Sermons du curé d'Ars (page 27)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que devons-nous conclure de tout cela, M.F. ? Rien autre, si ce n'est que, si nous ne faisons pas de bonnes œuvres, quand même nous ne ferions point de mal, nous ne laisserons pas que d'être perdus. Aussi, voyons--nous que notre divin Sauveur nous compare, tantôt à un laboureur qui sème pour recueillir, qui ne cueille que s'il sème,, et qui ne recueille rien, s'il ne sème rien ; tantôt à un figuier que le père de famille a planté dans sa vigne ; il le taille, il le cultive avec soin dans l'espérance qu'il rapportera du fruit ; mais, voyant qu'il n'en porte point, quoiqu'il n'en porte pas de mau-vais, il l'arrache et le jette au feu . D'autres fois, Jésus-Christ compare le paradis au salaire qu'on donne à un ouvrier qui a rempli sa tâche . Dites-moi, n'est-ce pas bien nous montrer que Jésus-Christ ne donnera son paradis qu'à ceux qui l'ont mérité par leurs bonnes œuvres ? Voyez Jésus-Christ, qui est notre modèle : a-t-il été un instant de sa vie sans travailler à faire de bonnes œuvres, à convertir les âmes à son Père, et à souffrir ? Et nous, tout misérables que nous sommes, nous vou-drions qu'il ne nous en coûtât rien ? Non, non, M.F., cela ne sera pas ainsi. Ou nous ferons de bonnes œuvres, ou nous serons damnés, quand même nous ne ferions point de mal.

Voyez maintenant, M.F., les bonnes œuvres que vous avez faites. Les avez-vous faites uniquement pour Dieu, de sorte que le monde n'y ait été pour rien, et que jamais vous n'ayez été fâchés de les avoir faites à cause de ces quelques retours d'ingratitude que l'on vous a fait essuyer ? Vous êtes-vous jamais applaudis en vous-mêmes du bien que vous avez fait, rendu au prochain ? parce que, si tout cela vous est arrivé, ou vous n'avez rien fait, ou il faut tout compter comme pour rien, parce que vous en avez déjà perdu la récompense. Savez-vous, M.F., le parti que vous avez à prendre ? Si vous n'avez rien fait, ou si ce que vous avez fait est perdu pour quelque vue humaine, commencez de suite, afin qu'à la mort, vous puissiez vous trouver encore quelque chose à présenter à Jésus-Christ pour qu'il vous donne la vie éternelle. – Mais, me direz--vous, peut-être, je n'ai fait que du mal pendant toute ma vie ; je ne suis qu'un mauvais arbre qui ne peut plus porter de bon fruit. – M.F., cela se peut encore, et je vais vous l'apprendre. Changez cet arbre de terre, arro-sez-le avec d'autre eau, fumez-le avec d'autres engrais, et vous verrez que vous porterez du bon fruit, quoique vous en ayez porté de bien mauvais jusqu'à présent. Si cet arbre, qui est vous-mêmes, a été fertile en orgueil, en avarice et en impureté, vous pouvez faire, avec la grâce du bon Dieu, que ses fruits deviennent abondants en humilité, en charité et en pureté. Faites de vous-mêmes comme la terre, qui, avant le déluge, tirait de son sein l'eau pour s'arroser elle-même , sans avoir recours aux nuées du ciel, pour lui donner la fécondité. De même, M.F., tirez de votre propre cœur cette eau salutaire qui en changera les dispositions. Vous l'aviez arrosé avec l'eau bourbeuse de vos passions ; eh bien ! à présent, arrosez-le avec les larmes du repentir, de la douleur et de l'amour, et vous verrez que vous cesserez d'être un mauvais arbre, pour en devenir un qui portera du fruit pour la vie éternelle.

Pour vous montrer, M.F., que cela se peut très bien, en voici un exemple admirable dans la personne de sainte Madeleine. Voyez, d'après Jésus-Christ même, combien elle était un mauvais arbre, et ensuite, combien la grâce en a fait un bon arbre, qui a porté du bon fruit avec abondance. Saint Luc nous dit qu' « elle était une pécheresse, et connue pour telle dans toute la ville de Jérusalem . »

