Voyage au centre de la Terre (page 2)

Jules Verne · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Voyage au centre de la Terre · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Arne Saknussemm ! s’écria-t-il d’un ton triomphant, mais c’est un nom cela, et un nom islandais encore, celui d’un savant du seizième siècle, d’un alchimiste célèbre ! »

Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.

« Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse, étaient les véritables, les seuls savants de leur époque. Ils ont fait des découvertes dont nous avons le droit d’être étonnés. Pourquoi ce Saknussemm n’aurait-il pas enfoui sous cet incompréhensible cryptogramme quelque surprenante invention ? Cela doit être ainsi. Cela est. »

L’imagination du professeur s’enflammait à cette hypothèse.

« Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce savant à cacher ainsi quelque merveilleuse découverte ?

— Pourquoi ? pourquoi ? Eh ! le sais-je ? Galilée n’en a-t-il pas agi ainsi pour Saturne ? D’ailleurs, nous verrons bien : j’aurai le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni sommeil avant de l’avoir deviné.

— Oh ! pensai-je.

— Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.

— Diable ! me dis-je, il est heureux que j’aie dîné pour deux !

— Et d’abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce « chiffre. » Cela ne doit pas être difficile. »

À ces mots, je relevai vivement la tête. Mon oncle reprit son soliloque :

« Rien n’est plus aisé. Il y a dans ce document cent trente-deux lettres qui donnent soixante-dix neuf consonnes contre cinquante-trois voyelles. Or, c’est à peu près suivant cette proportion que sont formés les mots des langues méridionales, tandis que les idiomes du Nord sont infiniment plus riches en consonnes. Il s’agit donc d’une langue du Midi. »

Ces conclusions étaient fort justes.

« Mais quelle est cette langue ? »

C’est là que j’attendais mon savant, chez lequel cependant je découvrais un profond analyste.

« Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit ; or, dès qu’il n’écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de préférence la langue courante entre les esprits cultivés du seizième siècle, je veux dire le latin. Si je me trompe, je pourrai essayer de l’espagnol, du français, de l’italien, du grec, de l’hébreu. Mais les savants du seizième siècle écrivaient généralement en latin. J’ai donc le droit de dire a priori : Ceci est du latin. »

Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se révoltaient contre la prétention que cette suite de mots baroques pût appartenir à la douce langue de Virgile.

« Oui ! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé.

— À la bonne heure ! pensai-je. Si tu le débrouilles, tu seras fin, mon oncle.

— Examinons bien, dit-il en reprenant la feuille sur laquelle j’avais écrit. Voilà une série de cent trente-deux lettres qui se présentent sous un désordre apparent. Il y a des mots où les consonnes se rencontrent seules comme le premier « nrnlls, » d’autres où les voyelles, au contraire, abondent, le cinquième, par exemple, « uneeief, » ou l’avant-dernier « oseibo. » Or, cette disposition n’a évidemment pas été combinée : elle est donnée mathématiquement par la raison inconnue qui a présidé à la succession de ces lettres. Il me paraît certain que la phrase primitive a été écrite régulièrement, puis retournée suivant une loi qu’il faut découvrir. Celui qui posséderait la clef de ce « chiffre » le lirait couramment. Mais quelle est cette clef ? Axel, as-tu cette clef ? »

À cette question je ne répondis rien, et pour cause. Mes regards s’étaient arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le portrait de Graüben. La pupille de mon oncle se trouvait alors à Altona, chez une de ses parentes, et son absence me rendait fort triste, car, je puis l’avouer maintenant, la jolie Virlandaise et le neveu du professeur s’aimaient avec toute la patience et toute la tranquillité allemande. Nous nous étions fiancés à l’insu de mon oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments. Graüben était une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, d’un caractère un peu grave, d’un esprit un peu sérieux, mais elle ne m’en aimait pas moins. Pour mon compte, je l’adorais, si toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque ! L’image de ma petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs.

Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. Elle m’aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon oncle ; elle les étiquetait avec moi. C’était une très-forte minéralogiste que mademoiselle Graüben ! Elle en eût remontré à plus d’un savant. Elle aimait à approfondir les questions ardues de la science. Que de douces heures nous avions passées à étudier ensemble ! et combien j’enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu’elle maniait de ses charmantes mains !

Graüben était une charmante jeune fille blonde.

Puis, l’instant de la récréation venue, nous sortions tous les deux, nous prenions par les allées touffues de l’Alster, et nous nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si bon effet à l’extrémité du lac ; chemin faisant, on causait en se tenant par la main. Je lui racontais des choses dont elle riait de son mieux. On arrivait ainsi jusqu’au bord de l’Elbe, et, après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur.

