Le Rouge et le Noir (page 22)
— Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut t’être le plus utile, répondit Julien : jamais je ne t’ai tant aimée, mon cher ange, ou plutôt, de cet instant seulement, je commence à t’adorer comme tu mérites de l’être. Que deviendrais-je loin de toi, et avec la conscience que tu es malheureuse par moi ! Mais qu’il ne soit pas question de mes souffrances. Je partirai, oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c’est avec ignominie qu’il te chassera de sa maison ; tout Verrières, tout Besançon, parleront de ce scandale. On te donnera tous les torts ; jamais tu ne te relèveras de cette honte…
— C’est ce que je demande, s’écria-t-elle, en se levant debout. Je souffrirai, tant mieux.
— Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui !
— Mais je m’humilie moi-même, je me jette dans la fange ; et, par là peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c’est peut-être une pénitence publique. Autant que ma faiblesse peut en juger, n’est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu ?… Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils ! Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j’y cours.
— Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me retire à la Trappe ? L’austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu… Ah ! ciel ! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas…
— Ah ! tu l’aimes, toi, dit madame de Rênal, en se relevant et se jetant dans ses bras.
Au même instant, elle le repoussa avec horreur.
— Je te crois ! je te crois, continua-t-elle, après s’être remise à genoux ; ô mon unique ami ! ô pourquoi n’es-tu pas le père de Stanislas ! Alors ce ne serait pas un horrible péché de t’aimer mieux que ton fils.
— Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t’aime que comme un frère ? C’est la seule expiation raisonnable ; elle peut apaiser la colère du Très-Haut.
— Et, moi, s’écria-t-elle, en se levant et prenant la tête de Julien entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi, t’aimerai-je comme un frère ? Est-il en mon pouvoir de t’aimer comme un frère ?
Julien fondait en larmes.
— Je t’obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t’obéirai quoi que tu m’ordonnes ; c’est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé d’aveuglement ; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l’effet de mon départ ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour huit jours. J’irai les passer dans la retraite où tu voudras. À l’abbaye de Bray-le-Haut, par exemple : mais jure-moi pendant mon absence de ne rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu parles.
Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.
— Il m’est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon mari, si tu n’es pas là constamment pour m’ordonner par tes regards de me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une journée.
Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu l’étendue de son péché ; elle ne put plus reprendre l’équilibre. Les remords restèrent, et ils furent ce qu’ils devaient être dans un cœur si sincère. Sa vie fut le ciel et l’enfer : l’enfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle était à ses pieds. — Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les moments où elle osait se livrer à tout son amour : je suis damnée, irrémissiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions ; mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe certain. J’ai peur : qui n’aurait pas peur devant la vue de l’enfer ? Mais au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si elle était à commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce monde, et dans mes enfants, et j’aurais plus que je ne mérite. Mais, toi, du moins, mon Julien, s’écriait-elle dans d’autres moments, es-tu heureux ? Trouves-tu que je t’aime assez ?
La méfiance et l’orgueil souffrant de Julien, qui avaient surtout besoin d’un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d’un sacrifice si grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait madame de Rênal. Elle a beau être noble, et moi le fils d’un ouvrier, elle m’aime… Je ne suis pas auprès d’elle un valet de chambre chargé des fonctions d’amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dans toutes les folies de l’amour, dans ses incertitudes mortelles.
— Au moins, s’écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer ensemble ! Hâtons-nous ; demain peut-être je ne serai plus à toi. Si le ciel me frappe dans mes enfants, c’est en vain que je chercherai à ne vivre que pour t’aimer, à ne pas voir que c’est mon crime qui les tue. Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais, je deviendrais folle.
Ah ! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m’offrais si généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas !
Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l’admiration pour la beauté, l’orgueil de la posséder.
Leur bonheur était désormais d’une nature bien supérieure ; la flamme qui les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne retrouvèrent plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières époques de leurs amours, quand la seule crainte de madame de Rênal était de n’être pas assez aimée de Julien. Leur bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.
Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles : — Ah ! grand Dieu ! je vois l’enfer, s’écriait tout à coup madame de Rênal, en serrant la main de Julien d’un mouvement convulsif. Quels supplices horribles ! je les ai bien mérités. Elle le serrait, s’attachant à lui comme le lierre à la muraille.
Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la main, qu’elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie sombre : L’enfer, disait-elle, l’enfer serait une grâce pour moi ; j’aurais encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l’enfer dès ce monde, la mort de mes enfants… Cependant, à ce prix, peut-être mon crime me serait pardonné… Ah ! grand Dieu ! ne m’accordez point ma grâce à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé ; moi, moi, je suis la seule coupable : j’aime un homme qui n’est point mon mari.
Julien voyait ensuite madame de Rênal arriver à des moments tranquilles en apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas empoisonner la vie de ce qu’elle aimait.
Au milieu de ces alternatives d’amour, de remords et de plaisir, les journées passaient pour eux avec la rapidité de l’éclair. Julien perdit l’habitude de réfléchir.
Mademoiselle Élisa alla suivre un petit procès qu’elle avait à Verrières. Elle trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent.
— Vous me perdriez, Monsieur, si je disais la vérité !… disait-elle un jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d’accord entre eux pour les choses importantes… On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres domestiques…
Après ces phrases d’usage, que l’impatiente curiosité de M. Valenod trouva l’art d’abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour son amour-propre.
Cette femme la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout le monde ; cette femme si fière, dont les dédains l’avaient tant de fois fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, madame de Rênal adorait cet amant. Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s’est point donné de peine pour faire cette conquête, il n’est point sorti pour madame de sa froideur habituelle.
Élisa n’avait eu des certitudes qu’à la campagne, mais elle croyait que cette intrigue datait de bien plus loin. C’est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps il a refusé de m’épouser. Et moi, imbécile, qui allais consulter madame de Rênal ! qui la priais de parler au précepteur !
Dès le même soir M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute la soirée le maire ne se remit point de son trouble, ce fut en vain que Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.
XL La Reine Marguerite.
Amour ! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire trouver du plaisir ? Lettres d’une Religieuse portugaise.
Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit entendre : Combien je dois avoir été ridicule aux yeux de cette poupée parisienne ! se dit-il, quelle folie de lui dire réellement ce à quoi je pensais ! mais peut-être folie pas si grande. La vérité dans cette occasion était digne de moi.
Pourquoi aussi venir m’interroger sur des choses intimes ? cette question est indiscrète de sa part. Elle a manqué d’usage. Mes pensées sur Danton ne font point partie du service pour lequel son père me paye.
En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait de son humeur, par le grand deuil de mademoiselle de La Mole, qui le frappa d’autant plus qu’aucune autre personne de la famille n’était en noir.
Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé de l’accès d’enthousiasme qui l’avait obsédé toute la journée. Par bonheur, l’académicien qui savait le latin était de ce dîner. Voilà l’homme qui se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le présume, ma question sur le deuil de mademoiselle de La Mole est une gaucherie.
Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà bien la coquetterie des femmes de ce pays telle que madame de Rênal me l’avait peinte, se dit Julien. Je n’ai pas été aimable pour elle ce matin, je n’ai pas cédé à la fantaisie qu’elle avait de causer. J’en augmente de prix à ses yeux. Sans doute le diable n’y perd rien. Plus tard, sa hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la mets à pis faire. Quelle différence avec ce que j’ai perdu ! quel naturel charmant ! quelle naïveté ! Je savais ses pensées avant elle, je les voyais naître, je n’avais pour antagoniste, dans son cœur, que la peur de la mort de ses enfants, c’était une affection raisonnable et naturelle, aimable même pour moi qui en souffrais. J’ai été un sot. Les idées que je me faisais de Paris m’ont empêché d’apprécier cette femme sublime.
Quelle différence, grand Dieu ! et qu’est-ce que je trouve ici ? de la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l’amour-propre et rien de plus.
On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académicien, se dit Julien. Il s’approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air doux et soumis, et partagea sa fureur contre le succès d’Hernani.
— Si nous étions encore au temps des lettres de cachet !… dit-il…
— Alors il n’eût pas osé, s’écria l’académicien avec un geste à la Talma.
À propos d’une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de Virgile, et trouva que rien n’était égal aux vers de l’abbé Delille. En un mot, il flatta l’académicien de toutes les façons. Après quoi, de l’air le plus indifférent : — Je suppose, lui dit-il, que mademoiselle de La Mole a hérité de quelque oncle dont elle porte le deuil.
