Élégies (page 2)

Tibulle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Élégies (Tibulle) · 2 pages

Osiris est le premier dont la main industrieuse ait construit une charrue, et qui ait, avec le soc, déchiré le tendre sein de la terre. Il est le premier qui lui ait confié des semences dont elle n'avait point éprouvé la vertu, et qui ait cueilli des fruits sur des arbres inconnus. C'est lui qui enseigna à donner un appui à la vigne délicate, à la dépouiller avec le fer de sa verte chevelure. Le premier, il obtint le doux breuvage exprimé de la grappe mûre par un pied rustique ; cette liqueur qui apprit à donner à la voix de mélodieuses inflexions, à mouvoir ses membres au son cadencé des instruments. Le vin réconforta le laboureur fatigué d'un long travail, et chassa de son coeur la tristesse qui le resserrait. Le vin donne le repos à l'esclave épuisé, malgré la chaîne pesante que ses pieds traînent avec bruit. Osiris, tu ne connais ni les tristes soucis, ni le deuil : ce que tu aimes, ce sont les danses, les chansons, les jeux légers de l'amour ; ce sont les fleurs de toute espèce, les couronnes de lierre ; c'est la robe couleur de safran qui descend mollement jusqu'aux pieds, les vêtements de pourpre, les doux sons de la flûte, et la légère corbeille remplie d'objets destinés aux mystérieux sacrifices.

Descend en ces lieux ; célèbre avec nous, au milieu des jeux et des danses, le génie de 1VIessala ; baigne tes tempes de flots de vin. Que l'essence ruisselle de la chevelure brillante du dieu ; que sa tête et son cou soient chargés de molles guirlandes. Oui, qu'il vienne en ce jour, pendant que je lui offrirai un religieux encens et des gâteaux pétris avec le miel de l'Attique.

Et toi, Messala, puisses-tu voir grandir sous tes yeux des fils qui ajoutent encore aux exploits de leur père, et entourent glorieusement ta vieillesse. Que ta voie monumentale ne soit point oubliée du Tusculan, ni de l'habitant de l'antique cité d'Albe la Blanche. Le fond en est formé d'un dur gravier amassé à tes frais et de cailloux rapprochés avec art. Le laboureur chantera tes louanges quand il reviendra de la grande ville sur le soir, et rentrera chez lui sans s'être meurtri les pieds. Et toi, heureux anniversaire, puissions-nous te célébrer encore longtemps 1 qu'un éclat toujours plus vif signale ton retour !

ÉLÉGIE VIII

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Ce n'est pas moi qui puis me méprendre sur un signe d'amour, ou sur de tendres paroles prononcées d'une voix douce. Je n'interroge ni les sorts, ni les fibres, interprètes de la volonté des dieux. Le chant des oiseaux ne me révèle point l'avenir. Mais, armé par Vénus elle-même d'un gantelet magique, je me suis instruit dans ses combats, où j'ai reçu plus d'une blessure. Renonce à la feinte : l'Amour embrase d'un feu plus cruel celui qu'il voit succomber à regret. À quoi te sert le soin que tu as pris de ta molle chevelure ? que te revient-il d'en avoir maintes fois changé l'arrangement ? d'avoir orné tes joues d'un fard brillant ? d'avoir fait arrondir tes ongles par une main savante ? C'est en vain que tu changes de tunique et de vêtements, c'est en vain qu'une chaussure étroite comprime ton pied. Pholoé te plaît, quoiqu'elle se soit offerte à tes regards sans parure, et qu'elle n'ait point lentement ajusté sa chevelure brillante. Quelque vieille aurait-elle, avec ses enchantements et ses herbes puissantes, jeté sur toi un sort dans le silence de la nuit ? Les chants magiques attirent la moisson du voisin ; ils arrêtent dans sa marche le serpent irrité ; ils essayent même d'arracher la Lune de son char, et en viendraient à bout sans le retentissement de l'airain sous la main qui le frappe. Mais pourquoi accuser de ton malheur les enchantements et les herbes ? La beauté n'a pas besoin d'appeler la magie à son secours. Ce qui te nuit, c'est de l'avoir touchée, c'est de lui avoir donné de longs baisers, c'est d'avoir enlacé tes genoux dans les siens.

