Le Rouge et le Noir (page 44)

Stendhal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Rouge et le Noir · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains jugements des hommes ; ils rencontrèrent ceux de mademoiselle de La Mole tout près de lui, et ce mépris loin de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.

Elle en fut profondément choquée, mais il ne fut plus en son pouvoir d’oublier Julien, elle s’éloigna avec dépit, entraînant son frère.

Il faut que je prenne du punch et que je danse beaucoup, se dit-elle, je veux choisir ce qu’il y a de mieux et faire effet à tout prix. Bon, voici ce fameux impertinent le comte de Fervaques. Elle accepta son invitation, ils dansèrent. Il s’agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux sera le plus impertinent ; mais pour me moquer pleinement de lui, il faut que je le fasse parler. Bientôt tout le reste de la contredanse ne dansa que par contenance. On ne voulait pas perdre une des reparties piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et ne trouvant que des paroles élégantes au lieu d’idées, faisait des mines ; Mathilde, qui avait de l’humeur, fut cruelle pour lui, et s’en fit un ennemi. Elle dansa jusqu’au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée. Mais en voiture, le peu de force qui lui restait était encore employé à la rendre triste et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne pouvait le mépriser.

Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les fleurs, les belles femmes, l’élégance générale, et plus que tout, par son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour tous. Quel beau bal ! dit-il au comte, rien n’y manque.

— Il y manque la pensée, répondit Altamira.

Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n’en est que plus piquant, parce qu’on voit que la politesse s’impose le devoir de le cacher.

— Vous y êtes, monsieur le comte. N’est-ce pas, la pensée est conspirante encore ?

— Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée dans vos salons. Il faut qu’elle ne s’élève pas au-dessus de la pointe d’un couplet de vaudeville, alors on la récompense. Mais l’homme qui pense, s’il a de l’énergie et de la nouveauté dans ses saillies, vous l’appelez cynique. N’est-ce pas ce nom-là qu’un de vos juges a donné à Courier ? Vous l’avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout ce qui vaut quelque chose chez vous par l’esprit, la congrégation le jette à la police correctionnelle ; et la bonne compagnie applaudit.

C’est que votre société vieillie prise avant tout les convenances… Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure militaire ; vous aurez des Murat et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la vanité. Un homme qui invente en parlant arrive facilement à une saillie imprudente, et le maître de la maison se croit déshonoré.

À ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien, s’arrêta devant l’hôtel de La Mole. Julien était amoureux de son conspirateur. Altamira lui avait fait ce beau compliment, évidemment échappé à une profonde conviction : — Vous n’avez pas la légèreté française, et comprenez le principe de l’utilité. Il se trouvait que, justement l’avant-veille, Julien avait vu Marino Faliero, tragédie de M. Casimir Delavigne.

Israël Bertuccio n’a-t-il pas plus de caractère que tous ces nobles Vénitiens ? se disait notre plébéien révolté, et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte à l’an 700, un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu’il y avait de plus noble ce soir, au bal de M. de Retz, ne remonte, et encore clopin-clopant, que jusqu’au XIIIe siècle. Eh bien ! au milieu de ces nobles de Venise, si grands par la naissance, c’est d’Israël Bertuccio qu’on se souvient.

Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices sociaux. Là, un homme prend d’emblée le rang que lui assigne sa manière d’envisager la mort. L’esprit lui-même perd de son empire…

Que serait Danton aujourd’hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal ? Pas même substitut du procureur du roi…

Que dis-je ? il se serait vendu à la congrégation ; il serait ministre, car enfin ce grand Danton a volé. Mirabeau aussi s’est vendu. Napoléon avait volé des millions en Italie, sans quoi il eût été arrêté tout court par la pauvreté, comme Pichegru. La Fayette seul n’a jamais volé. Faut-il voler, faut-il se vendre ? pensa Julien. Cette question l’arrêta tout court. Il passa le reste de la nuit à lire l’histoire de la Révolution.

Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque, il ne songeait encore qu’à la conversation du comte Altamira.

Dans le fait, se disait-il, après une longue rêverie, si ces Espagnols libéraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eût pas balayés avec cette facilité. Ce furent des enfants orgueilleux et bavards… comme moi ! s’écria tout à coup Julien, comme se réveillant en sursaut.