Je vous laisse à penser ce que ces pa-roles, sorties de la bouche de Jésus-Christ même, veulent nous dire. C'était une jeune fille née avec les passions les plus vives, une beauté extraordinaire, de grands biens : ce qui est un feu qui allume encore davantage les pas-sions, qui les nourrit et les engraisse continuellement. Elle avait un grand attrait pour les plaisirs du monde, un goût extrême pour les modes et un grand désir de plaire ; de sorte que ses pensées et tous ses soins étaient employés à cela. Un air peu modeste annonçait déjà d'avance que son innocence ne tarderait pas de faire naufrage. Vaine idole du monde, elle cherche autant qu'elle peut à lui plaire, soit dans ses regards enflammés par un feu impur qui sort du fond de son cœur, soit dans toutes ses démarches et cet air efféminé qui parait sur son front. Tout cela annonce un arbre qui ne peut porter que de bien mauvais fruits. Elle reçoit avec une complaisance incroyable les profanes regards des mon-dains ; elle reçoit avec amour-propre les fades éloges des hommes ; elle aime à se produire, avec une joie au delà de ce que l'on peut comprendre, dans les assemblées du grand monde. étant d'une grande beauté, possédant de grandes richesses, jeune et bien faite ; tout le monde, ce semble, n'avait du cœur, des yeux que pour elle. Les danses, les spectacles et le soin de plaire à tout le monde, font toute son occupation. Si elle se rend parmi les fidèles dans les lieux destinés à la prière, elle s'y rend avec empressement, non pour y pleurer ses péchés, comme elle l'aurait dû faire ; mais, bien mieux, pour s'y placer comme une idole, pour y voir et, encore plus, pour y être vue et admirée. Elle semble, par là, vou-loir disputer les cœurs à Dieu même et l'honneur qui n'est dû qu'à lui seul. Enfin, elle va si loin qu'elle finit par être un sujet de scandale à toute la ville de Jéru-salem. Les entretiens avec les jeunes gens, les embras-sements, les conversations peu modestes, les corrup-tions auxquelles elle se livre finissent par ne plus la faire regarder que comme une fille de mauvaise vie. Elle finit par être fuie et méprisée par tous les gens de bien. Tous les gens de la ville ne la nomment plus que la femme pécheresse et scandaleuse. Vous conviendrez avec moi que voilà un bien mauvais arbre ; si vous avez été aussi loin, il n'en est guère qui l'ait passée. Hélas ! M.F., quel fruit d'orgueil n'a pas porté cette tête embellie et ornée avec tant de soin ? hélas ! que de fruits de corruption n'a pas produit ce cœur pourri et brûlé par un feu impur ? Et ainsi de toutes les autres passions qui la dominaient. Je crois, M.F., qu'il est assez difficile de trouver un arbre plus mauvais. Eh bien ! M.F., vous allez voir que si nous voulons nous prêter à la grâce, qui jamais ne nous manquera plus qu'à Madeleine, quelque misérables que nous soyons, nous pouvons changer notre arbre, qui, jusqu'à présent n'a porté que de mauvais fruits ; nous pouvons lui en faire porter de bons, si seulement nous voulons nous prêter à la grâce qui vient à notre secours. De mauvais chrétien, nous pouvons devenir bon, et porter du fruit digne de la vie éternelle, ce que nous allons voir dans le retour de Madeleine.

Saint Jérôme nous dit que, pendant que Madeleine était ainsi abandonnée à tous ses désordres, le bruit de tant de miracles que le Sauveur faisait en guérissant les malades et ressuscitant les morts remplissait d’étonne-ment toute la Judée ; chacun s'empressait de voir un homme si extraordinaire. Madeleine, pour son bonheur, se trouva dans le nombre. Les premières paroles qu'elle entendit sortir de la bouche du Sauveur, ce fut la para-bole de l'enfant prodigue et celle du Bon Pasteur. Elle se reconnut véritablement dans cet enfant prodigue ; et reconnut le Sauveur pour le Bon Pasteur. Les traits de la grâce étaient trop vifs et trop perçants pour qu'elle n'en ressentit pas l'atteinte. Au récit de cette parole elle se sentit attendrie et touchée jusqu'aux larmes. Si tant de prodiges qu'elle a vus et entendus elle-même la remplissent d'étonnement, la grâce achève de la chan-ger, en faisant, d'un bien mauvais arbre, un très bon, qui doit porter des fruits excellents. Mais ce qui achève de la détacher d'elle-même et du péché, en rompant tout ce qui pouvait l'en retenir, ce fut cette grande bonté de Dieu pour les pécheurs. Ah ! M.F., que la grâce est puissante quand elle trouve un cœur bien disposé ! La voilà qui commence à ne plus penser ni agir de même, la grâce la poursuit, les remords de sa conscience la tourmentent, elle sent son cœur qui se brise de dou-leur de ses péchés ; ses yeux qui, autrefois, étaient si allumés du feu impur, et qui savaient si bien l'allumer dans le cœur des autres, commencent à verser des larmes amères. Comme son cœur avait goûté le premier les plaisirs du monde, elle veut aussi qu'il soit le pre-mier à ressentir tout le regret d'avoir fait mal. Dès lors, ce grand monde qui, autrefois, faisait tout son plaisir et son bonheur, ne fait plus que l'importuner et la dégoûter de plus en plus.

