Michel Strogoff (page 14)

Jules Verne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Michel Strogoff · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s’arrêtait à la station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu’il le craignait, il ne trouva ni chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit dans les villages, soit dans les maisons de poste. C’est à peine si Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour lui.

Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu’Ivan Ogareff devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant. Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe.

Jusqu’alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement favorisé le voyage du courrier du czar. La température était supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette demi-clarté de la lune qui se tamise à travers les nuages, rendait la route praticable. Michel Strogoff allait, d’ailleurs, en homme sûr de son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées douloureuses qui l’obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité d’esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à l’horizon. Lorsqu’il s’arrêtait un instant, à quelque tournant de la route, c’était pour laisser reprendre haleine à son cheval. Alors, il mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n’avait perçu aucun son suspect, il reprenait sa marche en avant.

Ah ! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois ! Il en était à le désirer, pour la franchir plus sûrement.

Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la Baraba.

Là, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi qu’il les surmonterait quand même.

Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d’écoulement ni vers l’Obi, ni vers l’Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la saison chaude.

Là, cependant, passe la route d’Irkoutsk, et c’est au milieu de mares, d’étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons malsaines, qu’elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.

En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant l’été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé.

Michel Strogoff lança son cheval au milieu d’une prairie tourbeuse, que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n’était plus la prairie sans limites, mais une sorte d’immense taillis de végétaux arborescents.

Le gazon s’élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L’herbe avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l’humidité, aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C’étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées chaudes qui s’évaporaient du sol.

Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n’était plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient plus haut que lui, et son passage n’était marqué que par le vol d’innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du chemin et s’éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du ciel.

Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s’allongeait directement entre l’épais fourré des plantes marécageuses ; là, elle contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns, mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom de lacs. En d’autres endroits, il n’avait pas été possible d’éviter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastées d’épaisses couches d’argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée au-dessus d’un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d’une fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.

Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu’il fléchît sous ses pieds, courait toujours sans s’arrêter, sautant les crevasses qui s’ouvraient entre les madriers pourris ; mais, si vite qu’ils allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes diptères, qui infestent ce pays marécageux.

Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l’été, ont le soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L’atmosphère semble y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu’une armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces diptères. C’est là une funeste région, que l’homme dispute chèrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des milliards d’insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l’œil nu ; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n’ont jamais pu se faire.

Le cheval de Michel Strogoff, taonné par ces venimeux diptères, bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées dans le flanc. Pris d’une rage folle, il s’emportait, il s’emballait, il franchissait verste sur verste, avec la vitesse d’un express, se battant les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un adoucissement à son supplice.

Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques, les sauts qu’il faisait pour échapper à l’aiguillon des diptères. Devenu insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s’il eût été sous l’influence d’une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le désir d’arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu’une chose dans cette course insensée, c’est que la route fuyait rapidement derrière lui.

Qui croirait que cette contrée de la Baraba, si malsaine pendant les chaleurs, pût donner asile à une population quelconque ?

Cela était, cependant. Quelques hameaux sibériens apparaissaient de loin en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants, vieillards, revêtus de peaux de bêtes, la figure recouverte de vessies enduites de poix, faisaient paître de maigres troupeaux de moutons ; mais, pour préserver ces animaux de l’atteinte des insectes, ils les tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu’ils alimentaient nuit et jour, et dont l’âcre fumée se propageait lentement au-dessus de l’immense marécage.

Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, était sur le point de s’abattre, il s’arrêtait à l’un de ces misérables hameaux, et là, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-même les piqûres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume sibérienne ; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce n’était qu’après l’avoir bien pansé, bien pourvu, qu’il songeait à lui-même, qu’il réparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure après, deux heures au plus, il reprenait à toute vitesse l’interminable route d’Irkoutsk.

Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le 30 juillet, à quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible à toute fatigue, arrivait à Elamsk.

Là, il fallut donner une nuit de repos à son cheval. Le courageux animal n’eût pu continuer plus longtemps ce voyage.

À Elamsk, pas plus qu’ailleurs, il n’existait aucun moyen de transport. Pour les mêmes raisons qu’aux bourgades précédentes, voitures ou chevaux, tout manquait.

Elamsk, petite ville que les Tartares n’avaient pas encore visitée, était presque entièrement dépeuplée, car elle pouvait être facilement envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais de poste, bureaux de police, hôtel du gouvernement, étaient-ils abandonnés par ordre supérieur, et, d’une part les fonctionnaires, de l’autre les habitants en mesure d’émigrer, s’étaient-ils retirés à Kamsk, au centre de la Baraba.

