Poésies (page 2)

Arthur Rimbaud · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies (Rimbaud), éd. Vanier 1895 · 6 pages

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons !

LES PREMIÈRES COMMUNIONS

I

Vraiment, c’est bête, ces églises de villages

Où quinze laids marmots, encrassant les piliers,

Écoutent, grasseyant les divins babillages,

Un noir grotesque dont fermentent les souliers.

Mais le soleil éveille, à travers les feuillages,

Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés,

La pierre sent toujours la terre maternelle,

Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux

Dans la campagne en rut qui frémit, solennelle,

Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux,

Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,

Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers furieux.

Tous les cent ans, on rend ces granges respectables

Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé.

Si des mysticités grotesques sont notables

Près de la Notre-Dame ou du saint empaillé,

Des mouches sentant bon l’auberge et les étables

Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L’enfant se doit surtout à la maison, famille

Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants.

Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille

Où le Prêtre du Christ a mis ses doigts puissants.

On paie au Prêtre un toit ombragé d’une charmille

Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts bruissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes

Sous le Napoléon ou le Petit Tambour,

Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes

Tirent la langue avec un excessif amour

Et qui joindront aux jours de science deux cartes,

Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour.

Les filles vont toujours à l’église, contentes

De s’entendre appeler garces par les petits garçons

Qui font du genre, après messe et vêpres chantantes,

Eux, qui sont destinés au chic des garnisons,

Ils narguent au café les maisons importantes,

Blousés neuf et gueulant d’effroyables chansons.

Cependant le curé choisit, pour les enfances,

Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand

L’air s’emplit du lointain nasillement des danses,

Il se sent, en dépit des célestes défenses.

Les doigts de pied ravis et le mollet marquant…

— La nuit vient, noir pirate au ciel noir débarquant.

II

Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes

Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers,

Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,

Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers.

Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes,

Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers.

La veille du grand jour, l’enfant se fait malade

Mieux qu’à l’église haute aux funèbres rumeurs.

D’abord le frisson vient, le lit n’étant pas fade,

Un frisson surhumain qui retourne : Je meurs…

Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides,

Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,

Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides,

Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

Adonaï !… — Dans les terminaisons latines

Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils

Et tachés du sang pur des célestes poitrines,

De grands linges neigeux tombent sur les soleils.

Pour ses virginités présentes et futures

Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission ;

Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures

Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion.

III

Puis la Vierge n’est plus que la Vierge du livre ;

Les mystiques élans se cassent quelquefois,

Et vient la pauvreté des images que cuivre

L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois.

Des curiosités vaguement impudiques

Épouvantent le rêve aux chastes bleuités

Qui sont surpris autour des célestes tuniques

Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut pourtant, l’âme en détresse,

Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds,

Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse

Et bave… — L’ombre emplit les maisons et les cours,

Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite et cambre

Les reins, et d’une main ouvre le rideau bleu

Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre

Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu.

IV

À son réveil, — minuit, — la fenêtre était blanche

Devant le soleil bleu des rideaux illunés ;

La vision la prit des langueurs du Dimanche,

Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse,

Pour savourer en Dieu son amour revenant,

Elle eut soif de la nuit forte où s’exalte et s’abaisse

Le cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne

Tous les jeunes émois de ses silences gris ;

Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne

Écoute sans témoin sa révolte sans cris.

Et, faisant la victime et la petite épouse,

Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,

Descendre dans la cour où séchait une blouse,

Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

V

Elle passa sa nuit Sainte dans des latrines.

Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l’air blanc,

Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines

En deçà d’une cour voisine s’écroulant.

La lucarne faisait un cœur de lueur vive

Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils

Les vitres ; les pavés puant l’eau de lessive

Souffraient l’ombre des toits bordés de noirs sommeils.

VI

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes

Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous,

Dont le travail divin déforme encore les mondes

Quand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux,

Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d’hystéries

Elle verra, sous les tristesses du bonheur,

L’amant rêver au blanc million des Maries

Au matin de la nuit d’amour, avec douleur !

VII

Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche,

Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez,

Et moi je suis malade. Oh ! je veux qu’on me couche

Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !

J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,

Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts ;

Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,

Et je me laissais faire !… Oh ! va… c’est bon pour vous,

Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse

Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs

La plus prostituée et la plus douloureuse

Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs.

Car ma communion première est bien passée !

Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus.

Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée

Fourmillent du baiser putride de Jésus…

VIII

Alors l’âme pourrie et l’âme désolée

Sentiront ruisseler tes malédictions.

— Ils avaient couché sur ta haine inviolée,

Échappés, pour la mort, des justes passions.

Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies,

Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur,

Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,

Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.

Juillet 1871.

L’ORGIE PARISIENNE OU PARIS SE REPEUPLE

Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !

Le soleil expia de ses poumons ardents

Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.

Voilà la Cité belle assise à l’occident !

Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,

Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà,

Sur les maisons, l’azur léger qui s’irradie,

Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila.