Qu’ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres diables, qui enfin, une fois en la vie, ont osé, ont commencé à agir ? Je suis comme un homme qui au sortir de table, s’écrie : Demain je ne dînerai pas ; ce qui ne m’empêchera point d’être fort et allègre comme je le suis aujourd’hui. Qui sait ce qu’on éprouve à moitié chemin d’une grande action ?… Ces hautes pensées furent troublées par l’arrivée imprévue de mademoiselle de La Mole, qui entrait dans la bibliothèque. Il était tellement animé par son admiration pour les grandes qualités de Danton, de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n’être pas vaincus, que ses yeux s’arrêtèrent sur mademoiselle de La Mole, mais sans songer à elle, sans la saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts s’aperçurent de sa présence, son regard s’éteignit. Mademoiselle de La Mole le remarqua avec amertume.

En vain elle lui demanda un volume de l’Histoire de France de Vély, placé au rayon le plus élevé, ce qui obligeait Julien à aller chercher la plus grande des deux échelles ; Julien avait approché l’échelle, il avait cherché le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer à elle. En remportant l’échelle, dans sa préoccupation il donna un coup de coude dans une des glaces de la bibliothèque ; les éclats, en tombant sur le parquet, le réveillèrent enfin. Il se hâta de faire des excuses à mademoiselle de La Mole ; il voulut être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde vit avec évidence qu’elle l’avait troublé, et qu’il eût mieux aimé songer à ce qui l’occupait avant son arrivée, que lui parler. Après l’avoir beaucoup regardé, elle s’en alla lentement. Julien la regardait marcher. Il jouissait du contraste de la simplicité de sa toilette actuelle, avec l’élégance magnifique de celle de la veille. La différence entre les deux physionomies était presque aussi frappante. Cette jeune fille, si altière au bal du duc de Retz, avait presque en ce moment un regard suppliant. Réellement, se dit Julien, cette robe noire fait briller encore mieux la beauté de sa taille. Elle a un port de reine, mais pourquoi est-elle en deuil ?

Si je demande à quelqu’un la cause de ce deuil, il se trouvera que je commets encore une gaucherie. Julien était tout à fait sorti des profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les lettres que j’ai faites ce matin ; Dieu sait les mots sautés et les balourdises que j’y trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée la première de ces lettres, il entendit tout près de lui le bruissement d’une robe de soie, il se retourna rapidement ; mademoiselle de La Mole était à deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de l’humeur à Julien.

Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu’elle n’était rien pour ce jeune homme ; ce rire était fait pour cacher son embarras, elle y réussit.

— Évidemment, vous songez à quelque chose de bien intéressant, monsieur Sorel. N’est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui nous a envoyé à Paris M. le comte Altamira ? Dites-moi ce dont il s’agit, je brûle de le savoir ; je serai discrète, je vous le jure. Elle fut étonnée de ce mot en se l’entendant prononcer. Quoi donc, elle suppliait un subalterne ! Son embarras augmentant, elle ajouta d’un petit air léger :

— Qu’est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un être inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange ?

Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément, lui rendit toute sa folie.

— Danton a-t-il bien fait de voler ? lui dit-il brusquement, et d’un air qui devenait de plus en plus farouche. Les révolutionnaires du Piémont, de l’Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes ? Donner à des gens même sans mérite toutes les places de l’armée, toutes les croix ? les gens qui auraient porté ces croix n’eussent-ils pas redouté le retour du roi ? Fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage ? en un mot, mademoiselle, dit-il en s’approchant d’elle d’un air terrible, l’homme qui veut chasser l’ignorance et le crime de la terre, doit-il passer comme la tempête et faire le mal comme au hasard ?

Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle le regarda un instant ; puis, honteuse de sa peur, d’un pas léger elle sortit de la bibliothèque.

XXXV La Sensibilité et une grande Dame dévote.

Une idée un peu vive y a l’air d’une grossièreté, tant on y est accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant ! Faublas..

Après plusieurs mois d’épreuves, voici où en était Julien le jour où l’intendant de la maison lui remit le troisième quartier de ses appointements. M. de La Mole l’avait chargé de suivre l’administration de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait de fréquents voyages. Il était chargé, en chef, de la correspondance relative au fameux procès avec l’abbé de Frilair, M. Pirard l’avait instruit.

Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de tout genre qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres, qui presque toutes étaient signées.

