Le Rouge et le Noir (page 8)
Dans ce salon il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à la rédaction de la note secrète. L’un d’eux, Mgr l’évêque de ***, oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait rien refuser à sa nièce. Quel pas immense j’ai fait, se dit Julien en souriant avec mélancolie, et combien il m’est indifférent ! Me voici dînant avec le fameux évêque de ***.
Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C’est la table d’un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes, on se demande ce qui l’emporte de l’emphase du parleur ou de son abominable ignorance.
Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau, neveu de l’académicien et futur professeur qui, par ses basses calomnies, semblait chargé d’empoisonner le salon de l’hôtel de La Mole.
Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu’il se pourrait bien que madame de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses lettres, vît avec indulgence le sentiment qui les dictait. L’âme noire de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien ; mais comme d’un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu’un sot ne peut être en deux endroits à la fois, si Sorel devient l’amant de la sublime maréchale, se disait le futur professeur, elle le placera dans l’Église de quelque manière avantageuse, et j’en serai délivré à l’hôtel de La Mole.
M. l’abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès à l’hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l’austère janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la vertueuse maréchale.
LVIII Manon Lescaut.
Or, une fois qu’il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur, il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc, et blanc ce qui était noir. Lichtemberg.
Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais contredire de vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait s’écarter, sous aucun prétexte, du rôle de l’admiration la plus extatique ; les lettres partaient toujours de cette supposition.
Un soir, à l’Opéra, dans la loge de madame de Fervaques, Julien portait aux nues le ballet de Manon Lescaut. Sa seule raison pour parler ainsi, c’est qu’il le trouvait insignifiant.
La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l’abbé Prévost.
Comment ! pensa Julien étonné et amusé, une personne d’une si haute vertu vanter un roman ! Madame de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n’est, hélas ! que trop disposée aux erreurs des sens.
Dans ce genre immoral et dangereux, Manon Lescaut, continua la maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les angoisses méritées d’un cœur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes avec une vérité qui a de la profondeur ; ce qui n’empêche pas votre Bonaparte de prononcer à Sainte-Hélène que c’est un roman écrit pour des laquais.
Ce mot rendit toute son activité à l’âme de Julien. On a voulu me perdre auprès de la maréchale ; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce fait l’a assez piquée pour qu’elle cède à la tentation de me le faire sentir. Cette découverte l’amusa toute la soirée et le rendit amusant. Comme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de l’Opéra : « Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu’il ne faut pas aimer Bonaparte quand on m’aime ; on peut tout au plus l’accepter comme une nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet homme n’avait pas l’âme assez flexible pour sentir les chefs-d’œuvre des arts. »
Quand on m’aime ! se répétait Julien ; cela ne veut rien dire, ou veut tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos pauvres provinciaux. Et il songea beaucoup à Mme de Rênal, en copiant une lettre immense destinée à la maréchale.
— Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d’un air d’indifférence qu’il trouva mal joué, que vous me parliez de Londres et de Richemond dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu’il semble, au sortir de l’Opéra ?
Julien fut très embarrassé ; il avait copié ligne par ligne, sans songer à ce qu’il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots Londres et Richemond, qui se trouvaient dans l’original, ceux de Paris et Saint-Cloud. Il commença deux ou trois phrases, mais sans possibilité de les achever ; il se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin, en cherchant ses mots, il parvint à cette idée : Exalté par la discussion des plus sublimes, des plus grands intérêts de l’âme humaine, la mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction.
Je produis une impression, se dit-il, donc je puis m’épargner l’ennui du reste de la soirée. Il sortit en courant de l’hôtel de Fervaques. Le soir, en revoyant l’original de la lettre par lui copiée la veille, il arriva bien vite à l’endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres et de Richemond. Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque tendre.
C’était le contraste de l’apparente légèreté de ses propos, avec la profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l’avait fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout à la maréchale ; ce n’est pas là ce style sautillant mis à la mode par Voltaire, cet homme immoral ! Quoique notre héros fît tout au monde pour bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle avait encore une couleur antimonarchique et impie qui n’échappait pas à madame de Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent n’avaient pas une idée par soirée, cette dame était profondément frappée de tout ce qui ressemblait à une nouveauté ; mais en même temps, elle croyait se devoir à elle-même d’en être offensée. Elle appelait ce défaut, garder l’empreinte de la légèreté du siècle…
Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de notre voyage.
Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l’épisode Fervaques, mademoiselle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats : quelquefois elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste ; mais, malgré elle, sa conversation la captivait. Ce qui l’étonnait surtout, c’était sa fausseté parfaite ; il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur ! se disait-elle ; quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs, tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage !
Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C’était pour accomplir le plus pénible des devoirs qu’il paraissait chaque jour dans le salon de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d’ôter toute force à son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de l’hôtel de Fervaques, ce n’était qu’à force de caractère et de raisonnement qu’il parvenait à se maintenir un peu au-dessus du désespoir.
