Romances sans paroles

Paul Verlaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Romances sans paroles (1902) · 2 pages

I

Le vent dans la plaine

Suspend son haleine.

(Favart.)

C’est l’extase langoureuse,

C’est la fatigue amoureuse,

C’est tous les frissons des bois

Parmi l’étreinte des brises,

C’est, vers les ramures grises,

Le chœur des petites voix.

Ô le frêle et frais murmure !

Cela gazouille et susurre,

Cela ressemble au cri doux

Que l’herbe agitée expire…

Tu dirais, sous l’eau qui vire,

Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente

En cette plainte dormante,

C’est la nôtre, n’est-ce pas ?

La mienne, dis, et la tienne,

Dont s’exhale l’humble antienne

Par ce tiède soir, tout bas ?

VI

C’est le chien de Jean de Nivelle

Qui mord sous l’œil même du guet

Le chat de la mère Michel ;

François-les-bas-bleus s’en égaie.

La Lune à l’écrivain public

Dispense sa lumière obscure

Où Médor avec Angélique

Verdissent sur le pauvre mur.

Et voici venir La Ramée

Sacrant en bon soldat du Roy.

Sous son habit blanc mal famé,

Son cœur ne se tient pas de joie,

Car la boulangère… — Elle ? — Oui dam !

Bernant Lustucru, son vieil homme,

A tantôt couronné sa flamme…

Enfants, Dominus vobiscum !

Place ! en sa longue robe bleue

Toute en satin qui fait frou-frou,

C’est une impure, palsembleu !

Dans sa chaise qu’il faut qu’on loue,

Fût-on philosophe ou grigou,

Car tant d’or s’y relève en bosse,

Que ce luxe insolent bafoue

Tout le papier de monsieur Loss !

Arrière ! robin crotté ! place,

Petit courtaud, petit abbé,

Petit poète jamais las

De la rime non attrapée !

Voici que la nuit vraie arrive…

Cependant jamais fatigué

D’être inattentif et naïf

François-les-bas-bleus s’en égaie.

VIII

Dans l’interminable

Ennui de la plaine

La neige incertaine

Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

Comme des nuées

Flottent gris les chênes

Des forêts prochaines

Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

Corneille poussive

Et vous, les loups maigres,

Par ces bises aigres

Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable

Ennui de la plaine

La neige incertaine

Luit comme du sable.

IV

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses

De cette façon nous serons bien heureuses

Et si notre vie a des instants moroses,

Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

Ô que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,

À nos vœux confus la douceur puérile

De cheminer loin des femmes et des hommes,

Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles

Éprises de rien et de tout étonnées,

Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles,

Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.

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III

Il pleut doucement sur la ville.(Arthur Rimbaud.)

Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville,

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un cœur qui s’ennuie,

Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison

Dans ce cœur qui s’écœure.

Quoi ! nulle trahison ?

Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi,

Sans amour et sans haine,

Mon cœur a tant de peine !

II

Je devine, à travers un murmure,

Le contour subtil des voix anciennes

Et dans les lueurs musiciennes,

Amour pâle, une aurore future !

Et mon âme et mon cœur en délires

Ne sont plus qu’une espèce d’œil double

Où tremblote à travers un jour trouble

L’ariette, hélas ! de toutes lyres !

Ô mourir de cette mort seulette

Que s’en vont, cher amour qui t’épeures

Balançant jeunes et vieilles heures !

Ô mourir de cette escarpolette !

IX

Le rossignol qui du haut d’une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d’un chêne et toute-fois il a peur de se noyer. (Cyrano de Bergerac).

L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée,

Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées !

Mai, juin 1872.

V

Son joyeux, importun d’un clavecin sonore. (Pétrus Borel)

Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu’avec un très léger bruit d’aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

Rôde discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir, longtemps parfumé d’Elle.

Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux chant badin ?

Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin ?

VII

Ô triste, triste était mon âme

À cause, à cause d’une femme.

Je ne me suis pas consolé

Bien que mon cœur s’en soit allé.

Bien que mon cœur, bien que mon âme

Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé,

Bien que mon cœur s’en soit allé.

Et mon cœur, mon cœur trop sensible

Dit à mon âme : Est-il possible,

Est-il possible, — le fût-il, —

Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon cœur : Sais-je

Moi-même, que nous veut ce piège

D’être présents bien qu’exilés,

Encore que loin en allés ?

A POOR YOUNG SHEPHERD

J’ai peur d’un baiser

Comme d’une abeille.

Je souffre et je veille

Sans me reposer.

J’ai peur d’un baiser !

Pourtant j’aime Kate

Et ses yeux jolis.

Elle est délicate,

Aux longs traits pâlis.

Oh ! que j’aime Kate !

C’est Saint-Valentin !

Je dois et je n’ose

Lui dire au matin…

La terrible chose

Que Saint-Valentin !

Elle m’est promise,

Fort heureusement !

Mais quelle entreprise

Que d’être un amant

Près d’une promise !