Elle ne se trouve bien que séparée du monde et dans la retraite, où elle peut réflé-chir et verser des larmes en toute liberté. Son cœur se sent toujours percé plus vivement, à mesure qu'elle considère la vie qu'elle a menée jusqu'à présent, l'ou-trage qu'elle a fait à Dieu, le nombre d'âmes qu'elle a perdues par une vie mauvaise. Cet amour d'elle-même, cette orgueilleuse complaisance qu'elle avait dans sa beauté, tous ces profanes hommages qui la flattaient tout cela ne lui est plus qu'une vanité insensée et une espèce d'idolâtrie. Ce luxe immodeste, ces amusements mondains, qu'elle avait toujours regardés comme les privilèges de son âge et de son sexe, ne sont maintenant à ses yeux qu'une vie païenne et une véritable apostasie de sa religion. Ces sentiments passionnés, ces libertés indécentes, ces tendres attachements, autrefois si chers à son cœur, et tous ces mystères d'iniquités ne lui semblent à présent que crimes et abomination. Elle reconnaît, en versant des larmes en abondance, que si le bon Dieu l'avait ornée de tant de dons, cela n'était que pour qu'elle lui fût plus agréable.

Elle n'en conçoit que plus vivement son ingratitude et sa révolte. Dans ces combats, elle apprend qu'un pharisien distingué a le bonheur de recevoir chez lui le Sauveur ; elle se rap-pelle tout ce qu'elle a entendu du Sauveur : « Oui, se dit-elle à elle-même, je ne peux plus douter qu'il soit ce Pasteur si bon et si charitable, et que moi, je ne sois cette brebis perdue. Ah ! s'écrie-t-elle, c'est à moi--même qu'il en voulait, lorsqu'il parlait de cet enfant prodigue ! oui, je me lèverai et j'irai le trouver ! » En effet, ne se possédant plus, elle se lève, foule aux pieds toutes ses plumes et toutes ses vanités ; elle court, ou plutôt la grâce, dont son cœur était déjà tout brûlant, l'entraîne ; foulant tout respect humain, elle entre dans la salle du festin avec un air abattu, ses cheveux, autrefois si bien tirés et frisés, tout épars, les yeux baissés et baignés de larmes, la confusion et la rou-geur sur le front ; elle se jette aux pieds du Sauveur qui était à table. « Ah ! Madeleine, Madeleine, s'écrie un Père de l'église, que faites-vous, et qu'êtes-vous devenue ? où sont ces plaisirs, cette vanité et cet amour profane ? » Ah ! non, non, M.F., plus de Madeleine pécheresse, mais Madeleine pénitente, et une amante fidèle du Sauveur.

Oui, M.F., ce fut dans ce moment que tout changea en elle ; si elle avait tant perdu d'âmes par une vie si scandaleuse, elle va, par sa vie pénitente, en gagner encore plus qu'elle n'en a perdu. Elle n'a nul respect humain, elle accuse publiquement ses péchés devant une nombreuse assemblée, elle embrasse les pieds du Sauveur, elle les arrose de ses larmes, elle les essuie de ses cheveux. Non, non, M.F., Madeleine n'est plus Madeleine, mais une sainte amante du Sauveur. « Non, non, M.F., nous dit saint Augustin, dans Madeleine, plus de vanité, plus de plaisirs, plus d'amour profane, tout est saint et pur en elle. Oui, M.F., nous dit ce grand saint, ces parfums si recherchés qu'elle avait donnés tout au luxe, cette chevelure si bien parée et ornée, ces yeux animés d'un feu si dangereux, tout cela est maintenant purifié dans les larmes. Ah ! M.F., nous dit-il, qui pourrait nous faire connaître ce qui se passe dans son cœur ? Chacun de ceux qui furent témoins de ce coup de générosité la tourne en ridicule, la traite d'insensée, la blâme et la condamne, sinon Jésus-Christ lui-même, qui connaît bien que c'est sa grâce qui a tout fait en elle. » Il en est si touché qu'il ne lui parle nullement de ses péchés ; mais il prend un singulier plaisir à faire l'éloge de tout le bien qu'elle a fait, et cela devant tout le monde : « Allez, lui dit tendrement le Sauveur, vos péchés vous sont par-donnés, ne pleurez plus. »

