Annales (page 2)
LI. César, pour donner à ses légions impatientes plus de pays à ravager, les partage en quatre colonnes. Il porte le fer et la flamme sur un espace de cinquante milles. Ni l'âge ni le sexe ne trouvent de pitié ; le sacré n'est pas plus épargné que le profane, et le temple le plus célèbre de ces contrées, celui de Tanfana, est entièrement détruit. Nos soldats revinrent sans blessures ; ils n'avaient qu'à égorger des hommes à moitié endormis, désarmés ou épars. Ce massacre réveilla les Bructères, les Tubantes, les Usipiens ; ils se postèrent dans les bois par où l'armée devait faire sa retraite. Le général en fut instruit, et disposa tout pour la marche et le combat. Une partie de la cavalerie et les cohortes auxiliaires formaient l'avant-garde ; venait ensuite la première légion ; au centre étaient les bagages ; la vingt et unième légion occupait le flanc gauche, la cinquième le flanc droit ; la vingtième protégeait les derrières, suivie du reste des alliés. Les ennemis attendirent tranquillement que toute la longueur de la colonne fût engagée dans les défilés. Alors, faisant sur le front et les ailes de légères attaques, ils tombent de toute leur force sur l'arrière-garde. Les bataillons serrés des Germains commençaient à porter le désordre dans nos cohortes légèrement armées, lorsque César accourut vers la vingtième légion et lui cria d'une voix forte "que le temps était venu d'effacer la mémoire de la sédition ; qu'elle marchât donc, et qu'elle se hâtât de changer en gloire le blâme qu'elle avait mérité." Les courages s'enflamment : l'ennemi, enfoncé d'un choc, est rejeté dans la plaine et taillé en pièces. Au même moment la tête de l'armée, sortie du bois, se retranchait déjà. Le retour s'acheva paisiblement. Fier du présent, oubliant le passé, le soldat rentre dans ses quartiers d'hiver.
À
Rome
Joie et inquiétude
LII. Ces nouvelles causèrent à l'empereur de la joie et de l'inquiétude. Il voyait avec plaisir la révolte étouffée ; mais la faveur des soldats, que Germanicus avait acquise en avançant les congés et en distribuant les gratifications, et aussi la gloire militaire de ce général, lui donnaient de l'ombrage. Cependant il rendit compte au sénat de ses services, et fit de son courage un grand éloge, mais en termes trop pompeux pour qu'on le crût sincère. Il loua Drusus et l'ordre rétabli dans l'Illyrie en moins de mots, mais avec plus de chaleur et de franchise. Il ratifia toutes les concessions de Germanicus, et les étendit aux armées de Pannonie.
Mort de Julie et de son amant Sempronius Gracchus
LIII. Cette même année mourut Julie, fille d'Auguste que son père avait confinée jadis, à cause de ses désordres, dans l'île de Pandatère (1), ensuite à Rhégium, sur le détroit de Sicile. Mariée à Tibère dans le temps où florissaient les Césars Caius et Lucius, elle avait trouvé cette alliance inégale ; et, au fond, nulle cause n'influa autant que ses mépris sur la retraite de Tibère à Rhodes. Bannie, déshonorée, privée, par le meurtre d'Agrippa Postumus, de sa dernière espérance, elle survécut peu à l'avènement de ce prince : il la fit périr lentement de faim et de misère, persuadé qu'à la suite d'un si long exil ( 2) sa mort passerait inaperçue. De semblables motifs armèrent sa cruauté contre Sempronius Gracchus. Cet homme, d'une haute naissance, d'un esprit délié, doué d'une éloquence dont il usait pour le mal, avait séduit cette même Julie, quand elle était femme de M. Agrippa. Et l'adultère ne cessa pas avec cette union. Son amour obstiné la suivit dans la maison de Tibère, et il aigrissait contre ce nouvel époux son orgueil et sa haine. Une lettre injurieuse pour Tibère, qu'elle écrivit à Auguste, fut même regardée comme l'ouvrage de Gracchus. Relégué en conséquence dans l'île de Cercine, sur les côtes d'Afrique, il y endurait depuis quatorze ans les rigueurs de l'exil. Les soldats envoyés pour le tuer le trouvèrent sur une pointe du rivage, n'attendant rien moins qu'une bonne nouvelle. À leur arrivée, il demanda quelques instants pour écrire ses dernières volontés à sa femme Alliaria. Ensuite il présenta sa tête aux meurtriers et reçut la mort avec un courage digne du nom de Sempronius, qu'il avait démenti par sa vie. Quelques-uns rapportent que ces soldats ne vinrent point de Rome, mais que le proconsul Asprénas les envoya d'Afrique, par ordre de Tibère, qui s'était flatté vainement de faire retomber sur Asprénas l'odieux de ce meurtre.
1. Voisine de la Campanie.
2. Il y avait quinze ans que Julie était reléguée, et le peuple, qui d'abord s'était fort intéressé à elle, avait eu le temps de l'oublier.
Création du collège des prêtres d'Auguste
LIV. On créa, la même année, une nouvelle institution religieuse, le collège des prêtres d'Auguste, comme jadis Titus Tatius, pour conserver le culte des Sabins, avait créé les prêtres Titiens. À vingt et un membres tirés au sort parmi les principaux de Rome, on ajouta Tibère, Drusus, Claude et Germanicus. Les jeux Augustaux furent troublés par le premier désordre auquel aient donné lieu les rivalités des histrions. Auguste avait toléré cette espèce d'acteurs afin de complaire Mécène ; qui était passionné pour Bathylle. Lui-même ne haïssait pas les amusements de ce genre, et il croyait se montrer ami du peuple en partageant ses plaisirs. Un autre esprit dirigeait Tibère : toutefois il n'osait pas encore imposer de privations à des hommes accoutumés depuis tant d'années à un régime plus doux.
Arminius
Ségeste et Arminius
LV. Sous le consulat de Drusus César et de C. Norbanus, le triomphe fut décerné à Germanicus, quoique la guerre durât encore. Il se disposait à la pousser vigoureusement pendant l'été ; ce qui n'empêcha pas que, dès les premiers jours du printemps, il ne fît par avance une soudaine incursion chez les Chattes. Il comptait sur les divisions de l'ennemi, partagé entre Ségeste et Arminius, qui avaient tous deux signalé envers nous, l'un sa fidélité, l'autre sa perfidie. Arminius soufflait la révolte parmi les Germains : Ségeste en avait plus d'une fois dénoncé les apprêts. Même au dernier festin, après lequel on courut aux armes, il avait conseillé à Varus de s'emparer de lui Ségeste, d'Arminius et des principaux nobles : "La multitude n'oserait rien, privée de ses chefs ; et le général pourrait à loisir discerner l'innocent du coupable." Mais Varus subit sa destinée, et tomba sous les coups d'Arminius. Ségeste, entraîné à la guerre par le soulèvement général du pays, n'en garda pas moins ses dissentiments, et des motifs personnels achevaient de l'aigrir. Sa fille, promise à un autre, avait été enlevée par Arminius, gendre odieux, qui avait son ennemi pour beau-père ; et ce qui resserre, quand on est d'intelligence, les nœuds de l'amitié, n'était pour ces cœurs divisés par la haine qu'un aiguillon de colère.
