Michel Strogoff (page 23)

Jules Verne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Michel Strogoff · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dix minutes après, elle entrait dans la grande rue.

Krasnoiarsk était déserte ! Il n’y avait plus un Athénien dans cette « Athènes du Nord », ainsi que l’appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses équipages, si brillamment attelés, n’en parcourait les rues propres et larges. Pas un passant ne suivait les trottoirs établis à la base de ses magnifiques maisons de bois, d’un aspect monumental ! Pas une élégante Sibérienne, habillée aux dernières modes de France, ne se promenait au milieu de cet admirable parc, taillé dans une forêt de bouleaux, qui se prolonge jusqu’aux berges de l’Yeniseï ! La grosse cloche de la cathédrale était muette, les carillons des églises se taisaient, et il est rare, cependant, qu’une ville russe ne soit pas emplie du son de ses cloches ! Mais, ici, c’était l’abandon complet. Il n’y avait plus un être vivant dans cette ville, naguère si vivante !

Le dernier télégramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du fil, avait donné ordre au gouverneur, à la garnison, aux habitants, quels qu’ils fussent, d’abandonner Krasnoiarsk, d’emporter tout objet ayant quelque valeur ou qui aurait pu être de quelque utilité aux Tartares, et de se réfugier à Irkoutsk. Même injonction à tous les habitants des bourgades de la province. C’était le désert que le gouvernement moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces ordres à la Rostopschine, on ne songea pas à les discuter, même un instant. Ils furent exécutés, et c’est pourquoi il ne restait plus un seul être vivant à Krasnoiarsk.

Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les rues de la ville. Ils éprouvaient une involontaire impression de stupeur. Eux seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans cette cité morte. Michel Strogoff ne laissa rien paraître de ce qu’il ressentait alors, mais il dut éprouver comme un mouvement de rage contre la mauvaise chance qui le poursuivait, car ses espérances étaient encore une fois trompées.

« Bon Dieu ! s’écria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements dans ce désert !

— Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d’Irkoutsk.

— Il le faut, en vérité ! répondit Nicolas. Le fil doit encore fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et là… Partons-nous, petit père ?

— Attendons à demain, répondit Michel Strogoff.

— Tu as raison, répondit Nicolas. Nous avons l’Yeniseï à traverser, et il est nécessaire d’y voir !…

— Y voir ! » murmura Nadia, en songeant à son compagnon aveugle.

Nicolas l’avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff :

« Pardon, petit père, dit-il. Hélas ! la nuit et le jour, il est vrai que c’est tout un pour toi !

— Ne te reproche rien, ami, répondit Michel Strogoff, qui passa sa main sur ses yeux. Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends donc quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il fera jour ! »

Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n’eurent pas à chercher longtemps pour trouver un lieu de repos. La première maison dont ils poussèrent la porte était vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s’y trouvait que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval dut se contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de la kibitka, elles n’étaient pas épuisées, et chacun en prit sa part. Puis, après s’être agenouillés devant une modeste image de la Panaghia, suspendue à la muraille, et que la dernière flamme d’une lampe éclairait encore, Nicolas et la jeune fille s’endormirent, tandis que veillait Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.

Le lendemain, 26 août, avant l’aube, la kibitka, réattelée, traversait le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l’Yeniseï.

Michel Strogoff était vivement préoccupé. Comment ferait-il pour traverser le fleuve, si, ce qui était probable, toute barque ou bac avaient été détruits afin de retarder la marche des Tartares ? Il connaissait l’Yeniseï, l’ayant déjà franchi plusieurs fois. Il savait que sa largeur est considérable, que les rapides sont violents dans le double lit qu’il s’est creusé entre les îles. En des circonstances ordinaires, au moyen de ces bacs spécialement établis pour le transport des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de l’Yeniseï exige un laps de trois heures, et ce n’est qu’au prix d’extrêmes difficultés que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en l’absence de toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d’une rive à l’autre ?

« Je passerai quand même ! » répéta Michel Strogoff.

Le jour commençait à se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive gauche, là même où aboutissait une des grandes allées du parc. En cet endroit, les berges dominaient d’une centaine de pieds le cours de l’Yeniseï. On pouvait donc l’observer sur une vaste étendue.

« Voyez-vous un bac ? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses yeux d’un côté et de l’autre, par une habitude machinale, sans doute, et comme s’il eût pu voir lui-même.

— Il fait à peine jour, frère, répondit Nadia. La brume est encore épaisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.

— Mais je les entends mugir ? » répondit Michel Strogoff.