J’ai peur d’un baiser

Comme d’une abeille.

Je souffre et je veille

Sans me reposer.

J’ai peur d’un baiser !

BEAMS

Elle voulut aller sur les flots de la mer,

Et comme un vent bénin soufflait une embellie,

Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,

Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,

Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,

Si bien que nous suivions son pas plus calme encor

Que le déroulement des vagues, ô délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement

Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.

Parfois de grands varechs filaient en longues branches,

Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés ;

Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut sa tête.

Douvres-Ostende, à bord de la « Comtesse-de-Flandre ».

4 avril 1873.

BIRDS IN THE NIGHT

Vous n’avez pas eu toute patience,

Cela se comprend par malheur, de reste ;

Vous êtes si jeune ! Et l’insouciance,

C’est le lot amer de l’âge céleste !

Vous n’avez pas eu toute la douceur,

Cela par malheur d’ailleurs se comprend ;

Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur,

Que votre cœur doit être indifférent !

Aussi, me voici plein de pardons chastes,

Non, certes ! joyeux, mais très calme en somme

Bien que je déplore, en ces mois néfastes,

D’être, grâce à vous, le moins heureux homme.

⁂

Et vous voyez bien que j’avais raison

Quand je vous disais, dans mes moments noirs,

Que vos yeux, foyers de mes vieux espoirs,

Ne couvaient plus rien que la trahison.

Vous juriez alors que c’était mensonge

Et votre regard qui mentait lui-même

Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge,

Et de votre voix vous disiez : « Je t’aime ! »

Hélas ! on se prend toujours au désir

Qu’on a d’être heureux malgré la saison…

Mais ce fut un jour plein d’amer plaisir,

Quand je m’aperçus que j’avais raison !

⁂

Aussi bien pourquoi me mettrais-je à geindre ?

Vous ne m’aimiez pas, l’affaire est conclue,

Et, ne voulant pas qu’on ose me plaindre,

Je souffrirai d’une âme résolue.

Oui ! je souffrirai, car je vous aimais !

Mais je souffrirai comme un bon soldat

Blessé qui s’en va dormir à jamais,

Plein d’amour pour quelque pays ingrat.

Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,

Encor que de vous vienne ma souffrance,

N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,

Aussi jeune, aussi folle que la France ?

⁂

Or, je ne veux pas — le puis-je d’abord ?

Plonger dans ceci mes regards mouillés.

Pourtant mon amour que vous croyez mort

A peut-être enfin les yeux dessillés.

Mon amour qui n’est que ressouvenance,

Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure

Encore et qu’il doive, à ce que je pense,

Souffrir longtemps jusqu’à ce qu’il en meure,

Peut-être a raison de croire entrevoir

En vous un remords qui n’est pas banal,

Et d’entendre dire, en son désespoir,

À votre mémoire : ah ! fi ! que c’est mal !

⁂

Je vous vois encor. J’entr’ouvris la porte.

Vous étiez au lit comme fatiguée.

Mais, ô corps léger que l’amour emporte,

Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

Ô quels baisers, quels enlacements fous !

J’en riais moi-même à travers mes pleurs.

Certes, ces instants seront, entre tous

Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir de votre sourire

Et de vos bons yeux en cette occurrence

Et de vous enfin, qu’il faudrait maudire,

Et du piège exquis, rien que l’apparence.

⁂

Je vous vois encore ! En robe d’été

Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.

Mais vous n’aviez plus l’humide gaîté

Du plus délirant de tous nos tantôts.

La petite épouse et la fille aînée

Était reparue avec la toilette

Et c’était déjà notre destinée

Qui me regardait sous votre voilette.

Soyez pardonnée ! Et c’est pour cela

Que je garde, hélas ! avec quelque orgueil,

En mon souvenir qui vous cajola

L’éclair de côté que coulait votre œil.

⁂

Par instants je suis le pauvre navire

Qui court démâté parmi la tempête

Et, ne voyant pas Notre-Dame luire,

Pour l’engouffrement en priant s’apprête.

Par instants je meurs la mort du pécheur

Qui se sait damné s’il n’est confessé,

Et, perdant l’espoir de nul confesseur,

Se tord dans l’Enfer, qu’il a devancé.

Ô mais ! par instants, j’ai l’extase rouge

Du premier chrétien, sous la dent rapace,

Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge

Un poil de sa chair, un nerf de sa face !

Bruxelles-Londres. — Septembre-octobre 1872.

BRUXELLES

CHEVAUX DE BOIS

Par Saint-Gille,

Viens-nous-en,

Mon agile

Alezan.

(V. Hugo.)

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,

Tournez cent tours, tournez mille tours,

Tournez souvent et tournez toujours,

Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne

Sont sur vos dos comme dans leur chambre ;

Car, en ce jour, au bois de la Cambre,

Les maîtres sont tous deux en personne.

Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,

Tandis qu’autour de tous vos tournois

Clignote l’œil du filou sournois,

Tournez au son du piston vainqueur.