— Quoi ! vous êtes de la maison, dit l’académicien en s’arrêtant tout court, et vous ne savez pas sa folie ? Au fait, il est étrange que sa mère lui permette de telles choses ; mais entre nous, ce n’est pas précisément par la force du caractère qu’on brille dans cette maison. Mademoiselle Mathilde en a pour eux tous, et les mène. C’est aujourd’hui le 30 avril ! et l’académicien s’arrêta en regardant Julien d’un air fin. Julien sourit de l’air le plus spirituel qu’il put.
Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une robe noire, et le 30 avril ? se disait-il. Il faut que je sois encore plus gauche que je ne le pensais.
— Je vous avouerai… dit-il à l’académicien, et son œil continuait à interroger. Faisons un tour de jardin, dit l’académicien entrevoyant avec ravissement l’occasion de faire une longue narration élégante.
— Quoi ! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s’est passé le 30 avril 1574 ?
— Et où ? dit Julien étonné.
— En place de Grève.
Julien était si étonné, que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosité, l’attente d’un intérêt tragique si en rapport avec son caractère, lui donnaient ces yeux brillants qu’un narrateur aime tant à voir chez la personne qui écoute. L’académicien ravi de trouver une oreille vierge, raconta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garçon de son siècle, Boniface de La Mole et Annibal de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la tête tranchée en place de Grève. La Mole était l’amant adoré de la reine Marguerite de Navarre, et remarquez, ajouta l’académicien, que mademoiselle de La Mole s’appelle Mathilde Marguerite. La Mole était en même temps le favori du duc d’Alençon et l’intime ami du roi de Navarre depuis Henri IV, mari de sa maîtresse. Le jour du mardi gras de cette année 1574, la cour se trouvait à Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX qui s’en allait mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis que la reine Catherine de Médicis retenait comme prisonniers à la cour. Il fit avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Germain, le duc d’Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au bourreau.
Mais ce qui touche mademoiselle Mathilde, ce qu’elle m’a avoué elle-même, il y a sept à huit ans, quand elle en avait douze, car c’est une tête, une tête !… et l’académicien leva les yeux au ciel. Ce qui l’a frappée dans cette catastrophe politique, c’est que la reine Marguerite de Navarre, cachée dans une maison de la place de Grève, osa faire demander au bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à minuit, elle prit cette tête dans sa voiture, et alla l’enterrer elle-même dans une chapelle située au pied de la colline de Montmartre.
— Est-il possible ? s’écria Julien touché.
— Mademoiselle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril. C’est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler l’amitié intime de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso, comme un Italien qu’il était, s’appelait Annibal, que tous les hommes de cette famille portent ce nom. Et, ajouta l’académicien en baissant la voix, ce Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-même, l’un des plus cruels assassins du 24 août 1572. Mais comment est-il possible, mon cher Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous le commensal de cette maison ?
— Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, mademoiselle de La Mole a appelé son frère Annibal. Je croyais avoir mal entendu.
— C’était un reproche. Il est étrange que la marquise souffre de telles folies… Le mari de cette grande fille en verra de belles !
Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et l’intimité qui brillaient dans les yeux de l’académicien choquèrent Julien. Nous voici deux domestiques occupés à médire de leurs maîtres, pensa-t-il. Mais rien ne doit étonner de la part de cet homme d’académie.
Un jour, Julien l’avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole ; il lui demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir, une petite femme de chambre de mademoiselle de La Mole, qui faisait la cour à Julien, comme jadis Élisa, lui donna cette idée, que le deuil de sa maîtresse n’était point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait au fond de son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole, amant aimé de la reine la plus spirituelle de son siècle, et qui mourut pour avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels amis ! le premier prince du sang et Henri IV.
Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de madame de Rênal, Julien ne voyait qu’affectation dans toutes les femmes de Paris ; et, pour peu qu’il fût disposé à la tristesse, ne trouvait rien à leur dire. Mademoiselle de La Mole fit exception.
Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de cœur le genre de beauté qui tient à la noblesse du maintien. Il eut de longues conversations avec mademoiselle de La Mole, qui, quelquefois après dîner, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fenêtres ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu’elle lisait l’histoire de D’Aubigné et Brantôme. Singulière lecture, pensa Julien ; et la marquise ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott !
Un jour elle lui raconta, avec ces yeux brillants de plaisir, qui prouvent la sincérité de l’admiration, ce trait d’une jeune femme du règne de Henri III, qu’elle venait de lire dans les Mémoires de l’Étoile : trouvant son mari infidèle, elle le poignarda.
