Œdipe roi (page 2)

Sophocle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Tragédies de Sophocle (trad. Artaud) · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(Antistrophe 2.) Cependant Jupiter et Apollon sont sages, et lisent dans les cœurs des mortels ; mais qu’entre tous les hommes un devin en sache plus que moi, voilà ce que rien ne prouve. Un mortel peut en surpasser un autre en sagesse ; mais jamais je n’ajouterai foi à ceux qui attaquent Œdipe, avant d’avoir des preuves évidentes. Quand jadis la vierge ailée nous apparut, sa sagesse fut reconnue, et il sortit de cette épreuve le sauveur de notre ville : aussi, à mon sens, n’encourra-t-il jamais l’accusation d’impiété.

CRÉON.

Citoyens, informé qu’Œdipe porte contre moi les accusations les plus graves, je viens, pénétré d’une douleur que je ne puis supporter. Si, au milieu de nos malheurs présents, il croit avoir souffert quelque dommage de mes paroles ou de mes actions, je ne saurais plus vivre, chargé d’une telle imputation ; car ce serait pour moi le plus grand et le plus sensible des outrages, de passer pour traître aux yeux de Thèbes, de mes amis et de vous.

LE CHŒUR.

Cette injure a été sans doute arrachée par la colère, bien plus qu’elle ne part de la conviction.

CRÉON.

Mais sur quel indice a-t-il cru que mes conseils ont

persuadé au devin de dire des impostures ? LE CHŒUR.

Il l’a dit, il est vrai ; mais j’ignore sur quelles preuves.

CRÉON.

Est-ce d’un regard assuré et de sang-froid qu’il a lancé contre moi cette accusation ?

LE CHŒUR.

Je ne sais ; car je n’examine point les actions des rois. Mais le voici lui-même qui sort de son palais.

ŒDIPE.

Eh quoi ! comment oses-tu paraître en ces lieux ? As-tu assez d’audace et d’impudence pour venir dans mon palais, toi qui veux m’égorger moi-même au grand jour, et me voler ouvertement mon trône ? Dis-moi donc, au nom des dieux, pour machiner ce complot, as-tu remarqué en moi de la lâcheté ou de la démence ? Ou te flattais-tu que je ne découvrirais pas ton intrigue, ourdie par la ruse, ou qu’après l’avoir découverte, je ne t’en punirais pas ? N’est-ce pas de ta part une entreprise insensée, de vouloir, sans amis et sans l’appui du peuple, usurper un trône, qui ne s’obtient que par la richesse et par l’appui du peuple ?

CRÉON.

Sais-tu ce qu’il faut faire ? Laisse-moi répondre à tes accusations ; puis, une fois éclairé, juge toi-même.

ŒDIPE.

Tu es habile à parler ; mais je suis peu disposé à t’entendre,

car je t’ai trouvé trop malveillant et trop hostile envers moi. CRÉON.

Là-dessus, écoute d’abord ce que j’ai à te dire.

ŒDIPE.

Là-dessus, ne t’avise pas de me dire que tu n’es pas un traître.

CRÉON.

Si tu penses que l’entêtement dépourvu de raison est un mérite, tu t’abuses étrangement.

ŒDIPE.

Si tu penses que ton crime envers un parent doive rester impuni, tu t’abuses également.

CRÉON.

Ce que tu dis est juste, j’en conviens ; mais apprends-moi quel est le tort dont tu m’accuses envers toi.

ŒDIPE.

Est-ce toi, ou non , qui m’as conseillé, comme une chose nécessaire, de mander ce fameux prophète ?

CRÉON.

Et à présent encore je persiste dans mon avis.

ŒDIPE.

Combien de temps s’est-il passé depuis que Laïus....

CRÉON.

Que veux-tu dire ? car je ne comprends pas.

ŒDIPE.

A disparu, frappé du coup mortel ?

CRÉON.