En effet, des couches inférieures de ce brouillard sortait un sourd tumulte de courants et de contre-courants qui s’entrechoquaient. Les eaux, très-hautes à cette époque de l’année, devaient couler avec une torrentueuse violence. Tous trois écoutaient, attendant que le rideau de brumes se levât. Le soleil montait rapidement au-dessus de l’horizon, et ses premiers rayons n’allaient pas tarder à pomper ces vapeurs.

« Eh bien ? demanda Michel Strogoff.

— Les brumes commencent à rouler, frère, répondit Nadia, et le jour les pénètre déjà.

— Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, sœur ?

— Pas encore.

— Un peu de patience, petit père, dit Nicolas. Tout cela va se fondre ! Tiens ! voilà le vent qui souffle ! Il commence à dissiper ce brouillard. Les hautes collines de la rive droite montrent déjà leurs rangées d’arbres ! Tout s’en va ! Tout s’envole ! Les bons rayons du soleil ont condensé cet amas de brumes ! Ah ! que c’est beau, mon pauvre aveugle, et quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel spectacle !

— Vois-tu un bateau ? demanda Michel Strogoff.

— Je n’en vois aucun, répondit Nicolas.

— Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive opposée, aussi loin que puisse aller ta vue ! Un bateau, une barque, un canot d’écorce ! »

Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise, s’étaient penchés au-dessus du fleuve. Le champ offert à leurs regards était immense alors. L’Yeniseï, en cet endroit, ne mesure pas moins d’une verste et demie, et forme deux bras, d’importance inégale, que les eaux suivaient avec rapidité. Entre ces bras reposent plusieurs îles, plantées d’aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient être autant de navires verdoyants, ancrés dans le fleuve. Au delà s’étageaient les hautes collines de la rive orientale, couronnées de forêts dont les cimes s’empourpraient alors de lumière. En amont et en aval, l’Yeniseï s’enfuyait à perte de vue. Tout cet admirable panorama s’arrondissait pour le regard sur un périmètre de cinquante verstes.

Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive droite, ni à la berge des îles. Toutes avaient été emmenées ou détruites par ordre. Très-certainement, si les Tartares ne faisaient pas venir du sud le matériel nécessaire à l’établissement d’un pont de bateaux, leur marche vers Irkoutsk serait arrêtée pendant un certain temps devant cette barrière de l’Yeniseï.

« Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux dernières maisons de Krasnoiarsk, un petit port d’embarquement. C’est là que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois si quelque barque n’a pas été oubliée sur la rive. »

Nicolas s’élança dans la direction indiquée. Nadia avait pris Michel Strogoff par la main et le guidait d’un pas rapide. Une barque, un simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou, à son défaut, ceux qu’elle avait amenés jusqu’ici, et Michel Strogoff n’hésiterait pas à tenter le passage !

Vingt minutes après, tous trois avaient atteint le petit port d’embarquement, dont les dernières maisons s’abaissaient au niveau du fleuve. C’était une sorte de village placé au bas de Krasnoiarsk.

Mais il n’y avait pas une embarcation sur la grève, pas un canot à l’estacade qui servait d’embarcadère, rien même dont on pût construire un radeau suffisant pour trois personnes.

Michel Strogoff avait interrogé Nicolas, et celui-ci lui avait fait cette décourageante réponse que la traversée du fleuve lui semblait être absolument impraticable.

« Nous passerons, » répondit Michel Strogoff.

Et les recherches continuèrent. On fouilla les quelques maisons assises sur la berge et abandonnées comme toutes celles de Krasnoiarsk. Il n’y avait qu’à en pousser les portes. C’étaient des cabanes de pauvres gens, entièrement vides. Nicolas visitait l’une, Nadia parcourait l’autre. Michel Strogoff, lui-même, entrait çà et là et cherchait à reconnaître de la main quelque objet qui pût lui être utile.

Nicolas et la jeune fille, chacun de son côté, avaient vainement fureté dans ces cabanes, et ils se disposaient à abandonner leurs recherches, lorsqu’ils s’entendirent appeler.

Tous deux regagnèrent la berge et aperçurent Michel Strogoff sur le seuil d’une porte.

« Venez ! » leur cria-t-il.

Nicolas et Nadia allèrent aussitôt vers lui, et, à sa suite, ils entrèrent dans la cabane.

« Qu’est-ce que cela ? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main divers objets entassés au fond d’un cellier.

— Ce sont des outres, répondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une demi-douzaine !

— Elles sont pleines ?…

— Oui, pleines de koumyss, et voilà qui vient à propos pour renouveler notre provision ! »

Le « koumyss » est une boisson fabriquée avec du lait de jument ou de chamelle, boisson fortifiante, enivrante même, et Nicolas ne pouvait que se féliciter de la trouvaille.

« Mets-en une à part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les autres.

— À l’instant, petit père.

— Voilà qui nous aidera à traverser l’Yeniseï.

— Et le radeau ?

