Antigone (page 2)

Sophocle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Tragédies de Sophocle (trad. Artaud) · 3 pages

Aussi en grec.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CRÉON.

Pourquoi donc rendre à Polynice un honneur impie pour son frère, son ennemi ?

ANTIGONE.

Il me rendra un autre témoignage, ce mort que je regrette aussi.

CRÉON.

Non vraiment, si tu rends des hommages égaux à l’impie.

ANTIGONE.

Il est mort, non pas son esclave, mais son frère.

CRÉON.

Mais l’un ravageait sa patrie, l’autre combattait pour elle.

ANTIGONE.

Pluton impose des lois égales pour tous.

CRÉON.

Mais l’homme de bien et le méchant ne doivent pas

obtenir un égal traitement. ANTIGONE.

Qui sait si aux enfers de telles maximes sont irréprochables ?

CRÉON.

Certes, jamais un ennemi, même après sa mort, ne devient ami.

ANTIGONE.

La nature m’a faite pour partager l’amour et non la haine.

CRÉON.

Si tu veux aimer, va donc les aimer chez les morts ; mais, de mon vivant, jamais femme ne régnera.

LE CHOEUR.

Mais voici aux portes du palais Ismène, versant des larmes, que fait couler sa tendresse fraternelle ; un nuage sur son front ternit la fraîcheur de son beau visage mouillé de pleurs.

CRÉON.

Te voilà donc, toi qui te glissant furtivement dans mon palais, comme une vipère, suçais mon sang ; je nourrissais à mon insu deux fléaux, pour la ruine de mon trône. Eh bien ! dis-moi, avoues-tu aussi avoir pris part à cette sépulture, ou bien protestes-tu de ton ignorance ?

ISMÈNE.

J’ai fait ce dont tu m’accuses, si elle me permet de le dire, je partage la faute, et j’en prends ma part.

ANTIGONE.

Mais la justice ne le souffrira pas ; car lu t’y es refusée, et je ne t’ai point associée à mon projet.

ISMÈNE.

Mais dans ton malheur, je ne rougis point de partager tes dangers.

ANTIGONE.

Pluton et les habitants des enfers savent à qui est la faute ; pour moi, je ne reconnais point pour amie celle qui n’aime qu’en paroles.

ISMÈNE.

O ma sœur, ne me prive pas de l’honneur de mourir avec toi, et d’honorer l’ombre d’un frère.

ANTIGONE.

Ne partage pas ma mort, et ne revendique point un acte dont tu n’es pas complice ; ce sera assez que je meure.

ISMÈNE.

Privée de toi, comment la vie pourrait-elle me plaire ?

ANTIGONE.

Demande à Créon ; tu prends tant d’intérêt à lui !

ISMÈNE.

Pourquoi m’affliges-tu sans utilité pour toi ?

ANTIGONE.

Ce n’est pas sans douleur que je me ris de toi.

ISMÈNE.

En quoi donc, maintenant au moins, pourrais-je te servir ?

ANTIGONE.

Sauve tes jours ; je te verrai sans jalousie échapper à la mort.

ISMÈNE.

Ah ! malheureuse que je suis ! tu me refuses même de partager ta mort ?

ANTIGONE.

Nous avons choisi, toi de vivre, moi de mourir.

ISMÈNE.

Mais non sans que je t’en aie dissuadée.

ANTIGONE.

Tes avis étaient bons ; mais j’ai cru le mien plus sage.

ISMÈNE.

Pourtant la faute nous est commune. ANTIGONE.

Prends courage ; c’est à toi de vivre ; pour moi, depuis longtemps, mon âme est morte, et je ne puis plus être utile qu’aux morts.

CRÉON.

De ces deux filles, je l’affirme, l’une a perdu la raison depuis peu, l’autre depuis qu’elle est née.

ISMÈNE.

O roi, c’est que la raison, même la plus saine, ne reste point aux malheureux, mais elle les abandonne.

