Annales (page 9)
XXX. Plusieurs sénateurs furent d'avis que Sérénus fût puni à la manière de nos ancêtres (1). Tibère s'y opposa, pour diminuer l'odieux de cette affaire. Gallus Asinius voulait qu'on l'enfermât à Gyare ou à Donuse. Il s'y opposa encore, parce que ces deux îles manquaient d'eau, et qu'on devait laisser les moyens de vivre lorsque l'on accordait la vie. Sérénus fut reconduit à l’île d'Armogos. Comme Cornutus s'était donné la mort, on parla de supprimer les récompenses des accusateurs, lorsqu'un homme, poursuivi pour lèse-majesté, se serait lui-même privé de l'existence avant la fin du procès. On allait se ranger à cet avis, si Tibère, contre sa coutume, se déclarant ouvertement pour les accusateurs, ne se fût plaint avec dureté "que les lois perdaient leur sanction, que la république était au bord du précipice. Mieux valait renverser tous les droits que d'ôter les gardiens qui veillaient à leur maintien." Ainsi l'on faisait un appel aux délateurs, et cette race d'hommes, née pour la ruine publique, et que nul châtiment ne réprima jamais assez, était encouragée par des récompenses.
1. Peut-être par l'expression "punir à la manière des ancêtres, " faut-il entendre en général punir de mort.
Clémence et sévérité de Tibère
XXXI. Cette triste succession d'événements douloureux fut interrompue par un moment de joie. Un chevalier romain, C. Cominius, convaincu d'avoir fait contre l'empereur des vers satiriques, obtint sa grâce ; César l'accorda aux prières de son frère, qui était sénateur. Étrange contradiction ! Tibère voyait le bien, il connaissait la gloire attachée à la clémence, et il préférait la rigueur ! Car ce n'était pas faute de lumières qu'il s'égarait ; il en faut peu, d'ailleurs, pour discerner si l'enthousiasme qu'excitent les actions des princes est feint ou véritable. Lui-même n'étudiait pas toujours son langage ; et ses paroles, ordinairement pénibles et embarrassées, coulaient plus faciles et plus abondantes quand il prêtait sa voix au malheur. Du reste, il fut inflexible pour Suilius, ancien questeur de Germanicus, convaincu d'avoir pris de l'argent dans un procès où il était juge. On le bannissait d'Italie : le prince voulut qu'il fût relégué dans une île ; et telle fut la chaleur avec laquelle il soutint son avis, qu'il affirma par serment que le bien public l'exigeait. Cette sévérité, mal reçue d'abord, devint un sujet d'éloges après le retour de Suilius, que la génération suivante vit, également puissant et vénal, jouir longtemps de l'amitié de Claude et toujours en abuser. La même peine fut proposée contre le sénateur Catus Firmius, pour avoir intenté faussement à sa sœur une accusation de lèse-majesté. C'est Catus qui avait, comme je l'ai dit (1), attiré Libon dans le piège, pour le dénoncer ensuite et le perdre. Tibère reconnut ce service en lui faisant remettre, sous d'autres prétextes, la peine de l'exil. Il le laissa cependant exclure du sénat.
1. Voy. livre II, chap. XXVII et suiv.
Digression de Tacite
XXXII. Peut-être la plupart des faits que j'ai rapportés et de ceux que je rapporterai encore sembleront petits et indignes de l'histoire, je le sais ; mais on ne doit pas comparer ces Annales aux monuments qu'ont élevés les historiens de l'ancienne république. De grandes guerres, des prises de villes, des rois vaincus et captifs, et, au-dedans, les querelles des tribuns et des consuls, les lois agraires et frumentaires, les rivalités du peuple et des nobles, offraient à leurs récits une vaste et libre carrière. La mienne est étroite et mon travail sans gloire : une paix profonde ou faiblement inquiétée, Rome pleine de scènes affligeantes, un prince peu jaloux de reculer les bornes de l'empire. Toutefois il ne sera pas inutile d'observer des faits indifférents au premier aspect, mais d'où l'on peut souvent tirer de grandes leçons.
XXXIII. En effet, chez toutes les nations, dans toutes les villes, c'est le peuple, ou les grands, ou un seul, qui gouverne. Une forme de société, composée de mélange heureusement assorti des trois autres, est plus facile à louer qu'à établir ; et, fût-elle établie, elle ne saurait être durable. Rome vit autrefois le peuple et le sénat faire la loi tour à tour ; et alors il fallait connaître le caractère de la multitude, et savoir par quels tempéraments on peut la diriger ; alors qui avait étudié à fond l'esprit du sénat et des grands, possédait le renom de sage et d'habile politique. Aujourd'hui que tout est changé, et que Rome ne diffère plus d'un État monarchique, la recherche et la connaissance des faits que je rapporte acquièrent de l'utilité. Peu d'hommes, en effet, distinguent par leurs seules lumières ce qui avilit de ce qui honore, ce qui sert de ce qui nuit : les exemples d'autrui sont l'école du plus grand nombre. Au reste, si ces détails sont utiles, j'avoue qu'ils offrent peu d'agrément. La description des pays, les scènes variées des combats, les morts fameuses des chefs, voilà ce qui attache, ce qui ranime l'attention. Mais moi, dans cet enchaînement d'ordres barbares, de continuelles accusations, d'amitiés trompeuses, d'innocents condamnés, et de procès qui tous ont une même issue, je ne rencontre qu'une monotone et fatigante uniformité. Ajoutez que les anciens écrivains trouvent peu de censeurs passionnés. Et qu'importe au lecteur qu'on relève plus ou moins la gloire des armées romaines ou carthaginoises ? Mais beaucoup de ceux qui, sous Tibère, subirent le supplice ou l'infamie, ont une postérité ; et, en supposant même leurs familles éteintes, il y aura toujours des hommes qui, se reconnaissant dans vos peintures, croiront que vous leur reprochez les bassesses d'autrui. La vertu même offense quelquefois, et les gloires trop récentes paraissent accuser ce qui ne leur ressemble pas. Mais je reviens à mon sujet.
