La Jeune Parque (page 2)

Paul Valéry · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Jeune Parque · 2 pages

Regarde : un bras très pur est vu, qui se dénude.

Je te revois, mon bras… Tu portes l’aube…

Ô rude

Réveil d’une victime inachevée… et seuil

Si doux… si clair, que flatte, affleurement d’écueil,

L’onde basse, et que lave une houle amortie !…

L’ombre qui m’abandonne, impérissable hostie,

Me découvre vermeille à de nouveaux désirs,

Sur le terrible autel de tous mes souvenirs.

Là, l’écume s’efforce à se faire visible ;

Et là, titubera sur la barque sensible

À chaque épaule d’onde, un pêcheur éternel.

Tout va donc accomplir son acte solennel

De toujours reparaître incomparable et chaste,

Et de restituer la tombe enthousiaste

Au gracieux état du rire universel.

Salut ! Divinités par la rose et le sel,

Et les premiers jouets de la jeune lumière,

Îles !… Ruches bientôt quand la flamme première

Fera que votre roche, îles que je prédis,

Ressente en rougissant de puissants paradis ;

Cimes qu’un feu féconde à peine intimidées,

Bois qui bourdonnerez de bêtes et d’idées,

D’hymnes d’hommes comblés des dons du juste éther,

Îles ! dans la rumeur des ceintures de mer,

Mères vierges toujours, même portant ces marques,

Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques :

Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez,

Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !

De l’âme les apprêts sous la tempe calmée,

Ma mort, enfant secrète et déjà si formée,

Et vous, divins dégoûts qui me donniez l’essor,

Chastes éloignements des lustres de mon sort,

Ne fûtes-vous, ferveur, qu’une noble durée ?

Nulle jamais des dieux plus près aventurée

N’osa peindre à son front leur souffle ravisseur,

Et de la nuit parfaite implorant l’épaisseur,

Prétendre par la lèvre au suprême murmure.

Je soutenais l’éclat de la mort toute pure

Telle j’avais jadis le soleil soutenu…

Mon corps désespéré tendait le torse nu

Où l’âme, ivre de soi, de silence et de gloire,

Prête à s’évanouir de sa propre mémoire,

écoute, avec espoir, frapper au mur pieux

Ce cœur, — qui se ruine à coups mystérieux

Jusqu’à ne plus tenir que de sa complaisance

Un frémissement fin de feuille, ma présence…

Attente vaine, et vaine… Elle ne peut mourir

Qui devant son miroir pleure pour s’attendrir.

Ô n’aurait-il fallu, folle, que j’accomplisse

Ma merveilleuse fin de choisir pour supplice

Ce lucide dédain des nuances du sort ?

Trouveras-tu jamais plus transparente mort

Ni de pente plus pure où je rampe à ma perte

Que sur ce long regard de victime entr’ouverte,

Pâle, qui se résigne et saigne sans regret ?

Que lui fait tout le sang qui n’est plus son secret ?

Dans quelle blanche pais cette pourpre la laisse,

À l’extrême de l’être et belle de faiblesse !

Elle calme le temps qui la vient abolir,

Le moment souverain ne la peut plus pâlir,

Tant la chair vide baise une sombre fontaine !

Elle se fait toujours plus seule et plus lointaine…

Et moi, d’un tel destin, le cœur toujours plus près,

Mon cortège, en esprit, se berçait de cyprès…

Vers un aromatique avenir de fumée,

Je me sentais conduite, offerte et consumée ;

Toute, toute promise aux nuages heureux !

Même, je m’apparus cet arbre vaporeux,

De qui la majesté légèrement perdue

S’abandonne à l’amour de toute l’étendue.

L’être immense me gagne, et de mon cœur divin

L’encens qui brûle expire une forme sans fin…

Tous les corps radieux tremblent dans mon essence !…

Non, non !… N’irrite plus cette réminiscence !

Sombre lys ! Ténébreuse allusion des cieux,

Ta vigueur n’a pu rompre un vaisseau précieux…

Parmi tous les instants tu touchais au suprême…

— Mais qui l’emporterait sur la puissance même,

Avide par tes yeux de contempler le jour

Qui s’est choisi ton front pour lumineuse tour ?

Cherche, du moins, dis-toi, par quelle sourde suite

La nuit, d’entre les morts, au jour t’a reconduite ?

Souviens-toi de toi-même, et retire à l’instinct

Ce fil (ton doigt doré le dispute au matin),

Ce fil dont la finesse aveuglément suivie

Jusque sur cette rive a ramené ta vie…

Sois subtile… cruelle… ou plus subtile !… Mens !…

Mais sache !… Enseigne-moi par quels enchantements,

Lâche que n’a su fuir sa tiède fumée,

Ni le souci d’un sein d’argile parfumée,

Par quel retour sur toi, reptile, as-tu repris

Tes parfums de caverne et tes tristes esprits ?