CRÉON.

Toi, par exemple, quand tu as choisi le mal, en compagnie des méchants.

ISMÈNE.

Oui, car seule, et sans elle, comment pourrais-je vivre ?

CRÉON.

Elle ! ne la nomme point ; car elle n’existe plus.

ISMÈNE.

Mais feras-tu périr la fiancée de ton propre fils ?

CRÉON.

Il trouvera d’autres femmes pour continuer notre famille.

ISMÈNE.

Ce n’était pas là du moins, l’accord réglé entre elle et lui.

CRÉON.

Moi, je hais pour mes fils de méchantes épouses.

ISMÈNE.

O cher Hémon, avec quel mépris te traite ton père !

CRÉON.

Tu me fatigues par trop, toi et ton hyménée. ISMÈNE.

Priveras-tu donc ton fils de celle qu’il aime ?

CRÉON.

C’est à Pluton qu’il est réservé de rompre ce mariage.

ISMÈNE.

Je le vois, ta résolution est bien prise de la faire périr.

CRÉON.

Comme tu le vois, elle est prise. C’est trop de retard, qu’on les emmène, que dès ce moment elles soient traitées en femmes, et privées de liberté. Car les braves mêmes fuient, quand ils voient de près Pluton menacer leur vie.

LE CHOEUR.

(Strophe 1.) Heureux ceux dont la vie n’a pas senti le malheur ! En effet, ceux dont la colère des dieux ébranle la famille, le sort ne leur épargne aucun malheur et les poursuit dans leur postérité la plus reculée : telle la vague, gonflée par le souffle violent des vents de Thrace, parcourt les ténébreuses profondeurs de la mer, soulève jusqu’au fond de l’abîme le noir limon qu’elle livre aux vents , et les rivages battus des flots répondent par un long mugissement.

(Antistrophe 1.) Je vois les antiques malheurs de la maison des Labdacides s’ajouter aux malheurs des deux princes que la mort a ravis ; une génération frappée n’affranchit pas celle qui la suit, mais un dieu la précipite et ne lui laisse aucun repos. Naguère le jour brillait encore sur le dernier rejeton de la famille d’Œdipe ; cependant le voilà moissonné par la faux sanglante des dieux infernaux, par l’égarement de la raison et par la fureur.

(Strophe 2.) O Jupiter ! quel mortel, dans son orgueil, pourrait mettre des bornes à ta puissance, dont jamais ne triomphe ni le sommeil, qui vieillit tout, ni le cours infatigable des ans ? À jamais exempt de vieillesse, tu règnes éternellement au milieu des feux éclatants de l’Olympe. Dans le présent, comme dans le passé et dans l’avenir, voici une maxime salutaire : La foule des mortels ne chemine pas dans la vie sans infortune.

(Antistrophe 2.) En effet, la volage espérance est souvent un appui pour les hommes, et souvent aussi elle est une illusion de frivoles désirs, qui, fallacieuse, se glisse à notre insu, avant que le pied n’ait senti la flamme brûlante. Une parole célèbre de je ne sais quel sage nous dit que le mal prend quelquefois les apparences du bien, aux yeux de celui qu’un dieu pousse à sa perte, et il passe peu d’instants exempts de malheur.

Mais voici Hémon, le plus jeune de tes enfants ; vient-il, attristé du sort d’Antigone, sa fiancée, déplorer la perte de son hymen ?

CRÉON.

Nous le saurons bientôt avec plus de certitude que les devins. — Mon fils, instruit de l’arrêt irrévocable rendu contre ta fiancée, viens-tu déployer ta fureur contre ton père, viens-tu lui reprocher le décret rendu contre ton épouse ; ou, quoi que j’aie pu faire, te suis-je toujours cher ?

HÉMON.

Mon père, je suis à toi ; tu me guides par de sages conseils, que je ne refuserai jamais de suivre. Il n’est point d’hymen que je puisse justement préférer à tes bonnes directions.