Le crime est ancien, de longues années se sont passées depuis.

ŒDIPE.

Alors, ce devin exerçait-il son art ?

CRÉON.

Il était également habile, et aussi respecté qu’aujourd’hui.

ŒDIPE.

Dans ce temps-là donc fit-il mention de moi ? CRÉON.

Non, du moins jamais en ma présence.

ŒDIPE.

Et ne fîtes-vous aucune recherche sur le meurtre ?

CRÉON.

On en fit, il n’en pouvait être autrement ; mais on ne découvrit rien.

ŒDIPE.

Comment donc cet habile devin ne fit-il pas alors ces révélations ?

CRÉON.

Je ne sais, et j’ai l’habitude de me taire sur ce que j’ignore.

ŒDIPE.

Il est au moins une chose que tu sais, et tu la diras si tu es sage.

CRÉON.

Quelle est cette chose ? si je la sais, je ne refuserai point de la dire.

ŒDIPE.

C’est que s’il n’eût été d’accord avec toi, jamais Tirésias ne m’eût accusé du meurtre de Laïus.

CRÉON.

S’il le dit, tu le sais toi-même ; je désire t’interroger à ton tour comme tu viens de m’interroger.

ŒDIPE.

Parle ; on ne découvrira pas en moi un meurtrier.

CRÉON.

Eh bien donc ! n’as-tu pas épousé ma sœur ?

ŒDIPE.

Je ne saurais nier ce que tu dis là.

CRÉON.

Tu partages avec elle le trône et le gouvernement de ce pays.

ŒDIPE.

Tout ce qu’elle veut, elle l’obtient de moi. CRÉON.

Et moi, ne suis-je donc pas associé à votre puissance ?

ŒDIPE.

C’est là précisément en quoi se montre ta perfidie.

CRÉON.

Nullement, si tu veux réfléchir ainsi que moi. Considère d’abord ceci, penses-tu que personne préférât un trône entouré de terreurs, à une vie paisible armé de la même puissance ? Pour moi, je désire moins avoir le titre de roi, que d’en exercer le pouvoir, et ainsi pense tout homme modéré. Maintenant je vis sans crainte, et j’obtiens tout de toi ; mais si je régnais moi-même, je ferais beaucoup de choses contre mon gré. Comment donc la royauté me serait-elle plus chère qu’un pouvoir et une autorité exempts de soucis ? Je ne suis pas encore assez aveugle pour désirer autre chose, quand j’ai à la fois honneur et profit. Maintenant tous sont aimés de moi, je suis aimé de tous, maintenant ceux qui ont besoin de toi me caressent, car le succès de leurs vœux dépend de moi. Comment donc, pour être roi, sacrifierais-je ces avantages ? Un esprit sensé ne peut s’égarer ainsi. Non, je ne suis point séduit par un tel projet, et jamais je n’aurai l’audace de le tenter avec un complice. Pour t’en convaincre, va t’informer à Delphes si je t’ai fidèlement rapporté l’oracle ; et encore, si tu me trouves d’intelligence avec le devin, donne-moi la mort, je me condamne moi-même, et joins mon arrêt au tien. Mais ne m’accuse pas sur d’obscurs indices, sans m’entendre. Il n’est pas juste de prendre indistinctement les méchants pour des gens de bien, ni les gens de bien pour des méchants. En effet, rejeter un ami fidèle, c’est autant que sacrifier sa vie, le plus précieux des biens. Mais avec le temps tu le reconnaîtras sans nul doute, car le temps seul est l’épreuve du juste ; et un seul jour aussi te fera connaître le méchant.

LE CHŒUR.

O roi, son langage est raisonnable aux yeux de quiconque veut éviter les faux pas ; car ceux qui sont prompts à résoudre sont sujets à l’erreur.

ŒDIPE.

Quand celui qui me tend de secrètes embûches est prompt à m’attaquer, je dois être à mon tour prompt dans mes résolutions. Mais si j’attends sans agir, ses desseins s’accompliront, et les miens seront confondus.