Cécina chez les Chattes
LVI.
Germanicus donne à Cécina quatre légions, cinq mille auxiliaires et les milices levées à la hâte parmi les Germains qui habitent en deçà du Rhin. Il prend avec lui le même nombre de légions et le double de troupes alliées, relève sur le mont Taunus (1) un fort que son père y avait jadis établi, et fond avec son armée sans bagages sur le pays des Chattes, laissant derrière lui L. Apronius, chargé d'entretenir les routes et les digues. Une sécheresse, rare dans ces climats, et le peu de hauteur des rivières, lui avaient permis d'avancer sans obstacles ; mais on craignait pour le retour les pluies et la crue des eaux. Son arrivée chez les Chattes fut si imprévue, que tout ce que l'âge et le sexe rendaient incapable de résistance fut pris ou tué dans un instant. Les guerriers avaient traversé l'Éder à la nage et voulaient empêcher les Romains d'y jeter un pont. Repoussés par nos machines et nos flèches, ayant essayé vainement d'entrer en négociation, quelques-uns passèrent du côté de Germanicus ; les autres, abandonnant leurs bourgades et leurs villages, se dispersèrent dans les forêts. César, après avoir brûlé Mattium, chef-lieu de cette nation, et ravagé le plat pays, tourna vers le Rhin. L'ennemi n'osa inquiéter la retraite, comme le font ces peuples lorsqu'ils ont cédé le terrain par ruse plutôt que par crainte. Les Chérusques avaient eu l'intention de secourir les Chattes ; mais Cécina leur fit peur en promenant ses armes par tout le pays. Les Marses eurent l'audace de combattre : une victoire les réprima.
1. Selon Malte-Brun, le mont Taunus est situé au nord de Francfort, et se nomme aujourd'hui die Hoehe (la hauteur).
Ségeste demande l'aide des Romains
LVII. Bientôt après, une députation de Ségeste vint implorer notre secours contre sa nation, qui le tenait assiégé. L'influence d'Arminius était alors la plus forte : il conseillait la guerre, et, chez les barbares, l'audace est un titre à la confiance ; son importance s'accroît des troubles qu'elle a suscités. Ségeste avait adjoint aux députés Ségimond son fils ; mais une conscience inquiète arrêtait le jeune homme : l'année où la Germanie se révolta, nommé prêtre à l'Autel des Ubiens, il arracha les bandelettes sacrées et s'enfuit aux rebelles. Rassuré toutefois par la clémence romaine, dont on flatta son espoir, il apporta le message de son père, reçut un bon accueil et fut envoyé avec une escorte sur la rive gauloise. L'occasion méritait que Germanicus retournât sur ses pas : on attaqua les assiégeants, et Ségeste fut enlevé de leurs mains avec une troupe nombreuse de ses clients et de ses proches. Dans ce nombre étaient de nobles femmes, parmi lesquelles l'épouse d'Arminius, fille de Ségeste, plus semblable par la fierté de son cœur à son mari qu'à son père, sans s'abaisser aux larmes, sans prononcer une parole suppliante, marchait les mains croisées sur sa poitrine, les yeux attachés sur le sein où elle portait un fils d'Arminius, Venaient ensuite les dépouilles de l'armée de Varus, échues dans le partage du butin à la plupart de ceux qui se remettaient alors en nos mains. Enfin Ségeste se reconnaissait à la hauteur de sa taille et à l'air assuré que lui donnait le souvenir d'une alliance fidèlement gardée. Voici comment il s'exprima :
LVIII.
"Cette journée n'est pas la première qui ait signalé ma fidélité et mon dévouement pour le peuple romain. Depuis que la faveur d'Auguste m'a mis au nombre de vos citoyens, j'ai toujours consulté dans le choix de mes amis et de mes ennemis le bien de votre empire : et je ne l'ai pas fait en haine de ma patrie (les traîtres sont odieux à ceux mêmes qu'ils servent) ; mais Rome et la Germanie me semblaient avoir les mêmes intérêts, et j'ai pensé que la paix valait mieux que la guerre. Aussi ai-je dénoncé à Varus, alors chef de vos légions, le ravisseur de ma fille, l'infracteur de vos traités, le perfide Arminius. Réduit, par les lenteurs de votre général, à ne plus rien espérer des lois, je le conjurai de nous saisir tous, Arminius, ses complices et moi-même : j'en atteste cette nuit fatale ; eh ! que n'a-t-elle été la dernière de mes nuits ! Déplorer les faits qui suivirent est plus facile que de les justifier. Du reste, Arminius a porté mes fers ; vaincu par sa faction, j'ai porté les siens. Enfin il nous est donné de vous voir, et aussitôt je renonce aux nouveautés pour l'ordre ancien, au trouble pour le repos. Puisse ce retour, entièrement désintéressé, m'absoudre du reproche de perfidie, et donner aux Germains un utile médiateur, s'ils aiment mieux se repentir que de se perdre ! Je demande grâce pour la jeunesse et l'erreur de mon fils. Je conviens que ma fille est conduite en ces lieux par la nécessité ; c'est à vous de juger si vous verrez en elle l'épouse d'Arminius ou la fille de Ségeste."
Germanicus lui répondit avec douceur, promettant sûreté à ses enfants et à ses proches, et à lui-même un établissement dans une de nos anciennes provinces. Il ramena son armée et reçut, de l'aveu de Tibère, le titre d'Imperator. La femme d Arminius mit au monde un fils qui fut élevé à Ravenne. Je dirai plus tard quelles vicissitudes tourmentèrent la destinée de cet enfant (1).
