Le Rouge et le Noir (page 38)
Ma présomption s’est si souvent applaudie de ce que j’étais différent des autres jeunes paysans ! Eh bien, j’ai assez vécu pour voir que différence engendre haine, se disait-il un matin. Cette grande vérité venait de lui être montrée par une de ses plus piquantes réussites. Il avait travaillé huit jours à plaire à un élève qui vivait en odeur de sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant avec soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le temps tourna à l’orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s’écria, le repoussant d’une façon grossière :
— Écoutez ; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par le tonnerre : Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.
Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par la foudre : Je mériterais d’être submergé, si je m’endors pendant la tempête ! s’écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.
Le cours d’histoire sacrée de l’abbé Castanède sonna.
À ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de leurs pères, l’abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si terrible à leurs yeux, le gouvernement, n’avait de pouvoir réel et légitime qu’en vertu de la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.
Rendez-vous digne des bontés du pape par la sainteté de votre vie, par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains, ajouta-t-il, et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef, loin de tout contrôle ; une place inamovible, dont le gouvernement paye le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos prédications, les deux autres tiers.
Au sortir de son cours, M. Castanède s’arrêta dans la cour.
— C’est bien d’un curé que l’on peut dire : Tant vaut l’homme, tant vaut la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J’ai connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant d’argent, sans compter les chapons gras, les œufs, le beurre frais et mille agréments de détail ; et là le curé est le premier sans contredit : point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.
À peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se divisèrent en groupes. Julien n’était d’aucun ; on le laissait comme une brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol en l’air, et s’il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades en concluaient qu’il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel.
Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné depuis un an, ayant offert un lapin privé à la servante d’un vieux curé, avait obtenu d’être demandé pour vicaire, et, peu de mois après, car le curé était mort bien vite, l’avait remplacé dans la bonne cure. Tel autre avait réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d’un gros bourg fort riche, en assistant à tous les repas d’un vieux curé paralytique, et lui découpant ses poulets avec grâce.
Les séminaristes, comme les jeunes gens dans toutes les carrières, s’exagèrent l’effet de ces petits moyens qui ont de l’extraordinaire et frappent l’imagination.
Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. Quand on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s’entretenait de la partie mondaine des doctrines ecclésiastiques ; des différends des évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait apparaître l’idée d’un second Dieu, mais d’un Dieu bien plus à craindre et bien plus puissant que l’autre ; ce second Dieu était le pape. On se disait, mais en baissant la voix, et quand on était bien sûr de n’être pas entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer tous les préfets et tous les maires de France, c’est qu’il a commis à ce soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l’Église.
Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa considération du livre du pape, par M. de Maistre. À vrai dire, il étonna ses camarades ; mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en exposant mieux qu’eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été imprudent pour Julien comme il l’était pour lui-même. Après lui avoir donné l’habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de vaines paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l’être peu considéré, cette habitude est un crime ; car tout bon raisonnement offense.
Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à force de songer à lui, parvinrent à exprimer d’un seul mot toute l’horreur qu’il leur inspirait : ils le surnommèrent Martin Luther ; surtout, disaient-ils, à cause de cette infernale logique qui le rend si fier.
Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches et pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien ; mais il avait les mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté délicate. Cet avantage n’en était pas un dans la triste maison où le sort l’avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait, déclarèrent qu’il avait des mœurs fort relâchées. Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros. Par exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre l’habitude de le battre ; il fut obligé de s’armer d’un compas de fer et d’annoncer, mais par signes, qu’il en ferait usage. Les signes ne peuvent pas figurer, dans un rapport d’espion, aussi avantageusement que des paroles.
XXVIII Une Procession.
Tous les cœurs étaient émus. La présence de Dieu semblait descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes parts, et bien sablées par les soins des fidèles. Young.
Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était trop différent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens très fins et choisis entre mille ; comment n’aiment-ils pas mon humilité ? Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à tout croire et à sembler dupe de tout. C’était l’abbé Chas-Bernard, directeur des cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on lui faisait espérer une place de chanoine ; en attendant, il enseignait l’éloquence sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était un de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L’abbé Chas était parti de là pour lui témoigner de l’amitié, et, à la sortie de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques tours de jardin.