CRÉON.

Que veux-tu donc ? Est-ce mon exil de ce pays ?

ŒDIPE.

Nullement. C’est ta mort, et non ton exil, que je veux.

CRÉON.

Fais-moi connaître d’abord les motifs de ta haine.

ŒDIPE.

Est-ce pour me résister et me désobéir que tu parles ainsi ?

CRÉON.

C’est que je te vois si peu raisonnable.

ŒDIPE.

Je le suis pour mes intérêts.

CRÉON.

Mais il faut l’être également pour les miens.

ŒDIPE.

Mais tu es un traître.

CRÉON.

Et si tu te trompais ?

ŒDIPE.

Tu n’en dois pas moins obéir à mes ordres.

CRÉON.

Non, si tes ordres sont injustes.

ŒDIPE.

O Thèbes ! Thèbes ! CRÉON.

Moi aussi, je puis l’invoquer comme toi.

LE CHŒUR.

Arrêtez, princes ! mais voici fort à propos Jocaste qui s’avance hors du palais ; avec son aide, il faut mettre fin à ce différend.

JOCASTE.

O malheureux , pourquoi vous livrer à des querelle ? insensées ? Ne rougissez-vous pas de nourrir des haines privées, au milieu des maux qui affligent la pairie entière ? Œdipe, et toi, Créon , rentrez dans le palais, et sur de frivoles prétextes ne suscitez pas des discordes funestes !

CRÉON.

Ma sœur , Œdipe, ton époux, me menace des plus cruels traitements ; il me réserve l’un de ces deux maux, m’exiler de ma patrie ou me donner la mort.

ŒDIPE.

Il est vrai ; mais, ô femme, je l’ai surpris tramant d’odieux complots contre ma personne.

CRÉON.

Que je sois privé de la lumière, chargé d’imprécations, si j’ai rien fait de ce que tu m’imputes !

JOCASTE.

Œdipe, au nom du ciel, crois à sa parole, et surtout au serment par lequel il atteste les dieux, crois-en moi-même, et ces Thébains qui t’entourent.

LE CHŒUR.

(Strophe 1.) Que ta volonté cède à la raison, ô roi, je t’en supplie.

ŒDIPE.

En quoi veux-tu donc que je te cède ?

LE CHŒUR.

Tu dois des égards aux raisons qu’il a fait valoir, et au serment qu’il y joint à présent. ŒDIPE.

Sais-tu ce que tu demandes ?

LE CHŒUR.

Oui, je le sais.

ŒDIPE.

Explique donc ce que tu prétends.

LE CHŒUR.

De ne pas déshonorer par une accusation fondée sur d’obscurs soupçons un ami qui s’est voué à tes imprécations.

ŒDIPE.

Sache donc que me faire cette demande, c’est me demander ma mort ou mon exil de ce pays.

LE CHŒUR.

(Strophe 2.) Non, j’en atteste le soleil, le premier de tous les dieux ! que je périsse abandonné des dieux et des hommes, si j’ai cette pensée. Mais, hélas ! ce qui déchire mon cœur, c’est la ruine de la patrie, c’est de voir vos querelles s’ajouter aux malheurs publics.

ŒDIPE.

Eh bien, qu’il parle, dussé-je périr misérablement, ou être violemment banni de cette ville, et méprisé de tous. Car ce sont vos prières, et non les siennes, qui me touchent de pitié ; pour lui, en quelque lieu qu’il soit, il me sera toujours odieux.

CRÉON.

Tout en cédant, tu te montres implacable ; mais tu te haïras toi-même, quand ta colère sera calmée. De pareils caractères trouvent en eux-mêmes leur juste châtiment.

ŒDIPE.

Que tardes-tu à me laisser et à partir ? CRÉON.

Je partirai, méconnu de toi, mais toujours également honoré de ce peuple.