Procès contre Crémutius Cordus
XXXIV. Sous les consuls Cornélius
Cossus et Asinius Agrippa, Crémutius Cordus fut l'objet d'une accusation nouvelle et jusqu'alors sans exemple : "Il avait publié des Annales, où il louait Brutus et appelait Cassius le dernier des Romains." Les accusateurs étaient Satrius Sécundus et Pinarius Natta, clients de Séjan. Ce fut la perte de l’accusé, prononcée d'ailleurs par la colère qui se peignait sur le visage du prince en écoutant sa défense. Résolu de quitter la vie, Crémutius parla en ces termes : "Pères conscrits, on accuse mes paroles, tant mes actions sont innocentes : mais ces paroles mêmes n'attaquent ni César ni sa mère, les seuls qu'embrasse la loi de majesté. J'ai loué, dit-on, Brutus et Cassius ! Beaucoup d'autres ont écrit leur histoire, et personne n'a parlé d'eux sans éloge. Tite-Live, signalé entre les auteurs par son éloquence et sa véracité, a donné tant de louanges à Pompée, qu'Auguste l'appelait le Pompéien ; et leur amitié n'en fut point affaiblie. Scipion, Afranius (1), Cassius lui-même et Brutus, n'ont jamais reçu de Tite Live les noms de brigands et de parricides qu'on leur prodigue aujourd'hui. Souvent même il en parle comme de personnages illustres. Les écrits d'Asinius Pollion (2) ne retracent d'eux que de nobles souvenirs ; Messala Corvinus (3) appelait hautement Cassius son général : et cependant Messala et Pollion vécurent au sein de l'opulence et des honneurs. Cicéron fit un livre où il élevait Caton jusqu'au ciel. Quelle vengeance en tira le dictateur César ? Il répondit par un autre livre, comme s'il eût plaidé devant des juges. Les lettres d'Antoine, les harangues de Brutus, contiennent des invectives, fausses, il est vrai, mais sanglantes, contre Auguste. Dans Bibaculus (4), dans Catulle, on lit une foule de vers où les Césars sont outragés. Et ces dieux de l'empire, les Jules, les Auguste, souffrirent ces offenses et les dédaignèrent. Gloire en soit rendue à leur sagesse, autant peut-être qu'à leur modération ! Car une satire méprisée tombe d'elle-même ; en témoigner de la colère, c'est accepter le reproche."
1. Scipion Métellus, qui, après la bataille de Pharsale, se rendit en Afrique, et y continua la guerre, de concert avec Caton, Varus, Afranius, Pétréius, Labiénus, et les autres chefs du parti pompéien, aidés des secours de Juba roi de Mauritanie.
2. C'est celui auquel Virgile adresse sa fameuse églogue Sicelides musae, etc., et Horace la première ode du second livre, Motum ex Metello consule, etc.
3. M. Valérius Messala Corvinus avait composé un ouvrage sur les familles romaines, cité par Pline, mais perdu.
4. M. Furius Bibaculus, poète satirique, dont il ne reste que deux fragments très courts, cités par Suétone.
XXXV. "Je ne parle pas des Grecs
: chez eux la licence même n'eut pas plus de frein que la liberté ; ou, si jamais des paroles furent punies, ce fut par des paroles. Mais certes on peut toujours, librement et sans crime, exprimer sa pensée sur ceux que la mort a soustraits à la haine et à la faveur. Brutus et Cassius couvrent-ils donc de leurs bataillons armés les plaines de Philippes, tandis qu'orateur séditieux j'excite le peuple à la guerre civile ? ou ne sont-ils pas morts depuis soixante-dix ans ? et, quand on peut contempler leurs traits sur des images respectées même du vainqueur, serait-il défendu à l'histoire de conserver aussi leur souvenir ? La postérité rend à chacun l'honneur qui lui est dû. Si je suis condamné, on n'oubliera pas Cassius et Brutus, et quelques-uns peut-être se souviendront de moi." Après ce discours, il sortit de l'assemblée et mit fin à sa vie en se privant de nourriture. Le sénat enjoignit aux édiles de brûler son ouvrage ; mais l'ouvrage subsista, caché, puis reproduit : tant la tyrannie est insensée de croire que son pouvoir d'un moment étouffera jusque dans l'avenir le cri de la vérité ! Persécuter le génie, c'est en augmenter l'influence ; et ni les rois étrangers, ni ceux qui à leur exemple ont puni les talents, n'ont rien obtenu que honte pour eux-mêmes et gloire pour leurs victimes.
Les provinces
Cyzique
XXXVI. Au reste, de continuelles accusations remplirent tellement cette année, que, même pendant les féries latines (1), au moment où Drusus, préfet de Rome, était monté sur son tribunal pour prendre possession de sa charge, Calpurnius Salvianus vint lui dénoncer Sext. Marius : trait odieux qui, publiquement censuré par Tibère, valut l'exil à son auteur. La ville de Cyzique fut accusée d'avoir négligé le culte d'Auguste et usé de violence envers des citoyens romains, Elle perdit la liberté, qu'elle avait méritée dans la guerre de Mithridate, lorsque, assiégée par ce prince, elle dut sa délivrance à son courage autant qu'aux armes de Lucullus. Fontéius Capito, ancien proconsul d'Asie, fut absous. On reconnut fausses les imputations alléguées contre lui par Vibius Sérénus. Toutefois Sérénus ne porta pas la peine de sa calomnie : la haine publique lui servait de sauvegarde ; car tout accusateur un peu redoutable devenait en quelque sorte une personne sacrée : les délateurs sans nom et sans conséquence étaient seuls punis.
1. Quarante-sept peuples latins étaient liés par une confédération religieuse, et célébraient chaque année, sur le mont Albain, une fête en l'honneur de Jupiter latiaris, à laquelle présidaient les Romains. Tous les magistrats romains y assistaient. Pour que la ville ne restât point livrée à l'anarchie pendant leur absence, on créait un magistrat temporaire, sous le nom de préfet de Rome à cause des féries latines. C'est cette charge qui est ici confiée à Drusus, fils de Germanicus.