Or, j’en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table du poing, me ramena violemment à la réalité.

« Voyons, dit-il, la première idée qui doit se présenter à l’esprit pour brouiller les lettres d’une phrase, c’est, il me semble, d’écrire les mots verticalement au lieu de les tracer horizontalement.

— Tiens ! pensai-je.

— Il faut voir ce que cela produit. Axel, jette une phrase quelconque sur ce bout de papier ; mais, au lieu de disposer les lettres à la suite les unes des autres, mets-les successivement par colonnes verticales, de manière à les grouper en nombre de cinq ou six. »

Je compris ce dont il s’agissait, et immédiatement j’écrivis de haut en bas :

J

m

n

e

G

e

e

e

,

t

r

n

t’

b

m

i

a

!

a

i

a

t

ü

i

e

p

e

b

« Bon, dit le professeur sans avoir lu. Maintenant, dispose ces mots sur une ligne horizontale.

J’obéis, et j’obtins la phrase suivante :

JmneGe ee, trn t’bmia !  aiatü iepeb

« Parfait ! fit mon oncle en m’arrachant le papier des mains, voilà qui a déjà la physionomie du vieux document : les voyelles sont groupées ainsi que les consonnes dans le même désordre ; il y a même des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules, tout comme dans le parchemin de Saknussemm ! »

Je ne pus m’empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses.

« Or, reprit mon oncle en s’adressant directement à moi, pour lire la phrase que tu viens d’écrire, et que je ne connais pas, il me suffira de prendre successivement la première lettre de chaque mot, puis la seconde, puis la troisième, ainsi de suite.

Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut :

Je t’aime bien, ma petite Graüben !

« Hein ! » fit le professeur.

Oui, sans m’en douter, en amoureux maladroit, j’avais tracé cette phrase compromettante !

« Ah ! tu aimes Graüben ? reprit mon oncle d’un véritable ton de tuteur.

— Oui… Non… balbutiai-je.

— Ah ! tu aimes Graüben ! reprit-il machinalement. Eh bien, appliquons mon procédé au document en question ! »

Mon oncle, retombé dans son absorbante contemplation, oubliait déjà mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tête du savant ne pouvait comprendre les choses du cœur. Mais, heureusement, la grande affaire du document l’emporta.

Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du professeur Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses lunettes. Ses doigts tremblèrent, lorsqu’il reprit le vieux parchemin. Il était sérieusement ému. Enfin il toussa fortement, et d’une voix grave, appelant successivement la première lettre, puis la seconde de chaque mot, il me dicta la série suivante :

mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn

ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne

lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek

meretarcsilucoYsleffenSnI

En finissant, je l’avouerai, j’étais émotionné ; ces lettres, nommées une à une, ne m’avaient présenté aucun sens à l’esprit ; j’attendais donc que le professeur laissât se dérouler pompeusement entre ses lèvres une phrase d’une magnifique latinité.

Mais, qui aurait pu le prévoir ! Un violent coup de poing ébranla la table. L’encre rejaillit, la plume me sauta des mains.

« Ce n’est pas cela ! s’écria mon oncle, cela n’a pas le sens commun ! »

Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant l’escalier comme une avalanche, il se précipita dans Königstrasse, et s’enfuit à toutes jambes.

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IV

« Il est parti ? s’écria Marthe en accourant au bruit de la porte de la rue qui, violemment refermée, venait d’ébranler la maison tout entière.

— Oui ! répondis-je, complètement parti !

— Eh bien ! et son dîner ? fit la vieille servante.

— Il ne dînera pas !

— Et son souper ?

— Il ne soupera pas !

— Comment ? dit Marthe en joignant les mains.

— Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la maison ! Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu’au moment où il aura déchiffré un vieux grimoire qui est absolument indéchiffrable !

— Jésus ! nous n’avons donc plus qu’à mourir de faim ! »

Je n’osai pas avouer qu’avec un homme aussi absolu que mon oncle, c’était un sort inévitable.

La vieille servante, sérieusement alarmée, retourna dans sa cuisine en gémissant.

La vieille servante retourna dans sa cuisine en gémissant.

Quand je fus seul, l’idée me vint d’aller tout conter à Graüben. Mais comment quitter la maison ? Le professeur pouvait rentrer d’un moment à l’autre. Et s’il m’appelait ? Et s’il voulait recommencer ce travail logogriphique, qu’on eût vainement proposé au vieil Œdipe ! Et si je ne répondais pas à son appel, qu’adviendrait-il ?

Le plus sage était de rester. Justement, un minéralogiste de Besançon venait de nous adresser une collection de géodes siliceuses qu’il fallait classer. Je me mis au travail. Je triai, j’étiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces pierres creuses au dedans desquelles s’agitaient de petits cristaux.