Où veut-il en venir, se disait Julien ? Il voyait avec étonnement que, pendant des heures entières, l’abbé Chas lui parlait des ornements possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnées, outre les ornements de deuil. On espérait beaucoup de la vieille présidente de Rubempré ; cette dame, agée de quatre-vingt-dix ans, conservait, depuis soixante-dix au moins, ses robes de noce, en superbes étoffes de Lyon, brochées d’or. Figurez-vous, mon ami, disait l’abbé Chas, en s’arrêtant tout court et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant il y a d’or. On croit généralement dans Besançon que, par le testament de la présidente, le trésor de la cathédrale sera augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes pour les grandes fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l’abbé Chas en baissant la voix, j’ai des raisons pour penser que la présidente nous laissera huit magnifiques flambeaux d’argent doré, que l’on suppose avoir été achetés en Italie, par le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, dont l’un de ses ancêtres fut le ministre favori.
Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait Julien ? Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne paraît. Il faut qu’il se méfie bien de moi ! Il est plus adroit que tous les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je comprends, l’ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans !
Un soir, au milieu de la leçon d’armes, Julien fut appelé chez l’abbé Pirard, qui lui dit : C’est demain la fête du Corpus Domini (la fête Dieu).
M. l’abbé Chas-Bernard a besoin de vous pour l’aider à orner la cathédrale, partez et obéissez. L’abbé Pirard le rappela, et de l’air de la commisération, ajouta : C’est à vous de voir si vous voulez profiter de l’occasion pour vous écarter dans la ville.
Incedo per ignes, répondit Julien (j’ai des ennemis cachés).
Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale, les yeux baissés. L’aspect des rues et de l’activité qui commençait à régner dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des maisons pour la procession. Tout le temps qu’il avait passé au séminaire ne lui sembla plus qu’un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette jolie Amanda Binet, qu’il pouvait rencontrer, car son café n’était pas bien éloigné. Il aperçut de loin l’abbé Chas-Bernard sur la porte de sa chère cathédrale, c’était un gros homme à face réjouie et à l’air ouvert. Ce jour-là, il était triomphant : — Je vous attendais, mon cher fils, s’écria-t-il, du plus loin qu’il vit Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et rude, fortifions-nous par un premier déjeuner ; le second viendra à dix heures pendant la grand-messe.
— Je désire, monsieur, lui dit Julien d’un air grave, n’être pas un instant seul ; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l’horloge au-dessus de leur tête, que j’arrive à cinq heures moins une minute.
— Ah ! ces petits méchants du séminaire vous font peur ! Vous êtes bien bon de penser à eux, dit l’abbé Chas, un chemin est-il moins beau parce qu’il y a des épines dans les haies qui le bordent ? Les voyageurs font route et laissent les épines méchantes se morfondre à leur place. Du reste, à l’ouvrage, mon cher ami, à l’ouvrage !
L’abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait eu la veille une grande cérémonie funèbre à la cathédrale ; l’on n’avait pu rien préparer, il fallait donc, en une seule matinée, revêtir tous les piliers gothiques qui forment les trois nefs, d’une sorte d’habit de damas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l’évêque avait fait venir par la malle-poste, quatre tapissiers de Paris, mais ces messieurs ne pouvaient suffire à tout, et loin d’encourager la maladresse de leurs camarades bisontins, ils la redoublaient en se moquant d’eux.
Julien vit qu’il fallait monter à l’échelle lui-même, son agilité le servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L’abbé Chas, enchanté, le regardait voltiger d’échelle en échelle. Quand tous les piliers furent revêtus de damas, il fut question d’aller placer cinq énormes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du maître-autel. Un riche couronnement de bois doré est soutenu par huit grandes colonnes torses en marbre d’Italie. Mais pour arriver au centre du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur une vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante pieds d’élévation.
L’aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaieté si brillante jusque-là des tapissiers parisiens ; ils regardaient d’en bas, discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets de plumes, et monta l’échelle en courant. Il les plaça fort bien sur l’ornement en forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il descendait de l’échelle, l’abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras :
— Optime, s’écria le bon prêtre, je conterai ça à Monseigneur.
Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l’abbé Chas n’avait vu son église si belle.
— Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse de chaises dans cette vénérable basilique, de sorte que j’ai été nourri dans ce grand édifice. La Terreur de Robespierre nous ruina, mais, à huit ans que j’avais alors, je servais déjà des messes en chambre, et l’on me nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasuble mieux que moi, jamais les galons n’étaient coupés. Depuis le rétablissement du culte par Napoléon, j’ai le bonheur de tout diriger dans cette vénérable métropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient parée de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n’a été si resplendissante, jamais les lés de damas n’ont été aussi bien attachés qu’aujourd’hui, aussi collants aux piliers.
Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà qui me parle de lui ; il y a épanchement. Mais rien d’imprudent ne fut dit par cet homme évidemment exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé ; il est heureux, se dit Julien, le bon vin n’a pas été épargné. Quel homme ! quel exemple pour moi ; à lui le pompon. (C’était un mauvais mot qu’il tenait du vieux chirurgien.)
Comme le Sanctus de la grand-messe sonna, Julien voulut prendre un surplis pour suivre l’évêque à la superbe procession.
— Et les voleurs, mon ami, et les voleurs ! s’écria l’abbé Chas, vous n’y pensez pas. La procession va sortir ; l’église restera déserte ; nous veillerons vous et moi. Nous serons bien heureux s’il ne nous manque qu’une couple d’aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers. C’est encore un don de madame de Rubempré ; il provient du fameux comte son bisaïeul ; c’est de l’or pur, mon cher ami, ajouta l’abbé, en lui parlant à l’oreille, et d’un air évidemment exalté, rien de faux ! Je vous charge de l’inspection de l’aile du nord ; n’en sortez pas. Je garde pour moi l’aile au midi et la grand-nef. Attention aux confessionnaux ; c’est de là que les espionnes des voleurs épient le moment où nous avons le dos tourné.
Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnèrent, aussitôt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à pleine volée ; ces sons si pleins et si solennels émurent Julien. Son imagination n’était plus sur la terre.
L’odeur de l’encens et des feuilles de roses jetées devant le saint sacrement, par les petits enfants déguisés en saint Jean acheva de l’exalter.
Les sons si graves de cette cloche n’auraient dû réveiller chez Julien que l’idée du travail de vingt hommes payés à cinquante centimes, et aidés peut-être par quinze ou vingt fidèles. Il eût dû penser à l’usure des cordes, à celle de la charpente, au danger de la cloche, elle-même, qui tombe tous les deux siècles, et réfléchir au moyen de diminuer le salaire des sonneurs, ou de les payer par quelque indulgence ou autre grâce tirée des trésors de l’Église, et qui n’aplatît pas sa bourse.
Au lieu de ces sages réflexions, l’âme de Julien, exaltée par ces sons si mâles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne fera ni un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui s’émeuvent ainsi sont bonnes tout au plus à produire un artiste. Ici éclate dans tout son jour la présomption de Julien. Cinquante, peut-être, des séminaristes ses camarades, rendus attentifs au réel de la vie par la haine publique et le jacobinisme qu’on leur montre en embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la cathédrale, n’auraient songé qu’au salaire des sonneurs. Ils auraient examiné avec le génie de Barême si le degré d’émotion du public valait l’argent qu’on donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu songer aux intérêts matériels de la cathédrale, son imagination, s’élançant au-delà du but, aurait pensé à économiser quarante francs à la fabrique, et laissé perdre l’occasion d’éviter une dépense de vingt-cinq centimes.
Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait lentement Besançon, et s’arrêtait aux brillants reposoirs élevés à l’envi par toutes les autorités, l’église était restée dans un profond silence. Une demi-obscurité, une agréable fraîcheur y régnaient ; elle était encore embaumée par le parfum des fleurs et de l’encens.
Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs, rendaient plus douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d’être troublé par l’abbé Chas, occupé dans une autre partie de l’édifice. Son âme avait presque abandonné son enveloppe mortelle, qui se promenait à pas lents dans l’aile du nord confiée à sa surveillance. Il était d’autant plus tranquille, qu’il s’était assuré qu’il n’y avait dans les confessionnaux que quelques femmes pieuses ; son œil regardait sans voir.
Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l’aspect de deux femmes fort bien mises qui étaient à genoux, l’une dans un confessionnal, et l’autre tout près de la première, sur une chaise. Il regardait sans voir ; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu’il n’y avait pas de prêtre dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que ces belles dames ne soient pas à genoux devant quelque reposoir, si elles sont dévotes ; ou placées avantageusement au premier rang de quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise ! quelle grâce ! Il ralentit le pas pour chercher à les voir.
Celle qui était à genoux dans le confessionnal, détourna un peu la tête en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence. Tout à coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.
En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière ; son amie qui était près d’elle, s’élança pour la secourir. En même temps Julien vit les épaules de la dame qui tombait en arrière. Un collier de grosses perles fines en torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que devint-il en reconnaissant la chevelure de madame de Rênal ! c’était elle. La dame qui cherchait à lui soutenir la tête, et à l’empêcher de tomber tout à fait, était madame Derville. Julien, hors de lui, s’élança ; la chute de madame de Rênal eût peut-être entraîné son amie, si Julien ne les eût soutenues. Il vit la tête de madame de Rênal pâle, absolument privée de sentiment, flottant sur son épaule. Il aida madame Derville à placer cette tête charmante sur l’appui d’une chaise de paille ; il était à genoux.