L'Espagne
XXXVII. Vers le même temps, l'Espagne ultérieure envoya des députés au sénat pour demander la permission d'élever, à l'exemple de l'Asie, un temple à César et à sa mère. L'âme de Tibère avait cette force qui fait mépriser les honneurs. Il crut d'ailleurs que c'était l'occasion de réfuter les bruits qui l'accusaient de s'être plié aux faiblesses de la vanité, et il tint à peu près ce discours : "Je sais, pères conscrits, que mon caractère a paru se démentir lorsque, les villes d'Asie ayant fait dernièrement la même demande, je ne l'ai pas combattue. Je vais exposer à la fois les raisons de mon silence passé, et ce que j'ai résolu pour l'avenir. Quand Pergame (1) voulut consacrer un temple à Auguste et à Rome, ce prince immortel ne s'y opposa pas ; et, comme toutes ses actions et toutes ses paroles sont pour moi des lois inviolables, j'ai suivi d'autant plus volontiers un exemple déjà donné, que le sénat devait partager avec moi la vénération des peuples. Mais si c'est une chose excusable d'avoir accepté une fois, laisser dans toutes les provinces adorer nos images parmi celles des dieux, serait vanité, orgueil. Le culte d'Auguste s'avilira d'ailleurs, si l'adulation le prodigue sans mesure.
1. C’est sans doute un lieu peu considérable de l’Anatolie, nommé Bergamo.
XXXVIII. "Oui, pères conscrits, je suis mortel ; les devoirs que je remplis sont ceux d'un mortel, et c'est assez pour moi d'être placé au rang suprême ; vous m'en êtes témoins, et je veux que la postérité s'en souvienne : trop heureux si elle pense un jour que je fus digne de mes ancêtres, attentif à vos intérêts, ferme dans les périls, prêt à braver toutes les inimitiés pour servir l'État. Mes temples, mes statues, je veux les avoir dans vos cœurs ; voilà les plus beaux, les plus durables des monuments : ceux qu'on élève en marbre sont méprisés comme de vils sépulcres, si la haine de la postérité révoque l'apothéose. Puissent donc les alliés, les citoyens, les dieux mêmes, entendre ma prière ! Que ceux-ci m'accordent, jusqu'à la fin de ma vie, la paix de l'âme et l'intelligence des lois divines et humaines ; et quand j'aurai payé tribut à la nature, puissent les autres donner quelques éloges à ma mémoire et prononcer mon nom avec reconnaissance !" Il continua depuis à repousser, jusque dans ses plus secrets entretiens, un culte dont il serait l'objet. Les uns voulaient que ce fût modestie, d'autres défiance de lui-même, d'autres enfin bassesse d'âme. "Les grands hommes, en effet, aspiraient aux grandes récompenses. C'était par là que Bacchus et Hercule chez les Grecs, Quirinus chez les Romains, avaient pris place parmi les dieux. Honneur à Auguste, qui sut espérer ! Les princes possèdent tous les autres biens : un seul leur reste à conquérir, et ils en doivent être insatiables : c'est une immortalité glorieuse. Qui méprise la gloire, méprise aussi la vertu."
Séjan
Demande en mariage Livie
XXXIX. Séjan, tout à la fois enivré de sa fortune et stimulé par l'impatience d'une femme (car Livie demandait instamment le mariage promis), présente un mémoire à César : c'était l'usage alors de s'adresser par écrit à l'empereur, même présent. "Comblé, lui disait-il, des bontés d'Auguste, son père, honoré par lui-même de tant de preuves d'estime, il avait pris l'habitude de confier ses espérances et ses vœux aux oreilles des princes, avant de les porter aux dieux. Et jamais il n'avait désiré l'éclat des dignités : veiller et travailler, comme le dernier des soldats, pour la sûreté de l'empereur, était plus de son goût. Cependant de tous les honneurs il avait obtenu le plus grand, celui d'être jugé digne d'allier sa famille à celle de César. C'était là l'origine de son espérance ; et, comme il avait entendu dire qu'Auguste, voulant donner un époux à sa fille, avait un moment jeté les yeux sur de simples chevaliers romains, il priait César, s'il en cherchait un pour Livie, de ne pas oublier un ami qui dans cette alliance n'envisageait que la gloire : car il ne voulait pas se décharger des devoirs imposés à son zèle ; il lui suffisait d'affermir sa maison contre les injustes ressentiments d'Agrippine. Encore n'avait-il besoin d'appui que pour ses enfants ; car, pour lui, des jours dont il aurait rempli la mesure au service d'un tel prince seraient assez longs."