(Il sort.)

LE CHŒUR.

(Antistrophe 1.) Jocaste, que tardes-tu à emmener Œdipe dans le palais ?

JOCASTE.

Je veux apprendre le motif de leur querelle.

LE CHŒUR.

Des soupçons dénués de certitude, au sujet d’un entretien, et le ressentiment d’une accusation injuste.

JOCASTE.

Tous deux se sont attaqués réciproquement ?

LE CHŒUR.

Oui, vraiment.

JOCASTE.

Et quels étaient leurs discours ?

LE CHŒUR.

Il suffit, dans la calamité qui désole ce pays, il suffit, selon moi, d’arrêter la querelle où elle en est restée.

ŒDIPE.

Vois-tu où tu en viens, malgré tes intentions honnêtes ? tu abandonnes mes intérêts, et ton affection pour moi se refroidit.

LE CHŒUR.

(Antistrophe 2.) Œdipe, je l’ai dit, et plus d’une fois ? je serais un insensé, je passerais pour un homme dépourvu de toute prudence, si je t’abandonnais, toi qui, lorsque

ma chère patrie était battue par la tempête, l’as sauvée du naufrage ; et aujourd’hui encore, sois son guide, si tu le peux. JOCASTE.

Au nom des dieux, apprends-moi aussi, ô roi, quel sujet a excité à ce point ta colère.

ŒDIPE.

Je te dirai, ô femme, car je te révère plus que ces hommes, quels complots Créon a tramés contre moi.

JOCASTE.

Parle, si tu veux m’expliquer clairement le sujet de la querelle, et ce que tu lui reproches.

ŒDIPE.

Il m’accuse d’être le meurtrier de Laïus.

JOCASTE.

T'accuse-t-il d’après sa conviction personnelle, ou sur le rapport d’ autrui ?

ŒDIPE.

Il a suborné un misérable devin ; car pour ce qui le regarde, il s’abstient de toute affirmation.

JOCASTE.

Toi, maintenant, laisse là tous ces discours, écoute mes paroles, et sache qu’il n’est point de mortel qui possède l’art de la divination. Je t’en donnerai une preuve bien simple. Un oracle dicté, je ne dis pas par Apollon lui-même, mais par ses ministres, prédit autrefois à Laïus que son destin était de périr par la main d’un fils qui naîtrait de nous deux. Et cependant, tel est du moins le bruit répandu, des brigands étrangers l’ont tué, un jour, dans un chemin qui se partage en trois sentiers. Mais l’enfant, après sa naissance, trois jours à peine s’étaient écoulés, que son père, après lui avoir percé les pieds, le fit exposer par des mains étrangères sur une montagne déserte. Ici donc, Apollon n’a pas réalisé cette prédiction, qu’il deviendrait le meurtrier de son père, ni celle que Laïus subirait de la main de son fils le sort cruel par lui redouté. Telles étaient cependant les prédictions de l’oracle ; mais ne t’en inquiète point : car les choses qu’un dieu croit utile de chercher, il saura bien les manifester lui-même.

ŒDIPE.

En écoutant ce récit, ô femme, quels doutes agitent mon esprit incertain ! quel trouble s’empare de mon cœur !

JOCASTE.

Quelle inquiétude te bouleverse et te fait parler ainsi ?

ŒDIPE.

Je crois t’avoir entendu dire que Laïus fut tué dans un chemin qui se partage en trois sentiers.

JOCASTE.

On le disait ainsi, et ce bruit n’a pas encore été démenti.

ŒDIPE.

Et en quel pays est le lieu où arriva ce malheur ?

JOCASTE.

On appelle ce pays la Phocide, c’est l’endroit où les routes de Delphes et de Daulie se rejoignent.

ŒDIPE.

Et combien de temps s’est écoulé depuis cet événement ?

JOCASTE.

