Sagesse (page 2)
III
L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable. Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ? Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. Que ne t’endormais-tu, le coude sur la table ?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, Et je dorloterai les rêves de ta sieste, Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame. Il dort. C’est étonnant comme les pas de femme Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J’ai fait arroser dans la chambre. Va, dors ! L’espoir luit comme un caillou dans un creux. Ah ! quand refleuriront les roses de septembre !
IV
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes : Ils ne m’ont pas trouvé malin.
À vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d’amoureuses flammes M’a fait trouver belles les femmes : Elles ne m’ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l’étant guère, J’ai voulu mourir à la guerre : La mort n’a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ? Qu’est-ce que je fais en ce monde ? Ô vous tous, ma peine est profonde ; Priez pour le pauvre Gaspard !
V
Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie : Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie !
Je ne vois plus rien, Je perds la mémoire Du mal et du bien… Ô la triste histoire !
Je suis un berceau Qu’une main balance Au creux d’un caveau : Silence, silence !
VI
Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu’on voit Doucement tinte. Un oiseau sur l’arbre qu’on voit Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
— Qu’as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse ?
VII
Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D’une aile inquiète et folle vole sur la mer, Tout ce qui m’est cher, D’une aile d’effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?
Mouette à l’essor mélancolique. Elle suit la vague, ma pensée, À tous les vents du ciel balancée Et biaisant quand la marée oblique, Mouette à l’essor mélancolique.
Ivre de soleil Et de liberté, Un instinct la guide à travers cette immensité. La brise d’été Sur le flot vermeil Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie Qu’elle alarme au lointain le pilote Puis au gré du vent se livre et flotte Et plonge, et l’aile toute meurtrie Revole, et puis si tristement crie !
Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D’une aile inquiète et folle vole sur la mer. Tout ce qui m’est cher, D’une aile d’effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?
VIII
Parfums, couleurs, systèmes, lois ! Les mots ont peur comme des poules. La Chair sanglote sur la croix.
Pied, c’est du rêve que tu foules, Et partout ricane la voix, La voix tentatrice des foules.
Cieux bruns où nagent nos desseins, Fleurs qui n’êtes pas le calice, Vin et ton geste qui se glisse, Femme et l’œillade de tes seins,
Nuit câline aux frais traversins, Qu’est-ce que c’est que ce délice, Qu’est-ce que c’est que ce supplice, Nous les damnés et vous les Saints ?
IX
Le son du cor s’afflige vers les bois D’une douleur on veut croire orpheline Qui vient mourir au bas de la colline Parmi la bise errant en courts abois.
L’âme du loup pleure dans cette voix Qui monte avec le soleil qui décline, D’une agonie on veut croire câline Et qui ravit et qui navre à la fois.
Pour faire mieux cette plainte assoupie La neige tombe à longs traits de charpie À travers le couchant sanguinolent,
Et l’air a l’air d’être un soupir d’automne, Tant il fait doux par ce soir monotone Où se dorlote un paysage lent.
X
La tristesse, langueur du corps humain M’attendrissent, me fléchissent, m’apitoient, Ah ! surtout quand des sommeils noirs le foudroient. Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main !
Et que mièvre dans la fièvre du demain, Tiède encor du bain de sueur qui décroît, Comme un oiseau qui grelotte sous un toit ! Et les pieds, toujours douloureux du chemin,
Et le sein, marqué d’un double coup de poing, Et la bouche, une blessure rouge encor. Et la chair frémissante, frêle décor,
Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point La douleur de voir encore du fini !… Triste corps ! Combien faible et combien puni !
XI
La bise se rue à travers Les buissons tout noirs et tout verts, Glaçant la neige éparpillée, Dans la campagne ensoleillée, L’odeur est aigre près des bois, L’horizon chante avec des voix, Les coqs des clochers des villages Luisent crûment sur les nuages. C’est délicieux de marcher À travers ce brouillard léger Qu’un vent taquin parfois retrousse. Ah ! fi de mon vieux feu qui tousse ! J’ai des fourmis plein les talons. Debout, mon âme, vite, allons ! C’est le printemps sévère encore, Mais qui par instant s’édulcore D’un souffle tiède juste assez Pour mieux sentir les froids passés Et penser au Dieu de clémence… Va, mon âme, à l’espoir immense !
XII
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées ! L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de cœur avec sévérité d’esprit, Et cette vigilance, et le calme prescrit, Et toutes ! — Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées À peine du lourd rêve et de la tiède nuit. C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit L’autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune. « Telles, quand des brebis sortent d’un clos. C’est une, Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l’air des plus embarrassés. Faisant ce que fait leur chef de file : il s’arrête, Elles s’arrêtent tour à tour, posant leur tête Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[1]. » Votre pasteur, ô mes brebis, ce n’est pas moi,
C’est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. Suivez-le. Sa houlette est bonne. Et je serai, Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.
XIII
L’échelonnement des haies Moutonne à l’infini, mer Claire dans le brouillard clair Qui sent bon les jeunes baies.
Des arbres et des moulins Sont légers sous le vert tendre Où vient s’ébattre et s’étendre L’agilité des poulains.
Dans ce vague d’un Dimanche Voici se jouer aussi De grandes brebis aussi Douces que leur laine blanche.
Tout à l’heure déferlait L’onde, roulée en volutes. De cloches comme des flûtes Dans le ciel comme du lait.
XIV
L’immensité de l’humanité, Le temps passé vivace et bon père, Une entreprise à jamais prospère : Quelle puissante et calme cité !
Il semble ici qu’on vit dans l’histoire, Tout est plus fort que l’homme d’un jour, De lourds rideaux d’atmosphère noire Font richement la nuit alentour.
Ô civilisés que civilise L’Ordre obéi, le Respect sacré ! Ô dans ce champ si bien préparé Cette moisson de la Seule Église !