Refus de Tibère
XL. Tibère, après avoir loué dans sa réponse l'attachement de Séjan, et parlé avec modestie de ses propres bienfaits, demanda du temps comme pour en délibérer, et ajouta "qu'il n'en était pas des princes comme des autres hommes : ceux-ci n'avaient à consulter que leur intérêt ; mais les princes devaient surtout considérer l'opinion. Ainsi, laissant à part des réponses qui se présentaient d'elles-mêmes, il ne lui dirait pas que c'était à Livie à décider si, après Drusus, elle voulait avoir un époux ou rester dans le veuvage ; que d'ailleurs elle avait une mère, une aïeule, ses conseils naturels. Il parlerait avec plus de franchise. Et d'abord, les haines d'Agrippine ne deviendraient-elles pas plus ardentes, si le mariage de Livie partageait la maison des Césars comme en deux factions ? Déjà la rivalité de ces femmes éclatait par des chocs dont ses petits-fils ressentaient la secousse ; que serait-ce si un tel mariage venait animer le combat ? Car tu te trompes, Séjan, si tu penses que cette union te laisserait dans le rang où tu es, et que la veuve de Caïus César et de Drusus consentirait à vieillir femme d'un chevalier. Quand je le permettrais, ceux qui ont vu son frère, son père, tous nos aïeux, au faîte des honneurs, voudraient-ils le souffrir ? Sans doute, tu n'ambitionnes pas un plus haut rang que le tien. Mais ces magistrats, ces grands, qui, malgré toi, pénètrent chez toi et te consultent sur toutes les affaires, trouvent que tu es élevé depuis longtemps au-dessus de l'ordre équestre, et que les amitiés de mon père n'égalèrent jamais la faveur dont tu jouis. Ils ne s'en cachent pas ; et, par jalousie contre toi, ils m'accusent moi-même. Auguste eut, dit-on, la pensée de donner sa fille à un chevalier romain. Est-il étonnant qu'un prince occupé de soins infinis, et qui savait à quel comble de grandeur allait monter celui qu'une telle alliance aurait mis hors de pair, ait nommé dans ses entretiens C. Proculéius, et d'autres citoyens connus par la tranquillité de leur vie et un éloignement absolu des affaires publiques ? Mais si nous sommes touchés de l'incertitude d'Auguste, combien le serons-nous plus de son choix, qui fut pour Agrippa d'abord, ensuite pour moi ? Voilà ce que mon amitié n'a pas dû te cacher. Au reste, je ne m'opposerai ni à tes projets ni à ceux de Livie. Quant aux secrets desseins que j'ai formés sur toi, et aux nouveaux liens dont je veux t'unir plus étroitement à ma personne, je m'abstiendrai d'en parler en ce moment. Je me borne à te dire qu'il n'est rien de si élevé où tes vertus et tes sentiments pour moi ne te donnent droit de prétendre. Quand il sera temps, soit au sénat, soit devant le peuple, je ne m'en tairai pas."
Séjan demande à Tibère de quitter Rome
XLI. Séjan écrivit encore, mais sans parler de mariage. Ses craintes portaient plus loin, et il cherchait à conjurer les soupçons de la défiance, la malignité du vulgaire, les menaces de l'envie. Éloigner de sa maison la cour assidue qui la remplissait, c'eût été affaiblir sa puissance ; continuer de la recevoir, c'était donner des armes à ses accusateurs : il résolut d'engager Tibère à vivre loin de Rome, dans quelque riant asile. Il voyait à cela beaucoup d’avantages. Les avenues du palais s'ouvriraient que par lui ; les lettres même, portées par des soldats, seraient en grande partie à sa discrétion ; le prince, déjà sur le déclin de l'âge, et amolli par la retraite, lui abandonnerait plus facilement les rênes de l'empire ; enfin l'envie serait moins acharnée, quand elle ne verrait plus autour de lui cette foule d'adorateurs ; et, ce qu'il perdrait en représentation, il le gagnerait en pouvoir. Il s'élève donc insensiblement contre les embarras de la ville, et ce concours de peuple, ces flots de courtisans, dont on y est assiégé, exaltant les douceurs du repos et de la solitude, où, à l'abri des ennuis et des mécontentements, on peut traiter à loisir les plus grandes affaires.
XLII. Tibère balançait. Le procès de Votiénus Montanus, qu'on instruisit alors, acheva de le décider à éviter les assemblées du sénat, où souvent des vérités dures retentissaient à son oreille. Montanus, homme célèbre par son esprit, était accusé d'avoir tenu contre l'empereur des discours injurieux. Le témoin Émilius, militaire, pour mieux appuyer sa déposition, répéta mot pour mot ces discours. En vain on cherchait à étouffer sa voix ; il en insistait avec plus de force, et Tibère entendit les malédictions dont on le chargeait secrètement. Il en fut si troublé, qu'il voulait, s'écriait-il, se justifier sur-le-champ ou par une instruction formelle, et que les prières de ses voisins, les adulations de tous, eurent peine à calmer son esprit. Montanus fut puni d'après la loi de majesté. Tibère, voyant qu'on lui reprochait sa rigueur envers les accusés, s'y attacha plus opiniâtrement. Aquilia était poursuivie comme coupable d'adultère avec Varius Ligur, et le consul désigné Lentulus la condamnait aux peines de la loi Julia (1) : le prince la punit de l'exil. Apidius Mérula n'ayant pas juré sur les actes d'Auguste, il le raya du tableau des sénateurs.
1. Loi contre l'adultère, portée par Auguste, l'an de Rome 737.
Dispute entre Lacédémone et Messène pour un temple
XLIII. On entendit ensuite les députés de Lacédémone et de Messène, au sujet du temple de Diane Limnatide (1), dont ces deux villes se disputaient la propriété. Les Lacédémoniens affirmaient, sur la foi des historiens et des poètes, qu'il avait été bâti par leurs ancêtres et sur leur territoire ; qu'à la vérité Philippe de Macédoine le leur avait enlevé, dans une guerre, par la force des armes ; mais qu'une décision de Jules César et d'Antoine les en avait remis en possession. Les Messéniens, de leur côté, faisaient valoir un ancien partage du Péloponnèse entre les descendants d'Hercule. Selon eux, "le champ de Denthélie, où est ce temple, était échu à leur roi ; et d'antiques inscriptions, gravées sur la pierre et sur l'airain, attestaient encore ce fait. S'il fallait invoquer le témoignage de l'histoire et de la poésie, des monuments plus nombreux et plus authentiques déposaient pour eux. La décision de Philippe était un acte de sa justice et non de son pouvoir : le roi Antigone, le général romain Mummius, avaient prononcé comme lui ; les Milésiens, pris pour arbitres, et en dernier lieu Atidius Géminus, préteur d'Achaïe, avaient confirmé cet arrêt." On jugea en faveur des Messéniens. Le temple de Vénus, sur le mont Éryx, était tombé de vétusté. Les Ségestains demandèrent qu'on le rebâtît, rappelant, sur son origine, ce que les traditions connues ont de flatteur pour le prince. Tibère se chargea volontiers de ce soin, comme d'un devoir de famille. On s'occupa ensuite d'une requête des Marseillais, et le précédent de P. Rutilius fut l'autorité qui décida la réponse. Banni par les lois, Rutilius avait reçu le droit de cité chez les Smyrnéens ; et c'est à son imitation que Vulcatius Moschus, exilé comme lui et devenu citoyen de Marseille, avait légué ses biens à sa nouvelle patrie.
