Bajazet (page 2)
Madame ? Hâtez-vous d’achever votre ouvrage.
Vous avez du vizir entendu le langage :
Bajazet vous est cher : savez-vous si demain
Sa liberté, ses jours, seront en votre main ?
Peut-être en ce moment Amurat en furie
S’approche pour trancher une si belle vie.
Et pourquoi de son cœur doutez-vous aujourd’hui ?
ROXANE.
Mais m’en répondez-vous, vous qui parlez pour lui ?
ATALIDE.
Quoi, madame ! les soins qu’il a pris pour vous plaire,
Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire,
Ses périls, ses respects, et surtout vos appas,
Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas ?
Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.
ROXANE.
Hélas ! pour mon repos que ne puis-je le croire !
Pourquoi faut-il au moins que, pour me consoler,
L’ingrat ne parle pas comme on le fait parler ?
Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance,
Du trouble de son cœur jouissant par avance,
Moi-même j’ai voulu m’assurer de sa foi,
Et l’ai fait en secret amener devant moi.
Peut-être trop d’amour me rend trop difficile ;
Mais sans vous fatiguer d’un récit inutile,
Je ne retrouvais point ce trouble, cette ardeur
Que m’avait tant promis un discours trop flatteur.
Enfin, si je lui donne et la vie et l’empire,
Ces gages incertains ne me peuvent suffire.
ATALIDE.
Quoi donc ! à son amour qu’allez-vous proposer ?
ROXANE.
S’il m’aime, dès ce jour il me doit épouser.
ATALIDE.
Vous épouser ! Ô ciel ! que prétendez-vous faire ?
ROXANE.
Je sais que des sultans l’usage m’est contraire ;
Je sais qu’ils se sont fait une superbe loi
De ne point à l’hymen assujettir leur foi.
Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse,
Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse ;
Mais, toujours inquiète avec tous ses appas,
Esclave, elle reçoit son maître dans ses bras,
Et sans sortir du joug où leur loi la condamne,
Il faut qu’un fils naissant la déclare sultane.
Amurat plus ardent, et seul jusqu’à ce jour,
A voulu que l’on dût ce titre à son amour.
J’en reçus la puissance aussi bien que le titre ;
Et des jours de son frère il me laissa l’arbitre.
Mais ce même Amurat ne me promit jamais
Que l’hymen dût un jour couronner ses bienfaits :
Et moi, qui n’aspirais qu’à cette seule gloire,
De ses autres bienfaits j’ai perdu la mémoire.
Toutefois, que sert-il de me justifier ?
Bajazet, il est vrai, m’a tout fait oublier.
Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère,
Il m’a plu, sans peut-être aspirer à me plaire :
Femmes, gardes, vizir, pour lui j’ai tout séduit ;
En un mot, vous voyez jusqu’où je l’ai conduit.
Grâces à mon amour, je me suis bien servie
Du pouvoir qu’Amurat me donna sur sa vie.
Bajazet touche presque au trône des sultans :
Il ne faut plus qu’un pas ; mais c’est où je l’attends.
Malgré tout mon amour, si dans cette journée
Il ne m’attache à lui par un juste hyménée ;
S’il ose m’alléguer une odieuse loi ;
Quand je fais tout pour lui, s’il ne fait tout pour moi ;
Dès le même moment, sans songer si je l’aime,
Sans consulter enfin si je me perds moi-même,
J’abandonne l’ingrat, et le laisse rentrer
Dans l’état malheureux d’où je l’ai su tirer.
Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce :
Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.
Je ne vous presse point de vouloir aujourd’hui
Me prêter votre voix pour m’expliquer à lui :
Je veux que, devant moi, sa bouche et son visage
Me découvrent son cœur sans me laisser d’ombrage,
Que lui-même, en secret amené dans ces lieux,
Sans être préparé se présente à mes yeux.
Adieu. Vous saurez tout après cette entrevue.
Scène IV.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Zaïre, c’en est fait, Atalide est perdue !
ZAÏRE.
Vous ?
ATALIDE.
Vous ? Je prévois déjà tout ce qu’il faut prévoir.
Mon unique espérance est dans mon désespoir.
ZAÏRE.
Mais, madame, pourquoi ?
ATALIDE.
Mais, madame, pourquoi ? Si tu venais d’entendre
Quel funeste dessein Roxane vient de prendre,
Quelles conditions elle veut imposer !
Bajazet doit périr, dit-elle, ou l’épouser.
S’il se rend, que deviens-je en ce malheur extrême ?
Et s’il ne se rend pas, que devient-il lui-même ?
ZAÏRE.
Je conçois ce malheur. Mais, à ne point mentir,
Votre amour, dès longtemps, a dû le pressentir.
ATALIDE.
Ah, Zaïre ! l’amour a-t-il tant de prudence ?
Tout semblait avec nous être d’intelligence :
Roxane, se livrant tout entière à ma foi,
Du cœur de Bajazet se reposait sur moi,
M’abandonnait le soin de tout ce qui le touche,
Le voyait par mes yeux, lui parlait par ma bouche ;
Et je croyais toucher au bienheureux moment
Où j’allais par ses mains couronner mon amant.
Le ciel s’est déclaré contre mon artifice.
Et que fallait-il donc, Zaïre, que je fisse ?
À l’erreur de Roxane ai-je dû m’opposer,
Et perdre mon amant pour la désabuser ?
Avant que dans son cœur cette amour fût formée,
J’aimais, et je pouvais m’assurer d’être aimée.
Dès nos plus jeunes ans, tu t’en souviens assez,
L’amour serra les nœuds par le sang commencés.
Élevée avec lui dans le sein de sa mère,
J’appris à distinguer Bajazet de son frère ;
Elle-même avec joie unit nos volontés :
Et quoique après sa mort l’un de l’autre écartés,
Conservant, sans nous voir, le désir de nous plaire,
Nous avons su toujours nous aimer et nous taire.
Roxane, qui depuis, loin de s’en défier,
À ses desseins secrets voulut m’associer,
Ne put voir sans amour ce héros trop aimable :
Elle courut lui tendre une main favorable.
Bajazet étonné rendit grâce à ses soins,
Lui rendit des respects : pouvait-il faire moins ?
Mais qu’aisément l’amour croit tout ce qu’il souhaite !
De ses moindres respects Roxane satisfaite
Nous engagea tous deux, par sa facilité,
À la laisser jouir de sa crédulité.
Zaïre, il faut pourtant avouer ma faiblesse :
D’un mouvement jaloux je ne fus pas maîtresse.
Ma rivale, accablant mon amant de bienfaits,
Opposait un empire à mes faibles attraits ;
Mille soins la rendaient présente à sa mémoire ;
Elle l’entretenait de sa prochaine gloire :
Et moi, je ne puis rien. Mon cœur, pour tout discours,
N’avait que des soupirs qu’il répétait toujours.
Le ciel seul sait combien j’en ai versé de larmes.
Mais enfin Bajazet dissipa mes alarmes :
Je condamnai mes pleurs, et jusques aujourd’hui
Je l’ai pressé de feindre, et j’ai parlé pour lui.
Hélas ! tout est fini : Roxane méprisée
Bientôt de son erreur sera désabusée.
Car enfin Bajazet ne sait point se cacher ;
Je connais sa vertu prompte à s’effaroucher.
Il faut qu’à tous moments, tremblante et secourable,
Je donne à ses discours un sens plus favorable.
Bajazet va se perdre. Ah ! si comme autrefois
Ma rivale eût voulu lui parler par ma voix !
Au moins, si j’avais pu préparer son visage !
Mais, Zaïre, je puis l’attendre à son passage ;
D’un mot ou d’un regard je puis le secourir.
Qu’il l’épouse, en un mot, plutôt que de périr.
Si Roxane le veut, sans doute il faut qu’il meure.
Il se perdra, te dis-je. Atalide, demeure ;
Laisse, sans t’alarmer, ton amant sur sa foi.
Penses-tu mériter qu’on se perde pour toi ?
Peut-être Bajazet, secondant ton envie,
Plus que tu ne voudras aura soin de sa vie.
ZAÏRE.
Ah ! dans quels soins, madame, allez-vous vous plonger ?
Toujours avant le temps faut-il vous affliger ?
Vous n’en pouvez douter, Bajazet vous adore.
Suspendez ou cachez l’ennui qui vous dévore :
N’allez point par vos pleurs déclarer vos amours.
La main qui l’a sauvé le sauvera toujours,
Pourvu qu’entretenue en son erreur fatale,
Roxane jusqu’au bout ignore sa rivale.
Venez en d’autres lieux enfermer vos regrets,
Et de leur entrevue attendre le succès.
ATALIDE.
Eh bien, Zaïre, allons. Et toi, si ta justice
De deux jeunes amants veut punir l’artifice,
Ô ciel, si notre amour est condamné de toi,
Je suis la plus coupable, épuise tout sur moi !
ACTE SECOND.
Scène première.
BAJAZET, ROXANE.
ROXANE.
Prince, l’heure fatale est enfin arrivée
Qu’à votre liberté le ciel a réservée.
Rien ne me retient plus ; et je puis, dès ce jour,
Accomplir le dessein qu’a formé mon amour.
Non que, vous assurant d’un triomphe facile,
Je mette entre vos mains un empire tranquille ;
Je fais ce que je puis, je vous l’avais promis :
J’arme votre valeur contre vos ennemis,
J’écarte de vos jours un péril manifeste ;
Votre vertu, seigneur, achèvera le reste.
Osmin a vu l’armée : elle penche pour vous ;
Les chefs de notre loi conspirent avec nous ;
Le vizir Acomat vous répond de Byzance ;
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefs, d’esclaves, de muets,
Peuple que dans ces murs renferme ce palais,
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M’ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies.
Commencez maintenant : c’est à vous de courir
Dans le champ glorieux que j’ai su vous ouvrir.
Vous n’entreprenez point une injuste carrière,
Vous repoussez, seigneur, une main meurtrière :
L’exemple en est commun ; et parmi les sultans,
Ce chemin à l’empire a conduit de tous temps.
Mais, pour mieux commencer, hâtons-nous l’un et l’autre
D’assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l’univers, en m’attachant à vous,
Que quand je vous servais, je servais mon époux ;
Et par le nœud sacré d’un heureux hyménée,
Justifiez la foi que je vous ai donnée.
BAJAZET.
Ah ! que proposez-vous, madame ?
ROXANE.
Ah ! que proposez-vous, madame ? Eh quoi, seigneur !
Quel obstacle secret trouble notre bonheur ?
BAJAZET.
Madame, ignorez-vous que l’orgueil de l’empire…
Que ne m’épargnez-vous la douleur de le dire !
ROXANE.
Oui, je sais que depuis qu’un de vos empereurs,
Bajazet, d’un barbare éprouvant les fureurs,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée,
Et par toute l’Asie à sa suite traînée,
De l’honneur ottoman ses successeurs jaloux
Ont daigné rarement prendre le nom d’époux.
Mais l’amour ne suit point ces lois imaginaires ;
Et sans vous rappeler des exemples vulgaires,
Soliman (vous savez qu’entre tous vos aïeux
Dont l’univers a craint le bras victorieux,
Nul n’éleva si haut la grandeur ottomane),
Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane.
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier,
À son trône, à son lit daigna l’associer,
Sans qu’elle eût d’autres droits au rang d’impératrice,
Qu’un peu d’attraits peut-être, et beaucoup d’artifice.
BAJAZET.
Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis,
Ce qu’était Soliman, et le peu que je suis.
Soliman jouissait d’une pleine puissance :
L’Égypte ramenée à son obéissance ;
Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil,
De tous ses défenseurs devenu le cercueil ;
Du Danube asservi les rives désolées ;
De l’empire persan les bornes reculées ;
Dans leurs climats brûlants les Africains domptés,
Faisaient taire les lois devant ses volontés.
Que suis-je ? J’attends tout du peuple et de l’armée :
Mes malheurs font encor toute ma renommée.
Infortuné, proscrit, incertain de régner,
Dois-je irriter les cœurs au lieu de les gagner ?
Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères ?
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères ?
Songez, sans me flatter du sort de Soliman,
Au meurtre tout récent du malheureux Osman.
Dans leur rébellion les chefs des janissaires,
Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires,
Se crurent à sa perte assez autorisés
Par le fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-je enfin ? maître de leur suffrage,
Peut-être avec le temps j’oserai davantage.
Ne précipitons rien ; et daignez commencer
À me mettre en état de vous récompenser.
ROXANE.
Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence ;
Je vois que rien n’échappe à votre prévoyance :
Vous avez pressenti jusqu’au moindre danger
Où mon amour trop prompt allait vous engager.
Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suites ;
Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.
Mais avez-vous prévu, si vous ne m’épousez,
Les périls plus certains où vous vous exposez ?
Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire ?
Que c’est à moi surtout qu’il importe de plaire ?
Songez-vous que je tiens les portes du palais ;
Que je puis vous l’ouvrir ou fermer pour jamais ;
Que j’ai sur votre vie un empire suprême ;
Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ?
Et sans ce même amour qu’offensent vos refus,
Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus ?
BAJAZET.
Oui, je tiens tout de vous ; et j’avais lieu de croire
Que c’était pour vous-même une assez grande gloire,
En voyant devant moi tout l’empire à genoux,
De m’entendre avouer que je tiens tout de vous.
Je ne m’en défends point ; ma bouche le confesse,
Et mon respect saura le confirmer sans cesse :
Je vous dois tout mon sang ; ma vie est votre bien.
Mais enfin voulez-vous…
ROXANE.
Mais enfin voulez-vous… Non, je ne veux plus rien.
Ne m’importune plus de tes raisons forcées :
Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées.
Je ne te presse plus, ingrat, d’y consentir :
Rentre dans le néant dont je t’ai fait sortir.
Car enfin qui m’arrête ? et quelle autre assurance
Demanderais-je encor de ton indifférence ?
L’ingrat est-il touché de mes empressements ?
L’amour même entre-t-il dans ses raisonnements ?
Ah ! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse,
Que mes propres périls t’assurent de ta grâce ;
Qu’engagée avec toi par de si forts liens,
Je ne puis séparer tes intérêts des miens.
Mais je m’assure encore aux bontés de ton frère ;
Il m’aime, tu le sais ; et malgré sa colère,
Dans ton perfide sang je puis tout expier,
Et ta mort suffira pour me justifier.
N’en doute point, j’y cours, et dès ce moment même…
Bajazet, écoutez ; je sens que je vous aime :
Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir :
Le chemin est encore ouvert au repentir.
Ne désespérez point une amante en furie.
S’il m’échappait un mot, c’est fait de votre vie.
BAJAZET.
Vous pouvez me l’ôter, elle est entre vos mains :
Peut-être que ma mort, utile à vos desseins,
De l’heureux Amurat obtenant votre grâce,
Vous rendra dans son cœur votre première place.
ROXANE.
Dans son cœur ? Ah ! crois-tu, quand il le voudrait bien,
Que si je perds l’espoir de régner dans le tien,
D’une si douce erreur si longtemps possédée,
Je puisse désormais souffrir une autre idée,
Ni que je vive enfin, si je ne vis pour toi ?
Je te donne, cruel, des armes contre moi,
Sans doute, et je devrais retenir ma faiblesse :
Tu vas en triompher. Oui, je te le confesse,
J’affectais à tes yeux une fausse fierté :
De toi dépend ma joie et ma félicité :
De ma sanglante mort ta mort sera suivie.
Quel fruit de tant de soins que j’ai pris pour ta vie !
Tu soupires enfin, et sembles te troubler :
Achève, parle.
BAJAZET.
Achève, parle. Ô ciel ! que ne puis-je parler !
ROXANE.
Quoi donc ! que dites-vous ? et que viens-je d’entendre ?
Vous avez des secrets que je ne puis apprendre ?
Quoi ! de vos sentiments je ne puis m’éclaircir ?
BAJAZET.
Madame, encore un coup, c’est à vous de choisir :
Daignez m’ouvrir au trône un chemin légitime ;
Ou bien, me voilà prêt, prenez votre victime.
ROXANE.
Ah, c’en est trop enfin, tu seras satisfait.
Holà, gardes, qu’on vienne.
Scène II.
BAJAZET, ROXANE, ACOMAT.
ROXANE.
Holà, gardes, qu’on vienne. Acomat, c’en est fait.
Vous pouvez retourner, je n’ai rien à vous dire.
Du sultan Amurat je reconnais l’empire :
Sortez. Que le sérail soit désormais fermé,
Et que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé.
Scène III.
BAJAZET, ACOMAT.
ACOMAT.
Seigneur, qu’ai-je entendu ? quelle surprise extrême !
Qu’allez-vous devenir ? que deviens-je moi-même ?
D’où naît ce changement ? qui dois-je en accuser ?
Ô ciel !
BAJAZET.
Ô ciel ! Il ne faut point ici vous abuser.
Roxane est offensée, et court à la vengeance :
Un obstacle éternel rompt notre intelligence.
Vizir, songez à vous, je vous en averti ;
Et sans compter sur moi, prenez votre parti.