Aussi voyons-nous que si le bon Dieu fut si miséricordieux envers elle, elle fut une des plus fidèles à lui tenir compagnie pendant sa Passion ; elle ne peut plus le quitter ; elle se jette au pied de la croix ; elle mêle ses larmes avec le sang adorable de Jésus-Christ. Après la mort du Sauveur, étant revenue le chercher dans son tombeau, ne l'ayant pas trouvé, elle s'en prend au ciel et à la terre, aux anges et aux hommes ; il faut qu'elle le trouve, à quel prix que ce soit. Le Sauveur, vaincu par son amour, ne peut plus se cacher à cette grande sainte pénitente. Il se montra le premier à elle pour lui dire qu'il était ressuscité comme il leur avait dit . Après l'Ascension du Sauveur, les Juifs, par haine de ce que Jésus-Christ l'aimait, la prirent, avec son frère Lazare et sa sœur Marthe, les exposèrent dans un mau-vais vaisseau sans gouvernail, dans l'espérance de les faire périr ; mais ce fut Dieu lui-même qui le conduisit : ils vinrent débarquer à Marseille, d'où, après quelque temps, Madeleine alla se retirer dans une solitude, pour y finir ses jours dans les larmes et la pénitence.

Eh bien ! M.F., ne conviendrez-vous pas avec moi qu'un arbre qui a porté de bien mauvais fruits, avec la grâce de Dieu peut en porter de très bons, dignes de plaire à Dieu et d'être récompensés pendant l'éternité ? Vous, M.F., qui avez porté des fruits aussi mauvais que Madeleine ; qui vous êtes roulés et livrés à bien des péchés ; qui, peut-être, dans la vie de Madeleine péche-resse, reconnaissez avoir fait tout cela ; hélas ! M.F., donc pleurez ! Que de péchés d'orgueil, de vanité, d'ava-rice, de vengeance et d'impureté ! Hélas ! mon Dieu ! que nous en verrons au grand jour du jugement, qui n'ont jamais paru aux yeux du monde, mais bien aux yeux de Dieu à qui rien n'est caché. Eh ! M.F., si vous avez, comme Madeleine, porté du mauvais fruit, qui vous empêche maintenant d'en porter de bon ? Vous avez entendu, comme Madeleine, le récit de la parabole de l'Enfant prodigue , où vous vous reconnaissez parfai-tement bien être ce pécheur ; vous avez entendu, comme Madeleine, le récit de la parabole du Pasteur qui court après sa brebis qui est perdue , vous ne manquerez pas de vous dire en vous-même : C'est moi-même que Jésus-Christ cherche par sa grâce, qui me donne tant de fois la pensée de me convertir. Pourquoi ne feriez-vous pas comme Madeleine, puisque vous sentez votre cons-cience qui crie, et la grâce qui vient à votre secours pour vous faire changer dans votre manière de vivre ? Pourquoi encore, après vous être réconciliés avec le bon Dieu par la grâce du sacrement de Pénitence, ne feriez--vous pas comme Madeleine, qui, non contente d'avoir quitté le mal, s'attache au bon Dieu de tout son cœur et pour toute sa vie ? Croyez-vous que la grâce vous man-que ? Non, M.F., non, votre âme est aussi précieuse aux yeux de Dieu que celle de Madeleine, et, par conséquent, vous êtes sûrs que jamais la grâce ne vous manquera pour vous convertir et persévérer.

II. – En deuxième lieu, M.F., nous lisons dans l'écriture sainte que le Seigneur disait à son peuple, en lui parlant de la nécessité de faire des bonnes œuvres pour lui plaire et pour être du nombre des saints : « Les choses que je vous demande ne sont pas au--dessus de vos forces ; pour les faire, il n'est pas néces-saire de vous élever jusqu'aux nues, ni de traverser les mers ; tout ce que je vous commande est, pour ainsi dire, sous vos mains, dans votre cœur et autour de vous . » Je peux bien, M.F., vous répéter la même chose : il est vrai que jamais nous n'aurons le bonheur d'aller au ciel si nous ne faisons pas de bonnes œuvres ; mais ne nous effrayons pas, M.F. : ce que Jésus-Christ demande de nous, ce ne sont pas des choses extraordi-naires, ni au-dessus de notre portée, il ne demande pas de nous que nous soyons tout le jour à l'église, ni même de faire de grandes pénitences : c'est-à-dire, jusqu'à ruiner notre santé, ni même encore de donner tout notre bien aux pauvres, (quoiqu'il soit très véri-table que nous sommes obligés de donner aux pau-vres, autant que nous le pouvons, ce que nous devons faire pour plaire à Dieu qui nous le commande et pour racheter nos péchés). Il est encore vrai que nous devons pratiquer la mortification en bien des choses, dompter nos penchants. Il n'est pas douteux qu'une personne qui vit sans se mortifier est une personne qui ne vien-dra jamais à bout de se sauver. Il n'est pas douteux que, quoique nous ne puissions être tout le jour à l'église, ce qui serait un grand bonheur pour nous ; cependant nous savons très bien que nous ne devons jamais man-quer à nos prières, du moins le matin et le soir. – Mais, me direz-vous, il y en a plus d'un qui ne peuvent pas jeûner, d'autres qui ne peuvent donner l'aumône, d'autres qui sont tellement occupés que souvent ils ont peine à faire leur prière le matin et le soir, comment pourront-ils donc se sauver, puisqu'il faut prier conti-nuellement et qu'il faut nécessairement faire de bonnes œuvres pour avoir le ciel ? – Puisque toutes nos bonnes œuvres se réduisent à la prière, au jeûne et à l'aumône, M.F., nous pourrons facilement faire tout cela, comme vous allez le voir.