J’ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il : pourtant quelle affreuse perspective j’avais alors ! je faisais ou je manquais ma fortune, dans l’un comme dans l’autre cas, je me voyais obligé de passer toute ma vie en société intime avec ce qu’il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant, onze petits mois après seulement, j’étais le plus heureux peut-être des jeunes gens de mon âge.
Mais bien souvent tous ces beaux raisonnements étaient sans effet contre l’affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et à dîner. D’après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole, il la savait à la veille d’épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable jeune homme paraissait deux fois par jour à l’hôtel de La Mole : l’œil jaloux d’un amant délaissé ne perdait pas une seule de ses démarches.
Quand il avait cru voir que mademoiselle de La Mole traitait bien son prétendu, en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s’empêcher de regarder ses pistolets avec amour.
Ah ! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et d’aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris, finir cette exécrable vie ! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant quinze jours, et qui songerait à moi après quinze jours !
Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde, entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant l’attachaient à la vie. Eh bien ! se disait-il alors, je suivrai jusqu’au bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il ?
À l’égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces cinquante-trois lettres, je n’en écrirai pas d’autres.
À l’égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne changeront rien à sa colère, ou m’obtiendront un instant de réconciliation. Grand Dieu ! j’en mourrais de bonheur ! Et il ne pouvait achever sa pensée.
Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre son raisonnement : Donc, se disait-il, j’obtiendrais un jour de bonheur, après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas ! sur le peu de pouvoir que j’ai de lui plaire, et il ne me resterait plus aucune ressource, je serais ruiné, perdu à jamais… Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère ? Hélas ! mon peu de mérite répond à tout. Je manquerai d’élégance dans mes manières, ma façon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu ! Pourquoi suis-je moi ?
LX Une Loge aux Bouffes.
As the blackest sky Foretells the heaviest tempest. Don Juan, c. I, st. 76.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné qu’heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique russe était sage. « Peu parler, peu agir », voilà mon unique moyen de salut.
Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu les larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de madame de Fervaques ; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement nerveux bien marqué quand elle reconnut l’écriture de la maréchale. Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres ; la plupart avaient six pages.
— Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j’ai de l’orgueil ; c’est le malheur de ma position et même de mon caractère, je l’avouerai ; madame de Fervaques m’a donc enlevé votre cœur… A-t-elle fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m’a entraînée ?
Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit, pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d’un honnête homme ?
Mathilde essaya de lire les lettres ; ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était loin de s’avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette explosion. Un instant la jalousie et l’amour l’avaient emporté sur l’orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de lui. Il voyait ses cheveux et son cou d’albâtre ; un moment il oublia tout ce qu’il se devait ; il passa le bras autour de sa taille, et la serra presque contre sa poitrine.
Elle tourna la tête vers lui lentement : il fut étonné de l’extrême douleur qui était dans ses yeux, c’était à ne pas reconnaître leur physionomie habituelle.
Julien sentit ses forces l’abandonner, tant était mortellement pénible l’acte de courage qu’il s’imposait.
Ces yeux n’exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien, si je me laisse entraîner au bonheur de l’aimer. Cependant, d’une voix éteinte et avec des paroles qu’elle avait à peine la force d’achever, elle lui répétait en ce moment l’assurance de tous ses regrets pour des démarches que trop d’orgueil avait pu conseiller.
J’ai aussi de l’orgueil, lui dit Julien d’une voix à peine formée, et ses traits peignaient le point extrême de l’abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un bonheur à l’espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment, elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu’à quel point elle l’adorait et se détestait elle-même.
— C’est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous m’avez distingué un instant ; c’est certainement à cause de cette fermeté courageuse et qui convient à un homme que vous m’estimez en ce moment. Je puis avoir de l’amour pour la maréchale…
Mathilde tressaillit ; ses yeux prirent une expression étrange. Elle allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n’échappa point à Julien ; il sentit faiblir son courage.
Ah ! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait sa bouche, comme il eût fait un bruit étranger ; si je pouvais couvrir de baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas !
— Je puis avoir de l’amour pour la maréchale, continuait-il… et sa voix s’affaiblissait toujours ; mais certainement, je n’ai de son intérêt pour moi aucune preuve décisive…
Mathilde le regarda : il soutint ce regard, du moins il espéra que sa physionomie ne l’avait pas trahi. Il se sentait pénétré d’amour jusque dans les replis les plus intimes de son cœur. Jamais il ne l’avait adorée à ce point ; il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se fût trouvée assez de sang-froid et de courage pour manœuvrer, il fût tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de force pour pouvoir continuer à parler. Ah ! Korasoff, s’écria-t-il intérieurement, que n’êtes-vous ici ! quel besoin j’aurais d’un mot pour diriger ma conduite ! Pendant ce temps sa voix disait :
— À défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance suffirait pour m’attacher à la maréchale ; elle m’a montré de l’indulgence, elle m’a consolé quand on me méprisait… Je puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables.
