Discours aux Grecs (page 2)

Tatien le Syrien · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Discours contre les Grecs (Tatien) · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

DISCOURS CONTRE LES GRECS. (suite)

XXVIII. C’est pourquoi j’ai méprisé aussi votre législation ; car, au lieu de vivre d’après une règle unique et commune, comme vous le deviez, il y a aujourd’hui chez vous autant de législateurs que de villes ; ensorte que les uns repoussent avec horreur ce qui est préconisé chez les autres. Ainsi les Grecs condamnent le mariage d’un fils avec sa mère ; tandis que les Perses le regardent comme la plus belle institution. Ainsi encore les barbares condamnent les turpitudes qui se commettent avec les enfants, tandis qu’à Rome on récompense ceux qui rassemblent un grand nombre d’enfants, comme des troupeaux de cavales.

XXIX. Après avoir vu toutes ces infamies, et avoir examiné ensuite, lorsque je participais aux mystères sacrés, les diverses religions qui ont pour ministres des hommes efféminés, je trouvai que Jupiter Latial, en honneur chez les Romains, se plaisait dans le sang humain et dans les homicides ; que Diane, tout près de Mégalopolis, approuvait aussi les mêmes actions, et, qu’ailleurs, beaucoup d’autres démons faisaient commettre un grand nombre de crimes semblables.

Alors je me recueillis en moi-même pour examiner comment je pourrais trouver la vérité, et, pendant que mon esprit cherchait de tous côtés avec ardeur, je rencontrai par hasard quelques livres barbares trop anciens et trop divins pour que je puisse les comparer avec les doctrines et les erreurs des Grecs. Peu à peu ils gagnèrent ma foi par la simplicité de leur style, par l’esprit sans artifice de leurs auteurs, par l’explication naturelle qu’ils donnaient de la création du monde, par la connaissance de l’avenir, l’excellence de leurs préceptes et leur supériorité en toutes choses. C’est pourquoi, instruit par l’esprit de Dieu, j’ai compris que les doctrines des philosophes étaient réprouvées, au lieu que la doctrine que nous suivons dissipe la servitude qui est dans le monde, nous délivre d’une infinité de tyrans et de princes, et nous apporte un privilége que nous avions déjà reçu, il est vrai, mais que l’erreur nous avait empêché de conserver.

XXX. Imbu, pénétré comme je le suis de cette doctrine, je veux me dépouiller entièrement comme les petits enfants. Car nous savons que la nature du mal est semblable à celle des plus petites semences ; il lui suffit de quelques instants pour s’établir dans un cœur, mais aussi on peut la repousser en ajoutant foi aux paroles de Dieu, et en ne se livrant point à la dissipation. Car le mal s’est emparé de nous par l’espoir d’un trésor caché que nous nous attachons à découvrir et qui ne nous a couverts que de poussière, et nous lui avons donné par là le moyen de s’établir en nous. S’appropriant toutes choses, il a retenu captives sous sa dépendance les véritables richesses. Que nos frères prennent pour eux toutes ces réflexions. Pour vous, ô Grecs, que vous dirai-je, sinon de ne point injurier des hommes meilleurs que vous, et de ne point prendre occasion de leur nom de barbares pour les railler ! Car, si vous le voulez, vous pourrez trouver la cause qui empêche les uns de comprendre la langue des autres ; et si vous désirez connaître notre doctrine, je vous en ferai l’exposé moi-même fort au long et d’une manière facile à saisir.