Un peu avant le temps où tu devins roi de ce pays, la nouvelle de ce fait fut annoncée à Thèbes.

ŒDIPE.

O Jupiter ! qu’as-tu résolu de faire de moi ?

JOCASTE.

Qu’y a-t-il donc là, Œdipe, qui effraye ton esprit ? ŒDIPE.

Ne m’interroge pas encore. Mais Laïus, dis-moi, quelle était sa taille, quel était son âge ?

JOCASTE.

Sa taille était élevée, sa tête commençait à blanchir, et ses traits n’étaient pas très-différents des tiens.

ŒDIPE.

Hélas ! malheureux ! sans le savoir, j’ai lancé contre moi-même de terribles imprécations.

JOCASTE.

Que dis-tu ? je n’ose porter mes regards sur toi.

ŒDIPE.

Je tremble que le devin ne soit trop clairvoyant. Mais tu éclairciras mes doutes, si tu ajoutes encore un seul mot.

JOCASTE.

Vraiment, je frémis ; cependant, ce que tu me demanderas, si je le sais, je te le dirai.

ŒDIPE.

N’avait-il avec lui qu’une petite escorte, ou marchait-il entouré de gardes nombreux, comme il convient à un roi ?

JOCASTE.

Cinq hommes composaient son escorte, et de ce nombre était le héraut ; un seul char menait Laïus.

ŒDIPE.

Hélas ! hélas ! tout est clair maintenant ! Mais quel est, ô femme, celui qui vous lit ces récits ?

JOCASTE.

Un de ses serviteurs, qui revint seul sain et sauf.

ŒDIPE.

Se trouve-t-il encore aujourd’hui dans le palais ?

JOCASTE.

Non, vraiment ; car à peine de retour à Thèbes, te voyant sur le trône, et Laïus au tombeau, il me supplia, en me prenant la main, de l’envoyer àa la campagne, garder les troupeaux, pour être le plus loin possible de l’aspect de cette ville. Je l’y envoyai, car ce fidèle serviteur méritait une plus grande récompense.

ŒDIPE.

Pourrait-on le faire venir promptement auprès de nous ?

JOCASTE.

La chose est possible ; mais pourquoi as-tu ce désir ?

ŒDIPE.

Je crains bien, ô femme, d’en savoir déjà trop sur ce qui me fait désirer de le voir.

JOCASTE.

Il viendra ; mais moi aussi je suis digne d’apprendre ce qui trouble ton cœur, ô roi !

ŒDIPE.

Je ne te refuserai pas, à ce point d’attente cruelle où je suis arrivé. Car à qui pourrais-je mieux le dire qu’à toi, dans la situation critique où je me trouve ?

