour pouvoir mieux fêter ses amis, lui faisait mettre si négligemment son luxe à leurs pieds ; j’y sentais surtout la certitude ou l’illusion qu’avaient eues ces grands seigneurs d’être « plus que les autres », grâce à quoi ils n’avaient pu léguer à Saint-Loup ce désir de montrer qu’on est « autant que les autres », cette peur de paraître trop empressé qui lui était en effet vraiment inconnue et qui enlaidit de tant de laideur et de gaucherie la plus sincère amabilité plébéienne. Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir à considérer mon ami comme une œuvre d’art, c’est-à-dire à regarder le jeu de toutes les parties de son être comme harmonieusement réglé par une idée générale à laquelle elles étaient suspendues mais qu’il ne connaissait pas et qui par conséquent n’ajoutait rien à ses qualités propres, à cette valeur personnelle d’intelligence et de moralité à quoi il attachait tant de prix.

Et pourtant elle était, dans une certaine mesure, leur condition. C’est parce qu’il était un gentilhomme que cette activité mentale, ces aspirations socialistes, qui lui faisaient rechercher de jeunes étudiants prétentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose de vraiment pur et désintéressé qu’elles n’avaient pas chez eux. Se croyant l’héritier d’une caste ignorante et égoïste, il cherchait sincèrement à ce qu’ils lui pardonnassent ces origines aristocratiques qui exerçaient sur eux, au contraire, une séduction et à cause desquelles ils le recherchaient, tout en simulant à son égard la froideur et même l’insolence. Il était ainsi amené à faire des avances à des gens dont mes parents, fidèles à la sociologie de Combray, eussent été stupéfaits qu’il ne se détournât pas. Un jour que nous étions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes d’une tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations contre le fourmillement d’Israélites qui infestait Balbec. « On ne peut faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il y a pléthore. On n’entend que : « Dis donc, Apraham, chai fu Chakop. » On se croirait rue d’Aboukir. » L’homme qui tonnait ainsi contre Israël sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite. C’était mon camarade Bloch. Saint-Loup me demanda immédiatement de rappeler à celui-ci qu’ils s’étaient rencontrés au Concours général où Bloch avait eu le prix d’honneur, puis dans une Université populaire.

Tout au plus souriais-je parfois de retrouver chez Robert les leçons des Jésuites dans la gêne que la peur de froisser faisait naître chez lui, chaque fois que quelqu’un de ses amis intellectuels commettait une erreur mondaine, faisait une chose ridicule à laquelle lui, Saint-Loup, n’attachait aucune importance, mais dont il sentait que l’autre aurait rougi si l’on s’en était aperçu. Et c’était Robert qui rougissait comme si ç’avait été lui le coupable, par exemple le jour où Bloch lui promettant d’aller le voir à l’hôtel, ajouta :

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