1. Il y avait, sur les confins de la Laconie et de la Messénie, au bourg de Limnae (en grec = les marais), un temple de Diane, où les deux pays offraient en commun des sacrifices. Telle est l’origine du surnom de Limnatide donné à cette déesse.
Deux décès
XLIV. Dette année moururent deux hommes d'un haut rang, Cn. Lentulus et L. Domitius. Honoré du consulat et des décorations triomphales, méritées en combattant les Gétules, Lentulus eut encore une autre gloire : après avoir soutenu la pauvreté sans bassesse, il jouit sans orgueil d'une grande fortune légitimement acquise. Domitius brillait de l'éclat de son père, qui fut maître de la mer dans la guerre civile, jusqu'à ce qu'il se joignît au parti d'Antoine, puis enfin à celui de César. Son aïeul périt à la bataille de Pharsale, pour la cause des grands. Lui-même fut choisi pour être l'époux de la jeune Antonia, fille d'Octavie. À la tête d'une armée, il passa l'Elbe et pénétra dans la Germanie plus avant qu'aucun de ses prédécesseurs : succès qui lui valurent les ornements du triomphe. Dans ce temps mourut aussi L. Antonius, héritier d'un nom illustre, mais malheureux. Il était très jeune lorsque son père Julus Antonius fut puni de mort pour son commerce adultère avec Julie ; et Auguste envoya cet enfant, petit-fils de sa sœur, dans la cité de Marseille, où ses études servirent de prétexte à un véritable exil. Cependant on honora ses funérailles, et sa cendre fut portée, par ordre du sénat, dans le tombeau des Octaves.
XLV. Sous les mêmes consuls, un crime atroce fut commis dans l'Espagne citérieure, par un paysan termestin. Le gouverneur de la province, L. Piso, voyageait avec toute la sécurité de la paix. L'assassin l'attaque brusquement sur la route et le tue d'un seul coup ; puis, s'enfuyant d'une course rapide, il gagne les bois, quitte son cheval, et s'enfonce dans des lieux coupés et sans chemins, ou l'on perdit sa trace. Mais il ne put échapper longtemps. On s'empara du cheval ; et, en le conduisant dans les villages voisins, on apprit quel en était le maître. Celui-ci fut découvert et mis à la question : mais, au lieu de nommer ses complices, il s'écria de toutes ses forces, dans la langue du pays, qu'on l'interrogeait vainement ; que ses compagnons pouvaient accourir et regarder ; que jamais la douleur, si forte qu'elle fût n'arracherait la vérité de sa bouche. Le lendemain, comme on le ramenait à la torture, il s'échappa tout à coup des mains de ses gardiens, et se jeta la tête contre une pierre avec tant de violence, qu'il mourut à l'instant. On croit que le meurtre de Pison fut une vengeance concertée par les Termestins, parce qu'il poursuivait les détenteurs de deniers publics avec une rigueur que des barbares ne savent pas supporter.
Révolte chez les Thraces
XLVI. Sous les consuls Lentulus Gétulicus et G. Galvisius, les ornements du triomphe furent décernés à Poppéus Sabinus, pour avoir réduit des nations de la Thrace, que la vie sauvage des montagnes entretenait dans une farouche indépendance. Outre le caractère de ce peuple, la révolte eut pour cause sa répugnance à souffrir les levées de soldats et à donner à nos armées l'élite de sa jeunesse. Accoutumée à n'obéir même à ses rois que par caprice, à ne leur envoyer de troupes qu'avec des officiers de son choix, à ne faire la guerre que sur ses frontières, cette nation crut, sur des bruits alors répandus, qu'on allait l'arracher à ses foyers, la mêler à d'autres peuples et la disperser dans des contrées lointaines. Toutefois, avant de prendre les armes, ils envoyèrent des députés pour rappeler leur fidélité, leur soumission, et déclarer qu'ils resteraient les mêmes tant que de nouvelles charges ne tenteraient point leur patience ; mais que, si on leur imposait l'esclavage comme à des vaincus, ils avaient du fer, des guerriers, et ce courage qui sait vouloir la liberté ou la mort. En même temps ils montraient, sur la cime des rochers, les forteresses où ils avaient réuni leurs parents et leurs femmes, et nous menaçaient d'une guerre rude, sanglante, hérissée d'obstacles.
XLVII. Poppéus, pour avoir le temps de rassembler une armée, répondit par des paroles conciliantes. Lorsque Pomponius Labéo fut arrivé avec une des légions de Mésie, et le roi Rhémétalcès avec des secours que fournirent les Thraces restés fidèles, le général ajouta ce qu'il avait de forces, et marcha droit aux rebelles. Ils étaient déjà postés dans des gorges, au milieu des bois. D'autres, plus hardis, se montraient sur des collines découvertes. Poppéus y monte en bon ordre et les chasse sans peine. Les barbares perdirent peu de monde, ayant leur refuge tout près. Ensuite Poppéus se retranche dans ce lieu même, et occupe, avec un fort détachement, une montagne dont la croupe étroite, mais unie et continue, s'étendait jusqu'à une première forteresse gardée par de nombreux défenseurs, soldats ou multitude. Pendant que les plus ardents s'agitaient devant les remparts, avec leurs chants et leurs danses sauvages, il envoya contre eux l’élite de ses archers. Tant que ceux-ci combattirent de loin, ils firent beaucoup de mal sans en recevoir. S'étant avancés plus près, une brusque sortie les mit en désordre. Ils furent soutenus par une cohorte de Sicambres (1), que le général avait placée à quelque distance ; troupe intrépide, et non moins effrayante que les Thraces par ses chants guerriers et le fracas de ses armes.