Michel Strogoff dut donc se résigner à passer la nuit à Elamsk, pour permettre à son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se rappelait les recommandations qui lui avaient été faites à Moscou : traverser la Sibérie incognito, arriver quand même à Irkoutsk, mais, dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la réussite à la rapidité du voyage, et, par conséquent, il devait ménager l’unique moyen de transport qui lui restât.

éclaireurs tartares.

Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment où l’on signalait les premiers éclaireurs tartares, à dix verstes en arrière, sur la route de la Baraba, et il s’élançait de nouveau à travers la marécageuse contrée. La route était plane, ce qui la rendait plus facile, mais très-sinueuse, ce qui l’allongeait. Impossible, d’ailleurs, de la quitter pour courir en droite ligne à travers cet infranchissable réseau des étangs et des mares.

Le surlendemain, 1er août, cent vingt verstes plus loin, à midi, Michel Strogoff arrivait au bourg de Spaskoë, et, à deux heures, il faisait halte à celui de Pokrowskoë.

Son cheval, surmené depuis son départ d’Elamsk, n’aurait pas pu faire un pas de plus.

Là, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forcé, la fin de cette journée et la nuit tout entière ; mais, reparti le lendemain matin, toujours courant à travers le sol à demi inondé, le 2 août, à quatre heures du soir, après une étape de soixante-quinze verstes, il atteignit Kamsk.

Le pays avait changé. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une île, habitable et saine, située au milieu de l’inhabitable contrée. Elle occupe le centre même de la Baraba. Là, grâce aux assainissements obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l’Irtyche qui passe à Kamsk, les marécages pestilentiels se sont transformés en pâturages de la plus grande richesse. Cependant, ces améliorations n’ont pas encore tout à fait triomphé des fièvres qui, pendant l’automne, rendent dangereux le séjour de cette ville. Mais c’est encore là que les indigènes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes paludéens les chassent des autres parties de la province.

L’émigration provoquée par l’invasion tartare n’avait pas encore dépeuplé la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient probablement en sûreté au centre de la Baraba, ou, du moins, ils pensaient avoir le temps de fuir, s’ils étaient directement menacés.

Michel Strogoff, quelque désir qu’il en eût, ne put donc apprendre aucune nouvelle en cet endroit. C’est à lui, plutôt, que le gouverneur se fût adressé, s’il eût connu la véritable qualité du prétendu marchand d’Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation même, semblait être en dehors du monde sibérien et des graves événements qui le troublaient.

D’ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. Être inaperçu ne lui suffisait plus, il eût voulu être invisible. L’expérience du passé le rendait de plus en plus circonspect pour le présent et l’avenir. Aussi se tint-il à l’écart et, peu soucieux de courir les rues de la bourgade, ne voulut-il même pas quitter l’auberge dans laquelle il était descendu.

Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture à Kamsk et remplacer par un véhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais, après mûre réflexion, il craignit que l’achat d’un tarentass n’attirât l’attention sur lui, et, tant qu’il n’aurait pas dépassé la ligne maintenant occupée par les Tartares, ligne qui coupait la Sibérie à peu près suivant la vallée de l’Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner prise aux soupçons.

D’ailleurs, pour achever la difficile traversée de la Baraba, pour fuir à travers le marécage, au cas où quelque danger l’eût menacé trop directement, pour distancer des cavaliers lancés à sa poursuite, pour se jeter, s’il le fallait, même au plus épais du fourré des joncs, un cheval valait évidemment mieux qu’une voiture. Plus tard, au delà de Tomsk, ou même de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la Sibérie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu’il conviendrait de faire.

Quant à son cheval, il n’eut même pas la pensée de l’échanger contre un autre. Il était fait à ce vaillant animal. Il savait ce qu’il en pouvait tirer. En l’achetant à Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en l’amenant chez ce maître de poste, c’était un grand service que lui avait rendu le généreux moujik. D’ailleurs, si Michel Strogoff s’était déjà attaché à son cheval, celui-ci semblait se faire peu à peu aux fatigues d’un tel voyage, et, à la condition de lui réserver quelques heures de repos, son cavalier pouvait espérer qu’il irait jusqu’au delà des provinces envahies.

Donc, pendant la soirée et pendant la nuit du 2 au 3 août, Michel Strogoff resta confiné dans son auberge, à l’entrée de la ville, auberge peu fréquentée et à l’abri des importuns ou des curieux.