Madame Derville se retourna et le reconnut.
— Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l’accent de la plus vive colère. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui faire horreur, elle était si heureuse avant vous ! Votre procédé est atroce. Fuyez ; éloignez-vous, s’il vous reste quelque pudeur.
Ce mot fut dit avec tant d’autorité, et Julien était si faible dans ce moment, qu’il s’éloigna. Elle m’a toujours haï, se dit-il en pensant à madame Derville.
Au même instant, le chant nasillard des premier prêtres de la procession retentit dans l’église ; elle rentrait. L’abbé Chas-Bernard appela plusieurs fois Julien, qui d’abord ne l’entendit pas : il vint enfin le prendre par le bras derrière un pilier où Julien s’était réfugié à demi mort. Il voulait le présenter à l’évêque.
— Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l’abbé, en le voyant si pâle, et presque hors d’état de marcher ; vous avez trop travaillé. L’abbé lui donna le bras. Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d’eau bénite, derrière moi ; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la grande porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant que Monseigneur ne paraisse. Tâchez de vous remettre ; quand il passera, je vous soulèverai ; car je suis fort et vigoureux, malgré mon âge.
Mais quand l’évêque passa, Julien était tellement tremblant, que l’abbé Chas renonça à l’idée de le présenter.
— Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.
Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix livres de cierges économisés, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidité avec laquelle il avait fait éteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garçon était éteint lui-même ; il n’avait pas eu une idée depuis la vue de madame de Rênal.
XXX Un Ambitieux.
Il n’y a plus qu’une seule noblesse, c’est le titre de duc ; marquis est ridicule ; au mot duc on tourne la tête. Edinburgh Review.
Le marquis de La Mole reçut l’abbé Pirard sans aucune de ces petites façons de grand seigneur, si polies mais si impertinentes pour qui les comprend. C’eût été du temps perdu, et le marquis était assez avant dans les grandes affaires, pour n’avoir point de temps à perdre.
Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et à la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait duc.
Le marquis demandait en vain, depuis longues années, à son avocat de Besançon un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté. Comment l’avocat célèbre les lui eût-il expliqués, s’il ne les comprenait pas lui-même ?
Le petit carré de papier, que lui remit l’abbé, expliquait tout.
— Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins de cinq minutes toutes les formules de politesse et d’interrogation sur les choses personnelles ; mon cher abbé, au milieu de ma prétendue prospérité, il me manque du temps pour m’occuper sérieusement de deux petites choses assez importantes pourtant : ma famille et mes affaires. Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin ; je soigne mes plaisirs, et c’est ce qui doit passer avant tout, du moins à mes yeux, ajouta-t-il, en surprenant de l’étonnement dans ceux de l’abbé Pirard. Quoique homme de sens, l’abbé était émerveillé de voir un vieillard parler si franchement de ses plaisirs.
Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais perché au cinquième étage ; et dès que je me rapproche d’un homme, il prend un appartement au second, et sa femme prend un jour ; par conséquent plus de travail, plus d’effort que pour être ou paraître un homme du monde. C’est là leur unique affaire dès qu’ils ont du pain.
Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès pris à part, j’ai des avocats qui se tuent ; il m’en est mort un de la poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous, monsieur, que, depuis trois ans, j’ai renoncé à trouver un homme qui, pendant qu’il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement à ce qu’il fait ? Au reste, tout ceci n’est qu’une préface.
Je vous estime, et j’oserais ajouter, quoique vous voyant pour la première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit mille francs d’appointements ou bien avec le double ? J’y gagnerai encore, je vous jure ; et je fais mon affaire de vous conserver votre belle cure, pour le jour où nous ne nous conviendrons plus.
L’abbé refusa ; mais vers la fin de la conversation, le véritable embarras où il voyait le marquis lui suggéra une idée.
— J’ai laissé au fond de mon séminaire un pauvre jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S’il n’était qu’un simple religieux, il serait déjà in pace.
Jusqu’ici ce jeune homme ne sait que le latin et l’Écriture sainte ; mais il n’est pas impossible qu’un jour il déploie de grands talents soit pour la prédication, soit pour la direction des âmes. J’ignore ce qu’il fera ; mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le donner à notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût un peu de votre manière de voir les hommes et les affaires.
— D’où sort votre jeune homme ? dit le marquis.
— On le dit fils d’un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais plutôt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents francs.