— Ah ! grand Dieu ! s’écria Mathilde.
— Eh bien ! quelle garantie me donnerez-vous ? reprit Julien avec un accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me répondra que la position que vous semblez disposée à me rendre en cet instant vivra plus de deux jours ?
— L’excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m’aimez plus, lui dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.
Le mouvement violent qu’elle venait de faire avait un peu déplacé sa pèlerine : Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux…
Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Madame de Rênal trouvait des raisons pour faire ce que son cœur lui dictait : cette jeune fille du grand monde ne laisse son cœur s’émouvoir que lorsqu’elle s’est prouvé par bonnes raisons qu’il doit être ému.
Il vit cette vérité en un clin d’œil, et, en un clin d’œil aussi, retrouva du courage.
Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et avec un respect marqué, s’éloigna un peu d’elle. Un courage d’homme ne peut aller plus loin. Il s’occupa ensuite à réunir toutes les lettres de madame de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec l’apparence d’une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu’il ajouta :
— Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout ceci.
Il s’éloigna rapidement et quitta la bibliothèque ; elle l’entendit refermer successivement toutes les portes.
Le monstre n’est point troublé, se dit-elle…
Mais que dis-je, monstre ! il est sage, prudent, bon ; c’est moi qui ai plus de torts qu’on n’en pourrait imaginer.
Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là, car elle fut toute à l’amour ; on eût dit que jamais cette âme n’avait été agitée par l’orgueil, et quel orgueil !
Elle tressaillit d’horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça madame de Fervaques ; la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put soutenir la vue de la maréchale et s’éloigna rapidement. Julien, peu enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et n’avait pas dîné à l’hôtel de La Mole.
Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu’il s’éloignait du moment de la bataille ; il en était déjà à se blâmer. Comment ai-je pu lui résister ! se disait-il ; si elle allait ne plus m’aimer ! un moment peut changer cette âme altière, et il faut convenir que je l’ai traitée d’une façon affreuse.
Le soir, il sentit bien qu’il fallait absolument paraître aux Bouffes dans la loge de madame de Fervaques. Elle l’avait expressément invité : Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie. Malgré l’évidence de ce raisonnement, il n’eut pas la force, au commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il allait perdre la moitié de son bonheur.
Dix heures sonnèrent : il fallut absolument se montrer.
Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes, et fut relégué près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette position lui sauva un ridicule ; les accents divins du désespoir de Caroline dans le Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Madame de Fervaques vit ces larmes ; elles faisaient un tel contraste avec la mâle fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame dès longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus corrodant en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d’un cœur de femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce moment.
— Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux troisièmes. À l’instant Julien se pencha dans la salle en s’appuyant assez impoliment sur le devant de la loge : il vit Mathilde ; ses yeux étaient brillants de larmes.
Et cependant ce n’est pas leur jour d’Opéra, pensa Julien ; quel empressement !
Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l’inconvenance du rang de la loge qu’une complaisante de la maison s’était empressée de leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la maréchale.
LXI Lui faire Peur.
Voilà donc le beau miracle de votre civilisation ! De l’amour vous avez fait une affaire ordinaire. Barnave.
Julien courut dans la loge de madame de La Mole. Ses yeux rencontrèrent d’abord les yeux en larmes de Mathilde ; elle pleurait sans nulle retenue, il n’y avait là que des personnages subalternes, l’amie qui avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de Julien ; elle avait comme oublié toute crainte de sa mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot : Des garanties !
Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même, et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut plus douter de l’excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira, tout peut être perdu encore.
Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le temps de s’émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité. Ivre d’amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.
C’est, selon moi, l’un des plus beaux traits de son caractère ; un être capable d’un tel effort sur lui-même peut aller loin, si fata sinant.
Mademoiselle de La Mole insista pour ramener Julien à l’hôtel. Heureusement il pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d’elle, lui parla constamment et empêcha qu’il ne pût dire un mot à sa fille. On eût pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien ; ne craignant plus de tout perdre par l’excès de son émotion, il s’y livrait avec folie.
Oserai-je dire qu’en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux et couvrit de baisers les lettres d’amour données par le prince Korasoff ?
Ô grand homme ! que ne te dois-je pas ? s’écria-t-il dans sa folie.
Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui vient de gagner à demi une grande bataille. L’avantage est certain, immense, se dit-il ; mais que se passera-t-il demain ? un instant peut tout perdre.
Il ouvrit d’un mouvement passionné les Mémoires, dictés à Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire ; ses yeux seuls lisaient, n’importe, il s’y forçait. Pendant cette singulière lecture, sa tête et son cœur, montés au niveau de tout ce qu’il y a de plus grand, travaillaient à son insu. Ce cœur est bien différent de celui de madame de Rênal, se disait-il, mais il n’allait pas plus loin.