CRÉON.

Tels doivent être tes sentiments, mon fils ; tout doit céder à la volonté paternelle. En effet, on ne désire avoir et élever dans sa maison des enfants soumis, que pour qu’ils rendent à l’ennemi de leur père mal pour mal, et qu’ils honorent également ses amis. Celui qui engendre des enfants inutiles, que dire de lui, sinon qu’il se prépare des peines à lui-même et de la joie à ses ennemis ? Garde-toi donc, mon fils, de sacrifier ta raison à une femme, et à l’attrait du plaisir ; sache que ce sont de froids embrassements que ceux d’une femme méchante, qui partage notre couche et notre maison. En effet, quelle plaie plus cruelle qu’un perfide ami ? Dédaigne-la donc comme elle le mérite, et laisse-la chercher un époux aux enfers. Puisque, seule entre les Thébains, je l’ai surprise à se révolter ouvertement contre mes ordres, je ne me démentirai point aux yeux des citoyens, elle mourra. Qu’elle implore donc Jupiter protecteur des liens du sang : si je nourris l’esprit de révolte dans mes proches, que devrai-je attendre des étrangers ? Quiconque régit bien sa famille saura aussi gouverner avec justice un État. Mais celui qui transgresse et viole les lois, ou qui veut donner des ordres à ceux qui commandent, celui-là ne saurait obtenir mes éloges. Il faut obéir à celui que l’État a choisi pour maître, en toutes choses, petites ou grandes, justes ou injustes. Un tel homme, j’en ai la confiance, saura également bien commander et bien obéir ; et dans les périls de la guerre, il restera à son poste, et défendra vaillamment ses alliés. L’anarchie est le plus grand des maux ; elle ruine les cités, bouleverse les familles, jette les années dans le désordre et la fuite ; ceux, au contraire, qui restent fermes à leur poste, l’obéissance fait leur salut. C’est ainsi qu’on doit venir en aide aux lois établies, et ne jamais céder à une femme. Car il vaut mieux, s’il le faut, succomber devant un homme, et l’on ne nous reprochera pas d’être plus faibles qu’une femme.

LE CHŒUR.

Il nous paraît, si notre jugement n’est point affaibli par l’âge, que tes paroles sont dictées par la sagesse.

HÉMON.

Mon père, les dieux donnent aux hommes la raison, le plus précieux de tous les biens. Pour moi, prétendre que tes paroles ne sont pas raisonnables, c’est ce que je n’oserais ni ne saurais jamais dire : cependant un autre aussi peut parler avec sagesse. C’est un devoir naturel pour moi d’être attentif aux actions, aux paroles, aux reproches qui te touchent. Ton regard intimide un simple citoyen, et l’empêche de tenir devant toi des propos qui te déplairaient à entendre ; mais moi, je puis recueillir leurs entretiens secrets ; ils pleurent le sort de cette jeune fille injustement condamnée, entre toutes, au plus cruel supplice, pour l’action la plus belle. « Quoi ! elle n’a point souffert que son frère, tué dans les combats, restât sans sépulture, en proie aux oiseaux et aux chiens dévorants ! Ne méritait-elle pas les plus glorieuses récompenses ? » Tels sont les discours secrets qui viennent jusqu’à nous. Pour moi, mon père, il n’est pas de bien plus précieux que ta prospérité. Y a-t-il en effet un honneur plus désirable pour un fils que la gloire d’un père, et pour un père que celle de ses enfants ? Mais ne te persuade pas obstinément que tes avis, à l’exclusion de tout autre, soient les seuls bons et justes. Tel qui croit être seul sage, ou penser et parler mieux que personne, parait souvent dénué de sens à ceux qui l’examinent de près. Mais un homme, un sage même, n’a point à rougir d’apprendre chaque jour, et de ne pas être opiniâtre. Tu vois, auprès des ruisseaux grossis par l’orage, combien d’arbres cèdent au torrent, pour conserver leurs branches ; ceux qui résistent périssent déracinés. De même, le pilote qui tient toujours sa voile tendue, sans rien céder à l’orage, voit bientôt sa barque renversée, et vogue dès lors sur des débris. Modère donc ta colère, et laisse accès à un changement de résolution. Car si, malgré ma jeunesse, j’ai quelque jugement, je dis que ce qu’il y a de mieux pour un homme, c’est d’avoir toute espèce de savoir en partage ; sinon, car d’ordinaire il n’en est pas ainsi, il est encore beau de s’instruire auprès de ceux qui savent.