XV
La mer est plus belle Que les cathédrales, Nourrice fidèle, Berceuse de râles, La mer sur qui prie La Vierge Marie !
Elle a tous les dons Terribles et doux. J’entends ses pardons Gronder ses courroux. Cette immensité N’a rien d’entêté.
Ô ! si patiente, Même quand méchante ! Un souffle ami hante La vague, et nous chante :
« Vous sans espérance, Mourez sans souffrance ! »
Et puis sous les cieux Qui s’y rient plus clairs, Elle a des airs bleus, Roses, gris et verts… Plus belle que tous, Meilleure que nous !
XVI
La « grande ville ». Un tas criard de pierres blanches Où rage le soleil comme en pays conquis. Tous les vices ont leur tanière, les exquis Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.
Des odeurs ! Des bruits vains ! Où que vague le cœur, Toujours ce poudroiement vertigineux de sable, Toujours ce remuement de la chose coupable Dans cette solitude où s’écœure le cœur ! —
De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde Parmi le fade ennui qui monte de ceci, D’autant plus âpre et plus sanctifiante aussi Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide !
XVII
Toutes les amours de la terre Laissant au cœur du délétère Et de l’affreusement amer, Fraternelles et conjugales, Paternelles et filiales, Civiques et nationales. Les charnelles, les idéales. Toutes ont la guêpe et le ver.
La mort prend ton père et ta mère, Ton frère trahira son frère, Ta femme flaire un autre époux. Ton enfant, on te l’aliène, Ton peuple, il se pille ou s’enchaîne Et l’étranger y pond sa haine. Ta chair s’irrite et tourne obscène, Ton âme flue en rêves fous.
Mais, dit Jésus, aime, n’importe ! Puis de toute illusion morte Fais un cortège, forme un chœur, Va devant, tel aux champs le pâtre, Tel le coryphée au théâtre, Tel le vrai prêtre ou l’idolâtre, Tels les grands-parents près de l’âtre, Oui, que devant aille ton cœur !
Et que toutes ces voix dolentes S’élèvent rapides ou lentes, Aigres ou douces, composant À la gloire de Ma souffrance Instrument de ta délivrance, Condiment de ton espérance Et mets de ta propre navrance. L’hymne qui te sied à présent !
XVIII
Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit La reine d’ici-bas, et littéralement ! Elle dit peu de mots de ce gouvernement Et ne s’arrête point aux détails de surcroît ;
Mais le Point, à son sens, celui qu’il faut qu’on voie Et croie, est ceci dont elle la complimente : Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente. Puis le pauvre-de-cœur décide et suit sa voie.
Qui l’en empêchera ? De vœux il n’en a plus Que celui d’être un jour au nombre des élus, Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,
Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues, Mais accumulateur des seules choses sues. De quel si fier sujet, et libre, quelle reine !
XIX
Parisien, mon frère à jamais étonné, Montons sur la colline où le soleil est né Si glorieux qu’il fait comprendre l’idolâtre, Sous cette perspective inconnue au théâtre. D’arbres au vent et de poussière d’ombre et d’or. Montons. Il est si frais encor, montons encor. Là ! nous voilà placés comme dans une « loge De face », et le décor vraiment tire un éloge, La cathédrale énorme et le beffroi sans fin. Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain Appareil des remparts pompeux et grands quand même, Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l’or blême Des nuages à l’ouest réverbérant l’or dur De derrière chez nous, tous ces lourds joyaux sur Ces ouates, n’est-ce pas, l’écrin vaut le voyage, Et c’est ce qu’on peut dire un brin de paysage ? — Mais descendons, si ce n’est pas trop abuser De vos pieds las, à fin seule de reposer
Vos yeux qui n’ont jamais rien vu que Montmartre, — « Campagne » vert de plaie et ville blanc de dartre (Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin !) — Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym, Cheminons vers la ville au long de la rivière, Sous les frais peupliers, dans la fine lumière. L’une des portes ouvre une rue, entrons-y. Aussi bien, c’est le point qu’il faut, l’endroit choisi : Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites. Point hautes, çà et là des bronches sur leurs faîtes, Si doux et sinueux le cours de ces maisons, Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons, Profilant la lumière et l’ombre en broderies Au lieu du long ennui de vos haussmanneries, Et si gentil l’accent qui confine au patois De ces passants naïfs avec leurs yeux matois !… Des places ivres d’air et de cris d’hirondelles Où l’histoire proteste en formules fidèles À la crête des toits comme au fer des balcons, Des portes ne tournant qu’à regret sur leurs gonds, Jalouses de garder l’honneur et la famille… Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille, Le « Théâtre » fait four, et ce dieu des brouillons. Le « Journal » n’en est plus à compter ses bouillons, L’amour même prétend conserver ses noblesses Et le vice se gobe en de rares drôlesses. Enfin rien de Paris, mon frère « dans nos murs ». Que les modes… d’hier, et que les fruits bien mûrs
De ce fameux progrès que vous mangez en herbe. Du reste on vit à l’aise. Une chère superbe, La raison raisonnable et l’esprit des aïeux, Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux, Et ce besoin d’avoir peur de la grande route ! Avouez, la province est bonne, somme toute. Et vous regrettez moins que tantôt la « splendeur » Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur !
XX
C’est la fête du blé, c’est la fête du pain Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses ! Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses.
L’or des pailles s’effondre au vol siffleur des faux Dont l’éclair plonge, et va luire, et se réverbère. La plaine, tout au loin couverte de travaux. Change de face à chaque instant, gaie et sévère.
Tout halète, tout n’est qu’effort et mouvement Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement À gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l’homme du lait de la terre, et lui donne L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin, — Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne !
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie !