Œdipe roi (page 4)
LE CHŒUR.
O spectacle horrible, le plus horrible qui ait jamais frappé les yeux ! ô malheureux ! quel délire s’est emparé de toi ? quel est le dieu qui a fait fondre les calamités les plus cruelles sur ta destinée ? Je ne puis même supporter ta vue, moi qui aurais tant de questions à te faire, tant de choses à apprendre de toi ou à contempler en toi ! je ne le puis, tant ton aspect me fait frissonner !
ŒDIPE.
Hélas ! hélas ! malheureux que je suis ! en quels lieux me portent mes pas ? où s’égarent les sons de ma voix ? O fortune, où m’as-tu précipité ?
LE CHŒUR.
Dans des horreurs qu’on ne peut ni voir ni entendre.
ŒDIPE.
(Strophe 1.) O ténèbres, nuage odieux, implacable, qui m’enveloppes sans retour d’une impénétrable obscurité ! Malheur à moi, mille fois malheur ! De quels aiguillons me déchirent à la fois ma douleur présente et le souvenir de mes calamités !
LE CHŒUR.
Parmi tant de maux, il n’est pas étonnant que tu aies doublement à gémir et doublement à souffrir.
ŒDIPE.
(Antistrophe 1.) O mon ami, tu restes donc toujours fidèle à me servir ? car tu oses encore prendre soin de moi, tout aveugle que je suis. Hélas ! hélas ! Je ne me trompe pas, et, malgré les ténèbres qui m’environnent, j’ai du moins reconnu ta voix.
LE CHŒUR.
O terrible résolution ! Comment as-tu eu le courage de t’arracher ainsi les yeux ? Quel dieu a poussé ton bras ?
ŒDIPE.
(Strophe 2.) Apollon, mes amis, oui, Apollon est la cause de mes maux, de mes cruelles souffrances. Mais ce n’est pas sa main qui m’a frappé, c’est moi seul ; car que me servait de voir, lorsque je ne pouvais rien voir que d’affligeant ?
LE CHŒUR.
Les choses sont en effet comme tu le dis.
ŒDIPE.
(Strophe 3.) Que pourrais-je donc voir encore, aimer, entendre avec plaisir, ô mes amis ? Chassez-moi de cette terre au plus vite ; délivrez-la de ce fléau, de ce monstre chargé de la haine des hommes et des dieux.
LE CHŒUR.
O Œdipe, doublement malheureux et par ta misère, et par le sentiment que tu en as, plût aux dieux que je ne t’eusse jamais connu !
ŒDIPE.
(Antistrophe 2.) Périsse celui qui me délivra des entraves douloureuses de mes pieds, m’arracha à la mort et me sauva ! car alors j’aurais péri, et je ne serais pas pour mes amis et pour moi un éternel sujet de douleur.
LE CHŒUR.
Moi aussi je m’unis à ton vœu.
ŒDIPE.
(Antistrophe 3.) Je n’aurais pas été le meurtrier de mon père, ni l’époux de celle qui m’a donné le jour. Mais aujourd’hui, abandonné des dieux, fils de parents impurs, j’ai eu des enfants de celle même dont je suis né ; et. s’il est encore des maux plus horribles, ils ont fondu sur Œdipe.
LE CHŒUR.
Je ne sais si je dois approuver ta résolution ; car il eût mieux valu pour toi ne plus vivre, que vivre aveugle.
ŒDIPE.
