L’Aiglon (page 22)

Edmond Rostand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Aiglon · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D’avoir été tué, tout bas, dans trop de cœurs !

(Il ferme un instant les yeux.) Ah ! mon enterrement sera laid… Des arcières…

Quelques laquais portant des torches aux portières…

Les capucins diront leurs chapelets de buis…

Et puis ils me mettront dans leur chapelle… et puis…

(Il pâlit affreusement, se mord les lèvres.)

MARIE-LOUISE.

Explique ce que sont tes douleurs ?

LE DUC.

Explique ce que sont tes douleurs ?Surhumaines…

Et puis la Cour prendra le deuil pour six semaines !

LA COMTESSE.

Voyez ! au lieu du drap, il ramène sur lui

Le voile du berceau !

LE DUC, haletant.

Le voile du berceau !Ce sera très laid… oui…

Mais il faut en mourant… oui… que je me souvienne…

Qu’on baptise à Paris mieux qu’on n’enterre à Vienne !

(Appelant.) Général Hartmann !…

LE GÉNÉRAL HARTMANN, s’avançant.

Général Hartmann !…Prince…

LE DUC, balançant d’une main le berceau.

Général Hartmann !…Prince…Oui… j’attendrai la mort

En berçant le passé dans ce grand berceau d’or !

(De l’autre main il tire un livre qui est sous son oreiller, et le tend au général.) Général…

(Le général prend le livre. Le duc se remet à balancer le berceau.)

Général…Le passé… je le berce… et c’est comme

Si le duc de Reichstadt berçait le Roi de Rome !

— Général, voyez-vous l’endroit marqué ?

LE GÉNÉRAL HARTMANN, qui a ouvert le livre.

— Général, voyez-vous l’endroit marqué ?Je vois.

LE DUC.

Bien. Pendant que je meurs, lisez à haute voix.

MARIE-LOUISE, criant.

Non ! non je ne veux pas, mon enfant, que tu meures !

LE DUC, solennellement, après s’être remonté sur ses coussins.

Vous pouvez commencer à lire.

LE GÉNÉRAL HARTMANN, lisant debout au pied du lit.

Vous pouvez commencer à lire.Vers sept heures,

Les chasseurs de la Garde apparaissent, formant

La tête du cortège…

MARIE-LOUISE, comprenant ce qu’il se fait lire, tombe à genoux, en pleurant.

La tête du cortège…Oh ! Franz !

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

La tête du cortège…Oh ! Franz !À ce moment,

La foule, où l’on peut voir sangloter plus d’un homme,

Pousse un immense cri : Vive le Roi de Rome !

MARIE-LOUISE.

Franz !

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

Franz !Les coups de canon s’étant précipités,

Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés ;

Le cortège entre ; il est réglé par les usages ;

Les huissiers, les hérauts d’armes, leur chef, les pages,

Les divers officiers d’ordonnance, les…

(Voyant que le duc a fermé les yeux, il s’arrête.)

LE DUC, rouvrant les yeux.

Les divers officiers d’ordonnance, les…Les ?…

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

Les chambellans avec les préfets du palais ;

Les ministres ; le grand écuyer…

LE DUC, d’une voix défaillante.

Les ministres ; le grand écuyer…Veuillez lire !

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

Les grands aigles ; les grands officiers de l’Empire ;

La princesse Aldobrandini tient le chrémeau ;

Les comtesses Vilain XIV et de Beauveau

Ont l’honneur de porter l’aiguière et la salière…

LE DUC, de plus en plus pâle et se raidissant.

Lisez toujours, Monsieur. — Soulevez-moi, ma mère.

(Marie-Louise aidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.)

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

Puis le grand-duc, auprès du petit souverain,

Remplaçant l’Empereur d’Autriche, son parrain ;

Puis vient la reine Hortense ; au côté de la reine

Vient Son Altesse Impériale la Marraine.

Enfin le roi de Rome est apparu, porté

Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté,

Dont la foule put admirer la bonne mine,

Avait un grand manteau d’argent doublé d’hermine,

Que le duc de Valmy soulevait de deux doigts.

Puis les princes…

LE DUC.

Puis les princes…Passez les princes !

LE GÉNÉRAL HARTMANN, passant une page.

Puis les princes…Passez les princes !… puis les rois…

LE DUC.

Passez les Rois. La fin de la cérémonie !

LE GÉNÉRAL HARTMANN, après avoir passé plusieurs pages.

Alors…

LE DUC.

Alors…J’entends moins bien. Plus haut !

LE DOCTEUR, à Prokesch.

Alors…J’entends moins bien. Plus haut.C’est l’agonie.

LE GÉNÉRAL HARTMANN, d’une voix éclatante.

Alors, quand le héraut eut trois fois, dans le chœur,

Crié « Vive le roi de Rome ! » l’Empereur,

Avant qu’on ne rendît l’enfant à sa nourrice,

Le prit entre les bras de…

(Il hésite en regardant Marie-Louise.)

LE DUC, vivement, et posant avec une noblesse infinie la main sur les cheveux de Marie-Louise agenouillée.

Le prit entre les bras de…De l’Impératrice !

(À ce mot qui pardonne et qui la recouronne, la mère éclate en sanglots.)

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

L’éleva pour l’offrir à l’acclamation ;

Le Te Deum…

LE DUC, dont la tête se renverse.

Le Te Deum…Maman !

MARIE-LOUISE, se jetant sur son corps.

Le Te Deum…Maman !François !

LE DUC, rouvrant les yeux.

Le Te Deum…Maman !François !Napoléon.

LE GÉNÉRAL HARTMANN.

… Le Te Deum emplit le vaste sanctuaire,

Et le soir même, dans la France tout entière,

Avec la même pompe, avec le même élan…

LE DOCTEUR, touchant le bras du général Hartmann.

Mort.

(Silence. Le général referme le livre.)

METTERNICH.

Mort.Vous lui remettrez son uniforme blanc.

FIN.

Dans la Crypte des Capucins, à Vienne.

Et maintenant il faut que Ton Altesse dorme,

— Âme pour qui la Mort est une guérison, —

Dorme, au fond du caveau, dans la double prison

De son cercueil de bronze et de cet uniforme.

Qu’un vain paperassier cherche, gratte, et s’informe ;

Même quand il a tort, le poète a raison.

Mes vers peuvent périr, mais, sur son horizon,

Wagram verra toujours monter ta blanche forme !

Dors. Ce n’est pas toujours la Légende qui ment.

Un rêve est moins trompeur, parfois, qu’un document.

Dors ; tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.

Les cercueils sont nombreux, les caveaux sont étroits,

Et cette cave a l’air d’un débarras de rois…

Dors dans le coin, à droite, où la lumière est grise.

⁂

Dors dans cet endroit pauvre où les archiducs blonds

Sont vêtus d’un airain que le Temps vert-de-grise.

On dirait qu’un départ dont l’instant s’éternise

Encombre les couloirs de bagages oblongs.

Des touristes anglais traînent là leurs talons,

Puis ils vont voir, plus loin, ton cœur, dans une Église.

Dors, tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.

Dors, tu fus ce martyr ; du moins, nous le voulons.

… Un capucin pressé d’expédier son monde

Frappe avec une clef sur ton cercueil qui gronde,

Dit un nom, une date — et passe, en abrégeant…

Dors ! mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre,

Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre,

J’ai pu voler ton cœur dans son urne d’argent.

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