— Ce sera la kibitka elle-même, qui est assez légère pour flotter. D’ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces outres.

— Bien imaginé, petit père, s’écria Nicolas, et, Dieu aidant, nous arriverons à bon port… peut-être pas en droite ligne, car le courant est rapide !

— Qu’importe ! répondit Michel Strogoff. Passons d’abord, et nous saurons bien retrouver la route d’Irkoutsk au delà du fleuve.

— À l’ouvrage, » dit Nicolas, qui commença à vider les outres et à les transporter jusqu’à la kibitka.

Une outre, pleine de koumyss, fut réservée, et les autres, refermées avec soin après avoir été préalablement remplies d’air, furent employées comme appareils flottants. Deux de ces outres, attachées au flanc du cheval, étaient destinées à le soutenir à la surface du fleuve. Deux autres, placées aux brancards de la kibitka, entre les roues, eurent pour but d’assurer la ligne de flottaison de sa caisse, qui se transformerait ainsi en radeau.

Cet ouvrage fut bientôt achevé.

« Tu n’auras pas peur, Nadia ? demanda Michel Strogoff.

— Non, frère, répondit la jeune fille.

— Et toi, ami ?

— Moi ! s’écria Nicolas. Je réalise enfin un de mes rêves : naviguer en charrette ! »

Bientôt l’appareil et son moteur flottèrent.

En cet endroit, la berge, assez déclive, était favorable au lancement de la kibitka. Le cheval la traîna jusqu’à la lisière des eaux, et bientôt l’appareil et son moteur flottèrent à la surface du fleuve. Quant à Serko, il s’était bravement mis à la nage.

Les trois passagers, debout sur la caisse, s’étaient déchaussés par précaution, mais, grâce aux outres, ils n’eurent pas même d’eau jusqu’aux chevilles.

Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l’animal, mais en le ménageant, car il ne voulait pas l’épuiser à lutter contre le courant. Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout de quelques minutes, elle avait dépassé les quais de Krasnoiarsk. Elle dérivait vers le nord, et il était déjà évident qu’elle n’accosterait l’autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.

La traversée de l’Yeniseï se serait donc faite sans grandes difficultés, même sur cet appareil imparfait, si le courant eût été établi d’une manière régulière. Mais, très-malheureusement, plusieurs tourbillons se creusaient à la surface des eaux tumultueuses, et, bientôt, la kibitka, malgré toute la vigueur qu’employa Michel Strogoff à la faire dévier, fut irrésistiblement entraînée dans un de ces entonnoirs.

Là, le danger devint très-grand. La kibitka n’obliquait plus vers la rive orientale, elle ne dérivait plus, elle tournait avec une extrême rapidité, s’inclinant vers le centre du remous, comme un écuyer sur la piste d’un cirque. Sa vitesse était extrême. Le cheval pouvait à peine maintenir sa tête hors de l’eau et risquait d’être asphyxié dans le tourbillon. Serko avait dû prendre un point d’appui sur la kibitka.

Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entraîné suivant une ligne circulaire qui se rétrécissait peu à peu et dont il ne pouvait plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le péril, pour mieux l’éviter… Ils ne le pouvaient plus !

Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnées aux ridelles de la charrette, la soutenaient contre les mouvements désordonnés de l’appareil, qui s’inclinait de plus en plus vers le centre de dépression.

Quant à Nicolas, ne comprenait-il pas la gravité de la situation ? Était-ce chez lui flegme ou mépris du danger, courage ou indifférence ? La vie était-elle sans valeur à ses yeux, et, suivant l’expression des Orientaux, « une hôtellerie de cinq jours », que, bon gré mal gré, il faut quitter le sixième ? En tout cas, sa souriante figure ne se démentit pas un instant.

Empoignant d’un bras vigoureux la bride.

La kibitka restait donc engagée dans ce tourbillon, et le cheval était à bout d’efforts. Tout à coup, Michel Strogoff, se défaisant de ceux de ses vêtements qui pouvaient le gêner, se jeta à l’eau ; puis, empoignant d’un bras vigoureux la bride du cheval effaré, il lui donna une telle impulsion, qu’il parvint à le rejeter hors du rayon d’attraction, et, reprise aussitôt par le rapide courant, la kibitka dériva avec une nouvelle vitesse.

« Hurrah ! » s’écria Nicolas.

Deux heures seulement après avoir quitté le port d’embarquement, la kibitka avait traversé le grand bras du fleuve et venait accoster la berge d’une île, à plus de six verstes au-dessous de son point de départ.

Là, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos fut donnée au courageux animal. Puis, l’île ayant été traversée dans toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la kibitka se trouva au bord du petit bras de l’Yeniseï.