Oui, M.F., quoique nous ayons mauvaise santé, et que nous soyons même infirmes, il y a un jeûne que nous pouvons faire facilement. Fussions-nous même bien pauvres, nous pouvons encore faire l'aumône, et, quelque grandes que soient nos occupations, nous pouvons prier le bon Dieu sans rien déranger de nos affaires, prier soir et matin, et même toute la journée, et voici comment.

1 Nous pratiquons un jeûne qui est très agréable à Dieu, toutes les fois que nous nous privons de quelque chose qu'il nous ferait plaisir de faire, parce que le jeûne ne consiste pas tout dans la privation du boire et du manger ; mais, de ce qui nous flatte le plus dans notre goût ; les uns peuvent se mortifier dans la manière de s'arranger, les autres dans les visites qu'ils veulent faire aux amis qu'ils aiment à voir ; les autres, dans les paroles et les discours qu'ils aiment à tenir ; celui-ci fait un grand jeûne, et qui est très agréable à Dieu, quand il combat son amour-propre, son orgueil, sa répugnance à faire ce qu'il n'aime pas faire, ou en étant avec des personnes qui contrarient son caractère, ses manières d'agir. Vous pouviez aller dans cette certaine compagnie sans même offenser le bon Dieu ; mais vous vous en privez pour le bon Dieu : voilà un jeûne qui est bien méritant. Vous trouvez-vous dans une occasion où vous pourriez contenter votre gourmandise ? au lieu de le faire, vous prenez, sans le faire apercevoir, ce qui vous convient le moins. Lorsque vous achetez des meubles ou des habillements, vous ne prenez pas ce qui vous con-viendrait le mieux : voilà encore un jeûne, dont la récompense vous attend à la porte du ciel pour vous aider à entrer. Oui, M.F., si nous voulions bien nous y prendre, non seulement nous trouverions chaque jour de quoi pratiquer le jeûne, mais encore, à chaque instant de la journée.

Mais, dites-moi, y a-t-il encore un jeûne qui soit plus agréable à Dieu que de faire et de souffrir avec patience certaines choses qui souvent vous déplaisent grande-ment ? Sans parler des maladies, des infirmités et tant d'autres afflictions qui sont inséparables de notre misé-rable vie, combien n'avons-nous pas l'occasion de nous mortifier en souffrant ce qui nous gêne et nous répugne ? Tantôt c'est un ouvrage qui nous ennuie ; tantôt, c'est une personne qui nous déplaît, d'autres fois, c'est une humiliation qu'il nous coûte de souffrir. Eh bien ! M.F., si nous souffrons tout cela pour le bon Dieu, et uni-quement pour lui plaire, ce sont là les jeûnes les plus agréables à Dieu et les plus méritants. Vous êtes obligés, pendant toute l'année, de travailler à des ouvrages bien pénibles, qui souvent semblent vous faire mourir, ne vous donnant pas même le temps de respirer. Oh ! M.F., que de trésors vous ramasseriez pour le ciel, si vous vouliez, en ne faisant que ce que vous faites ; si, au milieu de vos peines, vous aviez la précaution d'élever votre cœur vers le bon Dieu, en lui disant : « Mon bon Jésus, j'unis mes peines à vos peines, mes souffrances à vos souffrances ; faites-moi la grâce que je me trouve toujours content dans l'état où vous m'avez placé. Je bénirai votre saint nom en tout ce qui m'arrivera ! » Oui, M.F., si vous aviez le grand bonheur de vous comporter de cette manière, toute votre misère, tous vos travaux deviendraient comme autant de fruits très précieux, que vous présenteriez au bon Dieu, à l'heure de votre mort.