XXXI. Il me semble qu’il est maintenant à propos de faire voir que notre philosophie est plus ancienne que toutes les écoles grecques. Pour cela, Moïse et Homère nous serviront de termes de comparaison, puisqu’ils sont les deux auteurs les plus anciens, et que l’un est le premier des poëtes et des historiens, et l’autre le chef de toute la sagesse barbare. Mettons-les donc en parallèle, et nous trouverons que notre philosophie est non-seulement plus ancienne que les diverses doctrines des Grecs, mais encore qu’elle a précédé l’invention des lettres. Je n’emprunterai point le témoignage de nos propres auteurs ; car il ne serait d’aucun poids pour vous, et vous ne le recevriez pas ; mais j’aurai recours aux témoignages mêmes des Grecs pour vous combattre par vos propres armes, et tirer de vous-mêmes des arguments qui ne soient point suspects. Les poésies d’Homère, sa naissance, le temps où il a vécu, ont été l’objet des investigations de vos auteurs les plus anciens, tels que Théagène de Rhége, qui vivait sous le règne de Cambyse ; Stésimbrote de Thasso, Antimaque de Colophon, Hérodote d’Halycarnasse, et Denys d’Olynthe. Après eux encore, Éphore de Cumes, Philocore d’Athènes ; les péripatéticiens Megaclide et Chaméléon : puis les grammairiens Lénodote, Aristophane, Callimaque, Cratès, Ératosthène, Aristarque, Apollodore. Parmi ces auteurs, Cratès prétend qu’Homère a vécu avant le retour des Héraclides, environ quatre-vingts ans après la guerre de Troie ; Ératosthène prétend qu’il a vécu cent ans après la prise d’Ilion. Aristarque le fait paraître lors de l’émigration ionienne qui arriva cent-quarante ans après la guerre de Troie ; Philochore, après l’émigration ionienne, pendant qu’Archippe était archonte à Athènes, et cent quatre-vingts ans après la guerre de Troie ; Apollodore dit qu’il a vécu cent ans après l’émigration ionienne, c’est-à-dire deux cent quarante ans après la guerre de Troie. Quelques-uns ont prétendu qu’il vivait quatre-vingt-dix ans avant les Olympiades, c’est-à-dire, trois cent dix-sept ans après la prise de Troie. D’autres le rapprochent encore davantage de nous, et prétendent qu’il fut contemporain d’Archiloque : or, Archiloque vivait au temps de Gysès, roi de Lydie, pendant la vingt-troisième olympiade et cinq cents ans après la guerre de Troie. Voilà en peu de mots ce que j’avais à dire sur le temps où vécut Homère et sur les divers sentiments des auteurs qui ont parlé de ce poëte ; quelque succinct que soit ce résumé, j’en ai dit assez pour vous, qui pouvez vérifier attentivement ces témoignages. Je me contenterai donc de cet exposé, bien que je pusse révoquer en doute la vérité de ces divers sentiments. En effet, une histoire ne saurait être véritable dès qu’on ne s’accorde point sur le temps ; et pourquoi se trompe-t-on en écrivant, si ce n’est parce qu’on ne connaît pas la vérité ?

XXXII. Cependant vous ne trouverez point chez nous ni vaine gloire ni sentiments divers. Car nous nous éloignons des doctrines vulgaires et terrestres, nous obéissons aux commandements de Dieu, nous suivons la loi de notre Père céleste, et nous rejetons toutes les opinions humaines. Notre philosophie n’est pas seulement pour les riches, mais les pauvres en jouissent aussi gratuitement. La doctrine qui vient de Dieu est trop relevée pour qu’on puisse la payer avec les biens de ce monde. Nous admettons également tous ceux qui veulent s’instruire, les femmes âgées aussi bien que les jeunes enfants ; et nous honorons tous les âges sans distinction et sans nous écarter néanmoins des règles de la décence. Nous ne venons point vous en imposer ; il sera glorieux à notre foi de vaincre votre incrédulité, mais notre doctrine n’en restera pas moins confirmée par le témoignage de Dieu, quand même vous persisteriez dans l’erreur. Riez donc, vous pleurerez un jour. Mais n’est-il pas absurde que vous admiriez Nestor qui s’efforce de rivaliser avec de jeunes guerriers dans les combats, lui qui peut à peine retenir les rênes de ses chevaux à cause de la faiblesse de son âge ; tandis que vous tournez en dérision ceux d’entre nous qui luttent contre la vieillesse et qui méditent les choses divines ? Qui ne se moquerait de vous lorsqu’on vous entend parler des amazones, de Sémiramis et de quelques autres héroïnes semblables, tandis que vous accablez nos vierges de vos outrages ? Achille était un jeune homme, et cependant l’on croit qu’il avait beaucoup de générosité. Neoptolème était bien jeune aussi, mais il était courageux. Philoctète était faible, et cependant le démon avait besoin de lui pour renverser Troie. Qu’était Thersite ? et toutefois il fut un des chefs de l’armée ; et on ne lui aurait jamais reproché d’avoir la tête chauve et en pointe, s’il n’avait eu la folie de vouloir parler sans cesse. Pour nous, peu nous importe la figure de nos philosophes, et nous ne jugeons point les hommes par l’apparence extérieure ; car nous croyons que tout le monde peut avoir un esprit mâle, même avec un corps faible. Vous autres, au contraire, vous n’écoutez que votre jalousie et votre bassesse dans les jugements que vous portez.

XXXIII. C’est pourquoi j’ai résolu de vous démontrer clairement, par les choses mêmes que vous estimez, la sagesse de nos institutions et la folie des vôtres. Écoutez jusqu’où va la futilité des Grecs, vous qui nous reprochez de perdre notre temps parmi des femmes et des enfants, de jeunes filles et de vieilles femmes, et qui nous tournez en ridicule, parce que nous ne partageons pas vos opinions. Leurs arts sont des bagatelles dont ils font le plus grand cas, tandis que vos dieux et vous, vous vous conduisez d’une manière infâme dans vos gynécées. En effet, Lysippe a fait une statue de bronze représentant Praxilla, dont les vers ne renferment rien d’utile ; Ménestrate a fait celle de Léarchide ; Silanion, celle de la courtisane Sapho ; Naucide, celle d’Érina de Lesbos ; Boiscus, celle de Myrtide ; Céphisodote, celle de Myra de Bysance ; Gouphe, celle de Praxigoris ; Amphistrate, celle de Clitus. Que dire des statues d’Anyta, de Tellesila et de Mystis, qui furent faites, la première par Euticrate et Céphisodote, la seconde par Nycérate, et la troisième par Aristodote ? Euthicrate a fait aussi la statue de Mnésarchide d’Éphèse, et celle de Talarchide d’Argos ; et Silanion, celle de Corinne. J’ai voulu les rappeler, pour montrer qu’il ne se passe rien d’extraordinaire chez nous, et pour vous apprendre, à la vue des monuments que vous avez élevés aux femmes, à ne point vous railler de celles qui, parmi nous, étudient la sagesse. Sapho était une courtisane, une femme impudique, et elle a chanté elle-même ses désordres. Nos vierges au contraire sont toutes chastes, et en filant la laine elles chantent des cantiques sacrés bien au-dessus des chants de votre Sapho. C’est pourquoi rougissez d’être vous-mêmes les disciples de femmes méprisables, tandis que vous ne parlez qu’avec dérision des femmes attachées à notre doctrine, et des assemblées solennelles où elles se réunissent. Combien ne devez-vous pas vous glorifier de Glaucippe, qui enfanta un monstre, comme on le voit d’après sa statue faite par l’Athénien Nicérate, fils d’Euctémon ? Cette femme méritait bien sans doute de grands honneurs, puisqu’elle mit au monde un éléphant. Praxitèle et Hérodote ont fait la statue de la courtisane Phrynée, et Euticrate a représenté Pantheuchyde enceinte d’un homme perdu de mœurs. L’art de Dinomène transmis à la postérité la mémoire de Bésantide, reine des Péoniens parce qu’elle avait mis au jour un enfant noir. Pour moi, je condamne tout à la fois et Pythagore, qui représenta Europe assise sur un taureau, et vous-mêmes qui comblez d’honneur cet artiste accusateur de votre Jupiter. Je me ris du sculpteur Myron, qui a fait une génisse surmontée de la Victoire, parce que la fille d’Agénore, après avoir été enlevée, remporta le prix de la licence et de l’adultère. Hérodote d’Olinthe a représenté la courtisane Glycère et la musicienne Argive ; Bryaxis a fait la statue de l’infâme Pasiphaé, dont le seul souvenir vous révolte, et que vous seriez bien fachés de voir imitée aujourd’hui par vos femmes. Lysistrate a représenté une femme nommée Mélanippe, parce qu’elle était sage, et vous ne voulez point croire à la sagesse de nos femmes !

XXXIV. Le tyran Phalaris, qui dévorait des enfants à la mamelle, était sans doute un excellent prince, puisqu’on montre encore son image comme celle d’un homme de bien, grâce à Polystrate Ampraciote. Les habitants d’Agrigente ont en horreur la mémoire de cet anthropophage ; et vous qui vous dites sages, vous faites gloire de conserver ses traits ! N’est-ce pas un crime d’honorer le fratricide, en conservant parmi vous les statues de Polynice et d’Étéocle, tandis que vous auriez dû ensevelir à la fois et ces statues et Pythagore leur auteur, afin d’anéantir ces monuments du crime ? Pourquoi irais-je contempler comme un prodige cette femme qui mit au monde trente enfants, et dont Périclimène a fait la statue ? Il eût été bien plus sage de la vouer à l’opprobre, pour avoir mis au jour les fruits d’une telle intempérance, et pour s’être rendue semblable à cette romaine nommée Scropha, qui obtint aussi un culte pour une pareille fécondité. Mars fut adultère avec Vénus, et Andron a fait la statue d’Harmonie, issue de cette criminelle union. Le poëte Sophron, qui fit quelques misérables vers, a été moins célèbre par ses poésies que par sa statue, qui existe encore. Les fables d’Ésope n’ont pas été son seul titre à l’immortalité ; car le talent d’Aristodème lui a valu encore une grande célébrité. Comment donc ne rougissez-vous point de calomnier la vertu de nos femmes, vous qui avez tant de courtisanes, tant de misérables poëtes, et tant de méchants hommes ? Quel grand mérite aurai-je acquis quand je saurai qu’Évanthe est accouchée sur la place publique, quand j’aurai admiré le talent de Callistrate, et que j’aurai bien considéré la Nééra de Calliade, qui était une courtisane ? Laïs fut une courtisane, et Turnus a fait sa statue pour être un monument de ses infamies. Comment ne rougissez-vous point des turpitudes d’Éphestion, quoique Philon ait parfaitement reproduit ses traits ? Pourquoi honorez-vous la statue de Cynédus, à cause de Ganimède son auteur ? Praxitèle a fait aussi une femme nommée Spilumène. Il eût bien mieux valu abandonner toutes ces monstruosités pour rechercher ce qui est beau et grand ; il eût bien mieux valu renoncer aux sacriléges inventions de Philénide et d’Éléphantide, que d’avoir en horreur nos lois et nos institutions.

XXXV. Ce que je viens de vous exposer, ô Grecs ! je ne le tiens point d’un autre, moi qui ai parcouru plusieurs contrées, qui ai étudié vos doctrines et qui ai cultivé les arts et les sciences ; moi enfin qui, étant resté longtemps à Rome, ai pu voir dans cette ville les diverses statues qui y ont été transportées du milieu de vous. Car je ne cherche point, comme la plupart des philosophes, à confirmer mes paroles par les opinions d’autrui ; et je n’écris que ce que j’ai vu de mes propres yeux. Ayant donc renoncé à la vaine jactance des Romains, aux froids discours des Athéniens et à tant de systèmes mal conçus, j’ai embrassé notre philosophie que vous appelez barbare. J’avais déjà commencé à vous démontrer combien elle surpasse vos institutions par son antiquité ; mais la digression que je viens de faire m’en ayant détourné un instant, je vais reprendre la suite de mon discours. Que notre érudition ne vous blesse point ; et ne cherchez pas à nous réfuter en disant : « Ce Tatien qui s’élève au-dessus des Grecs et d’une multitude de philosophes n’est qu’un nouveau sectateur de la doctrine des barbares. » Qu’y a-t-il, en effet, d’étonnant qu’un de vos semblables vous instruise, vous dont l’ignorance est manifeste ? Quelle absurdité y a-t-il à apprendre toujours en vieillissant, comme le disait un de vos sages ?

XXXVI. J’accorde qu’Homère ait vécu pendant le siége de Troie, qu’il fût contemporain de cette guerre et qu’il ait combattu avec Agamemnon ; qu’il ait enfin existé, si l’on veut, avant l’invention des lettres. Il est évident que Moïse est antérieur à la ruine de Troie d’un grand nombre d’années, puisqu’il a précédé la construction d’Ilion, et le règne de Tros et de Dardanus. Pour le prouver, j’invoquerai le témoignage des Chaldéens, des Phéniciens et des Égyptiens. Qu’ajouterai-je de plus ? Celui qui veut persuader doit par-dessus tout être clair et court. Bérose, prêtre de Bélus chez les Babyloniens, qui fut le contemporain d’Alexandre, et qui, sous le règne du troisième Antiochus, son successeur, écrivit en trois livres l’histoire des Chaldéens et les hauts faits de leurs rois ; Bérose, dis-je, fait mention d’un de ces princes nommé Nabuchodonosor, qui entreprit une expédition contre les Phéniciens et les Juifs. Nous savons que cette guerre avait été prédite par nos prophètes et quelle arriva longtemps après Moïse, environ soixante-dix ans avant l’empire des Perses. Or, Bérose est un écrivain très-savant, comme nous l’apprend Juba, qui a écrit deux livres sur les affaires d’Assyrie, et qui déclare n’avoir appris l’histoire que de Bérose.

XXXVII. Après les Chaldéens, voici quelle est l’histoire des Phéniciens : Ils eurent trois historiens nommés, Théodote, Hypsicrate et Mochus, dont les livres ont été traduits en grec par Latus, qui a écrit aussi avec soin l’histoire des philosophes. Dans ces histoires, il est parlé de l’enlèvement d’Europe, de l’arrivée de Ménélas en Égypte, et des belles actions de Chirame, qui donna sa fille en mariage à Salomon, roi des Juifs, et qui fournit tous les bois nécessaires pour la construction du temple. Ménandre de Pergame écrit la même chose ; or, Chirame vécut peu de temps après la guerre de Troie, et Salomon, son contemporain vécut bien longtemps après Moïse.

XXXVIII. Les Égyptiens ont aussi leur histoire écrite avec beaucoup de soin par Ptolémée, non point celui qui fut roi, mais celui qui fut prêtre sous le nom de Mendésius. Cet historien, racontant les hauts faits des rois d’Égypte, témoigne que sous le règne d’Amos, roi des Égyptiens, les Juifs, conduits par Moïse, sortirent de ce royaume pour aller dans les lieux qu’ils habitèrent dans la suite. Or, voici ce qu’il ajoute : « Amos, dit-il, était le contemporain d’Inachus. » Après cet historien, le grammairien Appion, homme très-savant, dans son quatrième livre de l’histoire des Égyptiens, écrite en cinq livres, raconte entre autres choses qu’Avaris détrôna Amos, contemporain d’Inachus, roi des Grecs, comme le témoigne Ptolémée Mendésius dans ses Annales. Or, le temps qui s’est écoulé depuis Inachus jusqu’à la ruine de Troie comprend vingt règnes, dont voici l’énumération :

XXXIX. Les rois des Grecs qui régnèrent dans cet intervalle furent Inachus, Phoronée, Apis, Chriasis, Triopas, Argius, Phorbas, Crotopas, Sténélas, Danaüs, Lyncée, Prète, Abas, Achrisius, Persée, Sténélaus, Arreus, Thyeste et Agamemnon, qui prit la ville de Troie la dix-huitième année de son règne. Or, l’homme qui réfléchit remarquera qu’il n’existe aucun monument historique de ce temps-là chez les Grecs, comme ils en conviennent eux-mêmes. En effet, Cadmus, qui leur enseigna l’art de l’écriture, ne vint en Béotie que plusieurs années après ; et ce n’est que sous le règne de Phoronée, successeur d’Inachus, que les Grecs quittèrent enfin la vie sauvage des nomades pour se fixer dans les villes. Si donc Moïse est contemporain d’Inachus, il est antérieur de quatre cents ans à la guerre de Troie. On peut encore prouver la même chose par la succession des rois de l’Attique, de Macédoine, d’Égypte et d’Assyrie. Si donc les hauts faits des Grecs ne furent écrits qu’après Inachus, il est bien clair qu’ils ne le furent aussi qu’après Moïse. Car Ogygès, roi des Athéniens, sous le règne duquel arriva le premier déluge, fut le contemporain de Phoronée, successeur d’Inachus ; Actée, qui donna son nom au pays appelé Attique, fut celui de Phorbas ; Prométhée, Épimète, Atlas, Cécrops et Io furent les contemporains de Triopas. C’est sous le règne de Cécrops qu’arriva l’incendie de Phaéton et le déluge de Deucalion. On place sous le règne de Sténélas celui d’Amphixion, l’arrivée de Danaüs dans le Péloponnèse, la fondation du royaume de Dardanie par Dardanus, et le retour d’Europe de Phénicie en Crète. C’est sous le roi Lyncée qu’eut lieu l’enlèvement de Proserpine, la construction du temple d’Éleusis, l’agriculture enseignée par Triptolème, l’arrivée de Cadmus à Thèbes et le règne de Minos. C’est sous le règne de Prète que Molpus fit la guerre contre les Athéniens. Pendant le règne d’Acrisius eut lieu la descente de Pélops venant de Phrygie, l’arrivée de Yon à Athènes ; le règne du second Cécrops, les exploits de Persée et de Bacchus ; et l’on vit paraître Musée, disciple d’Orphée. Enfin, c’est sous le règne d’Agamemnon qu’eut lieu la prise de Troie.