J’eus pour père Polybe de Corinthe, et pour mère Mérope, Dorienne. J’étais regardé comme le premier des citoyens de Corinthe, lorsqu’il m’arriva une aventure propre à me surprendre, mais peu digne pourtant des inquiétudes qu’elle me causa. Au milieu d’un festin, un homme dans l’ivresse, au milieu de l’orgie, me reprocha d’être un enfant supposé. Irrité de ce propos, j’eus peine à me contenir tout le jour ; et le lendemain j’allai trouver mon père et ma mère, pour les interroger ; ils s’indignèrent contre celui qui avait proféré cet outrage. Je me réjouissais de leur sympathie ; mais le trait cruel me blessait toujours ; car il était entré profondément dans mon cœur. Je pars à l’insu de mon père et de ma mère, pour aller à Delphes. Le dieu, sans tenir aucun compte des questions que j’étais venu lui adresser, me renvoya, en me prédisant, entre autres malheurs affreux et inouïs, que je serais le mari de ma mère, que je mettrais au jour une race exécrable, et que je serais l’assassin de mon père. Après avoir entendu ces paroles, je m’éloignai de Corinthe, pour n’en plus mesurer la distance que par le cours des astres, et je cherchai un pays où je pusse éviter l’accomplissement des terribles oracles. Dans ma marche, j’arrive en ces lieux où tu dis que périt Laïus. À toi, femme, je dirai la vérité. J’étais près de l’endroit où la route se partage en un triple sentier, lorsqu’un héraut, et sur un char un homme semblable à celui que tu m’as dépeint, se présentent devant moi ; le conducteur du char et le vieillard lui-même me repoussent violemment de la route ; dans ma colère, je frappe le conducteur qui me disputait le passage ; le vieillard, me voyant approcher du char, saisit le moment, et me frappe sur la tête de deux coups d’aiguillon. Il en porta la peine ; atteint aussitôt du bâton dont ma main était armée, il est renversé de son char, et roule à mes pieds ; je massacre tous ses compagnons. Or, si cet inconnu a quelque rapport avec Laïus, quel homme est plus malheureux que moi ? quel homme est plus haï des dieux ? Nul étranger, nul Thébain, ne peut désormais me recevoir dans sa maison, ni m’adresser la parole, mais ils doivent me chasser de leurs demeures, et ce n’est point un autre que moi qui a lancé ces imprécations contre moi-même. Et la couche du mort, je l’ai souillée de ces mains qui avaient pris sa vie. Suis-je assez criminel ? ne suis-je pas un monstre impur ? Car il faut m’exiler, et dans mon exil, je ne puis ni revoir les miens, ni mettre le pied sur le sol de ma patrie, où je suis menacé de devenir l’époux de ma mère, et de tuer mon père Polybe, celui qui m’a donné le jour et qui m’a élevé. N’est-il pas juste de dire que ces calamités me sont envoyées par une divinité cruelle ? Ne souffrez pas, justes dieux, ne souffrez pas que je voie un pareil jour, mais que je disparaisse du nombre des mortels, avant de voir le malheur m’imprimer une telle souillure !

LE CHŒUR.

O roi, nous partageons tes craintes ; mais jusqu’à ce que celui qui va venir, ait éclairci tes doutes, conserve l’espoir.

ŒDIPE.

Oui, tout ce qui me reste encore d’espoir repose uniquement sur ce berger que j’attends.

JOCASTE.

Et lorsqu’il sera venu, quelle est ton espérance ?

ŒDIPE.

Je vais te le dire : si son langage se trouve d’accord avec le tien, j’échappe à toute imputation.

JOCASTE.

Qu’as-tu donc entendu dans mes paroles qui ait tant d’importance ?

ŒDIPE.

Il assure, dis-tu, que des brigands ont massacré Laïus. Si donc il persiste à dire qu’ils étaient plusieurs, je ne suis point le meurtrier ; car on ne saurait prendre un seul homme pour une troupe. Mais s’il ne parle que d’un voyageur isolé, évidemment c’est moi qui suis l’auteur du crime.

JOCASTE.

Oui, c’est ainsi qu’il a raconté le fait, sache-le bien, et il ne saurait rétracter ses paroles : la ville, en effet, les a entendues, et non pas moi. Mais dût-il s’écarter de son premier récit, jamais il ne prouvera, ô roi, que tu sois, conformément à l’oracle, le meurtrier de Laïus, que Loxias a déclaré devoir périr de la main de mon fils : or, ce fils infortuné n’a pu tuer Laïus, mais il a péri le premier. Aussi, désormais nulle prophétie ne saurait-elle obtenir de moi l’attention la plus légère.

ŒDIPE.

Tes réflexions sont justes ; cependant envoie chercher le berger, et ne néglige pas ce soin.

JOCASTE.

J’y enverrai sans retard, mais rentrons dans le palais ; car je ne voudrais rien faire qui ne te fût agréable.

LE CHŒUR.

