Le Rouge et le Noir (page 30)
Et il eut honte de ses éperons.
— Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du chapitre, M. Chélan.
— Ah ! il m’est fort recommandé, dit l’évêque d’un ton poli qui redoubla l’enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, monsieur, je vous prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l’a mal emballée à Paris ; la toile d’argent est horriblement gâtée vers le haut. Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d’un air triste, et encore on me fait attendre !
— Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
— Allez, monsieur, répondit l’évêque avec une politesse charmante ; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du chapitre.
Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l’évêque et le vit qui s’était remis à donner des bénédictions. Qu’est-ce que cela peut-être ? se demanda Julien, sans doute c’est une préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.
Il se sentit fier de la porter : en traversant la salle, il marchait lentement ; il la tenait avec respect. Il trouva l’évêque assis devant la glace ; mais de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la bénédiction. Julien l’aida à placer sa mitre. L’évêque secoua la tête.
— Ah ! elle tiendra, dit-il à Julien d’un air content. Voulez-vous vous éloigner un peu ?
Alors l’évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l’air fâché, et donnait gravement des bénédictions.
Julien était immobile d’étonnement ; il était tenté de comprendre, mais n’osait pas. L’évêque s’arrêta, et le regardant avec un air qui perdait rapidement de sa gravité :
— Que dites-vous de ma mitre, monsieur, va-t-elle bien ?
— Fort bien, monseigneur.
— Elle n’est pas trop en arrière ? cela aurait l’air un peu niais ; mais il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un schako d’officier.
— Elle me semble aller fort bien.
— Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l’air trop léger.
Et l’évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.
C’est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s’exerce à donner la bénédiction.
Après quelques instants : « Je suis prêt, dit l’évêque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et messieurs du chapitre. »
Bientôt M. Chélan suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n’avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son rang le dernier de tous, et ne put voir l’évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressaient en foule à cette porte.
L’évêque traversait lentement la salle ; lorsqu’il fut arrivé sur le seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume. L’évêque s’avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à l’abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l’abbaye de Bray-le-Haut ; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait d’admiration pour une si belle cérémonie. L’ambition réveillée par le jeune âge de l’évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se disputaient son cœur. Cette politesse était bien autre chose que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s’élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes.
On entrait dans l’église par une porte latérale, tout à coup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques ; Julien crut qu’elles s’écroulaient. C’était encore la petite pièce de canon ; traînée par huit chevaux au galop, elle venait d’arriver ; et à peine arrivée mise en batterie par les canonniers de Leipsick, elle tirait cinq coups par minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.
Mais ce bruit admirable ne fit plus d’effet sur Julien, il ne songeait plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être évêque d’Agde ! mais où est Agde ? et combien cela rapporte-t-il ? deux ou trois cent mille francs peut-être.
Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique, M. Chélan prit l’un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta. L’évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l’air vieux ; l’admiration de notre héros n’eut plus de bornes. Que ne fait-on pas avec de l’adresse ! pensa-t-il.
Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L’évêque le harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des cérémonies de Bray-le-Haut ; pendant quinze jours elles ont rempli les colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit par le discours de l’évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.
Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes de ce qu’avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs.
Après le discours de l’évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça sous le dais, ensuite elle s’agenouilla fort dévotement sur un coussin près de l’autel. Le chœur était environné de stalles, et les stalles élevées de deux marches sur le pavé. C’était sur la dernière de ces marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y eut un Te Deum, des flots d’encens, des décharges infinies de mousqueterie et d’artillerie ; les paysans étaient ivres de bonheur et de piété. Une telle journée défait l’ouvrage de cent numéros des journaux jacobins.
Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il remarqua pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beaucoup d’autres seigneurs, dont les habits étaient tellement brodés d’or, que, suivant l’expression de Julien, on ne voyait pas le drap. Il apprit quelques moments après, que c’était M. de La Mole. Il lui trouva l’air hautain et même insolent.
Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah ! l’état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint Clément ?
Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était dans le haut de l’édifice dans une chapelle ardente.
Qu’est-ce qu’une chapelle ardente ? se dit Julien.
Mais il ne voulait pas demander l’explication de ce mot. Son attention redoubla.
En cas de visite d’un prince souverain, l’étiquette veut que les chanoines n’accompagnent pas l’évêque. Mais en se mettant en marche pour la chapelle ardente, monseigneur d’Agde appela l’abbé Chélan ; Julien osa le suivre.
Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence. Cet ouvrage avait l’air fait de la veille.
Devant la porte, étaient réunies à genoux, vingt-quatre jeunes filles, appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant d’ouvrir la porte, l’évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes filles toutes jolies. Pendant qu’il priait à haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour l’Inquisition, et de bonne foi. La porte s’ouvrit tout à coup. La petite chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l’autel plus de mille cierges divisés en huit rangs séparés entre eux par des bouquets de fleurs. L’odeur suave de l’encens le plus pur sortait en tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu’il y avait sur l’autel des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenir un cri d’admiration. On n’avait admis dans le petit vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux curés et Julien.
Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et présentant les armes.
Sa Majesté se précipita plutôt qu’elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut, par-dessous le bras nu d’une jeune fille, la charmante statue de saint Clément. Il était caché sous l’autel, en costume de jeune soldat romain. Il avait au cou une large blessure d’où le sang semblait couler. L’artiste s’était surpassé ; ses yeux mourants, mais pleins de grâce, étaient à demi fermés. Une moustache naissante cernait cette bouche charmante, qui a demi fermée avait encore l’air de prier. À cette vue, la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes, une de ses larmes tomba sur la main de Julien.
Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix lieues à la ronde, l’évêque d’Agde demanda au roi la permission de parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles simples, mais dont l’effet n’en était que mieux assuré.
— N’oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l’un des plus grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés, assassinés sur la terre, comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint Clément, ils triomphent au ciel. N’est-ce pas, jeunes chrétiennes, vous vous souviendrez à jamais de ce jour, vous détesterez l’impie ? À jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon ?
À ces mots, l’évêque se leva avec autorité.
— Vous me le promettez ? dit-il, en avançant le bras, d’un air inspiré.
— Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.
— Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible, ajouta l’évêque, d’une voix tonnante. Et la cérémonie fut terminée.
Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de Rome à Philippe le Bon duc de Bourgogne. On lui apprit qu’ils étaient cachés dans la charmante figure de cire.
Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l’avaient accompagnée dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces mots : Haine à l’impie, adoration perpétuelle.
M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une visite à M. de Moirod.
XX Les Lettres anonymes.
Do not give dalliance Too much the rein : the strongest oaths are straw
To the fire i’ the blood. Tempest.
Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à son amie :
— Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons ; je jurerais que cette grande lettre qu’il lisait en soupirant est une lettre anonyme.
Par bonheur Julien se fermait à clé dans sa chambre. Madame de Rênal eut la folle idée que cet avertissement n’était qu’un prétexte pour ne pas la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l’heure ordinaire vint à sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe à l’instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte ; était-ce madame de Rênal, était-ce un mari jaloux ?
Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière qui protégeait Julien, lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en italien : Guardate alla pagina 130.
Julien frémit de l’imprudence, chercha la page 130 et y trouva attachée avec une épingle, la lettre suivante écrite à la hâte, baignée de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement madame de Rênal la mettait fort bien, il fut touché de ce détail et oublia un peu l’imprudence effroyable.
« Tu n’as pas voulu me recevoir cette nuit ? Il est des moments où je crois n’avoir jamais lu jusqu’au fond de ton âme. Tes regards m’effrayent. J’ai peur de toi. Grand Dieu ! ne m’aurais-tu jamais aimée ? En ce cas, que mon mari découvre nos amours et qu’il m’enferme dans une éternelle prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.
» Ne m’aimes-tu pas, es-tu las de mes folies, de mes remords, impie ? Veux-tu me perdre ? je t’en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre dans tout Verrières, ou plutôt montre là au seul M. Valenod. Dis-lui que je t’aime, mais non ne prononce pas un tel blasphème ; dis-lui que je t’adore, que la vie n’a commencé pour moi, que le jour où je t’ai vu ; que dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n’avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois ; que je t’ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.
» Mais se connaît-il en sacrifices cet homme ? Dis-lui, dis-lui pour l’irriter, que je brave tous les méchants, et qu’il n’est plus au monde qu’un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me retienne à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l’offrir en sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants !
» N’en doute pas, cher ami, s’il y a une lettre anonyme, elle vient de cet être odieux qui pendant six ans m’a poursuivie de sa grosse voix, du récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l’énumération éternelle de tous ses avantages.
» Y a-t-il une lettre anonyme ? méchant, voilà ce que je voulais discuter avec toi ; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être pour la dernière fois, jamais je n’aurais pu discuter froidement, comme je fais étant seule. De ce moment notre bonheur ne sera plus aussi facile. Sera-ce une contrariété pour vous ? Oui, les jours où vous n’aurez pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice est fait, demain qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je dirai à mon mari que j’ai reçu une lettre anonyme, et qu’il faut à l’instant te faire un pont d’or, trouver quelque prétexte honnête, et sans délai te renvoyer à tes parents.
» Hélas, cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois peut-être ! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais enfin voilà le seul moyen de parer l’effet de cette lettre anonyme ; ce n’est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore. Hélas ! combien j’en riais !