À l’école de théologie, ses professeurs se plaignaient de son peu d’assiduité, mais ne l’en regardaient pas moins comme un de leurs élèves les plus distingués. Ces différents travaux, saisis avec toute l’ardeur de l’ambition souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches couleurs qu’il avait apportées de la province. Sa pâleur était un mérite aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades ; il les trouvait beaucoup moins méchants, beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux de Besançon ; eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait donné un cheval.

Craignant d’être rencontré dans ses courses à cheval, Julien leur avait dit que cet exercice lui était prescrit par les médecins. L’abbé Pirard l’avait mené dans plusieurs sociétés de jansénistes. Julien fut étonné ; l’idée de la religion était invinciblement liée dans son esprit à celle d’hypocrisie et d’espoir de gagner de l’argent. Il admira ces hommes pieux et sévères qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes l’avaient pris en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau s’ouvrait devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira qui avait près de six pieds de haut, libéral condamné à mort dans son pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion et l’amour de la liberté, le frappa.

Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvé qu’il répondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis. Julien, ayant manqué une ou deux fois aux convenances, s’était prescrit de ne jamais adresser la parole à mademoiselle Mathilde. On était toujours parfaitement poli à son égard à l’hôtel de La Mole ; mais il se sentait déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau.

Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou bien le premier enchantement produit par l’urbanité parisienne était passé.

Dès qu’il cessait de travailler, il était en proie à un ennui mortel ; c’est l’effet desséchant de la politesse admirable, mais si mesurée, si parfaitement graduée suivant les positions, qui distingue la haute société. Un cœur un peu sensible voit l’artifice.

Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli. Mais on se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l’hôtel de La Mole l’amour-propre de Julien n’était blessé ; mais souvent à la fin de la journée, il se sentait l’envie de pleurer. En province, un garçon de café prend intérêt à vous, s’il vous arrive un accident en entrant dans son café. Mais si cet accident offre quelque chose de désagréable pour l’amour-propre, en vous plaignant, il répétera dix fois le mot qui vous torture. À Paris on a l’attention de se cacher pour rire, mais vous êtes toujours un étranger.

Nous passons sous silence une foule de petites aventures, qui eussent donné des ridicules à Julien, s’il n’eût pas été en quelque sorte au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait commettre des milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient de précaution : il tirait le pistolet tous les jours, il était un des bons élèves des plus fameux maîtres d’armes. Dès qu’il pouvait disposer d’un instant, au lieu de l’employer à lire comme autrefois, il courait au manège et demandait les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du manège, il était presque régulièrement jeté par terre.

Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obstiné, de son silence, de son intelligence, et peu à peu, lui confia la suite de toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. Dans les moments où sa haute ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait des affaires avec sagacité ; à portée de savoir des nouvelles, il jouait à la rente avec bonheur. Il achetait des maisons, des bois ; mais il prenait facilement de l’humeur. Il donnait des centaines de louis, et plaidait pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le cœur haut, cherchent dans les affaires de l’amusement et non des résultats. Le marquis avait besoin d’un chef d’état-major qui mît un ordre clair et facile à saisir dans toutes ses affaires d’argent.

Madame de La Mole, quoique d’un caractère si mesuré, se moquait quelquefois de Julien. L’imprévu produit par la sensibilité est l’horreur des grandes dames, c’est l’antipode des convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son parti : S’il est ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau. Julien, de son côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle daignait s’intéresser à tout dès qu’on annonçait le baron de La Joumate. C’était un être froid à physionomie impassible. Il était petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au Château, et en général ne disait rien sur rien. Telle était sa façon de penser. Madame de La Mole eût été passionnément heureuse, pour la première fois de sa vie, si elle eût pu en faire le mari de sa fille.

XXXVI Manière de prononcer.

Si la fatuité est pardonnable, c’est dans la première jeunesse, car alors elle est l’exagération d’une chose aimable. Il lui faut l’air de l’amour, la gaieté, l’insouciance. Mais, la fatuité avec l’importance ! la fatuité avec l’air grave et suffisant ! cet excès de sottise était réservé au XIXe siècle. Et ce sont de telles gens qui veulent enchaîner l’hydre des révolutions ! Le Johannisberg, pamphlet.

Pour un nouveau débarqué, qui, par hauteur, ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour, poussé dans un café de la rue Saint-Honoré par une averse soudaine, un grand homme en redingote de castorine, étonné de son regard sombre, le regarda à son tour, absolument comme jadis à Besançon l’amant de mademoiselle Amanda.