Et toi, Pholoé, garde-toi de traiter ton jeune amant avec rigueur ; Vénus punit les orgueilleux dédains. Ne lui demande pas de présents. C'est à l'amoureux en cheveux blancs de te donner de l'or, pour que tu réchauffes mollement contre ton sein ses membres glacés. Mieux vaut cent fois que l'or l'adolescent dont les tendres joues brillent d'un doux éclat, et dont la barbe sans rudesse ne déchire point la beauté qu'il embrasse. Passe au-dessous de ses épaules tes bras d'ivoire, et méprise les trésors des rois. Vénus te verra l'accueillir furtivement sur ton sein, tandis que, aiguillonné par le désir, il se confondra tendrement avec toi : elle te verra attacher sur sa bouche haletante de ces humides baisers où les langues s'entrechoquent, et lui imprimer avec la dent sur le cou des marques d'amour. Les pierreries et les perles sont inutiles à celle qui, par le froid, est condamnée à dormir seule et ne doit exciter les désirs d'aucun homme. Hélas ! il est trop tard pour rappeler l'amour, pour rappeler la jeunesse, quand la blanche vieillesse a flétri une tête chargée d'années. Alors on regrette sa beauté ; pour dissimuler les ravages du temps, on se teint la chevelure avec l'écorce verte de la noix. Alors on a soin d'arracher les cheveux blanchis, d'effacer ses rides et de se faire un jeune visage. Pour toi, tandis que ton printemps est dans sa fleur, hâte-toi d'en jouir : il fuit à pas précipités. Ne désespère point Marathus : quelle gloire y a-t-il à vaincre un enfant ? C'est pour le vieillard caduc qu'il faut réserver tes rigueurs : de grâce, épargne un jouvenceau. Ce n'est point la maladie, mais l'excès de son amour qui a flétri son teint. L'infortuné ! combien de fois, en ton absence, n'a-t-il point exhalé sa douleur en plaintes amères, et versé des torrents de larmes ? D'où viennent ses mépris ? s'écrie-t-il ; je pouvais mettre en défaut la vigilance de ses gardiens. L'Amour enseigne lui-même aux amants à tromper. Je connais les jouissances furtives de Vénus ; je sais comprimer mon haleine, et ravir des baisers sans bruit. Je pourrais, malgré l'obscurité de la nuit, me glisser à la dérobée, et ouvrir une porte sans me faire entendre. Mais, hélas ! à quoi me servent les ruses, si mon amour est dédaigné, si la cruelle beauté que j'adore fuit de son lit ? Quelquefois elle me promet ; mais soudain la perfide me trompe, et je suis condamné à passer la nuit dans les tourments de l'inquiétude. À chaque instant je me flatte de l'espoir de la voir arriver : au moindre mouvement, je crois entendre le bruit de ses pas.

Enfant, renonce aux larmes : elle est insensible, et déjà les pleurs ont gonflé tes yeux fatigués. La colère des dieux, je t'en préviens, Pholoé, poursuit les superbes : il est inutile alors de faire brûler l'encens sur leurs autels. Marathus se jouait autrefois lui-même des malheureux amants ; il ignorait qu'un dieu vengeur le poursuivait le bras levé sur sa tête. Souvent même, dit-on, il riait des larmes de la douleur, et entretenait les désirs par de vains prétextes de retard. Maintenant il déteste l'orgueil ; maintenant il maudit les verrous d'une porte inflexible ; et toi aussi, le châtiment t'attend, si tu ne mets un terme à tes dédains. Que de fois tu regretteras de ne pouvoir, par tes voeux, rappeler le jour que tu perds !

ÉLÉGIE IX

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Pourquoi, si tu voulais m'être infidèle, avoir pris les dieux à témoin de serments que tu devais violer en secret ? Ah ! malheureux, on peut bien d'abord cacher ses parjures ; mais, plus tard, la peine arrive sans bruit. Grâce pour lui, grands dieux : il est juste que vous pardonniez à la beauté une première offense contre vos lois. C'est dans l'espoir du gain que le laboureur attèle ses taureaux au joug, et presse avec ardeur les pénibles travaux des champs. C'est encore dans la vue du gain qu'à travers les mers, où les vents règnent en maîtres, le nautonier dirige sa barque vagabonde sur des astres immobiles. Les présents ont également séduit celui que j'aime ; mais puisse un dieu les réduire en cendres et en eau. Je ne tarderai point à le voir puni : la poussière, le vent qui hérissera sa chevelure terniront sa beauté. Son visage, ses cheveux seront brûlés par le soleil ; une longue route meurtrira ses pieds délicats. Combien de fois ne lui ai-je pas dit : Ne fais point de ta beauté un trafic qui la souille ; l'or cache souvent bien des maux ! Celui qui se laisse prendre à ce piège, et viole ses serments d'amour, allume contre lui la colère de Vénus. Imprime plutôt sur mon front la trace du feu, mutile mes membres avec le fer, déchire mon dos à coups de fouet ; mais n'espère pas me cacher tes infidélités : il est un dieu qui arrache à la ruse le voile dont elle se couvre. Ce dieu lui-même a permis qu'en présence d'un esclave discret le ministre de la séduction trahît son secret dans l'ivresse. Le dieu lui-même a voulu qu'il vous échappât dans le sommeil un mot qui révélât malgré vous le fait que vous taisiez.