1. La partie des Annales où Tacite parle du fils d'Arminius est perdue.
Réaction d'Arminius
LIX. La soumission de Ségeste et l'accueil fait à ce chef excitèrent chez les barbares l'espérance ou la douleur, selon que chacun redoutait ou désirait la guerre. Arminius, livré aux transports d'une violence que redoublaient encore son épouse enlevée et son enfant captif dès le sein maternel, parcourait le pays des Chérusques, demandant vengeance contre Ségeste, vengeance contre César. Sa fureur ne ménageait pas les invectives : "Quel tendre père ! Quel grand capitaine ! Quelle intrépide armée ! Tant de bras réunis pour emmener une femme ! Lui du moins, c'étaient trois légions, autant de généraux qu'il avait exterminés. Car ses ennemis n'étaient point des femmes enceintes, ni ses armes de lâches trahisons : il faisait une guerre ouverte à des hommes de guerre. Les enseignes romaines, consacrées par sa main aux dieux de la patrie, pendaient encore aux arbres des forêts germaniques. Ségeste pouvait habiter la rive des vaincus et rendre à son fils un vil sacerdoce : jamais de véritables Germains ne se croiraient absous d'avoir vu entre l'Elbe et le Rhin les verges, les haches et la toge. Heureuses les nations qui ne connaissaient point la domination romaine ! Elles n'avaient pas enduré les supplices, gémi sous les tributs. Puisque les Germains s'en étaient affranchis, et avaient renversé les projets de cet Auguste dont Rome a fait un dieu, de ce Tibère, dont elle a fait son maître, craindraient-ils un enfant dénué d'expérience et une armée de séditieux ? S'ils préféraient leur patrie, leurs parents à des tyrans, leur antique indépendance à ces colonies inconnues de leurs pères ; qu'ils suivissent Arminius dans le chemin de la gloire et de la liberté, plutôt que Ségeste, qui les menait à l'opprobre et à la servitude."
Sur les traces des légions de Varus
LX. Il souleva par ces discours non seulement les Chérusques, mais encore les nations voisines, et entraîna dans la ligue son oncle Inguiomère, nom depuis longtemps estimé des Romains : César vit ce nouveau péril. Pour empêcher que tout le poids de la guerre ne pesât sur un seul point, et afin de diviser les forces de l'ennemi, il envoya Cécina vers l'Ems, par le pays des Bructères, avec quarante cohortes romaines. Le préfet Pédo conduisit la cavalerie par les confins de la Frise ; Germanicus lui-même s'embarqua sur les lacs (1) avec quatre légions ; et bientôt l'infanterie, la cavalerie et la flotte, se trouvèrent réunies sur le fleuve marqué pour rendez-vous. Les Chauques offrirent des secours et furent admis sous nos drapeaux. Les Bructères mettaient en cendres leur propre pays. L. Stertinius, envoyé par César avec une troupe légèrement équipée, les battit ; et, en continuant de tuer et de piller, il retrouva l'aigle de la dix-neuvième légion, perdue avec Varus. Ensuite l'armée s'avança jusqu'aux dernières limites des Bructères, et tout fut ravagé entre l'Ems et la Lippe, non loin de la forêt de Teutberg (2), où, disait-on, gisaient sans sépulture les restes de Varus et de ses légions.
1. Les lacs de Batavie, dont la réunion, opérée par le temps et les invasions de la mer, a formé le Zuiderzee.
LXI. César éprouva le désir de rendre les derniers honneurs au chef et aux soldats ; et tous les guerriers présents furent saisis d'une émotion douloureuse en songeant à leurs proches, à leurs amis, aux chances de la guerre et à la destinée des humains. Cécina est envoyé en avant pour sonder les profondeurs de la forêt, et construire des ponts ou des chaussées sur les marécages et les terrains d'une solidité trompeuse ; puis l'on pénètre dans ces lieux pleins d'images sinistres et de lugubres souvenirs. Le premier camp de Parus, à sa vaste enceinte, aux dimensions de sa place d'armes, annonçait l'ouvrage de trois légions. Plus loin un retranchement à demi ruiné, un fossé peu profond, indiquaient l'endroit où s'étaient ralliés leurs faibles débris. Au milieu de la plaine, des ossements blanchis ; épars ou amoncelés, suivant qu'on avait fui ou combattu, jonchaient la terre pêle-mêle avec des membres de chevaux et des armes brisées. Des têtes humaines pendaient au tronc des arbres ; et l'on voyait, dans les bois voisins, les autels barbares où furent immolés les tribuns et les principaux centurions. Quelques soldats échappés à ce carnage ou qui depuis avaient brisé leurs fers, montraient la place où périrent les lieutenants, où les aigles furent enlevées. "Ici Varus reçut une première blessure ; là son bras malheureux, tourné contre lui-même, le délivra de la vie." Ils disaient "sur quel tribunal Arminius harangua son armée, combien il dressa de gibets, fit creuser de fosses pour les prisonniers ; par quelles insultes son orgueil outragea les enseignes et les aigles romaines."
Hommage aux morts
LXII. Ainsi les soldats présents sur le théâtre du désastre recueillaient, après six ans, les ossements de trois légions ; et, sans savoir s'ils couvraient de terre la dépouille d'un proche ou d'un étranger, animés contre l'ennemi d'une colère nouvelle, et la vengeance dans le cœur aussi bien que la tristesse, ils ensevelissaient tous ces restes comme ceux d'un parent ou d'un frère. On éleva un tombeau, dont César posa le premier gazon ; pieux devoir par lequel il honorait les morts et s'associait à la douleur des vivants. Toutes ces choses ne furent point approuvées de Tibère ; soit que Germanicus ne pût rien faire qu'il n'y trouvât du crime ; soit que l'image de tant de guerriers massacrés et privés de sépulture lui parût capable de refroidir l'armée pour les combats, et de lui inspirer la crainte de l'ennemi ; soit enfin qu'il pensât qu'un général, consacré par l'augurat et les rites les plus antiques, ne devait approcher ses mains d'aucun objet funèbre.
Sus à Arminius !
LXIII.
Cependant Arminius s'enfonçait dans des lieux impraticables. Germanicus l'y suivit, et, dès qu'il put le joindre, il détacha sa cavalerie avec ordre d'enlever aux barbares une plaine qu'ils occupaient. Arminius se replie d'abord et se rapproche des forêts ; puis il fait tout à coup volte-face, et ordonne à ceux qu'il avait cachés dans les bois de s'élancer en avant. Cette nouvelle armée jette le trouble parmi les cavaliers ; des cohortes envoyées pour les soutenir sont entraînées dans leur fuite et augmentent le désordre. Elles allaient être poussées dans un marais connu du vainqueur, dangereux pour des étrangers, si Germanicus n'eût fait avancer ses légions en bataille. Ce mouvement porta la terreur chez l'ennemi, la confiance chez les nôtres, et l'on se sépara sans avantage décidé. Bientôt Germanicus ramena son armée vers l'Ems, et fit embarquer les légions sur la flotte. Une partie de la cavalerie eut ordre de regagner le Rhin en côtoyant l'Océan. Cécina marchait séparément ; et, quoiqu'il revînt par des routes connues, Germanicus lui conseilla de passer au plus tôt les Longs Ponts. On appelle ainsi une chaussée étroite, construite autrefois dans de vastes marais par L. Domitius. Des deux côtés on ne trouve qu'un limon fangeux, une vase épaisse, entrecoupée de ruisseaux. Tout autour, des bois s'élèvent en pente douce. Arminius les remplit de troupes ; il avait, par des chemins plus courts et une marche rapide, devancé nos soldats chargés d'armes et de bagages. Cécina, incertain comment il pourrait à la fois rétablir les ponts, ruinés par le temps, et repousser l'ennemi, résolut de camper en ce lieu et d'employer une partie de son armée au travail et l'autre au combat.