Brisé par la fatigue, il se coucha, après avoir veillé à ce que son cheval ne manquât de rien ; mais il ne put dormir que d’un sommeil intermittent. Trop de souvenirs, trop d’inquiétudes l’assaillaient à la fois. L’image de sa vieille mère, celle de sa jeune et intrépide compagne, laissées derrière lui, sans protection, passaient alternativement devant son esprit et s’y confondaient souvent dans une même pensée.

Puis, il revenait à la mission qu’il avait juré de remplir. Ce qu’il voyait depuis son départ de Moscou lui en montrait de plus en plus l’importance. Le mouvement était extrêmement grave, et la complicité d’Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards tombaient sur la lettre revêtue du cachet impérial — cette lettre, qui sans doute contenait le remède à tant de maux, le salut de tout ce pays déchiré par la guerre — Michel Strogoff sentait en lui comme un désir farouche de s’élancer à travers la steppe, de franchir à vol d’oiseau la distance qui le séparait d’Irkoutsk, d’être aigle pour s’élever au-dessus des obstacles, d’être ouragan pour passer à travers les airs avec une rapidité de cent verstes à l’heure, d’arriver enfin en face du grand-duc et de lui crier : « Altesse, de la part de Sa Majesté le czar ! »

Le lendemain matin, à six heures, Michel Strogoff repartit avec l’intention de faire dans cette journée les quatre-vingts verstes (85 kilomètres) qui séparent Kamsk du hameau d’Oubinsk. Au delà d’un rayon de vingt verstes, il retrouva la marécageuse Baraba, qu’aucune dérivation n’asséchait plus, et dont le sol était souvent noyé sous un pied d’eau. La route était alors difficile à reconnaître, mais, grâce à son extrême prudence, cette traversée ne fut marquée par aucun accident.

Michel Strogoff, arrivé à Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant toute la nuit, car il voulait, dans la journée suivante, enlever sans débrider les cent verstes qui se développent entre Oubinsk et Ikoulskoë. Il partit donc dès l’aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le sol de la Baraba fut de plus en plus détestable.

En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, très-abondantes quelques semaines auparavant, s’étaient conservées dans cette étroite dépression comme dans une imperméable cuvette. Il n’y avait même plus solution de continuité à cet interminable réseau des mares, des étangs et des lacs. L’un de ces lacs — assez considérable pour avoir mérité d’être admis à la nomenclature géographique — ce Tchang, chinois par son nom, dut être côtoyé sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix de difficultés extrêmes. De là quelques retards que toute l’impatience de Michel Strogoff ne pouvait empêcher. Il avait d’ailleurs été bien avisé en ne prenant pas une voiture à Kamsk, car son cheval passa là où aucun véhicule n’aurait pu passer.

Le soir, à neuf heures, Michel Strogoff, arrivé à Ikoulskoë, s’y arrêta pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles de la guerre faisaient absolument défaut. Par sa nature même, cette portion de la province, placée dans la fourche que formaient les deux colonnes tartares en se bifurquant l’une sur Omsk, l’autre sur Tomsk, avait échappé jusqu’ici aux horreurs de l’invasion.

Mais les difficultés naturelles allaient enfin s’amoindrir, car, s’il n’éprouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, dès le lendemain, avoir quitté la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable, lorsqu’il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomètres) qui le séparaient encore de Kolyvan.

Arrivé à ce bourg important, il ne serait plus qu’à une égale distance de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et, très-probablement, il se déciderait à tourner cette ville, que Féofar-Khan occupait, si les nouvelles étaient exactes.

Mais si ces bourgs, tels qu’Ikoulskoë, tels que Karguinsk, qu’il dépassa le lendemain, étaient relativement tranquilles, grâce à leur situation dans la Baraba, où les colonnes tartares eussent difficilement manœuvré, n’était-il pas à craindre que, sur les rives plus riches de l’Obi, Michel Strogoff, n’ayant plus à redouter d’obstacles physiques, n’eût tout à appréhender de l’homme ? cela était vraisemblable. Toutefois, s’il le fallait, il n’hésiterait pas à se jeter hors de la route d’Irkoutsk. À voyager alors à travers la steppe, il risquerait évidemment de se trouver sans ressource. Là, en effet, plus de chemin tracé, plus de villes ni de villages. À peine quelques fermes isolées, ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez lesquels se trouverait à peine le nécessaire ! Cependant, il n’y aurait pas à hésiter.

Enfin, vers trois heures et demie du soir, après avoir dépassé la station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernières dépressions de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibérien sonnait de nouveau sous le pied de son cheval.