Voilà, M.F., comment chacun, dans son état, peut pratiquer une espèce de jeûne très méri-toire et qui lui sera bien compté pour l'éternité.

2 Nous disons qu'il y a une sorte d'aumône que tout le monde peut faire. Vous voyez donc bien que l'au-mône ne consiste pas seulement à nourrir ceux qui ont faim et à donner des habits à ceux qui n'en ont pas ; mais ce sont tous les services que l'on rend au prochain, soit pour le corps, soit pour l'âme, quand nous le fai-sons en esprit de charité. Quand nous avons peu, eh bien ! nous donnons peu ; et quand nous n'avons pas, nous prêtons si nous le pouvons. Celui qui ne peut pas fournir au besoin des malades, eh bien ! il peut les visiter, leur dire quelques paroles de consolation, prier pour eux, afin qu'ils fassent un bon usage de leur ma-ladie. Oui, M.F., tout est grand et précieux aux yeux du bon Dieu, lorsque nous agissons par un motif de religion et de charité, parce que Jésus-Christ nous a dit qu'« un verre d'eau ne serait pas sans récompense » Vous voyez donc, M.F., que quoique nous soyons bien pauvres, nous pouvons facilement faire l'aumône.

3 Je dis que, quelque grandes que soient nos occu-pations, il y a une espèce de prière que nous pouvons faire continuellement, sans même nous déranger de nos occupations, et voici comment cela se fait. C'est en tout ce que nous faisons, de ne chercher qu'à faire la volonté de Dieu. Dites-moi, M.F., est-il bien difficile de ne cher-cher qu'à faire la volonté de Dieu dans toutes nos actions, quelque petites qu'elles soient ? Oui, M.F., avec cette prière tout devient méritoire pour le ciel ; et, sans cette volonté, tout est perdu. Hélas ! que de biens sans récompense, qui nous aideraient tant pour gagner le ciel en ne faisant que ce que nous faisons !

Mais, me direz-vous, quels sont donc les fruits qu'un père et une mère de famille doivent porter ? – M.F., les voici. Il y a les bons fruits que nous devons tous porter en général, tels que l'humilité, la charité, la pureté et ainsi de toutes les autres vertus qui nous conviennent à tous. Il y en a qui voudraient pouvoir rester tout le jour et la nuit cachés dans un coin de leur maison et y pleurer leurs péchés, ce qui cependant serait très bon ; mais les fruits les plus précieux pour eux, c'est de bien ins-truire leurs enfants, de leur faire connaître, avec la grâce du bon Dieu, la fin pour laquelle ils sont sur la terre ; c'est de leur apprendre à prier le bon Dieu avec attention, avec respect ; c'est de ne jamais leur donner de mauvais exemples, de leur parler souvent des souf-frances que Jésus-Christ a endurées pour nous mériter le ciel, du regret que nous aurons à l'heure de la mort d'avoir méprisé tout cela ; c'est de ne jamais parler mal de la religion ni du prochain devant eux ; de leur faire concevoir un grand mépris pour les plaisirs du monde et pour toutes les choses du monde, qui ne sont que bien peu, puisque nous restons si peu sur la terre ; c'est de leur faire considérer le service du bon Dieu comme la seule chose qui puisse nous consoler en ce monde et, adoucir nos peines ; c'est de leur faire bien connaître que, n'étant sur la terre que pour Dieu seul, jamais nous ne serons heureux si nous ne servons pas le bon Dieu avec zèle et avec amour. C'est encore de faire sou-vent des jeûnes et aumônes, ou d'autres bonnes œuvres pour ses enfants, surtout quand on voit qu'ils sont dans l'éloignement de Dieu et qu'ils vivent comme s'ils n'avaient point d'âmes à sauver.

Voilà, M.F., les fruits qu'un père et une mère doivent porter et qui sont les seuls que le bon Dieu demande d'eux. Comme les maîtres et maîtresses ont les mêmes obligations à rem-plir envers leurs domestiques, ils doivent porter les mêmes fruits : c'est-à-dire, faire tout ce que les pères et mères sont obligés de faire envers leurs enfants. De sorte qu'en faisant cela, vous faites une prière conti-nuelle, tout en ne cherchant qu'à faire la volonté de Dieu dans chaque action que vous avez le bonheur de faire. Un enfant, qui, dans tous les devoirs qu'il rend à ses parents, n'a en vue que de plaire à Dieu, qui lui ordonne de respecter, d'aimer ses parents, d'en avoir soin, de les soulager dans leurs misères, ou de les con-soler dans leurs chagrins ou maladies, et de prier le bon Dieu pour eux ; voilà, M.F., les fruits précieux que le bon Dieu demande de lui, et dont il sera récompensé pendant l'éternité.