Avantage aux barbares
LXIV. Les barbares, essayant de forcer nos postes pour tomber sur les travailleurs, attaquent de front, en flanc, de tous les côtés ; les cris des ouvriers se mêlent aux cris des combattants. Tout se réunissait contre les Romains, une fange profonde et glissante, où le pied ne pouvait ni se tenir ni avancer, la pesanteur de leurs cuirasses, la difficulté de lancer les javelines au milieu des eaux. Les Chérusques avaient pour eux l'habitude de combattre dans les marais, une haute stature et la distance où atteignaient leurs longues piques. Nos légions commençaient à plier, quand la nuit vint les soustraire à un combat inégal. Le succès rendait les Germains infatigables : au lieu de prendre du repos, ils détournent toutes les eaux qui coulent des hauteurs environnantes, les versent dans la vallée, et, en noyant les ouvrages faits, doublent le travail du soldat. C’était la quarantième année que Cécina passait dans les camps, soit à obéir, soit à commander : l'expérience de la bonne et de la mauvaise fortune l'avait aguerri contre la crainte. Après avoir calculé toutes les chances, il ne trouva d'autre parti à prendre que de contenir l'ennemi dans les bois, tandis qu'il ferait passer d'abord les blessés et les bagages. Entre les collines et les marais s'allongeait une plaine étroite, où l'on pouvait ranger une armée sur peu de profondeur. Il choisit la cinquième légion pour former la droite ; il donne la gauche à la vingt et unième ; la première devait conduire la marche, et la vingtième la protéger par derrière.
L'horreur !
LXV. La nuit fut sans repos des deux côtés ; mais les festins joyeux des barbares, leurs chants d'allégresse, leurs cris effrayants répercutés par l'écho des vallées et des bois, et, chez les Romains, des feux languissants, des soldats couchés auprès des palissades ou errant le long des tentes, moins occupés de veiller qu'incapables de dormir, faisaient un étrange contraste. Un songe affreux épouvanta le général : Quintilius Varus, tout couvert de sang, lui parut se lever du fond de ces marais ; il crut entendre, sans toutefois y obéir, sa voix qui l'appelait, et repousser sa main étendue vers lui. Au retour de la lumière, les légions envoyées sur les ailes, soit crainte, soit esprit de révolte, quittèrent leur poste et gagnèrent à la hâte un champ situé au-delà du marais. Arminius pouvait charger sans obstacle : il ne le fit point. Mais quand il vit les bagages embarrassés dans la fange et dans les fossés, et, tout autour, les soldats en désordre, les enseignes confondues, il profita de ce moment où chaque homme, tout entier au soin de sa conservation, n'entend plus la voix des chefs, pour donner aux Germains le signal de l'attaque : "Voilà Varus, s'écrie-t-il, voilà ses légions que leur fatalité nous livre une seconde fois." Il dit ; et, avec l'élite de ses guerriers, il rompt notre ligne, et s'attache surtout à blesser les chevaux. Le pied manquait à ces animaux sur une terre glissante et mouillée de leur sang : ils renversent leurs cavaliers, dispersent tout devant eux, écrasent tout sur leurs pas. Les plus laborieux efforts se firent autour des aigles, qu'on ne pouvait ni porter à travers une grêle de traits, ni planter sur un sol fangeux. Cécina, en soutenant le courage des siens, eut son cheval tué sous lui. Il tomba et allait être enveloppé, sans la résistance de la première légion. L'avidité de l'ennemi, qui laissa le carnage pour courir au butin, permit aux légions d'atteindre, vers le soir, un terrain découvert et solide. Mais la fin de leurs maux n'était pas venue : il fallait élever des retranchements et en amasser les matériaux. Les instruments propres à remuer les terres et à couper le gazon étaient perdus en grande partie. On n'avait plus ni tentes pour les soldats, ni médicaments pour les blessés : pendant qu'on se partageait quelques vivres souillés de sang et de boue, l'horreur de cette nuit funeste, l'attente d'un lendemain qu'on croyait le dernier pour tant de milliers d'hommes, remplissaient le camp de lamentations.
LXVI. Le hasard voulut qu'un cheval, ayant rompu ses liens et fuyant épouvanté par le bruit, renversât quelques hommes sur son passage. L'effroi devint général : on crut que les Germains avaient pénétré dans le camp ; et chacun se précipita vers les portes, principalement vers la décumane (1) qui étant du côté opposé à l'ennemi, paraissait la plus sûre pour la fuite. Cécina, qui avait reconnu que c'était une fausse alarme, essayait vainement d'arrêter les fuyards : ni ses ordres, ni ses prières, ni son bras, ne pouvaient les retenir. Enfin la pitié les retint : il se coucha en travers de la porte, et les soldats n'osèrent marcher sur le corps de leur général. En même temps les tribuns et les centurions les détrompèrent sur le sujet de leur frayeur.
1. Les camps romains étaient carrés et avaient une porte au milieu de chaque face. Celle qui était à la tête du camp, vis-à-vis de la tente du général, s'appelait la porte prétorienne : c'est par là que l'armée sortait pour la marche ou pour le combat. La décumane était du côté opposé : on la nommait ainsi, comme la plus voisine de la dixième cohorte de chaque légion.
LXVII. Alors il les rassemble sur la place d'armes, et, après leur avoir ordonné de l'écouter en silence, il les avertit de ce qu'exigent le temps et la nécessité. "Ils n'ont de salut que dans les armes ; mais la prudence doit en régler l'usage : il faut rester dans le camp jusqu'à ce que les barbares, espérant le forcer, soient au pied des remparts ; alors ils sortiront de tous les côtés à la fois, et cette sortie les mène au Rhin. En fuyant, ils trouveraient de plus vastes forêts, des marais plus profonds, un ennemi féroce ; vainqueurs, la gloire et les distinctions les attendent. " Il invoque tour à tour les souvenirs de la famille et l'honneur militaire ; les revers, il n'en parle pas. Ensuite il fait amener les chevaux des lieutenants et des tribuns, en commençant par les siens ; et, sans rien considérer que le mérite, il les donne aux plus braves. Ceux-ci devaient charger d'abord, ensuite l'infanterie.
Déroute d'Arminius
LXVIII.