1. Nation germanique que Tibère soumit l'an de Rome 746, et qu'il transporta sur la rive gauche du Rhin.
XLVIII. Ensuite Poppéus alla camper en face de l'ennemi, et laissa dans ses premiers retranchements les Thraces auxiliaires dont j'ai parlé. Il leur fut permis de ravager, de brûler de piller, pourvu que leurs courses finissent avec le jour, et que la nuit, renfermés dans le camp, ils y fissent bonne garde. Cet ordre fut observé d'abord. Bientôt, prenant le goût de la débauche et enrichis par le pillage, ils cessent de garder les postes. Ce ne sont plus que festins désordonnés, que soldats tombant d'ivresse et de sommeil. Les rebelles, instruits de leur négligence, se divisent en deux corps. L'un devait fondre sur ces pillards, l'autre assaillir le camp romain, non dans l'espérance de le prendre, mais afin que leurs cris, leurs traits, enfin le danger personnel, attirant toute l'attention des nôtres, leur dérobassent le bruit de l'autre combat. Ils choisirent la nuit, pour augmenter la frayeur. Ceux qui attaquèrent le camp des légions furent aisément repoussés. La soudaine irruption des autres jeta l'effroi parmi les Thraces auxiliaires, dont une partie dormait le long des palissades, tandis qu'un plus grand nombre errait dans la campagne. Ils furent massacrés avec d'autant plus de fureur, qu'on les regardait comme des transfuges et des traîtres, qui se battaient pour leur esclavage et celui de la patrie.
XLIX. Le lendemain, Poppéus déploya son armée hors des retranchements, pour essayer si les barbares, animés par le succès de la nuit, hasarderaient une bataille. Voyant qu'ils ne quittaient point leur fort ou les hauteurs voisines, il en commença le siège en élevant de distance en distance de fortes redoutes, qu'il unit ensuite par un fossé et des lignes dont le circuit embrassait quatre mille pas. Peu à peu, pour ôter aux assiégés l'eau et le fourrage, il resserra son enceinte et les enferma plus étroitement. Quand on fut assez près, on construisit une terrasse d'où on lançait des pierres, des feux, des javelines. Mais rien ne fatiguait l'ennemi autant que la soif. Il ne restait qu'une seule fontaine pour une si grande multitude de combattants et de peuple. Les chevaux, les troupeaux, enfermés avec eux suivant la coutume des barbares, périssaient faute de nourriture. À côté de ces animaux gisaient les cadavres des hommes que les blessures ou la soif avaient tués. Tout était infecté par la corruption, l'odeur, le contact de la mort. À tant de calamités se joignit, pour dernier fléau, la discorde. Les uns parlaient de se rendre, les autres de mourir en se frappant mutuellement. Il s'en trouva qui, au lieu d'une mort sans vengeance, conseillèrent une sortie désespérée ; résolution noble aussi, quoique différente.
L. Dinis, un des chefs, à qui son grand âge et sa longue expérience avaient appris à connaître la force et la clémence de Rome, soutenait l'avis de mettre bas les armes, comme le seul remède en de telles extrémités. Lui-même vint le premier, avec sa femme et ses enfants, se livrer au vainqueur. Il fut suivi de ceux que leur âge ou leur sexe condamne à la faiblesse, et de ceux qui aimaient la vie plus que la gloire. La jeunesse était partagée entre Tarse et Turésis. Tous deux voulaient périr avec la liberté ; mais Tarse s'écriait qu'il fallait hâter leur fin, et trancher d'un seul coup les craintes et les espérances. Il donna l'exemple en se plongeant son épée dans le sein, et sa mort ne manqua pas d'imitateurs. Turésis attendit la nuit avec sa troupe, non toutefois à l'insu de notre général. Aussi, tous les postes furent garnis de renforts nombreux. Avec la nuit s'était élevée une affreuse tempête, et l'ennemi, par des cris effroyables, suivis tout à coup d'un vaste silence, avait jeté l'incertitude parmi les assiégeants. Poppéus parcourt aussitôt toute sa ligne : il exhorte les soldats à ne pas ouvrir de chance aux barbares, en se laissant attirer par un bruit trompeur, ou surprendre par un calme perfide ; mais à rester immobiles à leurs postes, et à ne lancer leurs traits qu'à coup sûr.
LI. Cependant les barbares, descendant par pelotons, jettent sur nos retranchements des pierres, des pieux durcis au feu, des tronçons d'arbres ; d'autres remplissent les fossés de fascines, de claies, de cadavres. Quelques-uns, munis de ponts et d'échelles, les appliquent au rempart, saisissent, arrachent les palissades, et luttent corps à corps avec ceux qui les défendent. Nos soldats les renversent à coups de traits, les poussent du bouclier ou leur envoient d'énormes javelines, et roulent sur eux des monceaux de pierres. Chez les nôtres, la victoire qu'ils tiennent dans les mains, et qui rendra, si elle échappe, la honte plus éclatante ; chez les barbares l'idée que ce combat est leur dernier espoir, les cris lamentables de leurs femmes et de leurs mères, qui les suivent dans la mêlée, échauffent les courages. La nuit accroît l'audace des uns, grossit aux autres le danger. Les coups volent au hasard, arrivent inattendus ; amis, ennemis, on ne distingue personne. L'écho de la montagne, dont nos soldats entendaient le retentissement derrière eux, acheva de tout confondre. Ils crurent les retranchements forcés et en abandonnèrent une partie. Cependant les ennemis ne les traversèrent qu'en petit nombre. Les plus braves furent tués ou blessés ; et, au point du jour, le reste fut poursuivi jusqu'au sommet du rocher, où ils furent, à la fin, contraints de se rendre. Les bourgades voisines se soumirent d'elles-mêmes. L'hiver rigoureux et prématuré du mont Hémus empêcha que les autres ne fussent réduites par la force ou par des sièges.