XL. Il est évident, d’après tout ce que nous avons dit, que Moïse est antérieur aux anciens héros, aux guerres et aux dieux des gentils ; et puisqu’il est plus ancien, il faut croire à ses paroles plutôt qu’à celles des Grecs, qui ont été puiser leur doctrine dans ses écrits, sans lui conserver aucune reconnaissance. Car plusieurs de leurs sages ayant connu les écrits de Moïse, les ont entièrement dénaturés, soit en voulant se les approprier comme leur ouvrage, soit en enveloppant de commentaires les choses qui leur paraissaient obscures, et donnant à la vérité l’apparence de la fable. Au reste, je rapporterai, dans un livre contre ceux qui ont traité des choses divines, tout ce que les philosophes de la Grèce ont dit de nos institutions et de l’histoire de nos lois ; je dirai quels ils sont et combien ils sont nombreux.

XLI. Mais il est essentiel maintenant de démontrer avec le plus grand soin que Moïse est non-seulement antérieur à Homère, mais encore à tous les écrivains qui ont précédé ce poëte : tels que Linus, Philammon, Thamiris, Amphion, Musée, Orphée, Démodocus, Phémius, la Sibylle, le Crétois Épiméride, qui vint à Sparte ; Aristée de l’île de Proconnèse qui écrivit des poëmes, le centaure Asbolus, Isatis, Drimon, Eumiclus de l’île de Chypre, Horus de Samos, Pronostis d’Athènes. En effet, Linus fut le maître d’Hercule, et Hercule n’a précédé la guerre de Troie que d’un seul règne, comme on le voit par son fils, qui combattit dans cette guerre. Orphée fut le contemporain d’Hercule ; car les écrits qu’on donne sous son nom paraissent être de l’Athénien Onomacrite, qui vivait sous le règne des Pisistrate, environ vers la cinquantième olympiade. Orphée eut pour disciple Musée ; et comme Amphion précède de deux règnes la guerre de Troie, je me dispenserai de rien dire sur son compte. Démodocus et Phémius ont vécu au temps même de la guerre de Troie ; car l’un était à la tête des Phociens, et l’autre commandait les Phéaciens. Thamiris et Philammon les ont précédés de quelques années seulement. Il me semble que ce que j’ai dit doit suffire pour démontrer combien la doctrine des barbares est antérieure à celle des Grecs. Cependant, pour traiter à fond ce sujet, je tirerai encore une preuve de ceux qui sont regardés comme sages ; car Minos, qui se distingua le premier par sa prudence et ses lois pleines de sagesse, vécut sous le règne de Lyncée, successeur de Danaüs, et le onzième roi depuis Inachus. Lycurgue naquit longtemps après la prise de Troie, et il donna des lois aux Lacédémoniens cent ans avant l’ère des olympiades ; Dracon vécut dans le cours de la trente-neuvième olympiade ; Solon, pendant la quarante-huitième ; et Pythagore, environ vers la soixante-deuxième. Or, nous avons démontré que les olympiades avait été établies quatre cent sept ans après la guerre de Troie. Après tout ce que j’ai dit, je ne m’arrêterai point à parler du temps où ont vécu les sept sages ; car puisque Thalès, le plus ancien d’eux tous, a vécu vers la cinquantième olympiade, nous n’avons pas besoin de parler des autres qui sont venus après lui.

XLII. Voilà, ô Grecs ! ce que j’ai écrit pour votre instruction, moi Tatien philosophe barbare, né en Assyrie, formé d’abord dans vos écoles, et qui ai embrassé ensuite la doctrine que je professe aujourd’hui ; maintenant que je reconnais le vrai Dieu et son œuvre, je suis tout prêt à soumettre à votre examen les dogmes de ma croyance ; je ne dissimulerai jamais à l’égard de Dieu ma foi et mes principes.

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