L'espoir, l'impatience, la lutte des opinions entre les chefs, ne tenaient pas les Germains dans une moindre agitation. Arminius voulait qu'on laissât partir les Romains, et que, pendant leur marche à travers des lieux difficiles et marécageux, on les enveloppât de nouveau. L'avis d’Inguiomère, plus violent et plus goûté des barbares, était de donner l'assaut. "La victoire serait prompte, les prisonniers plus nombreux, et l'on sauverait tout le butin." Au lever du jour ils remplissent les fossés, jettent des claies, gravissent au haut des retranchements, où quelques soldats clairsemés semblaient immobiles de frayeur. Dès que Cécina les vit attachés à la palissade, il donna le signal aux cohortes. Clairons, trompettes, tout sonne à la fois ; bientôt un cri part, on s'élance et l'on enveloppe les Germains par derrière, en leur demandant où sont à présent leurs marais et leurs bois : "Ici tout est égal, le terrain et les dieux." Les ennemis avaient cru trouver un pillage facile, une poignée d'hommes mal armés : le son des trompettes, l'éclat des armes, leur firent une impression de terreur d'autant plus profonde qu'elle était inattendue. Ils tombaient par milliers, aussi déconcertés dans la mauvaise fortune qu'impétueux dans la bonne. Les deux chefs abandonnèrent le combat, Arminius sain et sauf, Inguiomère grièvement blessé. On fit main basse sur la multitude, tant que dura la colère et le jour. La nuit ramena nos légions avec plus de blessures que la veille, et ne souffrant pas moins de la disette des vivres ; mais elles retrouvèrent tout dans la victoire, santé, vigueur, abondance.
Agrippine, "le général"
LXIX. Cependant le bruit s'était répandu que l'armée avait été surprise, et que les Germains victorieux s'avançaient vers les Gaules ; et, si Agrippine n'eût empêché qu'on rompît le pont établi sur le Rhin, il se trouvait des lâches qui n'eussent pas reculé devant cette infamie. Mais cette femme courageuse remplit, pendant ces jours d'alarmes, les fonctions de général ; elle distribua des vêtements aux soldats pauvres, des secours aux blessés. Pline (1), historien des guerres de Germanie, rapporte qu'elle se tint à la tête du pont, adressant aux légions, à mesure qu'elles passaient, des éloges et des remerciements. Ces actes furent profondément ressentis par Tibère. Selon lui, "tant de zèle n'était point désintéressé, et l'on enrôlait contre un autre ennemi que le barbare. Quel soin resterait donc aux empereurs, si une femme faisait la revue des cohortes, approchait des enseignes, essayait les largesses ? Comme si ce n'était pas assez se populariser que de promener en habit de soldat le fils d'un général, et de donner à un César le nom de Caligula ! Déjà le pouvoir d'Agrippine était plus grand sur les armées que celui des lieutenants, que celui des généraux : une femme avait étouffé une sédition contre laquelle le nom du prince avait été impuissant. " Séjan envenimait encore et aggravait ces reproches, semant, dans une âme qu'il connaissait à fond, des haines qui couveraient en silence, pour éclater quand l'orage serait assez grossi.
1. Pline l'ancien.
Tempête sur les rivages : deux légions en danger
LXX.
Cependant Germanicus, afin que sa flotte voguât plus légère parmi les bas-fonds ou s'échouât plus doucement à l'instant du reflux, débarqua la seconde et la quatorzième légions, et chargea Vitellius de les ramener par terre. Vitellius marcha d'abord sans obstacle sur une grève sèche ou à peine atteinte par la vague expirante. Bientôt, poussée par le vent du nord, une de ces marées d'équinoxe, où l'Océan s'élève à sa plus grande hauteur, vint assaillir et rompre nos bataillons. La terre se couvre au loin : mer, rivages, campagnes, tout présente un aspect uniforme. On ne distingue plus les fonds solides des sables mouvants, les gués des abîmes. Le soldat est renversé par la lame, noyé dans les gouffres, heurté par les chevaux, les bagages, les corps morts, qui flottent entre les rangs. Les manipules se confondent ; les hommes sont dans l'eau tantôt jusqu'à la poitrine, tantôt jusqu'au cou ; quelquefois, le sol manquant sous leurs pieds, ils sont engloutis ou dispersés. C'est en vain qu'ils s'encouragent de la voix et luttent contre les vagues. Le brave n'a aucun avantage sur le lâche, le sage sur l'imprudent, le conseil sur le hasard : tout est enveloppé dans l'inévitable tourmente. Enfin Vitellius parvint à gagner une éminence, où il rallia son armée. Ils y passèrent la nuit, sans provisions, sans feu, la plupart nus ou le corps tout meurtri, non moins à plaindre que des malheureux entourés par l'ennemi : ceux-là du moins ont la ressource d'un trépas honorable ; ici la mort était sans gloire. La terre repartit avec le jour, et l'on atteignit les bords de l’Hunsing (1), où Germanicus avait conduit sa flotte. Il y fit rembarquer les deux légions. Le bruit courait qu'elles avaient été submergées, et l'on ne crut à leur conservation qu'en voyant César et l'armée de retour.
1. Rivière qui passe à Groningue.
Reddition de Ségimère
LXXI. Déjà
Stertinius, envoyé pour recevoir à discrétion Ségimére, frère de Ségeste, l'avait amené lui et son fils dans la cité des Ubiens. Tous deux obtinrent leur pardon, Ségimére facilement, son fils avec plus de peine : il avait, disait-on, insulté le cadavre de Varus. Au reste les Gaules, l'Espagne, l'Italie, rivalisèrent de zèle pour réparer les pertes de l'armée : chaque peuple offrit ce qu'il avait, des armes, des chevaux, de l'or. Germanicus loua leur empressement, et n'accepta que des hommes et des chevaux pour la guerre. Il secourut les soldats de sa bourse ; et, afin d'adoucir encore par ses manières affables le souvenir de leurs maux, il visitait les blessés, relevait leurs belles actions. En examinant les blessures, il encourageait celui-ci par l'espérance, celui-là par la gloire, tous par des paroles et des soins qui lui gagnaient les cœurs et les affermissaient pour l’heure des combats.
À
Rome
Lois de lèse-majesté
LXXII. On décerna cette année les ornements du triomphe (1) à Cécina, à L. Apronius et à C. Silius, pour la part qu'ils avaient eue aux succès de Germanicus. Tibère refusa le nom de Père de la patrie, dont le peuple s'obstinait à le saluer ; et, malgré l'avis du sénat, il ne permit pas qu'on jurât sur ses actes (2), affectant de répéter "que rien n'est stable dans la vie, et que, plus on l'aurait placé haut, plus le poste serait glissant." Et cependant cette fausse popularité n'en imposait à personne. Il avait remis en vigueur la loi de majesté ; loi qui chez les anciens, avec le même nom, embrassait des objets tout différents, trahisons à l'armée, séditions à Rome, atteinte portée par un magistrat prévaricateur à la majesté du peuple romain. On condamnait les actions, les paroles restaient impunies : Auguste le premier étendit cette loi aux libelles scandaleux, indigné de l'audace de Cassius Sévérus, dont les écrits insolents avaient diffamé des hommes et des femmes d'un rang illustre. Dans la suite Tibère, consulté, par le préteur Pompéius Macer, s'il fallait recevoir les accusations de lèse-majesté, répondit que les lois devaient être exécutées. Lui aussi avait été aigri par des vers anonymes qui coururent alors sur sa cruauté, son orgueil, et son aversion pour sa mère.