LE CHOEUR.

O roi, il est juste de l’écouter, s’il ouvre un bon avis, et toi, mon fils, écoute ceux de ton père : car des deux

côtés vous avez sagement parlé. CRÉON.

Quoi ! à notre âge, nous prendrons des leçons de sagesse d’un si jeune homme !

HÉMON.

N’en prends que de la justice ; mais si je suis jeune, c’est moins mon âge que mes actes qu’il faut considérer.

CRÉON.

C’est un bel acte, en effet, d’honorer ceux qui violent les lois !

HÉMON.

Non, je ne conseillerais pas d’honorer les méchants.

CRÉON.

Mais celle-là n’est-elle pas atteinte de ce mauvais esprit ?

HÉMON.

Tout le peuple de Thèbes le nie.

CRÉON.

Ainsi Thèbes me dictera les ordres que je dois donner.

HÉMON.

Vois-tu combien tu viens de parler en jeune homme ?

CRÉON.

Apparemment c’est un autre que moi qui doit régner sur ce pays ?

HÉMON.

En effet, ce n’est plus une cité, celle qui dépend d’un seul homme.

CRÉON.

La cité n’appartient-elle pas à celui qui gouverne ?

HÉMON.

Il serait beau de régner seul sur une terre déserte !

CRÉON.

À ce que je vois, il prend le parti de cette femme ?

HÉMON.

Tu es donc femme ? car c’est dans ton intérêt que je

parle. CRÉON.

O le plus méchant des fils, qui disputes contre ton père !

HÉMON.

Je vois que tu te rends coupable d’une injustice.

CRÉON.

C’est donc me rendre coupable, que de faire respecter mon autorité ?

HÉMON.

Tu ne la fais pas respecter, en foulant aux pieds la majesté des dieux.

CRÉON.

O cœur pervers, subjugué par une femme !

HÉMON.

Tu ne me verras pas du moins céder à une action honteuse.

CRÉON.

Ainsi toutes tes paroles sont dans l’intérêt de cette femme !

HÉMON.

Et dans le tien, dans le mien, et aussi des dieux infernaux.

CRÉON.

Non, jamais tu ne l’épouseras vivante.

HÉMON.

Elle mourra donc, mais elle ne mourra pas seule.

CRÉON.

Ton audace va-t-elle jusqu’à me menacer ?

HÉMON.

Quelle menace y a-t-il à réfuter des paroles vaines ?

CRÉON.

Tu te repentiras de me donner des leçons, vide de sens comme tu l’es toi-même.

HÉMON.

Si tu n’étais mon père, je dirais que tu n’as pas ta raison. CRÉON.

Esclave d’une femme, ne m’importune pas de ta loquacité.

HÉMON.

Tu veux donc parler seul, et ne veux rien entendre ?

CRÉON.

Vraiment ! mais par l’Olympe, sache que tu ne m’auras pas impunément outragé. Qu’on amène cet objet de ma haine, pour qu’à l’instant elle expire, en présence et sous les yeux de son fiancé.

HÉMON.

Non, certes, garde-toi de le croire, non, elle ne mourra pas en ma présence ; et toi, jamais tes yeux ne me reverront ; et tu pourras avec tes amis complaisants te livrer à toutes tes fureurs.

LE CHOEUR.

O roi, il s’est retiré, emporté par la colère. À son âge, un tel désespoir est à craindre.

CRÉON.

Qu’il parte, qu’il conçoive et exécute des projets plus qu’humains ; quant aux deux jeunes filles, il ne les arrachera pas à la mort.

LE CHOEUR.

Penses-tu donc à les faire périr toutes deux ?

CRÉON.

Non pas celle qui n’a point touché le cadavre, car ton observation est juste.

LE CHOEUR.

Et par quel supplice songes-tu à faire périr l’autre ?

CRÉON.

Je la mènerai en un désert, dont nul mortel n’approche ; je la cacherai vivante dans une caverne creusée dans le roc, elle recevra, comme expiation seulement, tout juste autant de nourriture qu’il en faut pour écarter de la ville toute souillure. Et là, elle pourra peut-être, en invoquant Pluton, le seul dieu qu’elle révère, obtenir de lui qu’il la dérobe à la mort ; ou alors elle sentira, un peu tard peut-être, combien il est superflu d’honorer les dieux infernaux.

(Créon quitte la scène.)

LE CHOEUR.

(Strophe 1.) Amour ! invincible amour ! qui subjugues les puissants de la terre, et reposes sur les joues délicates de la jeune fille ; qui traverses les mers et visites la cabane des bergers, nul parmi les dieux immortels, ni parmi les hommes éphémères, n’échappe à tes traits ; celui que tu possèdes est en proie au délire.

(Antistrophe 1.) Tu pervertis même les cœurs des justes, pour les entraîner à leur perte ; c’est toi qui entre le père et le fils as semé le trouble et la discorde. Puisé dans les regards d’une épouse charmante, le désir triomphe hautement, et prend place parmi les lois suprêmes qui gouvernent le monde. En effet, l’invincible déesse Vénus se joue de nous.

Et maintenant, moi-même, à ce spectacle, je viole le respect dû aux lois, et je ne puis plus retenir la source de mes larmes, quand je vois Antigone s’avancer vers

la couche où tous trouvent l’éternel sommeil ! ANTIGONE.

(Strophe 2.) Citoyens de Thèbes, ma patrie, vous me voyez faire mon dernier voyage, et regarder pour la dernière fois la brillante lumière du soleil, désormais refusée à mes yeux : Pluton, qui endort tout ce qui respire, m’entraîne vivante aux bords de l’Achéron, sans que j’aie connu l’hymen, dont le chant nuptial ne s’est pas fait entendre pour moi ; mais l’Achéron sera mon époux.

LE CHOEUR.

Aussi, marches-tu glorieuse et admirée vers cette sombre retraite des morts, sans avoir été atteinte par les maladies dévorantes, ni livrée par le sort comme prix du glaive victorieux ; c’est libre et vivante, que, seule entre tous les mortels, tu descendras aux enfers.

ANTIGONE.

(Antistrophe 2.) Oui, j’ai entendu raconter que l’étrangère de Phrygie, fille de Tantale, périt de la mort la plus affreuse, sur le mont Sipyle, étouffée par la végétation même du rocher, comme l’arbre sous les étroits replis du lierre ; et si j’en crois les récits des hommes, quoiqu’elle semble se dissoudre, jamais ni les pluies, ni la neige ne l’abandonnent, et les pleurs qui coulent sans cesse de ses yeux arrosent son cou ; ainsi qu’elle, le sort va m’endormir sous une enveloppe de pierre.

LE CHOEUR.

Mais elle était déesse et fille des dieux ; et nous, nous sommes mortels et fils des hommes : cependant il est glorieux, en mourant, d’entendre dire que l’on partage la destinée réservée aux dieux.

ANTIGONE.