Un laboureur ou un ouvrier qui supportent la mau-vaise humeur de ceux qui les occupent, qui offrent leurs peines et les mauvais temps qu'ils endurent, dans la seule vue de plaire à Dieu et de sauver leurs âmes : voilà du bon fruit, et une prière continuelle que Dieu ne laissera pas sans récompense. Ah ! M.F., que d'occasions de mérite nous laissons échapper, et qui nous condui-raient à grands pas au ciel, si nous avions le bonheur d'offrir à Dieu toutes nos actions ; si nous le priions de bénir nos travaux, de bien régler nos démarches et de présider à tout ce que nous faisons ; si nous avions soin de conserver et de renouveler de temps en temps nos intentions dans notre travail. M.F., disons souvent à Dieu : « Ayez pitié de moi ! venez à mon secours ; mon Dieu, je ne veux rien faire que ce qui peut vous plaire. » Vous conviendrez avec moi que toutes ces prières ne vous dérangeront en rien dans vos travaux ; tous ces jeûnes n'incommoderont nullement votre santé ; vous avez vu que nous pouvons bien faire des aumônes sans avoir de l'or ni de l'argent, et une infinité de bonnes œuvres qui ne nous coûteront qu'un peu de vigilance et de contrainte.

Cependant, M.F., je vous dirai 1 que pour que ces œuvres soient méritoires pour le ciel, il faut qu'elles soient faites en état de grâce, parce que vous savez aussi bien. que moi que toutes les bonnes œuvres que nous faisons étant en état de péché sont mortes pour le ciel. Il est vrai qu'elles peuvent mériter notre conversion, ce qui est déjà un grand bonheur ; mais elles ne seront point récompensées pour le ciel ; c'est une vérité expres-sément marquée dans l'évangile , ce qui nous doit grandement faire prendre garde de ne jamais rester dans le péché, puisque tout le bien que nous faisons, ne nous accompagnera pas devant le tribunal de Jésus-Christ. Ah ! malheureux qui, depuis tant de temps, croupissez dans le péché, que de bonnes œuvres perdues, qui vous auraient conduits sûrement au ciel ! Hélas ! de quoi vous servent tous vos maux et toutes les misères de la vie, sinon à vous perdre ? O mon Dieu ! que de chrétiens perdus qui, en ne faisant que ce qu'ils font, se sauve-raient si bien !

2 Nous disons qu'il faut agir par un motif surna-turel : c'est-à-dire, par amour pour Dieu, en vue de notre salut ; parce que, si vous agissez par un motif purement naturel, comme par exemple : si vous ne tra-vaillez que pour bien faire vos affaires, gagner votre vie, nourrir et entretenir vos enfants ; cela n'a rien de plus parfait que ce que font les païens ; dans cela, il n'y a point de récompense pour le ciel. Si vous ne rendez service au prochain que parce qu'il est votre parent ou votre ami, parce que vous êtes touché de compassion des maux qu'il éprouve ; mais que vous n'ayez pas en vue de plaire à Dieu et le salut de votre âme, votre tra-vail et toutes vos aumônes seront bien récompensés dans ce monde ; mais jamais pour le ciel. Hélas ! M.F., que de bonnes œuvres perdues ! Combien parmi nous, M.F., qui ont fait bien des bonnes œuvres, rendu bien des services au prochain, qui ont fait même de grands sacrifices ; mais qui, n'ayant pas la pensée de le faire pour plaire à Dieu, n'en auront point de récompense ! Oui, M.F., si nous voulons que tout ce que nous faisons soit récompensé pour le ciel, il faut avoir, le matin, en nous éveillant, la pensée de faire tout ce que nous ferons pendant la journée dans la seule vue de plaire au bon Dieu et pour le salut de notre âme, et renouveler cette offrande, de temps en temps, dans le courant du jour. Il faut que, toujours, la pensée de plaire à Dieu nous accompagne partout, car tout ce que nous faisons, séparé de cette pensée, est perdu pour le ciel.