1. Le général honoré de cette distinction avait le droit de porter la robe triomphale à certains jours et dans certaines cérémonies ; et on lui érigeait une statue qui le représentait avec ce costume et couronné de laurier.
2. Les triumvirs imaginèrent les premiers de jurer eux-mêmes et de faire jurer par les autres qu'ils regarderaient comme inviolables et sacrés les actes de Jules César. Ce serment eut lieu le 1er janvier 712. Le même jour de l'an 730, le sénat ratifia, par un serment pareil, tout ce qu'avait fait Auguste ; et l'usage s'établit de jurer ainsi, au renouvellement de l'année sur les actes de l'empereur régnant et de ses prédécesseurs.
LXXIII. Il ne sera pas inutile de rapporter ici quel essai fut tenté sur Falanius et Rubrius, simples chevaliers romains, de ces sortes d'accusations : on verra avec quelle adresse Tibère jeta au sein de la République les premiers germes d'un mal si funeste, et comment l'incendie, étouffé un instant, finit par éclater et par tout dévorer. L'accusateur reprochait à Falanius d'avoir reçu dans une de ces confréries que chaque maison réunissait alors pour le culte d'Auguste, un pantomime de mœurs infâmes, nommé Cassius, et d'avoir, en vendant ses jardins, livré en même temps la statue d'Auguste. Le crime imputé à Rubrius était d'avoir profané par un faux serment le nom de ce prince. Informé de ces accusations, Tibère écrivit aux consuls "que son père n'avait pas reçu l’apothéose pour la perte des citoyens ; que l'histrion Cassius avait coutume d'assister, avec d'autres hommes de sa profession, aux jeux que Livie célébrait en mémoire de son époux : qu'on pouvait, sans outrager la religion, comprendre la statue d'Auguste, comme celles des autres divinités, dans la vente des maisons et des jardins ; qu'à l'égard du parjure, il fallait le considérer comme si l'offense était faite à Jupiter, et laisser aux dieux le soin de venger les dieux."
LXXIV. Peu de temps après, Granius Marcellus, gouverneur de Bithynie, fut accusé de lèse-majesté par son propre questeur, Cépio Crispinus, auquel se joignit Romanus Hispo. Crispinus fut l'inventeur d'une industrie que le malheur des temps et l'effronterie des hommes mirent depuis fort en vogue. Pauvre, obscur, intrigant, il s'adressa d'abord, par des voies obliques et à l'aide de mémoires secrets, à la cruauté du prince. Bientôt il attaqua les plus grands noms ; et, puissant auprès d'un seul, abhorré de tous, il donna un exemple dont les imitateurs, devenus riches et redoutables d'indigents et méprisés qu’ils étaient, firent la perte d'autrui, et à la fin se perdirent eux-mêmes. Cépion reprochait à Marcellus d'avoir tenu sur Tibère des discours injurieux ; délation d'un succès infaillible : l'accusateur choisissait les traits les plus hideux de la vie du prince, et les mettait dans la bouche de l'accusé ; comme les faits étaient vrais, on croyait facilement aux paroles. Hispon ajouta "que la statue de Marcellus était placée plus haut que celles des Césars, et que, d'une autre statue, on avait ôté la tête d'Auguste pour y substituer celle de Tibère." À ces mots Tibère éclate, et, sortant brusquement de son silence, il s'écrie "que, lui aussi, il donnera sa voix dans cette cause, et qu'il la donnera tout haut et avec serment." C'était obliger les autres à en faire autant. Quelques accents restaient encore à la liberté mourante : "Apprends-nous, César, lui dit Cn. Piso, dans quel rang tu opineras. Si tu parles le premier, j'aurai sur qui me régler. Si tu ne parles qu'après nous, je crains d'être, sans le savoir, d'un autre avis que le tien." Déconcerté par cette question, Tibère comprit qu'il s'était emporté trop loin, et, patient par repentir, il souffrit que Marcellus fût absous du crime de lèse-majesté. Restait celui de concussion, pour lequel on alla devant des récupérateurs (1).
1. Commissaires donnés aux parties par le préteur ou, comme ici, par le sénat, pour estimer en argent une réparation d'injure ou une restitution de deniers.
LXXV. Ce n'était pas assez pour Tibère des procédures sénatoriales : il assistait encore aux jugements ordinaires, assis dans un coin du tribunal, afin de ne pas déplacer le préteur de sa chaise curule ; et sa présence fit échouer, dans plus d'une affaire, les brigues et les sollicitations des grands ; mais, si cette influence profitait à la justice, c'était aux dépens de la liberté. Vers ce temps-là, le sénateur Pius Aurélius se plaignit que la construction d'un chemin et d'un aqueduc avait mis sa maison en danger de ruine, et recourut à la protection du sénat. Les préteurs de l'épargne (1) combattant sa demande, Tibère y pourvut et lui paya le prix de ses bâtiments. Ce prince aimait à faire un noble usage de ses trésors ; c'est une vertu qu'il conserva longtemps après avoir abjuré toutes les autres. Propertius Celer, ancien préteur, qui demandait à se retirer du sénat à cause de son indigence, reçut de sa générosité un million de sesterces (2) ; c'était un fait connu que son père l'avait laissé sans fortune. D'autres aspirèrent aux mêmes faveurs : il leur enjoignit de faire approuver leurs motifs par le sénat ; tant l'esprit de sévérité rendait amer jusqu'au bien qu'il faisait ! Tous préférèrent la pauvreté et le silence à des bienfaits achetés par un pénible aveu.