Ce que j’ai fait était ce que j’avais de mieux à faire, ne cherche point à me persuader et ne me donne plus de conseils. De quels yeux, en effet, si j’étais descendu clairvoyant aux enfers, regarderais-je un père, une mère infortunée, sur lesquels j’ai commis des crimes que la mort la plus ignominieuse ne saurait expier ? Diras-tu qu’il m’eût été doux de voir croître ces enfants sous mes yeux, quelle que soit leur naissance ? Non, jamais je n’aurais pu supporter leur vue. Je ne pourrais plus voir cette ville, ces murs, ces images sacrées des dieux, que moi seul entre les Thébains je me suis interdits à moi-même, lorsque j’ordonnai à tous de bannir le coupable, moi, l’impie, que les dieux ont désigné comme l’être impur, et issu du sang de Laïus. Après avoir ainsi révélé mon opprobre, aurais-je pu en voir les témoins d’un œil assuré ? Non, certes. Mais que ne puis-je encore fermer en moi les sources de l’ouïe ! je ne manquerais pas de clore toutes les parties de mon corps, afin d’être à la fois aveugle et sourd. En effet, n’avoir pas le sentiment, de son malheur est une consolation. O Cithéron ! pourquoi m’as-tu donné asile ? pourquoi, du moins, ne m’as-tu pas sur-le-champ donné la mort, pour que jamais le secret de ma naissance ne fût révélé aux hommes ? O Polybe ! ô Corinthe ! palais antique, que j’appelais celui de mon père, quel amas d’impuretés vous nourrissiez en moi, sous ces dehors brillants ! Maintenant je me trouve être un coupable, issu d’une race coupable. O triple chemin, sombre vallée, forêt témoin de mon crime, étroit sentier à l’embranchement des trois routes, qui avez bu le sang de mon père versé par mes mains, avez-vous gardé le souvenir des crimes que je commis alors, et de ceux que je commis ensuite, une fois arrivé dans Thèbes ? O hymen, hymen funeste ! tu m’as donné la vie, et, après me l’avoir donnée, tu fis rentrer mon sang dans ces mêmes flancs où je fus porté, et par là tu produisis des pères, des frères, des fils, criminel assemblage, des femmes, des épouses, des mères, et tout ce que les hommes virent jamais de plus abominable. Mais c’en est trop, craignons de redire ce qu’il est horrible de faire ; au nom des dieux, hâtez-vous, cachez-moi dans quelque terre écartée ; arrachez-moi la vie, précipitez-moi dans la mer, en des lieux où vous ne me verrez plus. Approchez, daignez toucher un malheureux ; croyez-moi, ne craignez rien ; de tels maux ne sauraient atteindre nul autre mortel que moi.
LE CHŒUR.
Mais voici à propos Créon, qui pourra satisfaire tes demandes et t’aider de ses conseils ; car il reste seul chargé de veiller à ta place sur ce pays.
ŒDIPE.
Hélas ! que pourrais-je donc lui dire ? quel droit ai-je d’espérer en lui ? je me suis montré naguère si injuste à son égard !
CRÉON.
Je ne viens point, Œdipe, insulter à tes maux, et te reprocher aucune des anciennes offenses. Mais vous, Thébains, si vous ne respectez plus les hommes, au moins craignez de souiller la lumière vivifiante de ce sacré Soleil, en exposant à tous les yeux cet objet impur que ni la terre, ni l’air, ni les eaux ne peuvent plus recevoir. Faites-le donc rentrer au plus tôt dans le palais. Les parents doivent seuls être témoins des maux d’un parent, seuls ils peuvent entendre ses plaintes.
ŒDIPE.
Au nom des dieux, puisque, trompant mon attente, tu payes de la plus généreuse amitié mes cruels outrages, écoute-moi, car c’est dans ton intérêt que je parlerai, et non dans le mien.
CRÉON.
Et quelle est la chose que tu désires si vivement obtenir de moi ?
ŒDIPE.
Chasse-moi au plus tôt de cette terre, en des lieux où je ne puisse converser avec aucun mortel.
CRÉON.
Je l’aurais fait, n’en doutez point, si je ne voulais auparavant consulter le dieu.
ŒDIPE.
Mais son oracle est assez manifeste, il a ordonné de faire périr le parricide, l’impie.
CRÉON.
Sans doute, il l’a dit ; toutefois, dans la situation critique où nous sommes, il vaut mieux l’interroger sur ce qu’il faut faire.
ŒDIPE.
Ainsi, vous le consulterez en faveur d’un malheureux ? CRÉON.
Tes malheurs en effet prouveraient assez qu’il faut croire le dieu.
ŒDIPE.
Je te le demande aussi, et je t’en conjure, prépare pour celle dont le corps est étendu dans ce palais les funérailles que tu jugeras convenables ; c’est un devoir qu’il te sera honorable de rendre aux tiens. Quant à moi, il n’y a pas lieu de penser que jamais la ville de mes pères veuille me posséder vivant. Laisse-moi donc aller sur les montagnes, sur le Cithéron, ma patrie, que ma mère et mon père m’avaient désignée dès ma naissance pour tombeau, afin que je meure où ils voulurent me faire périr. Toutefois je prévois trop bien que ni la maladie ni aucun autre accident ne doit terminer ma vie ; car je n’aurais pas échappé à la mort, si je n’étais réservé à quelque malheur affreux. Eh bien ! que ma destinée s’accomplisse ! Quant à mes enfants..., je ne te recommande point mes fils, ô Créon ! ils sont hommes, et, partout où ils seront, ils ne manqueront de rien ; mais je laisse deux filles dignes de pitié ; autrefois elles s’asseyaient à ma table, et je ne touchais à aucun aliment dont elles n’eussent leur part ; veille sur elles, et surtout permets-moi de les toucher encore, et de pleurer avec elles notre misère.