Agrippine
Condamnation de sa cousine
LII. À Rome, de violentes secousses agitaient la maison de César. Pour préluder aux coups dont Agrippine devait un jour être atteinte, on attaque sa cousine Claudia. L'accusateur fut Domitius Afer. Cet homme sortait de la préture, avec peu de considération, et prêt à tout faire pour acquérir une prompte célébrité. Il reprochait à Claudia une vie déréglée, un commerce adultère avec Furnius des maléfices et des enchantements contre le prince. Agrippine, toujours emportée, et qu'enflammait encore le danger de sa parente, court chez Tibère, et le trouve occupé d'un sacrifice à Auguste. Tirant de cette vue le sujet d'une invective amère, elle s'écrie "qu'on ne devrait pas immoler des victimes au divin Auguste, quand on persécute ses enfants. Ce n'est pas dans de muettes images que réside l'esprit de ce dieu ; son image vivante, celle qui est formée de son sang immortel, comprend ses dangers ; elle se couvre de deuil, pendant qu'on encense les autres. On accuse Claudia : vain subterfuge ! Claudia périt pour avoir follement adressé son culte à la malheureuse Agrippine, sans songer que le même crime a perdu Sosie." Ces plaintes arrachèrent à la dissimulation de Tibère un de ces mots si rares dans sa bouche. Il lui répliqua sévèrement, par un vers grec, que ses droits n'étaient pas lésés de ce qu'elle ne régnait point. Claudia et Furnius furent condamnés. Afer prit place parmi les hommes les plus éloquents : ce procès venait de révéler son génie ; et le prince avait mis le sceau à sa réputation en disant que le titre d'orateur lui appartenait de plein droit. Il continua d'accuser et de défendre ; carrière où il fit plus admirer son talent qu'estimer son caractère. Et ce talent même perdit beaucoup dans son dernier âge, où, malgré l'affaiblissement de son esprit, il ne put se résigner au silence.
Demande d'un nouveau mari
LIII. Cependant Agrippine tomba malade et reçut la visite de César. Opiniâtre en sa colère, elle pleura longtemps sans rompre le silence. Enfin, exhalant son dépit avec ses prières, elle le conjure "d'avoir pitié de sa solitude ; de lui donner un époux : elle est jeune encore, et une femme vertueuse ne peut demander de consolations qu'à l'hymen ; Rome a des citoyens qui daigneront sans doute recevoir la veuve de Germanicus avec ses enfants." Tibère sentit les conséquences politiques de cette demande. Toutefois, pour ne pas laisser éclater son mécontentement ou ses craintes, il sortit sans répondre, malgré les instances d'Agrippine. Ce fait n'est pas rapporté dans les annales du temps. Je le trouve dans les Mémoires où Agrippine, sa fille et mère de Néron, a transmis à la postérité l'histoire de sa propre vie et les malheurs de sa famille.
Séjan met la zizanie
LIV. Bientôt Séjan, abusant de sa douleur et de son imprévoyance pour lui porter un coup plus fatal, lui fit donner l'avis perfidement officieux qu'on voulait l'empoisonner ; qu'elle se défiât des festins de son beau-père. Agrippine ne savait point dissimuler. Un jour elle était à table, près de l'empereur, silencieuse, le visage immobile, ne touchant à aucun mets. Tibère s'en aperçut, soit par hasard, soit qu'il fût averti ; et, pour mieux pénétrer sa pensée, il loua des fruits qu'on venait de servir, et en présenta lui-même à sa bru. Les soupçons d'Agrippine s'en accrurent. Elle remit les fruits aux esclaves, sans en avoir goûté. Tibère cependant ne lui adressa pas une parole ; mais, se tournant vers sa mère, il dit que ce ne serait pas une chose étonnante qu'il fût un peu sévère pour une femme qui l'accusait d'empoisonnement. Aussitôt le bruit se répandit que la perte d'Agrippine était résolue, et que l'empereur, craignant les regards des Romains, cherchait la solitude pour consommer ce crime.
Qui, en Asie, aura son temple de Tibère?
LV. Le prince, pour détourner ces rumeurs, allait au sénat plus assidûment que jamais. Il entendit pendant plusieurs jours les députés de l'Asie, qui disputaient entre eux où serait construit le temple de Tibère. Onze villes d'un rang inégal soutenaient leurs prétentions avec une égale ardeur. Toutes vantaient, à peu près dans les mêmes termes, l'ancienneté de leur origine, leur zèle pour le peuple romain pendant les guerres de Persée, d'Aristonicus et des autres rois. Tralles, Hypèpes, Laodicée et Magnésie (1), furent d'abord exclues, comme d'un rang trop inférieur. Ilion même allégua vainement que Troie était le berceau de Rome : elle n'avait d'autre titre que son antiquité. On pencha un moment en faveur d'Halicarnasse (2). Pendant douze siècles aucun tremblement de terre n'avait ébranlé les demeures de ses habitants, et ils promettaient d'asseoir sur le roc vif les fondements de l'édifice. Pergame faisait valoir son temple d'Auguste : on jugea qu'il suffisait à sa gloire. Vouées tout entières au culte, l'une de Diane et l'autre d'Apollon, Ephèse et Milet parurent ne plus avoir de place pour un culte nouveau. C'est donc entre Sardes et Smyrne qu'il restait à délibérer. Les Sardiens lurent un décret par lequel les Étrusques les reconnaissaient pour frères. On y voyait qu'autrefois Tyrrhénus et Lydus, fils du roi Atys, se partagèrent la nation, devenue trop nombreuse. Lydus resta dans son ancienne patrie ; Tyrrhénus alla en fonder une nouvelle ; et ces deux chefs donnèrent leur nom à deux peuples, l'un en Italie, l'autre en Asie. Dans la suite, les Lydiens, ayant encore augmenté leur puissance, envoyèrent des colonies dans cette partie de la Grèce qui doit son nom à Pélops. Sardes produisait en outre des lettres de nos généraux et des traités faits avec nous pendant les guerres de Macédoine ; enfin elle n'oubliait pas la beauté de ses fleuves, la douceur de son climat, la richesse de ses campagnes.
1. Hypèpe petite ville de Lydie, sur le penchant du Tmolus. Elle n'existe plus. - Tralles, ville considérable du même pays, dont on voit les ruines sur une hauteur, non loin du Méandre. - Laodicée, ville de Phrygie, dont les restes sont encore appelés Ladik.- Magnésie, au pied du mont Sipyle, à la gauche de l'Hermus, aujourd'hui Magnisa.