(Strophe 3.) Hélas ! on se rit de moi. Au nom des dieux de ma patrie, pourquoi m’outrager avant ma mort, et tandis que je respire encore ? O ville ! ô citoyens fortunés de cette cité ! sources de Dircé, bois sacrés de Thèbes, glorieuse par ses chars, vous tous, je vous prends tous à témoin que pas un ami ne me donne des larmes, et que les lois, et quelles lois ! m’entraînent vers un rocher, dont on fait un tombeau de forme inouïe, qu’une loi cruelle me contraint de marcher vers une caverne qui doit être mon tombeau ? Hélas ! infortunée ! qui n’habiterai ni avec les humains ni avec les mânes, ni au nombre des morts ni parmi les vivants !

LE CHOEUR.

Tu as porté ton audace jusqu’à son comble, et, tu as violemment heurté le trône de la Justice, ô ma fille !

Sans doute tu expies quelque crime de ton père. ANTIGONE.

{Antistrophe 3.) Ah ! tu as touché ma plus cuisante blessure, les infortunes accumulées de mon père, et de toute notre race fatale des glorieux Labdacides. O crime du lit maternel ! O incestueux embrassements de ma triste mère avec mon père, qu’elle-même avait enfanté, à qui je dois la vie, et vers lesquels je vais, infortunée, chargée d’imprécations, privée d’hymen, pour partager leur demeure ! O mon frère, c’est ton funeste hymen, c’est ta mort qui m’arrache la vie.

LE CHOEUR.

La piété envers les morts est respectable ; mais l’autorité, pour celui qui la garde est tout à fait inviolable : toi, c’est ton caractère volontaire, indépendant, qui t’a perdue.

ANTIGONE.

(Épode.) Sans consolations, sans amis, sans époux, je suis entraînée sur cette route qui m’attend. Malheureuse, il ne me sera plus permis de voir la sainte clarté du soleil, et nul ami ne donne à mon sort ni larmes ni regrets.

CRÉON.

Savez-vous bien que s’il fallait tant de lamentations et de gémissements avant de mourir, personne n’en finirait ? Que tardez-vous à l'emmener ? Renfermez-la, et abandonnez-la seule et solitaire, dans ce tombeau obscur, comme je l’ai prescrit, soit qu’elle désire y mourir, ou être ensevelie vivante dans une telle demeure : ainsi nous serons purs de la mort de cette jeune fille, et elle restera privée du commerce des vivants.

ANTIGONE.

O tombeau ! ô chambre nuptiale ! ô demeure creusée dans le roc, ma prison éternelle, où je vais retrouver aux enfers mes proches, dont Proserpine a déjà reçu le plus grand nombre parmi les morts ; je descends la dernière et la plus misérable, avant que le terme marqué à ma vie par le destin soit achevé. Là, du moins, je nourris, dans mon cœur l’espérance d’être reçue en amie par un père, par toi, ma mère, par toi, frère chéri : car j’ai lavé de mes propres mains vos corps inanimés, je les ai parés, et j’ai versé sur votre tombe les libations funèbres ; et maintenant, cher Polynice, c’est pour avoir enseveli ton corps que je reçois cette triste récompense. Cependant je t’ai justement honoré, au jugement des sages. Jamais pour des enfants, si j’eusse été mère, jamais pour un époux, si j’avais eu à pleurer sa mort, je n’aurais tenté une pareille tâche malgré les défenses publiques. Quel est donc le motif qui m’inspire ce langage ? Après la perte d’un époux, j’en pourrais trouver un autre ; et si je perdais un fils, j’en puis avoir d’un autre époux ; mais quand ma mère et mon père sont descendus chez Pluton, la perte d’un frère n’est plus réparable. C’est pour avoir rempli envers toi ce devoir sacré, que Créon m’a jugée coupable, et qu’il m’accuse d’attentat, ô frère chéri ! Et maintenant il m’a saisie, ses mains m’entraînent, vierge encore, avant que j’aie connu les joies de l’hymen et les plaisirs de la maternité. Mais ainsi abandonnée de mes amis, malheureuse, je descends vivante au sombre séjour des morts. Quelle loi divine ai-je donc violée ? À quoi bon tourner encore vers les dieux mes regards suppliants ? Quel défenseur appeler, puisque ma piété même m’attire les peines réservées aux impies ? Eh bien ! si le sort qu’on me fait est approuvé des dieux, je reconnais que je souffre par ma faute ; mais si le tort est à mes persécuteurs, je ne leur souhaite pas plus de maux que ne m’en cause leur injustice !