1. Auguste, en 726, chargea deux préteurs de l'administration du trésor public.
2. Cette somme, à la fin d'Auguste et au commencement de Tibère, équivalait à 198 798 F de notre monnaie.
Inondations - Combats de gladiateurs
LXXVI. Cette même année le Tibre, grossi par des pluies continuelles, avait inondé les parties basses de Rome, et entraîné, en se retirant, une grande quantité de ruines et de cadavres. Asinius Gallus voulait que l'on consultât les livres sibyllins : Tibère s'y opposa, aussi mystérieux en religion qu'en politique. Mais il fut décidé que L. Arruntius et Atéius Capito chercheraient les moyens de contenir le fleuve. L'Achaïe et la Macédoine imploraient une diminution des charges : on les délivra pour le moment du gouvernement proconsulaire, et on les remit aux mains de César. Drusus avait offert, au nom de Germanicus, son frère, et au sien, un combat de gladiateurs, il y présida et vit couler un sang, vil d'ailleurs, avec une joie trop marquée. Le peuple s'en alarma, et son père, dit-on, lui en fit des reproches. Celui-ci ne parut point à ce spectacle, et l'on interpréta diversement son absence. C'était, selon les uns, dégoût de réunions ; selon d'autres, tristesse d'humeur et crainte d'un fâcheux parallèle ; car Auguste se montrait à ces jeux de l'air le plus affable. Je ne puis croire qu'il eût voulu ménager à son fils l'occasion de mettre sa cruauté au grand jour et de s'aliéner les cœurs : toutefois cela fut dit aussi.
Mesures contre les désordres au théâtre
LXXVII. Les désordres du théâtre, qui avaient commencé l'année précédente, éclatèrent avec une nouvelle fureur. Des hommes furent tués parmi le peuple ; des soldats même et un centurion périrent, et un tribun prétorien fut blessé, en voulant apaiser le tumulte et faire respecter les magistrats. Un rapport fut fait au sénat sur cette sédition ; et l'on proposait de donner aux préteurs le droit de frapper de verges les histrions. Hatérius, tribun du peuple, s'y opposa et fut vivement combattu par Asinius Gallus, sans qu'il échappât un seul mot à Tibère : il aimait à laisser au sénat ces simulacres de liberté. Cependant l'opposition prévalut, parce qu'une ancienne décision d'Auguste mettait les histrions à l'abri des verges, et que les paroles d'Auguste étaient pour Tibère des lois inviolables. On fit plusieurs règlements pour borner le salaire des pantomimes et réprimer la licence de leurs partisans : les plus remarquables détendaient aux sénateurs d'entrer dans les maisons des pantomimes, aux chevaliers de leur faire cortège en public ; à eux-mêmes de donner des représentations ailleurs qu'au théâtre. Les préteurs furent autorisés à punir de l'exil tout spectateur qui troublerait l'ordre.
Constructions de temples pour Auguste - Refus de baisser les impôts
LXXVIII. La permission d'élever un temple à Auguste dans la colonie de Tarragone fut accordée aux Espagnols, et ce fut un exemple pour toutes les provinces. Le peuple demandait la suppression du centième imposé sur les ventes depuis les guerres civiles. Tibère déclara par un édit que ce revenu était la seule ressource du trésor militaire, et que même il ne suffirait pas, si la vétérance n'était reculée jusqu'à la vingtième année de service. Ainsi les concessions onéreuses arrachées par la dernière sédition, et qui fixaient le congé à seize ans, furent révoquées pour l'avenir.
Problème du débordement du Tibre
LXXIX. Le sénat examina ensuite, sur le rapport d'Arruntius et d'Atéius, si, afin de prévenir les débordements du Tibre, on donnerait un autre écoulement aux lacs et aux rivières qui le grossissent. On entendit les députations des municipes et des colonies. Les Florentins demandaient en grâce que le Clanis ne fût pas détourné de son lit pour être rejeté dans l'Arno, ce qui causerait leur ruine. Ceux d'Intéramne (1) parlèrent dans le même sens : "On allait, disaient-ils, abîmer sous les eaux et changer en des marais stagnants les plus fertiles campagnes de l'Italie, si l'on ne renonçait pas au projet de diviser le Nar en petits ruisseaux." Réate (2) ne se taisait pas sur le danger de fermer l'issue par où le lac Vélin se décharge dans le Nar : "Bientôt ce lac inonderait les plaines environnantes. La nature avait sagement pourvu aux intérêts des mortels, en marquant aux rivières leurs routes et leurs embouchures, le commencement et la fin de leur cours. Quelque respect aussi était dû à la religion des alliés, chez qui les fleuves de la patrie avaient un culte, des bois sacrés, des autels ; le Tibre lui-même, déshérité du tribut des ondes voisines, s'indignerait de couler moins glorieux." Les prières des villes ou la difficulté des travaux ou enfin la superstition, firent prévaloir l'avis de Pison, qui conseillait de ne rien changer.
1. Terni, dans l'Ombrie, sur le Nar, aujourd'hui la Néra.
LXXX. Poppéus
Sabinus fut continué dans le gouvernement de Mésie auquel on joignit l'Achaïe et la Macédoine. Ce fut une des maximes de Tibère de laisser longtemps l'autorité dans les mêmes mains ; et, sous lui, plus d'un gouverneur garda jusqu'à la mort son armée ou sa juridiction. On en donne différents motifs : les uns disent que, pour s'épargner l'ennui de nouveaux choix, il maintenait irrévocablement les premiers ; d'autres, que sa jalousie craignait de satisfaire trop d'ambitions. Quelques-uns pensent que la finesse de son esprit n'empêchait pas les perplexités de son jugement. Il ne recherchait point les vertus éminentes, et d'un autre côté il haïssait les vices ; il avait peur des gens de bien pour lui-même, des méchants pour l'honneur public. Cette irrésolution l'entraîna jusqu'à donner des provinces à des gouverneurs qu'il ne devait pas laisser sortir de Rome.
Les comices consulaires : une énigme
LXXXI. Il tint alors pour la première fois les comices consulaires. Je n'oserais rien affirmer sur cette élection ni sur celles qui la suivirent, tant je trouve de contradictions dans les historiens et dans les discours même du prince. Tantôt, sans dire le nom des candidats, il parlait de leur origine, de leur vie, de leurs campagnes, de manière à les faire reconnaître ; tantôt, supprimant jusqu'à cette désignation, il les exhortait à ne point troubler les comices par des brigues, et leur promettait de solliciter pour eux. Souvent il dit que les seuls qui eussent déclaré devant lui leurs prétentions étaient ceux dont il avait remis les noms aux consuls, que d'autres pouvaient encore se présenter, s'ils comptaient sur leur crédit ou sur leurs titres : paroles spécieuses, mais vaines ou perfides ; dehors trompeurs de liberté, dont se couvrait la tyrannie, pour éclater un jour avec plus de violence.
introduction
2
C
ANNALES DE TACITE : TRADUCTION LIVRE II
TACITE
ANNALES
LIVRE SECOND
Ce livre renferme un espace de quatre ans.