2. Capitale de la Carie. D'Anville croit qu'elle était au lieu où se trouve aujourd'hui un château nommé Bodroun.
LVI. Smyrne, après avoir rappelé sa haute antiquité, soit qu'elle eût pour fondateur Tantale, fils de Jupiter, ou Thésée, également issu d'une race divine, ou l'une des Amazones, se hâta d'exposer des titres plus réels, les services qu'elle avait rendus au peuple romain en lui fournissant des vaisseaux, non seulement pour les guerres du dehors, mais même pour celles d'Italie. Elle ajouta "qu'elle avait, la première, érigé un temple à la ville de Rome, sous le consulat de Marcus Porcius (1), dans un temps où le peuple romain, quoique déjà très puissant, n'était pas encore maître de l'univers ; car alors Carthage subsistait, et de grands monarques régnaient en Asie." Elle prit à témoin le dictateur Sylla, "dont elle avait secouru l'armée, réduite à une affreuse détresse par la rigueur de l'hiver et le manque de vêtements. La nouvelle de nos besoins avait été apportée à Smyrne au moment où le peuple était assemblé, et aussitôt tous les citoyens s'étaient dépouillés de leurs habits pour les envoyer à nos légions." Les sénateurs allèrent aux voix, et Smyrne obtint la préférence. Vibius Marsus proposa de donner à M. Lépidus, nommé gouverneur d'Asie, un lieutenant extraordinaire pour veiller à la construction du temple. Lépidus refusant par modestie de le choisir lui-même, on eut recours au sort, qui désigna l'ancien préteur Valérius Naso.
1. Sous le consulat de Caton l'Ancien, l'an de Rome 569, avant J. C. 195.
Tibère quitte Rome
Départ pour la Campanie
LVII. Cependant Tibère, exécutant à la fin un projet médité longtemps et tant de fois différé, partit pour la Campanie, sous prétexte de dédier un temple de Jupiter à Capoue et un d'Auguste à Nole, mais avec la résolution de vivre loin de Rome. J'ai suivi la tradition la plus accréditée en attribuant son départ aux artifices de Séjan. Mais, comme il vécut encore six ans dans la solitude après le supplice de cet homme, peut-être, sans chercher ses motifs hors de lui-même, les trouverait-on dans le besoin d'un séjour qui cachât ce que ses actions affichaient, ses vices et sa cruauté. Plusieurs ont pensé que, dans sa vieillesse, son extérieur même lui causait quelque honte. Sa haute taille était grêle et courbée, son front chauve, son visage semé de tumeurs malignes, et souvent tout couvert d'emplâtres. D'ailleurs il s'était accoutumé, dans sa retraite de Rhodes, à fuir les réunions et à renfermer ses débauches. On dit encore que ce fut l'humeur impérieuse de sa mère qui le chassa de Rome. Il en coûtait à son orgueil de l'admettre au partage du pouvoir, et il n'osait l'en exclure, parce que ce pouvoir était un présent de ses mains. Car Auguste avait eu l'idée de laisser l'empire à Germanicus, petit-fils de sa sœur et objet des louanges universelles. Mais, vaincu par les prières de sa femme, il prit Tibère pour fils et donna Germanicus à Tibère. Voilà ce que reprochait Augusta, ce qu'elle redemandait.
LVIII. Une suite peu nombreuse accompagna le prince : un seul sénateur, homme consulaire et profond jurisconsulte, Coccéius Nerva(1) ; Séjan, et un autre chevalier romain du premier rang, Curtius Atticus ; enfin quelques gens de lettres, la plupart Grecs, dont l'entretien amuserait ses loisirs. Les astrologues prétendirent que Tibère était sorti de Rome sous des astres qui ne lui promettaient pas de retour ; prédiction fatale à plusieurs, qui crurent sa fin prochaine et en semèrent le bruit. Ils étaient loin de prévoir la chance, incroyable en effet, que, de son plein gré, il se priverait onze ans de sa patrie. La suite fit voir combien dans cet art l'erreur est près de la science, et de quels nuages la vérité s'y montre enveloppée. L'annonce qu'il ne rentrerait plus dans la ville n'était pas vaine ; le reste trompa tous les calculs, puisque, habitant tour à tour quelque campagne ou quelque rivage près de Rome, souvent même établi au pied de ses murailles, il parvint à une extrême vieillesse.
1. L'aïeul de l'empereur Nerva.
Séjan sauve la vie de Tibère
LIX. Vers ce temps-là, un accident qui mit sa vie en danger accrédita ces frivoles conjectures et augmenta sa confiance dans l'amitié et l'intrépidité de Séjan. Ils soupaient dans une grotte naturelle, à Spélunca(1), entre la mer d'Amycle(2) et les montagnes de Fondi. L'entrée de la grotte, s'écroulant tout à coup, écrasa quelques esclaves. La peur saisit tous les autres, et les convives s'enfuient. Séjan, appuyé sur un genou, les bras tendus, les yeux attachés sur Tibère, oppose son corps aux masses qui tombaient. Les soldats accourus au secours le trouvèrent dans cette attitude. Il en devint plus puissant ; et, quelque pernicieux que fussent ses conseils, l'idée qu'il s'oubliait lui-même leur donnait de l'autorité. Il affectait à l'égard des enfants de Germanicus l'impartialité d'un juge, tandis que ses affidés les accusaient pour lui, et s'acharnaient surtout contre Néron, le plus proche héritier. Il est vrai que ce jeune homme, d'ailleurs sage et modeste, ne se souvenait pas toujours des ménagements qu'exigeait sa fortune. Ses clients et ses affranchis, impatients d'acquérir du pouvoir, l'excitaient à montrer une âme élevée et confiante : "C'était la volonté du peuple romain, le désir des armées ; alors tomberait l'audace de Séjan, qui maintenant bravait également la patience d'un vieillard et la faiblesse d'un jeune homme".
1. Aujourd'hui Sperlonga, au royaume de Naples, près de Fondi sur le bord de la mer.