Créon, roi dont la naissance est pure, Créon ! ah ! s’il m’était permis de les toucher de mes mains, il me semblerait les voir encore... Que dis-je ? ne les entends-je pas verser des larmes ? O filles chéries ! la pitié de Créon vous aurait-elle envoyées auprès de moi ? ne me trompé-je pas ?
CRÉON.
Tu ne te trompes pas ; c’est moi qui les ai fait venir, quand j’ai connu le désir que tu avais de les voir comme
autrefois. ŒDIPE.
Ah ! puisses-tu être heureux ! puissent les dieux, pour prix de ce bienfait, veiller sur toi mieux que sur moi ! O mes filles, où êtes-vous ? Venez ici, venez toucher ces mains fraternelles, qui ont réduit à ce triste état les yeux jadis brillants de votre père ; malheureux, qui, sans le savoir, sans me connaître, vous engendrai dans les mêmes flancs qui m’avaient porté ! Je pleure sur vous, car je ne puis vous voir, en songeant aux amertumes qui attendent la vie qui vous reste à passer au milieu des hommes. À quelle assemblée des citoyens, à quelle fête pourrez-vous assister, sans en rapporter dans votre demeure, au lieu des plaisirs du spectacle, des yeux baignés de larmes ? Et quand le temps de l’hymen sera venu pour vous, quel mortel, ô mes filles, osera associer à son nom tout l’opprobre répandu sur mes parents et sur les vôtres ? Et en effet, que manque-t-il à vos calamités ? Votre père a assassiné son père, il a rendu mère celle qui l’avait enfanté, et il vous a engendrées dans le sein où lui-même il reçut la vie : vous entendrez tous ces reproches, et alors qui osera vous épouser ? Personne, ô mes enfants, personne ; mais le célibat et la stérilité seront votre partage. O fils de Ménécée ! puisque tu es le seul père qui leur reste (car leur mère et moi nous ne sommes plus), ne les livre point avec dédain à une vie errante dans l’abandon et la mendicité, elles qui sont issues de ton sang ; n’égale point leur infortune à mes malheurs. Aie pitié de leur jeunesse et de leur délaissement, elles n’ont que toi pour soutien. Promets-le, généreux Créon, touche-moi de ta main. J’aurais bien des conseils à vous donner, mes enfants, si vous pouviez les comprendre ; mais maintenant, demandez, pour moi, de passer ma vie où le destin veut que je vive, et, pour vous, puisse votre vie être plus heureuse
que celle de votre père ! CRÉON.
C’est assez verser de pleurs ; rentre dans le palais.
ŒDIPE.
Il faut obéir, quoiqu’à regret.
CRÉON.
L’à-propos fait le mérite des choses.
ŒDIPE.
Sais-tu à quelle condition j’y vais ?
CRÉON.
Dis-le-moi, pour que je le sache.
ŒDIPE.
C’est que tu me chasses loin de cette terre.
CRÉON.
Tu me demandes ce qui dépend du dieu.
ŒDIPE.
Mais je suis l’objet de la haine des dieux.
CRÉON.
Ainsi tes vœux seront bientôt remplis.
ŒDIPE.
Dis-tu vrai ?
CRÉON.
Je ne dis point ce que je ne pense pas.
ŒDIPE.
Eh bien ! emmène-moi d’ici.
CRÉON.
Viens donc, mais quitte ces jeunes filles.
ŒDIPE.
Ah ! ne me les arrache pas.
CRÉON.
Ne demande pas à satisfaire tous tes désirs ; tes succès ont peu profité à ton bonheur.
LE CHŒUR.
Voyez, Thébains, cet Œdipe qui expliqua les énigmes du sphinx, et qui, devenu puissant, n’a jamais regardé avec envie la prospérité de ses concitoyens, voyez en quel abîme de misère il est tombé. Sachez donc qu’aucun mortel, tant qu’il n’a pas encore vu son dernier jour, ne saurait être appelé heureux, s’il n’a atteint le terme de sa vie sans avoir éprouvé d’infortune.
FIN DE L’ŒDIPE ROI.