LE CHOEUR.

Les mêmes orages des mêmes passions agitent encore son âme.

CRÉON.

Aussi, ferai-je repentir de ces lenteurs ceux qui tardent à l’emmener.

ANTIGONE.

Hélas ! cette parole m’annonce ma mort prochaine.

CRÉON.

Ne te flatte pas que rien puisse arrêter l’accomplissement de mes ordres.

ANTIGONE.

O ville de Thèbes, ma patrie ! dieux de ma famille ! c’en est donc fait, on m’entraîne. Chefs thébains, voyez la seule fille qui reste de vos rois, voyez à quel supplice et par quels juges je suis condamnée, pour être restée fidèle au culte de la piété.

(On emmène Antigone.)

LE CHOEUR.

(Strophe 1.) Danaé aussi eut la douleur d’échanger la lumière céleste pour les ténèbres d’une prison d’airain ; cachée à tous les yeux, elle resta enchaînée dans ce triste tombeau ; et cependant, ô ma fille, ma fille, sa naissance était illustre, et elle recéla dans son sein la pluie d’or de Jupiter. Mais le Destin est une puissance redoutable ; ni la tempête, ni Mars, ni les tours, ni les noirs vaisseaux battus par les vagues ne peuvent lui échapper.

(Antistrophe 1.) L’irascible fils de Dryas , roi des Édones, fut enchaîné et enfermé au fond d’un rocher pour prison, par l’ordre de Bacchus, pour ses violents outrages. Ainsi s’apaisa par degrés cette fureur terrible. Il reconnut le dieu que, dans sa folie, il avait blessé par d’outrageantes paroles. Il avait voulu faire cesser les orgies des Bacchantes, et éteindre les torches de Bacchus, et il avait irrité les Muses, qui se plaisent aux doux sons des flûtes.

(Strophe.) Près des ondes Cyanées, et de la double mer sont les rivages du Bosphore et Salmydesse, ville des Thraces, où le dieu Mars, qu’on y adore, a vu l’horrible blessure faite aux deux fils de Phinée, privés de la lumière (attentat qui criait vengeance), par une cruelle marâtre, qui, sans glaive, armant ses mains sanglantes d’une navette aiguë, en enfonça la pointe dans le globe de leurs yeux.

(Antistrophe 2.) Consumés par la douleur, ces malheureux pleuraient les malheurs de leur mère, dont l’hymen leur avait donné une naissance si funeste ; elle descendait des antiques Érechtides ; fille de Borée, nourrie en des antres écartés et au sein des orages paternels, elle devançait les coursiers sur la glace affermie ; dans ses veines coulait le sang des dieux, et cependant, ô ma fille, les Parques immortelles ne l’ont point épargnée.

TIRÉSIAS.

Chefs de Thèbes, nous avons fait route ensemble, deux à deux, éclairés par les yeux d’un seul ; car les aveugles ne peuvent marcher sans guide.

CRÉON.

Qu’y a-t-il de nouveau, vieux Tirésias ?

TIRÉSIAS.

Je te l’apprendrai ; et toi, crois aux paroles du devin.

CRÉON.

Jusqu’ici du moins, je ne me suis point écarté de tes avis.

TIRÉSIAS.

C’est pour cela que tu as bien dirigé le gouvernail de l’État.

CRÉON.

Je puis témoigner qu’ils m’ont été utiles.

TIRÉSIAS.

Songe que tu es encore maintenant dans une conjoncture critique.

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