L’amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée de tant de respects, et qui, au dire de l’académicien, menait toute la maison, daignait lui parler d’un air qui pouvait presque ressembler à de l’amitié.
Je m’étais trompé, pensa bientôt Julien ; ce n’est pas de la familiarité, je ne suis qu’un confident de tragédie, c’est le besoin de parler. Je passe pour savant dans cette famille. Je m’en vais lire Brantôme, d’Aubigné, l’Étoile. Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes dont me parle mademoiselle de La Mole. Je veux sortir de ce rôle de confident passif.
Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d’un maintien si imposant et en même temps si aisé, devinrent plus intéressantes. Il oubliait son triste rôle de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et même raisonnable. Ses opinions dans le jardin étaient bien différentes de celles qu’elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa manière d’être ordinaire, si altière et si froide.
— Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques de la France, lui disait-elle un jour, avec des yeux étincelants de génie et d’enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose qu’il désirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner platement une croix comme du temps de votre empereur. Convenez qu’il y avait moins d’égoïsme et de petitesse. J’aime ce siècle.
— Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.
— Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l’être. Quelle femme actuellement vivante n’aurait horreur de toucher à la tête de son amant décapité ?
Madame de La Mole appela sa fille. L’hypocrisie, pour être utile doit se cacher ; et Julien, comme on voit, avait fait à mademoiselle de La Mole une demi-confidence sur son admiration pour Napoléon.
Voilà l’immense avantage qu’ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul au jardin. L’histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments vulgaires, et ils n’ont pas toujours à songer à leur subsistance ! Quelle misère ! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces grands intérêts. Ma vie n’est qu’une suite d’hypocrisies, parce que je n’ai pas mille francs de rente pour acheter du pain.
— À quoi rêvez-vous là, monsieur ? lui dit Mathilde qui revenait en courant.
Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien exprimer par son ton fier qu’il ne demandait rien. Jamais il n’avait semblé aussi joli à Mathilde : elle lui trouva une expression de sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.
À moins d’un mois de là, Julien se promenait pensif, dans le jardin de l’hôtel de La Mole, mais sa figure n’avait plus la dureté et la roguerie philosophique qu’y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il venait de reconduire jusqu’à la porte du salon mademoiselle de La Mole, qui prétendait s’être fait mal au pied en courant avec son frère.
Elle s’est appuyée sur mon bras d’une façon bien singulière ! se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu’elle a du goût pour moi ? Elle m’écoute d’un air si doux, même quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil ! Elle qui a tant de fierté avec tout le monde. On serait bien étonné au salon si on lui voyait cette physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l’a avec personne.
Julien cherchait à ne pas s’exagérer cette singulière amitié. Il la comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait presque : Serons-nous aujourd’hui amis ou ennemis ? Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c’était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu’en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle ?
Plusieurs fois en des jours de mauvaise humeur, Mathilde essaya de prendre avec lui le ton d’une grande dame, elle mettait une rare finesse à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.
Un jour il l’interrompit brusquement : — Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire de son père ? lui dit-il ; il doit écouter ses ordres et les exécuter avec respect, mais du reste, il n’a pas un mot à lui adresser. Il n’est point payé pour lui communiquer ses pensées.
Cette manière d’être, et les singuliers doutes qu’avait Julien, firent disparaître l’ennui qu’il trouvait régulièrement dans ce salon si magnifique, mais où l’on avait peur de tout, et où il n’était convenable de plaisanter de rien.
Il serait plaisant qu’elle m’aimât ! Qu’elle m’aime ou non, continuait Julien, j’ai pour confidente intime une fille d’esprit, devant laquelle je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres le marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me mettrait le cœur si à l’aise ! Il en est amoureux fou, il doit l’épouser. Que de lettres M. de La Mole m’a fait écrire aux deux notaires pour arranger le contrat ! Et moi qui me vois si subalterne la plume à la main, deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si aimable, car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu’elle a pour moi, je les obtiens à titre de confident subalterne !
Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour ; plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti pris, une affectation ; mais je vois ses yeux s’animer, quand je parais à l’improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre à ce point ? Que m’importe ! j’ai l’apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu’elle est belle ! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent ! Quelle différence de ce printemps-ci à celui de l’année passée, quand je vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces trois cents hypocrites méchants et sales ! J’étais presque aussi méchant qu’eux.