A. de R. de J.
I. Sous les consuls Sisenna Statilius
Taurus et L. Libo, des troubles agitèrent les royaumes de l'Orient et les provinces romaines. Le signal fut donné par les Parthes, qui, sujets d'un roi qu'ils avaient demandé à Rome et reconnu volontairement, le méprisaient comme étranger, quoique du sang des Arsacides. Ce roi était Vonon qu'Auguste avait reçu en otage de Phraate. Car Phraate, quoiqu'il eût chassé nos armées et nos généraux, n'en avait pas moins rendu à Auguste tous les hommages du respect ; et, pour mieux s'assurer son amitié, il lui avait envoyé une partie de ses enfants, moins toutefois par crainte des Romains que par défiance des siens.
II. Après la mort de Phraate et des rois ses successeurs, une ambassade vint à Rome au nom des grands du royaume, qui, las de voir couler le sang, redemandaient Vonon, le plus âgé de ses fils. Cette démarche flatta l'orgueil d'Auguste, qui renvoya le prince enrichi de ses dons. Les barbares l'accueillirent avec ces transports dont ils ont coutume de saluer leurs nouveaux maîtres. Mais bientôt, honteux de leur choix, ils s'accusent "d'avoir dégradé le nom des Parthes, en allant chercher dans un autre monde un roi corrompu par les arts de l'ennemi. Le trône des Arsacides était donc tenu et donné comme une province romaine ! Où était la gloire de ces héros qui avaient tué Crassus et chassé Marc Antoine, si un esclave de César, flétri par tant d'années de servitude, régnait sur les Parthes ?" Ainsi s'exprimait leur indignation, que Vonon achevait d'enflammer par son éloignement pour les usages des ancêtres, chassant rarement, aimant peu les chevaux, ne paraissant jamais dans les villes que porté en litière, et dédaignant les festins du pays. On tournait encore en dérision son cortège de Grecs et son cachet apposé sur les plus vils objets. Même son abord facile et son humeur prévenante, qualités ignorées de ces barbares, n'étaient pour eux que des vices nouveaux. Un air étranger rendait en lui le bien et le mal également odieux.
III. Ils appellent donc Artaban, autre prince Arsacide, élevé chez les Dahes (1) qui, vaincu dans un premier combat, retrouve des forces et s'empare du trône. Vonon fugitif se retira en Arménie, pays alors sans maître, et dont la foi partagée flottait entre les Parthes et les Romains depuis le crime d'Antoine, qui, après avoir, sous le nom d'ami, attiré dans un piège Artavasde, roi des Arméniens, le chargea de fers et finit par le tuer. Artaxias, fils de ce prince, ennemi de Rome à cause du souvenir de son père, se maintint, lui et son royaume, avec le secours des Arsacides. Artaxias ayant péri par la trahison de ses proches, Tigrane fut donné par Auguste aux Arméniens, et conduit dans ses États par Tibérius Nero (2). Le trône ne resta pas longtemps à Tigrane, non plus qu'à ses enfants, quoique, selon l'usage des barbares, le frère et la sœur eussent associé leur lit et leur puissance. Un autre Artavasde fut imposé par Auguste, puis renversé, non sans perte pour nous.
1. Nation scythe, qui a donné son nom à la province appelée encore aujourd’hui Dahistan.
IV. C'est alors que Caïus César (1) fut choisi pour pacifier l'Arménie. Il la donna au Mède Ariobarzane, dont les avantages extérieurs et le grand courage plaisaient aux Arméniens. Ariobarzane périt d'une mort fortuite, et sa race fut rejetée. Les Arméniens essayent alors du gouvernement d'une femme, nommée Érato, la chassent bientôt ; puis irrésolus, livrés à l'anarchie, moins libres que sans maître, ils placent enfin sur le trône le fugitif Vonon. Mais Artaban le menaçait, les Arméniens étaient peu capables de le défendre, et, si nous embrassions sa querelle, il fallait avoir la guerre avec les Parthes ; le gouverneur de Syrie, Créticus Silanus, l'attire dans sa province et le retient captif, en lui laissant le nom et l'appareil de roi. Nous dirons plus tard (2) comment Vonon essaya d'échapper à cette à cette dérision.
1. Fils d'Agrippa et de Julie, petit-fils d'Auguste.
V. Tibère vit sans déplaisir les troubles de l'Orient : ils lui donnaient un prétexte pour enlever Germanicus à ses vieilles légions et le livrer, dans de nouvelles provinces, aux doubles attaques de la fortune et de la perfidie. Mais lui, d'autant plus occupé de hâter sa victoire, qu'il connaissait mieux le dévouement de ses troupes et la haine de son oncle, réfléchit à la conduite de la guerre et à ce qu'en trois ans d'expéditions il a éprouvé d'heureux ou de funeste. Il juge "que les Germains, toujours défaits en plaine et en bataille rangée, ont pour eux leurs bois et leurs marais, des étés courts, des hivers prématurés ; que les soldats souffrent moins du fer de l'ennemi que de la longueur des marches et de la perte de leurs armes, que la Gaule épuisée ne peut plus fournir de chevaux ; qu'une longue file de bagages est facile à surprendre, difficile à protéger ; que par mer, au contraire, l'invasion serait rapide, inattendue ; la campagne commencerait plus tôt ; les légions et les convois vogueraient ensemble ; et la cavalerie, en remontant les fleuves, arriverait toute fraîche, hommes et chevaux, au cœur de la Germanie."
VI. Il tourne donc ses vues de ce côté
; et, pendant que P. Vitellius et C. Antius vont régler le cens des Gaules, Silius, Antéius et Cécina sont chargés de construire une flotte. Mille vaisseaux parurent suffisants et furent bientôt achevés. Les uns étaient courts, étroits de poupe et de proue, larges de flancs, afin de mieux résister aux vagues ; les autres à carènes plates, pour pouvoir échouer sans péril ; la plupart à double gouvernail, afin qu'en changeant de manœuvre on les fît aborder à volonté par l'un ou l'autre bout ; un grand nombre pontés, pour recevoir les machines ou servir au transport des chevaux et des provisions ; tous bons voiliers, légers sous la rame, et montés par des soldats dont l'ardeur rendait cet appareil plus imposant et plus formidable. L'île des Bataves (1) fut assignée pour rendez-vous, à cause de ses abords faciles et de la commodité qu'elle offre pour embarquer des troupes et envoyer la guerre sur un autre rivage. Car le Rhin, jusque-là contenu dans un seul lit ou n'embrassant que des îles de médiocre étendue, se partage, à l'entrée du territoire batave, comme en deux fleuves différents. Le bras qui coule le long de la Germanie conserve son nom et la violence de son cours jusqu'à ce qu'il se mêle à l'Océan. Plus large et plus tranquille, celui qui arrose la frontière gauloise reçoit des habitants le nom de Vahal, et le perd bientôt en se réunissant à la Meuse, avec laquelle il se décharge dans ce même océan par une vaste embouchure.
1. Voy. Histoires, IV, XII.