Cachez les palais morts dans des niches de planches !

L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.

Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,

Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes.

Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !

Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes

Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,

Buvez. Quand la lumière arrive intense et folle

Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,

Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,

Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !

Écoutez l’action des stupides hoquets

Déchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentes

Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,

Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !

Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…

Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !

Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !

Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées

Le Poète vous dit : ô lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme

Vous craignez d’elle encore une convulsion

Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme

Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,

Qu’est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris.

Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?

Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles

Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,

La rouge courtisane aux seins gros de Batailles,

Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,

Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,

Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,

Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,

La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir

Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,

Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,

Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens

Sourdre le flux des vers livides en tes veines,

Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n’est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides

Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès

Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides

Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte

Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité

Ulcère plus puant à la Nature verte,

Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »

L’orage t’a sacrée suprême poésie ;

L’immense remuement des forces te secourt ;

Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !

Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,

La haine des Forçats, la clameur des maudits ;

Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.

Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !

— Société, tout est rétabli : — les orgies

Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :

Et les gaz en délire aux murailles rougies

Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

Mai 1871.

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ACCROUPISSEMENTS

Bien tard, quand il se sent l’estomac écœuré,

Le frère Milotus un œil à la lucarne

D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré,

Lui darde une migraine et fait son regard darne,

Déplace dans les draps son ventre de curé.

Il se démène sous sa couverture grise

Et descend ses genoux à son ventre tremblant,

Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise,

Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc,

À ses reins largement retrousser sa chemise !

Or, il s’est accroupi frileux, les doigts de pied

Repliés grelottant au clair soleil qui plaque

Des jaunes de brioches aux vitres de papiers,

Et le nez du bonhomme où s’allume la laque

Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe

Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu

Et ses chausses roussir et s’éteindre sa pipe ;

Quelque chose comme un oiseau remue un peu

À son ventre serein comme un monceau de tripe !

Autour, dort un fouillis de meubles abrutis

Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres,

Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis

Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres

Qu’entr’ouvre un sommeil plein d’horribles appétits.

L’écœurante chaleur gorge la chambre étroite,

Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons,

Il écoute les poils pousser dans sa peau moite

Et parfois en hoquets fort gravement bouffons

S’échappe, secouant son escabeau qui boite…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et le soir, aux rayons de lune qui lui font

Aux contours du cul des bavures de lumière,

Une ombre avec détails s’accroupit sur un fond

De neige rose ainsi qu’une rose trémière…

Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.

LES PAUVRES À L’ÉGLISE

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église

Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux

Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise

Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,

Heureux, humiliés comme des chiens battus,

Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,

Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,

Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !

Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,

Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir :

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,

Une prière aux yeux et ne priant jamais,

Regardent parader mauvaisement un groupe

De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :

C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !

— Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote

Une collection de vieilles à fanons ;

Ces effarés y sont et ces épileptiques

Dont on se détournait hier aux carrefours ;

Et, fringalant du nez dans des missels antiques

Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,

Récitent la complainte infinie à Jésus

Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,

Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,

Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;

— Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,

Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie

Banals, sourires verts, les Dames des quartiers

Distingués, — ô Jésus ! — les malades du foie

Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

1871

CE QUI RETIENT NINA

lui

Ta poitrine sur ma poitrine,

Hein ? nous irions,

Ayant de l’air plein la narine,

Aux frais rayons

Du bon matin bleu qui vous baigne

Du vin de jour ?…

Quand tout le bois frissonnant saigne

Muet d’amour

De chaque branche, gouttes vertes,

Des bourgeons clairs,

On sent dans les choses ouvertes

Frémir des chairs ;

Tu plongerais dans la luzerne

Ton long peignoir,

Divine avec ce bleu qui cerne

Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne,

Semant partout,

Comme une mousse de champagne,

Ton rire fou !

Riant à moi, brutal d’ivresse,

Qui te prendrais

Comme cela, − la belle tresse,

Oh ! − qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,

Ô chair de fleur !

Riant au vent vif qui te baise

Comme un voleur !

Au rose églantier qui t’embête

Aimablement…

Riant surtout, ô folle tête,

À ton amant !…

Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !

Oh ! les grands prés,

La grande campagne amoureuse !

— Dis, viens plus près !…

— Ta poitrine sur ma poitrine,

Mêlant nos voix,

Lents, nous gagnerions la ravine,

Puis les grands bois !…

Puis, comme une petite morte,

Le cœur pâmé,

Tu me dirais que je te porte,

L’œil mi-fermé…

Je te porterais, palpitante,

Dans le sentier…

L’oiseau filerait son andante,

Joli portier…

Je te parlerais dans ta bouche :

J’irais, pressant

Ton corps, comme une enfant qu’on couche,

Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche

Aux tons rosés,

Te parlant bas la langue franche…

Tiens !… — que tu sais…

Nos grands bois sentiraient la sève,

Et le soleil

Sablerait d’or fin leur grand rêve

Sombre et vermeil !

Le soir ?… Nous reprendrons la route

Blanche qui court,

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