De la brièveté de la vie (De brevitate vitae)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. J. Baillard

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Chapitre VII

Les professeurs de toute autre science se trouvent partout en grand nombre. On a vu même des enfants en posséder si bien quelques-unes, qu'ils auraient pu les enseigner. Mais l'art de vivre, il faut toute la vie pour l'apprendre ; et, ce qui t'étonnera peut-être davantage, toute la vie il faut apprendre à mourir. Tant de grands hommes, brisant tout importun lien, ont dit adieu aux richesses, aux emplois, aux plaisirs, pour se consacrer jusqu'au dernier jour à cette unique science de vivre ; et néanmoins presque tous sont sortis de la vie sans avoir, de leur aveu même, trouvé ce secret ; comment ceux dont je parle le posséderaient-ils ?

Il n'appartient, crois-moi, qu'à une âme élevée et qui voit à ses pieds les erreurs humaines, de ne se rien laisser dérober de son temps ; et la plus longue vie est celle de l'homme qui, aussi loin qu'elle a pu s'étendre, l'a gardée pour lui tout entière. Aucune partie n'en est restée inculte ou sans emploi ; aucune n'a admis d'usurpateurs : il n'a rien trouvé qui fût digne d'être échangé contre son temps, dont il a été l'avare économe. Aussi son lot lui a-t-il suffi ; mais, et il le faut bien, quel déchet pour ceux dont la vie fut en grande partie gaspillée par la foule ! Et ne crois pas qu'ils ne s'aperçoivent point de ce qu'ils perdent : écoute la plupart de ceux qu'une grande prospérité surcharge, au milieu de leurs troupeaux de clients, ou de leurs procès à soutenir ou d'autres illustres misères, écoute-les s'écrier maintes fois : « Je n'ai pas le temps de vivre ! » Mais l'homme qui met chaque moment à profit, qui règle chaque journée comme si elle était toute sa vie, celui-là ne souhaite ni n'appréhende le lendemain.

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