Il avait quitté Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-là, 5 août, en y comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de l’Irtyche, vingt et un jours s’étaient écoulés depuis son départ.

Quinze cents verstes le séparaient encore d’Irkoutsk.

CHAPITRE XVI un dernier effort.

Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans ces plaines qui se prolongent au delà de la Baraba. Les champs, foulés du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient passé, et de ces barbares on pouvait dire ce que l’on a dit des Turcs : « Là où le Turc passe, l’herbe ne repousse jamais ! »

Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses précautions en traversant cette contrée. Quelques volutes de fumée qui se tordaient au-dessus de l’horizon indiquaient que bourgs et hameaux brûlaient encore. Ces incendies avaient-ils été allumés par l’avant-garde, ou l’armée de l’émir s’était-elle déjà avancée jusqu’aux dernières limites de la province ? Féofar-Khan se trouvait-il de sa personne dans le gouvernement de l’Yeniseisk ? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait rien décider sans être fixé à cet égard. Le pays était-il donc si abandonné qu’il ne s’y trouvât plus un seul Sibérien pour le renseigner ?

Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument déserte. Il cherchait du regard, à droite et à gauche, quelque maison qui n’eût pas été délaissée. Toutes celles qu’il visita étaient vides.

Une hutte, cependant, qu’il aperçut entre les arbres, fumait encore. Lorsqu’il en approcha, il vit, à quelques pas des restes de sa maison, un vieillard, entouré d’enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore, sa fille sans doute, la mère de ces petits, agenouillée sur le sol, regardait d’un œil hagard cette scène de désolation. Elle allaitait un enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientôt. Tout, autour de cette famille, n’était que ruines et dénuement !

Michel Strogoff alla au vieillard.

« Peux-tu me répondre ? » lui dit-il d’une voix grave.

« Peux-tu me répondre ? lui dit-il d’une voix grave.

— Parle, répondit le vieillard.

— Les Tartares ont passé par ici ?

— Oui, puisque ma maison est en flammes !

— Était-ce une armée ou un détachement ?

— Une armée, puisque, si loin que ta vue s’étende, nos champs sont dévastés !

— Commandée par l’émir ?…

— Par l’émir, puisque les eaux de l’Obi sont devenues rouges !

— Et Féofar-Khan est entré à Tomsk ?

— À Tomsk.

— Sais-tu si les Tartares se sont emparés de Kolyvan ?

— Non, puisque Kolyvan ne brûle pas encore !

— Merci, ami. — Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens ?

— Rien.

— Au revoir.

— Adieu. »

Et Michel Strogoff, après avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de la malheureuse femme, qui n’eut même pas la force de le remercier, pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.

Il savait maintenant une chose, c’est qu’à tout prix il devait éviter de passer à Tomsk. Aller à Kolyvan, où les Tartares n’étaient pas encore, c’était possible. S’y ravitailler pour une longue étape, c’était ce qu’il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d’Irkoutsk pour tourner Tomsk, après avoir franchi l’Obi, il n’y avait pas d’autre parti à prendre.

Ce nouvel itinéraire décidé, Michel Strogoff ne devait pas hésiter un instant. Il n’hésita pas, et, imprimant à son cheval une allure rapide et régulière, il suivit la route directe qui aboutissait à la rive gauche de l’Obi, dont quarante verstes le séparaient encore. Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant détruit les bateaux du fleuve, serait-il forcé de le passer à la nage ? Il aviserait.

Quant à son cheval, bien épuisé alors, Michel Strogoff, après lui avoir demandé ce qui lui restait de force pour cette dernière étape, devrait chercher à l’échanger contre un autre à Kolyvan. Il sentait bien qu’avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc être comme un nouveau point de départ, car, à partir de cette ville, son voyage s’effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu’il parcourrait le pays ravagé, les difficultés seraient grandes encore, mais si, après avoir évité Tomsk, il pouvait reprendre la route d’Irkoutsk à travers la province d’Yeniseisk, que les envahisseurs ne désolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques jours.

La nuit était venue, après une assez chaude journée. Une assez profonde obscurité, à minuit, enveloppa la steppe. Le vent, complètement tombé au coucher du soleil, laissait à l’atmosphère un calme complet. Seul, le bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route déserte, et aussi quelques paroles avec lesquelles son maître l’encourageait. Au milieu de ces ténèbres, il fallait une extrême attention pour ne pas se jeter hors du chemin, bordé d’étangs et de petits cours d’eau, tributaires de l’Obi.

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