Voilà les avis que je t'ai donnés ; maintenant je rougis de t'avoir parlé les larmes aux yeux, de m'être jeté à tes pieds. Alors tu me jurais que ni les monceaux d'or, ni les pierreries ne m'enlèveraient ta foi, dusses-tu recevoir, pour prix d'une complaisance, la Campanie entière, ou ce vignoble chéri de Bacchus, le territoire de Falerne. En entendant un pareil langage, je me serais laissé persuader qu'il n'y à point d'astres qui brillent aux cieux, point de route pour la foudre à travers les airs. Tu allais même jusqu'à pleurer : et moi, qui ne connais point la tromperie, j'étais assez crédule pour essuyer tes joues humides. Où t'arrêterais-tù donc, si tu n'aimais toi-même une jeune beauté ! Puisse-t-elle, c'est là mon voeu, imiter ta légèreté ! Combien de fois, pour que per-sonne ne fût témoin de vos entretiens, ne t'ai-je pas accompagné, au milieu de la nuit, un flambeau à la main ! Si, contre ton attente, souvent elle vint te visiter chez toi ; si, en rentrant, tu la trouvas cachée derrière la porte, c'est à moi que tu le dois. Je fis alors mon malheur par ma folle confiance en ton amour : car je pouvais mieux me mettre en garde contre tes pièges. Je fis plus : dans mon égarement, je chantai tes louanges ; mais aujourd'hui, j'en ai honte et pour les Muses et pour moi-même. Que ces vers deviennent la proie de Vulcain et de ses flammes dévorantes, qu'un fleuve les engloutisse dans ses eaux. Mais toi, fuis loin d'ici, malheureux, qui vends ta beauté, et rentre chez toi la main chargée du prix de l'infamie. Et toi, qui n'as pas craint d'employer les présents pour le séduire, que ta femme se joue de toi impunément par de continuelles trahisons ; quand elle aura, de ses jouissances furtives, fatigué quelque jeune amant, qu'elle vienne tout abattue dans ton lit, avec un vêtement qui vous sépare. Puisses-tu trouver toujours dans ta couche les traces d'un étranger ! Puisse ta porte être toujours ouverte à ceux que les désirs tourmentent ! Qu'on ne puisse dire si ta lascive soeur a vidé un plus grand nombre de coupes, mis hors de combat un plus grand nombre d'amants. Souvent, dit-on, elle prolonge ses festins jusqu'à l'heure où le char du Soleil ramène le jour. Nulle ne sait mieux mettre une nuit à profit, et varier ses travaux amoureux. Ton épouse s'est instruite à son école ; tu es assez insensé pour ne point t'en apercevoir à ses mouvements auxquels préside un art qu'elle ne connaissait point. Crois-tu que c'est pour toi qu'elle ajuste sa coiffure ; qu'elle fait passer dans sa fine chevelure l'ivoire aux dents serrées ? Est-ce pour ce beau visage qu'elle se pare de bracelets d'or, qu'elle se montre vêtue de la pourpre de Tyr ? Non, ce n'est pas à toi qu'elle veut paraître jolie ; mais à quelque jeune amant auquel elle sacrifierait ta fortune et ta maison. Ce n'est point l'amour du vice qui l'entraîne ; mais des membres flétris par la goutte, les embrassements d'un vieillard mettent en fuite une élégante beauté.

Voilà cependant l'homme dont mon jeune ami a partagé la couche. Il serait capable, je crois, d'unir Vénus aux animaux féroces.

Et toi, as-tu bien osé vendre des caresses qui m'appartenaient ? porter follement à d'autres des baisers qui étaient à moi ? Tu pleureras quand un nouvel amant me tiendra dans ses fers, quand tu le verras régner en maître superbe sur un coeur qui s'était donné à toi. Puisse alors ta douleur faire ma joie ; pour marquer ma reconnaissance à Vénus, j'attacherai dans son temple une palme d'or sur la-quelle sera gravée mon aventure en ces termes :

DEGAGE DES LIENS D'UN PERFIDE, TIBULLE TE CONSACRE CETTE OFFRANDE ; SOIS-LUI PROPICE, ô DEESSE, IL T'EN CONJURE.

ÉLÉGIE X

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Quel est le premier qui forgea la terrible épée ? c'était un coeur barbare, un coeur de fer. C'est lui qui fit connaître à la race humaine les meurtres et les combats ; c'est lui qui ouvrit à la cruelle mort une route plus courte.