(Strophe 1.) Puisse-t-il m’être donné de conserver la sainte pureté dans toutes mes actions et mes paroles, et d’obéir à ces lois sublimes, émanées des cieux, dont l’Olympe seul est le père, dont l’origine n’a rien d’humain ni de mortel, et que jamais l’oubli ne peut abolir ! en elles vit la puissance divine, que la vieillesse ne peut atteindre.

(Antistrophe 1.) La licence enfante le tyran ; la licence, après s’être livrée follement à des excès désordonnés et funestes, après être montée au comble de l’insolence, retombe dans un précipice d’où elle tente en vain de se relever. Je prie le dieu de ne jamais abandonner une poursuite d’où dépend le salut de Thèbes : je ne cesserai jamais de prendre le dieu pour guide.

(Strophe 2.) Mais si un mortel signale par l’insolence son bras ou sa langue, sans crainte de la Justice vengeresse, sans respect pour les images des dieux, qu’une mort funeste le punisse de ses débauches coupables ! S’il élève sa fortune en violant la justice, si dans son délire il ose se livrer à des actes impies, ou porter une main sacrilège sur les choses saintes, à la vue de ces profanations, quel homme voudra désormais chasser de son âme les traits de la colère ? Car si de telles impiétés sont honorées, qu’ai-je besoin de révérer le culte des dieux ?

(Antistrophe 2.) Je n’irai plus porter mes vœux dans le sanctuaire inviolable situé au centre de la terre, ni aux temples d’Abes, ou d’Olympie, si ces oracles ne se vérifient d’une manière éclatante aux yeux de tous les mortels. Mais, ô Jupiter, souverain des cieux, si c’est avec raison que l’on te nomme maître du monde, ne permets pas que rien échappe à tes regards et à ton éternel empire. Car les antiques oracles rendus à Laïus sont méprisés, Apollon a perdu ses honneurs ; c’en est fait du culte des dieux.

JOCASTE.

Chefs de cette contrée, j’ai conçu la pensée d’aller dans les temples des dieux, et j’ai pris ces guirlandes et ces parfums que vous voyez dans mes mains. Œdipe, en effet, abandonne son cœur à mille inquiétudes exagérées ; au lieu de juger en homme sensé des nouveaux oracles par les anciens, il se livre à celui qui parle, dès qu’on parle des choses terribles. Puis donc que mes conseils ne gagnent rien, Apollon, dieu Protecteur, toi dont la statue s’élève devant ce palais, je viens, chargée de ces offrandes, t’implorer, afin que tu amènes une heureuse issue aux terreurs d’OEdipe ; car nous tremblons tous, en le voyant éperdu, comme un pilote au milieu de l’orage.

UN MESSAGER.

Étrangers, pourrais-je savoir de vous où est le palais du roi Œdipe ? ou plutôt dites-moi où il est lui-même, si vous le savez.

LE CHŒUR.

Voici son palais, et tu l’y trouveras lui-même, ô étranger ; tu vois devant toi son épouse, la mère de ses enfants.

LE MESSAGER.

Puisse-t-elle être heureuse et toujours entourée d’heureux, puisqu’elle est la digne compagne d’Œdipe !

JOCASTE.

Je fais les mêmes vœux pour toi, étranger ; car tu le mérites par ton langage obligeant. Mais dis-moi ce qui t’amène en ces lieux, et ce que tu viens nous annoncer ?

LE MESSAGER.

D’heureuses nouvelles pour ton époux et pour ta famille, ô femme ! JOCASTE.

Quelles sont-elles ? Et qui t’envoie vers nous ?

LE MESSAGER.

Je viens de Corinthe. Les nouvelles que j’ai à dire vont vous réjouir sans doute, en peut-il être autrement ? mais peut-être vous affliger.

JOCASTE.

Quoi donc ? comment peuvent-elles produire ce double effet ?

LE MESSAGER.

Les habitants de Corinthe vont le faire roi, comme déjà le bruit en courait.

JOCASTE.

Quoi donc ? le vieux Polybe n’est-il plus sur le trône ?

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