Mais cette occupation ne m’absorbait pas. L’affaire du vieux document ne laissait point de me préoccuper étrangement. Ma tête bouillonnait, et je me sentais pris d’une vague inquiétude. J’avais le pressentiment d’une catastrophe prochaine.

Au bout d’une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre. Je me laissai aller alors dans le grand fauteuil d’Utrecht, les bras ballants et la tête renversée. J’allumai ma pipe à long tuyau courbe, dont le fourneau sculpté représentait une naïade nonchalamment étendue ; puis, je m’amusai à suivre les progrès de la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une négresse accomplie. De temps en temps, j’écoutais si quelque pas retentissait dans l’escalier. Mais non. Où pouvait être mon oncle en ce moment ? Je me le figurais courant sous les beaux arbres de la route d’Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa canne, d’un bras violent battant les herbes, décapitant les chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.

Rentrerait-il triomphant ou découragé ? Qui aurait raison l’un de l’autre, du secret ou de lui ? Je m’interrogeais ainsi, et, machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur laquelle s’allongeait l’incompréhensible série des lettres tracées par moi. Je me répétais :

« Qu’est-ce que cela signifie ? »

Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots. Impossible ! Qu’on les réunît par deux, trois, ou cinq, ou six, cela ne donnait absolument rien d’intelligible. Il y avait bien les quatorzième, quinzième et seizième lettres qui faisaient le mot anglais « ice ». La quatre-vingt-quatrième, la quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le mot « sir ». Enfin, dans le corps du document, et à la troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins « rota », « mutabile », « ira », « nec », « atra ».

« Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison à mon oncle sur la langue du document ! Et même, à la quatrième ligne, j’aperçois encore le mot « luco » qui se traduit par « bois sacré ». Il est vrai qu’à la troisième ligne, on lit le mot « tabiled » de tournure parfaitement hébraïque, et à la dernière les vocables « mer », « arc », « mère », qui sont purement français. »

Il y avait là de quoi perdre la tête ! Quatre idiomes différents dans cette phrase absurde ! Quel rapport pouvait-il exister entre les mots « glace, monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant, mère, arc ou mer ? » Le premier et le dernier seuls se rapprochaient facilement : rien d’étonnant que dans un document écrit en Islande, il fût question d’une « mer de glace ». Mais de là à comprendre le reste du cryptogramme, c’était autre chose.

Je me débattais donc contre une insoluble difficulté ; mon cerveau s’échauffait, mes yeux clignaient sur la feuille de papier ; les cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme ces larmes d’argent qui glissent dans l’air autour de notre tête, lorsque le sang s’y est violemment porté.

J’étais en proie à une sorte d’hallucination ; j’étouffais ; il me fallait de l’air. Machinalement, je m’éventai avec la feuille de papier, dont le verso et le recto se présentèrent successivement à mes regards.

Quelle fut ma surprise, quand dans l’une de ces voltes rapides, au moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir apparaître des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre autres « craterem » et « terrestre » !

Soudain une lueur se fit dans mon esprit ; ces seuls indices me firent entrevoir la vérité ; j’avais découvert la loi du chiffre. Pour comprendre ce document, il n’était pas même nécessaire de le lire à travers la feuille retournée ! Non. Tel il était, tel il m’avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment. Toutes les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient. Il avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la langue du document ! Il s’en était fallu de « rien » qu’il pût lire d’un bout à l’autre cette phrase latine, et ce « rien », le hasard venait de me le donner !

On comprend si je fus ému ! Mes yeux se troublèrent. Je ne pouvais m’en servir. J’avais étalé la feuille de papier sur la table. Il me suffisait d’y jeter un regard pour devenir possesseur du secret.

Enfin je parvins à calmer mon agitation. Je m’imposai la loi de faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et je revins m’engouffrer dans le vaste fauteuil.

« Lisons », m’écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une ample provision d’air.

Je me penchai sur la table ; je posai mon doigt successivement sur chaque lettre, et, sans m’arrêter, sans hésiter un instant, je prononçai à haute voix la phrase entière.

Mais quelle stupéfaction, quelle terreur m’envahit ! Je restai d’abord comme frappé d’un coup subit. Quoi ! ce que je venais d’apprendre s’était accompli ! Un homme avait eu assez d’audace pour pénétrer !…

« Ah ! m’écriai-je en bondissant, mais non ! mais non ! mon oncle ne le saura pas ! Il ne manquerait plus qu’il vînt à connaître un semblable voyage ! Il voudrait en goûter aussi ! Rien ne pourrait l’arrêter ! Un géologue si déterminé ! Il partirait quand même, malgré tout, en dépit de tout ! et il m’emmènerait avec lui, et nous n’en reviendrions pas ! Jamais ! jamais ! »

J’étais dans une surexcitation difficile à peindre.