Mais non, l'infortuné n'est pas coupable : nous avons fait servir à notre perte les armes qu'il nous avait mises en main pour combattre les animaux féroces.

C'est la faute de l'or ; la guerre n'existait point, quand on n'avait sur sa table qu'une coupe de hêtre. Point de forteresses, point de remparts : le berger goûtait un sommeil paisible au milieu de ses brebis. Que n'ai-je vécu alors ? je n'eusse point connu les luttes sanglantes où se plaît le vulgaire ; je n'aurais point senti mon coeur palpiter aux accents de la trompette. Maintenant on m'entraîne à la guerre, et déjà peut-être quelque ennemi porte le trait qui doit rester dans mon flanc. Veillez sur moi, Lares de mes pères ; c'est vous qui m'avez nourri lorsque enfant je courais à vos pieds. Ne rougissez pas d'être formés d'un vieux bois : c'est ainsi que vous habitiez la demeure de mes aïeux. L'homme était plus religieux observateur de sa foi quand, honorés sans luxe, les dieux n'avaient, dans une étroite chapelle, qu'une image en bois. Il suffisait, pour les apaiser, de leur offrir une grappe de raisin, de ceindre leur chevelure sacrée d'une couronne d'épis. Celui dont le voeu avait été exaucé leur portait des gâteaux ; sa fille, encore toute petite, l'accompagnait avec un rayon de miel.

Dieux Lares, écartez de nous les traits d'airain, et pour victime je vous immolerai un porc arraché au troupeau qui remplit mon étable rustique. Je le suivrai avec un vêtement pur, des corbeilles couronnées de myrte dans les mains, et le myrte à moi-même me ceindra la tête. Puissé-je vous plaire ainsi ! qu'un autre signale son courage dans les combats ; favorisé de Mars, qu'il terrasse les généraux ennemis ; pour que je puisse en buvant entendre un soldat faire le récit de ses exploits, et le voir retracer, avec du vin, son camp sur la table. Quelle étrange fureur de courir sur les champs de bataille au-devant de la cruelle Mort ! elle a le bras levé, elle vient furtivement et sans bruit. Il n'y a dans l'empire souterrain ni moissons, ni riches vignobles ; on y voit le farouche Cerbère, et le hideux nocher du Styx. Là les joues meurtries, et les cheveux dévorés par les flammes, la pâle troupe des Ombres erre autour des lacs ténébreux. N'est-il pas mille fois plus digne d'envie le sort de celui que la vieillesse paresseuse surprend dans une humble chaumière entouré de ses enfants ? Il garde lui-même ses brebis, son fils fait paître les agneaux ; et son épouse fait tiédir l'eau pour le délasser de ses fatigues. Que ce bonheur soit le mien ! qu'il me soit permis de voir mes cheveux blanchir, de raconter dans ma vieillesse les histoires du vieux temps ! Cependant, que la paix féconde nos campagnes. C'est la paix bienfaisante qui la première fit peser sur le taureau le joug de la charrue recourbée. C'est elle qui nourrit la vigne et renferma la liqueur exprimée du raisin, afin que la bouteille remplie par le père se vidât pour le fils. La paix met en honneur le soc et le hoyau, tandis que dans un coin obscur la rouille s'attache au glaive cruel du guerrier. Le laboureur, dont la sobriété est en défaut, ramène du bois sacré, sur un chariot, sa femme et ses enfants à sa chaumière. Mais alors la guerre s'allume entre les amants. La jeune fille éclate en plaintes contre le cruel qui lui a arraché les cheveux et a brisé sa porte. Les pleurs arrosent ses tendres joues meurtries ; mais le vainqueur lui-même verses des larmes de ce que son bras a si bien servi sa fureur. Cependant le folâtre Amour attise la querelle par les mots piquants qu'il suggère, et reste paisiblement assis entre les deux combattants irrités. Mais il faut être de pierre ou d'acier pour frapper la beauté qu'on aime ; c'est arracher les dieux de l'Olympe. Qu'on se contente de déchirer le léger vêtement qui couvre ses membres, de rompre les liens qui retiennent ses cheveux ; qu'on se contente de faire couler ses larmes : mille fois heureux celui qui dans sa colère peut voir pleurer une jeune fille. Mais celui dont la main est cruelle n'est propre qu'à porter le bouclier et le pieu : qu'il s'éloigne de la douce Vénus.

Mais viens parmi nous, Paix, divinité bienfaisante, viens un épi à la main ; que des fruits échappés de ta robe blanche roulent devant tes pieds.

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