Julien s’était reproché trop souvent d’avoir laissé passer cette première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l’explication. L’homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures : tout ce qui était dans le café les entoura ; les passants s’arrêtaient devant la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours des petits pistolets ; sa main les serrait dans sa poche d’un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de minute en minute : Monsieur, votre adresse ? je vous méprise.

La constance avec laquelle il s’attachait à ces six mots finit par frapper la foule.

Dame ! il faut que l’autre qui parle tout seul lui donne son adresse. L’homme à la redingote, entendant cette décision souvent répétée, jeta au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l’atteignit au visage, il s’était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans le cas où il serait touché. L’homme s’en alla, non sans se retourner de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.

Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des hommes de m’émouvoir à ce point ! se disait-il avec rage. Comment tuer cette sensibilité si humiliante ?

Où prendre un témoin ? il n’avait pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances ; mais toutes, régulièrement, au bout de six semaines de relations, s’éloignaient de lui. Je suis insociable, et m’en voilà cruellement puni, pensa-t-il. Enfin, il eut l’idée de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommé Liéven, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut sincère avec lui.

— Je veux bien être votre témoin, dit Liéven, mais à une condition : si vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance tenante.

— Convenu, dit Julien enchanté ; et ils allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l’adresse indiquée par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.

Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu’en se faisant annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de madame de Rênal, employé jadis à l’ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.

Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la veille, et une des siennes.

On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d’heure ; enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d’élégance. Ils trouvèrent un grand jeune homme, mis comme une poupée ; ses traits offraient la perfection et l’insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l’autre. C’est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu’aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie noble et vide annonçait des idées convenables et rares : l’idéal de l’homme aimable, l’horreur de l’imprévu et de la plaisanterie, beaucoup de gravité.

Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire attendre longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait l’intention d’être insolent, mais il aurait bien voulu en même temps être de bon ton.

Julien fut si étonné de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la fois compassé, important et content de soi, de l’élégance admirable de ce qui l’entourait, qu’il perdit en un clin d’œil toute idée d’être insolent. Ce n’était pas son homme de la veille. Son étonnement fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du grossier personnage rencontré au café, qu’il ne put trouver une seule parole. Il présenta une des cartes qu’on lui avait jetées.

— C’est mon nom, dit l’homme à la mode, auquel l’habit noir de Julien, dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération ; mais je ne comprends pas, d’honneur…

La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de son humeur. — Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d’un trait toute l’affaire.

M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était assez content de la coupe de l’habit noir de Julien. Il est de Staub, c’est clair, se disait-il en l’écoutant parler ; ce gilet est de bon goût, ces bottes sont bien ; mais, d’un autre côté, cet habit noir dès le grand matin !… Ce sera pour mieux échapper à la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis.

Dès qu’il se fut donné cette explication, il revint à une politesse parfaite, et presque d’égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez long, l’affaire était délicate ; mais enfin Julien ne put se refuser à l’évidence. Le jeune homme si bien né qu’il avait devant lui n’offrait aucun point de ressemblance avec le grossier personnage qui, la veille, l’avait insulté.

Julien éprouvait une invincible répugnance à s’en aller, il faisait durer l’explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c’est ainsi qu’il s’était nommé en parlant de lui, choqué de ce que Julien l’appelait tout simplement monsieur.

Il admirait sa gravité, mêlée d’une certaine fatuité modeste, mais qui ne l’abandonnait pas un seul instant. Il était étonné de sa manière singulière de remuer la langue en prononçant les mots… Mais enfin, dans tout cela, il n’y avait pas la plus petite raison de lui chercher querelle.

Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais l’ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M. Sorel, n’était point fait pour chercher une querelle d’Allemand à un homme, parce qu’on avait volé à cet homme ses billets de visite.

Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l’attendait dans la cour, devant le perron ; par hasard, Julien leva les yeux, et reconnut son homme de la veille dans le cocher.

Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège et l’accabler de coups de cravache ne fut que l’affaire d’un instant. Deux laquais voulurent défendre leur camarade ; Julien reçut des coups de poing : au même instant il arma un de ses petits pistolets, et le tira sur eux, ils prirent la fuite. Tout cela fut l’affaire d’une minute.

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