» Tout le but de ma conduite, c’est de faire penser à mon mari que la lettre vient de M. Valenod ; je ne doute pas qu’il n’en soit l’auteur. Si tu quittes la maison, ne manque pas d’aller t’établir à Verrières. Je ferai en sorte que mon mari ait l’idée d’y passer quinze jours, pour prouver aux sots qu’il n’y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à Verrières, lie-toi d’amitié avec tout le monde, même avec les libéraux. Je sais que toutes ces dames te rechercheront.
» Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme tu disais un jour ; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces. L’essentiel est que l’on croie à Verrières que tu vas entrer chez le Valenod, ou chez tout autre, pour l’éducation des enfants.
» Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s’y résoudre, eh bien ! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes enfants qui t’aiment tant iront te voir. Grand Dieu ! je sens que j’aime mieux mes enfants, parce qu’ils t’aiment. Quel remords ! comment tout ceci finira-t-il ?… Je m’égare… Enfin tu comprends ta conduite ; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux : ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui prescrira l’opinion publique.
» C’est toi qui vas me fournir la lettre anonyme ; arme-toi de patience et d’une paire de ciseaux. Coupe dans un livre les mots que tu vas voir ; colle-les ensuite, avec de la colle à bouche, sur la feuille de papier bleuâtre que je t’envoie ; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une perquisition chez toi ; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former lettre à lettre. Pour épargner ta peine, j’ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas ! si tu ne m’aimes plus, comme je le crains, que la mienne doit te sembler longue !
LETTRE ANONYME
« Madame,
» Toutes vos petites menées sont connues ; mais les personnes qui ont intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste d’amitié pour vous, je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes assez sage pour cela, votre mari croira que l’avis qu’il a reçu le trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j’ai votre secret ; tremblez, malheureuse ; il faut à cette heure marcher droit devant moi.
» Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y as-tu reconnu les façons de parler du directeur ?), sors dans la maison, je te rencontrerai.
» J’irai dans le village, et reviendrai avec un visage troublé ; je le serai en effet beaucoup. Grand Dieu ! qu’est-ce que je hasarde, et tout cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu’un inconnu m’aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens qu’à l’heure du dîner.
» Du haut des rochers, tu peux voir la tour du colombier. Si nos affaires vont bien, j’y placerai un mouchoir blanc ; dans le cas contraire, il n’y aura rien.
» Ton cœur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que tu m’aimes, avant de partir pour cette promenade ? Quoi qu’il puisse arriver, sois sûr d’une chose : je ne survivrais pas d’un jour à notre séparation définitive. Ah, mauvaise mère ! Ce sont deux mots vains que je viens d’écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas ; je ne puis songer qu’à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à quoi bon dissimuler ? Oui ! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas devant l’homme que j’adore ! Je n’ai déjà que trop trompé en ma vie. Va, je te pardonne si tu ne m’aimes plus. Je n’ai pas le temps de relire ma lettre. C’est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les jours heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu’ils me coûteront davantage. »
XXI Dialogue avec un Maître.
Alas, our frailty is the cause, not we : For such as we are made of, such we be. Twelfth Night.
Ce fut avec un plaisir d’enfant que, pendant une heure, Julien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et leur mère ; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le calme l’effraya.
— La colle à bouche est-elle assez séchée ? lui dit-elle.
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle ? pensa-t-il. Quels sont ses projets en ce moment ? Il était trop fier pour le lui demander ; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
— Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le même sang-froid, on m’ôtera tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne ; ce sera peut-être un jour ma seule ressource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d’or et de quelques diamants.
— Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait immobile. Elle le quitta d’un pas rapide et sans le regarder.
Depuis l’instant qu’il avait ouvert la lettre anonyme, l’existence de M. de Rênal avait été affreuse. Il n’avait pas été aussi agité depuis un duel qu’il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice, alors la perspective de recevoir une balle l’avait rendu moins malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens : N’est-ce pas là une écriture de femme ? se disait-il. En ce cas, quelle femme l’a écrite ? Il passait en revue toutes celles qu’il connaissait à Verrières, sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre ? quel est cet homme ? Ici pareille incertitude ; il était jalousé et sans doute haï de la plupart de ceux qu’il connaissait. Il faut consulter ma femme, se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé.
À peine levé, grand Dieu ! dit-il, en se frappant la tête, c’est d’elle surtout qu’il faut que je me méfie ; elle est mon ennemie en ce moment. Et, de colère, les larmes lui vinrent aux yeux.
Par une juste compensation de la sécheresse de cœur qui fait toute la sagesse pratique de la province, les deux hommes que dans ce moment M. de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j’ai dix amis peut-être, et il les passa en revue estimant à mesure le degré de consolation qu’il pourrait tirer de chacun. À tous ! à tous, s’écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure fera le plus extrême plaisir. Par bonheur, il se croyait fort envié, non sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de *** venait d’honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l’idée de cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé l’humble couleur grise donnée par le temps.