« Non ! non ! ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et puisque je peux empêcher qu’une pareille idée vienne à l’esprit de mon tyran, je le ferai. À tourner et retourner ce document, il pourrait par hasard en découvrir la clef ! Détruisons-le. »

Il y avait un reste de feu dans la cheminée. Je saisis non seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussemm ; d’une main fébrile j’allais précipiter le tout sur les charbons et anéantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet s’ouvrit. Mon oncle parut.

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V

Je n’eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux document.

Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé. Sa pensée dominante ne lui laissait pas un instant de répit ; il avait évidemment scruté, analysé l’affaire, mis en œuvre toutes les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.

En effet, il s’assit dans son fauteuil, et, la plume à la main, il commença à établir des formules qui ressemblaient à un calcul algébrique.

Je suivais du regard sa main frémissante ; je ne perdais pas un seul de ses mouvements. Quelque résultat inespéré allait-il donc inopinément se produire ? Je tremblais, et sans raison, puisque la vraie combinaison, la « seule » étant déjà trouvée, toute autre recherche devenait forcément vaine.

Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, sans lever la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant mille fois.

Je savais bien que, s’il parvenait à arranger ces lettres suivant toutes les positions relatives qu’elles pouvaient occuper, la phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de phrases différentes composé de cent trente-trois chiffres au moins, nombre presque impossible à énumérer et qui échappe à toute appréciation.

J’étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème.

Cependant le temps s’écoulait ; la nuit se fit ; les bruits de la rue s’apaisèrent ; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit rien, pas même la bonne Marthe qui entr’ouvrit la porte ; il n’entendit rien, pas même la voix de cette digne servante, disant :

« Monsieur soupera-t-il ce soir ? »

Aussi Marthe dut-elle s’en aller sans réponse. Pour moi, après avoir résisté pendant quelque temps, je fus pris d’un invincible sommeil, et je m’endormis sur un bout du canapé, tandis que mon oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.

Quand je me réveillai, le lendemain, l’infatigable piocheur était encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses cheveux entremêlés sous sa main fiévreuse, ses pommettes empourprées indiquaient assez sa lutte terrible avec l’impossible, et dans quelles fatigues de l’esprit, dans quelle contention du cerveau les heures durent s’écouler pour lui.

Vraiment, il me fit pitié. Malgré les reproches que je croyais être en droit de lui faire, une certaine émotion me gagnait. Le pauvre homme était tellement possédé de son idée, qu’il oubliait de se mettre en colère. Toutes ses forces vives se concentraient sur un seul point, et, comme elles ne s’échappaient pas par leur exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le fît éclater d’un instant à l’autre.

Je pouvais d’un geste desserrer cet étau de fer qui lui serrait le crâne, d’un mot seulement ! et je n’en fis rien.

Cependant j’avais bon cœur. Pourquoi restai-je muet en pareille circonstance ? Dans l’intérêt même de mon oncle.

« Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas ! Il voudrait y aller, je le connais ; rien ne saurait l’arrêter. C’est une imagination volcanique, et, pour faire ce que d’autres géologues n’ont point fait, il risquerait sa vie. Je me tairai ; je garderai ce secret dont le hasard m’a rendu maître ! Le découvrir, ce serait tuer le professeur Lidenbrock ! Qu’il le devine, s’il le peut. Je ne veux pas me reprocher un jour de l’avoir conduit à sa perte ! »

Ceci résolu, je me croisai les bras, et j’attendis. Mais j’avais compté sans un incident qui se produisit à quelques heures de là.

Je me croisai les bras et j’attendis.

Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre au marché, elle trouva la porte close. La grosse clef manquait à la serrure. Qui l’avait ôtée ? Mon oncle évidemment, quand il rentra la veille après son excursion précipitée.

Était-ce à dessein ? Était-ce par mégarde ? Voulait-il nous soumettre aux rigueurs de la faim ? Cela m’eût paru un peu fort. Quoi ! Marthe et moi, nous serions victimes d’une situation qui ne nous regardait pas le moins du monde ? Sans doute, et je me souvins d’un précédent de nature à nous effrayer. En effet, il y a quelques années, à une époque où mon oncle travaillait à sa grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette diète scientifique. Pour mon compte, j’y gagnai des crampes d’estomac fort peu récréatives chez un garçon d’un naturel assez vorace.

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