C’est ravissant comme ça vous soûle

D’aller ainsi dans ce cirque bête !

Bien dans le ventre et mal dans la tête,

Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez, tournez, sans qu’il soit besoin

D’user jamais de nuls éperons

Pour commander à vos galops ronds,

Tournez, tournez, sans espoir de foin

Et dépêchez, chevaux de leur âme :

Déjà voici que la nuit qui tombe

Va réunir pigeon et colombe,

Loin de la foire et loin de madame.

Tournez, tournez ! le ciel en velours

D’astres en or se vêt lentement.

Voici partir l’amante et l’amant.

Tournez au son joyeux des tambours !

Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872.

BRUXELLES

SIMPLES FRESQUES

I

La fuite est verdâtre et rose

Des collines et des rampes,

Dans un demi-jour de lampes

Qui vient brouiller toute chose.

L’or sur les humbles abîmes,

Tout doucement s’ensanglante,

Des petits arbres sans cimes,

Où quelque oiseau faible chante.

Triste à peine tant s’effacent

Ces apparences d’automne.

Toutes mes langueurs rêvassent,

Que berce l’air monotone.

II

L’allée est sans fin

Sous le ciel, divin

D’être pâle ainsi !

Sais-tu qu’on serait

Bien sous le secret

De ces arbres-ci ?

Des messieurs bien mis,

Sans nul doute amis

Des Royers-Collards,

Vont vers le château.

J’estimerais beau

D’être ces vieillards.

Le château, tout blanc

Avec, à son flanc,

Le soleil couché,

Les champs à l’entour…

Oh ! que notre amour

N’est-il là niché !

Estaminet du Jeune Renard, août 1872.

CHARLEROI

Dans l’herbe noire

Les Kobolds vont.

Le vent profond

Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?

L’avoine siffle.

Un buisson gifle

L’œil au passant.

Plutôt des bouges

Que des maisons.

Quels horizons

De forges rouges !

On sent donc quoi ?

Des gares tonnent,

Les yeux s’étonnent,

Où Charleroi ?

Parfums sinistres !

Qu’est-ce que c’est ?

Quoi bruissait

Comme des sistres ?

Sites brutaux !

Oh ! votre haleine,

Sueur humaine,

Cris des métaux !

Dans l’herbe noire

Les Kobolds vont.

Le vent profond

Pleure, on veut croire.

CHILD WIFE

Vous n’avez rien compris à ma simplicité,

Rien, ô ma pauvre enfant !

Et c’est avec un front éventé, dépité

Que vous fuyez devant.

Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,

Pauvre cher bleu miroir,

Ont pris un ton de fiel, ô lamentable sœur,

Qui nous fait mal à voir.

Et vous gesticulez avec vos petits bras

Comme un héros méchant,

En poussant d’aigres cris poitrinaires, hélas !

Vous qui n’étiez que chant !

Car vous avez eu peur de l’orage et du cœur

Qui grondait et sifflait,

Et vous bêlâtes vers votre mère — ô douleur ! —

Comme un triste agnelet.

Et vous n’avez pas su la lumière et l’honneur

D’un amour brave et fort,

Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,

Jeune jusqu’à la mort !

AQUARELLES

GREEN

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,

Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

J’arrive tout couvert encore de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,

Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encore de vos derniers baisers ;

Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,

Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

MALINES

Vers les prés le vent cherche noise

Aux girouettes, détail fin

Du château de quelque échevin,

Rouge de brique et bleu d’ardoise,

Vers les prés clairs, les prés sans fin…

Comme les arbres des féeries,

Des frênes, vagues frondaisons,

Échelonnent mille horizons

À ce Sahara de prairies,

Trèfle, luzerne et blancs gazons.

Les wagons filent en silence

Parmi ces sites apaisés.

Dormez, les vaches ! Reposez,

Doux taureaux de la plaine immense,

Sous vos cieux à peine irisés !

Le train glisse sans un murmure,

Chaque wagon est un salon

Où l’on cause bas et d’où l’on

Aime à loisir cette nature.

Faite à souhait pour Fénelon.

Août, 1872.

SPLEEN

Les roses étaient toutes rouges

Et les lierres étaient tout noirs.

Chère, pour peu que tu te bouges

Renaissent tous mes désespoirs.

Le ciel était trop bleu, trop tendre,

La mer trop verte et l’air trop doux.

Je crains toujours, — ce qu’est d’attendre

Quelque fuite atroce de vous.

Du houx à la feuille vernie

Et du luisant buis je suis las,

Et de la campagne infinie

Et de tout, fors de vous, hélas !

STREETS

I

Dansons la gigue !

J’aimais surtout ses jolis yeux,

Plus clairs que l’étoile des cieux,

J’aimais ses yeux malicieux.

Dansons la gigue !

Elle avait des façons vraiment

De désoler un pauvre amant,

Que c’en était vraiment charmant !

Dansons la gigue !

Mais je trouve encore meilleur

Le baiser de sa bouche en fleur,

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