Hier la chair profonde, hier, la chair maîtresse

M’a trahie… Oh ! sans rêve, et sans une caresse !…

Nul démon, nul parfum ne m’offrit le péril

D’imaginaires bras mourant au col viril ;

Ni, par le Cygne-Dieu, de plumes offensée

Sa brûlante blancheur n’effleura ma pensée…

Il eût connu pourtant le plus tendre des nids !

Car toute à la faveur de mes membres unis,

Vierge, je fus dans l’ombre une adorable offrande…

Mais le sommeil s’éprit d’une douceur si grande,

Et nouée à moi-même au creux de mes cheveux,

J’ai mollement perdu mon empire nerveux.

Au milieu de mes bras, je me suis faite une autre…

Qui s’aliène ?… Qui s’envole ?… Qui se vautre ?…

À quel détour caché, mon cœur s’est-il fondu ?

Quelle conque a redit le nom que j’ai perdu ?

Le sais-je, quel reflux traître m’a retirée

De mon extrémité pure et prématurée,

Et m’a repris le sens de mon vaste soupir ?

Comme l’oiseau se pose, il fallut m’assoupir.

Ce fut l’heure, peut-être, où la devineresse

Intérieure s’use et se désintéresse :

Elle n’est plus la même… Une profonde enfant

Des degrés inconnus vainement se défend,

Et redemande au loin ses mains abandonnées.

Il faut céder aux vœux des mortes couronnées

Et prendre pour visage un souffle…

Doucement, Me voici : mon front touche à ce consentement…

Ce corps, je lui pardonne, et je goûte à la cendre

Je me remets entière au bonheur de descendre,

Ouverte aux noirs témoins, les bras suppliciés,

Entre des mots sans fin, sans moi, balbutiés.

Dors, ma sagesse, dors. Forme-toi cette absence ;

Retourne dans le germe et la sombre innocence,

Abandonne-toi vive aux serpents, aux trésors.

Dors toujours ! Descends, dors toujours ! Descends, dors, dors !

(La porte basse c’est une bague… où la gaze

Passe… Tout meurt, tout rit dans la gorge qui jase…

L’oiseau boit sur ta bouche et tu ne peux le voir…

Viens plus bas, parle bas… Le noir n’est pas si noir…)

Délicieux linceuls, mon désordre tiède,

Couche où je me répands, m’interroge et me cède,

Où j’allai de mon cœur noyer les battements,

Presque tombeau vivant dans mes appartements,

Qui respire, et sur qui l’éternité s’écoute,

Place pleine de moi qui m’avez prise toute,

Ô forme de ma forme et la creuse chaleur

Que mes retours sur moi reconnaissaient la leur,

Voici que tant d’orgueil qui dans vos plis se plonge

À la fin se mélange aux bassesses du songe !

Dans vos nappes, où lisse elle imitait sa mort

L’idole malgré soi se dispose et s’endort,

Lasse femme absolue, et les yeux dans ses larmes,

Quand, de ses secrets nus les antres et les charmes,

Et ce reste d’amour que se gardait le corps

Corrompirent sa perte et ses mortels accords.

Arche toute secrète, et pourtant si prochaine,

Mes transports, cette nuit, pensaient briser ta chaîne ;

Je n’ai fait que bercer de lamentations

Tes flancs chargés de jour et de créations !

Quoi ! mes yeux froidement que tant d’azur égare

Regardent là périr l’étoile fine et rare,

Et ce jeune soleil de mes étonnements

Me paraît d’une aïeule éclairer les tourments,

Tant sa flamme aux remords ravit leur existence,

Et compose d’aurore une chère substance

Qui se formait déjà substance d’un tombeau !…

O, sur toute la mer, sur mes pieds, qu’il est beau !

Tu viens !… Je suis toujours celle que tu respires,

Mon voile évaporé me fuit vers tes empires…

… Alors, n’ai-je formé vains adieux si je vis,

Que songes ?… Si je viens, en vêtements ravis,

Sur ce bord, sans horreur, humer la haute écume,

Boire des yeux l’immense et riante amertume,

L’être contre le vent, dans le plus vif de l’air,

Recevant au visage un appel de la mer ;

Si l’âme intense souffle, et renfle furibonde

L’onde abrupte sur l’onde abattue, et si l’onde

Au cap tonne, immolant un monstre de candeur,

Et vient des hautes mers vomir la profondeur

Sur ce roc, d’où jaillit jusque vers mes pensées

Un éblouissement d’étincelles glacées,

Et sur toute ma peau que morde l’âpre éveil,

Alors, malgré moi-même, il le faut, ô Soleil,

Que j’adore mon cœur où tu te viens connaître,

Doux et puissant retour du délice de naître,

Feu vers qui se soulève une vierge de sang

Sous les espèces d’or d’un sein reconnaissant !

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