Cette traversée se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y était tellement rapide, que la kibitka n’accosta la rive droite qu’à cinq verstes en aval. C’était, en tout, onze verstes dont elle avait dérivé.

Ces grands cours d’eau du territoire sibérien, sur lesquels aucun pont n’est jeté encore, sont de sérieux obstacles à la facilité des communications. Tous avaient été plus ou moins funestes à Michel Strogoff. Sur l’Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait été attaqué par les Tartares. Sur l’Obi, après que son cheval eut été frappé d’une balle, il n’avait échappé que par miracle aux cavaliers qui le poursuivaient. En somme, c’était encore ce passage de l’Yeniseï qui s’était opéré le moins malheureusement.

« Cela n’aurait pas été si amusant, s’écria Nicolas en se frottant les mains, lorsqu’il débarqua sur la rive droite du fleuve, si cela n’avait pas été si difficile !

— Ce qui n’a été que difficile pour nous, ami, répondit Michel Strogoff, sera peut-être impossible aux Tartares ! »

CHAPITRE VIII un lièvre qui traverse la route.

Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route était libre jusqu’à Irkoutsk. Il avait devancé les Tartares, retenus à Tomsk, et lorsque les soldats de l’émir arriveraient à Krasnoiarsk, ils ne trouveraient plus qu’une ville abandonnée. Là, aucun moyen de communication immédiat entre les deux rives de l’Yeniseï. Donc, retard de quelques jours, jusqu’au moment où un pont de bateaux, difficile à établir, leur livrerait passage.

Pour la première fois depuis la funeste rencontre d’Ivan Ogareff à Omsk, le courrier du czar se sentit moins inquiet et put espérer qu’aucun nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.

La kibitka, après être redescendue obliquement vers le sud-est pendant une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie tracée à travers la steppe.

La route était bonne, et même cette portion du chemin, qui s’étend entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considérée comme la meilleure de tout le parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes ombrages qui les protègent contre les ardeurs du soleil, quelquefois des forêts de pins ou de cèdres qui couvrent un espace de cent verstes. Ce n’est plus l’immense steppe dont la ligne circulaire se confond à l’horizon avec celle du ciel. Mais ce riche pays était vide alors. Partout des bourgades abandonnées. Plus de ces paysans sibériens, parmi lesquels domine le type slave. C’était le désert, et, comme on le sait, le désert par ordre.

Le temps était beau, mais déjà l’air, rafraîchi pendant les nuits, ne se réchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En effet, on arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette région, élevée en latitude, l’arc diurne se raccourcit visiblement au dessus de l’horizon. L’automne y est de peu de durée, bien que cette portion du territoire sibérien ne soit pas située au-dessus du cinquante-cinquième parallèle, qui est celui d’Édimbourg et de Copenhague. Quelquefois même, l’hiver succède presque inopinément à l’été. C’est qu’ils doivent être précoces, ces hivers de la Russie asiatique, pendant lesquels la colonne thermométrique s’abaisse jusqu’au point de congélation du mercure, et où l’on considère comme une température supportable des moyennes de vingt degrés centigrades au-dessous de zéro.

Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n’était ni orageux ni pluvieux. La chaleur était modérée, les nuits fraîches. La santé de Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu’ils avaient quitté Tomsk, ils s’étaient peu à peu remis de leurs fatigues passées.

Quant à Nicolas Pigassof, il ne s’était jamais mieux porté. C’était une promenade pour lui que ce voyage, une excursion agréable, à laquelle il employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.

« Décidément, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par jour, perché sur une chaise, à manœuvrer un manipulateur ! »

Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu’il imprimât à son cheval une allure plus rapide. Pour arriver à ce résultat, il lui avait confié que Nadia et lui allaient rejoindre leur père, exilé à Irkoutsk, et qu’ils avaient grande hâte d’être rendus. Certes, il ne fallait pas surmener ce cheval, puisque très-probablement on ne trouverait pas à l’échanger pour un autre ; mais, en lui ménageant des haltes assez fréquentes, — par exemple à chaque quinzaine de verstes, — on pouvait franchir aisément soixante verstes par vingt-quatre heures. D’ailleurs, ce cheval était vigoureux et, par sa race même, très-apte à supporter les longues fatigues. Les gras pâturages ne lui manquaient pas le long de la route, l’herbe y était abondante et forte. Donc, possibilité de lui demander un surcroît de travail.

Nicolas s’était rendu à ces raisons. Il avait été très-ému de la situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l’exil de leur père. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire il disait à Nadia :

« Bonté divine ! quelle joie éprouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux vous apercevront, quand ses bras s’ouvriront pour vous recevoir ! Si je vais jusqu’à Irkoutsk, — et cela me paraît bien probable maintenant, — me permettrez-vous d’être présent à cette entrevue ! Oui, n’est-ce pas ? »

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