N'ai-je pas bien raison, en vous disant que l'igno-rance sera la cause de la perte du plus grand nombre des chrétiens ? Hélas ! que de chrétiens qui ont peut--être plus de cinquante ans et qui n'ont jamais eu cette pensée de plaire à Dieu en faisant leur travail, leur prière, leurs aumônes, et en rendant quelques services à leur prochain ! Ah ! M.F., si nous voulions !... Que de fruits nous pourrions porter pour le ciel, si nous vou-lions ne plaire qu'à Dieu seul dans tout ce que nous faisons ; et bien plus, que nous en ferions porter à d'autres ! Nous en avons un bel exemple dans la personne de saint Denis. étant arrivé à Paris qui était encore plongé dans l'idolâtrie, il fit tant par ses prières, ses instructions et ses miracles, que tous ces peuples qui n'étaient que de bien mauvais arbres et ne por-taient que de bien mauvais fruits, devinrent presque tous des arbres capables de porter du fruit pour la vie éternelle. Les prêtres des idoles, voyant le nombre de personnes qu'il convertissait, allèrent trouver le gouverneur, en lui disant qu'un nouveau prédicateur faisait un grand mépris de ses dieux, et que presque tous les habitants se faisaient chrétiens. Le gouverneur entra dans une grande colère contre saint Denis, le fit prendre, et jeter dans un cachot, où on lui fit subir tout ce que la rage des tyrans put inventer. On lui brisa tout le corps, en faisant rouler sur lui de gros quartiers de pierre. Le tyran, l'ayant fait reparaître devant son tribunal, lui dit finement que ses pensées avaient bien changé. Le saint lui répondit que les tour-ments les plus horribles, et la mort même, ne lui feraient jamais changer de sentiments. A ces paroles, le juge ne lui répondit que par une grêle de coups de fouets, armés de pointes de fer, qui lui déchirèrent le corps jusqu'aux entrailles. C'était un spectacle digne des anges, de voir un bon vieillard, qui avait plus de cent et six ans, chanter les louanges de Dieu pendant cette horrible boucherie. Le juge, voyant son courage, le fit étendre sur un chevalet ; on lui ouvrit toutes ses plaies avec des ongles de fer ; ensuite, l'ayant étendu sur un gril, on le rôtit à petit feu, ce qu'il endura sans lasser sortir de sa bouche une seule plainte. Ensuite, on le jeta dans une fournaise ardente, où le bon Dieu le garantit d'être brûlé. Après cela, il fut attaché à une croix, d'où il prêchait au peuple, comme d'une chaire. Le tyran, voyant que rien ne pouvait le vaincre, le condamna à avoir la tête tranchée ; et c'est une tradi-tion aussi ancienne que sa mort, que son corps, s'étant levé, prit sa tête entre ses mains, fit près d'une lieue jusqu'à ce qu'il trouva une personne qu'il avait convertie, et il tomba à ses pieds. Après tant de mira-cles, de prières et d'instructions, presque tous se con-vertirent .

Dites-moi : n'est-ce pas là un arbre qui a porté du bon fruit et qui en fait porter aux autres ? Ah ! M.F., si nous étions bons chrétiens nous-mêmes, que de fruits nous porterions pour la vie éternelle ! Que de fruits nos bons exemples feraient porter aux autres ! Prenons donc bien garde de ne pas nous trouver du nombre de ceux à qui Jésus-Christ dira : « Otez cet arbre, qui n'a point porté de bons fruits ; coupez -le et jetez-le dans le feu . » Mais au contraire, M.F., tâchons que tout ce que nous faisons ou disons soit du fruit pour le ciel, par une grande pureté d'intention, et, par là, nous aurons le bonheur d'entendre de la bouche de Jésus-Christ même ces paroles : « Venez, les bénis de mon Père, prendre possession du royaume des cieux , parce que tout ce que vous avez fait, vous ne l'avez fait qu'en vue de me plaire. » C'est ce que je vous souhaite...

8ème dimanche après la Pentecôte

Sur le jugement particulier

Redde rationem villicationis tuæ

Rendez-moi compte de votre administration.

(S.Luc, XVI, 2.)

Pouvons-nous bien, M.F., réfléchir sur la sévérité du jugement de Dieu, sans nous sentir pénétrés de la crainte la plus vive ? Quoi ! M.F., les jours de notre vie sont tous comptés ; plus encore, nous ignorons l'heure et le moment où notre souverain Juge doit nous citer devant son tribunal, et ce moment sera peut-être celui auquel nous pensons le moins, où nous serons le moins disposés à rendre ce compte redoutable !... Je vous assure, M.F., que, quand on y pense bien, il y aurait de quoi jeter dans le désespoir, si la religion ne nous enseignait pas que nous pouvons adoucir ce moment par une vie qui soit toujours dans le cas de nous assurer l'espérance que le bon Dieu aura pitié de nous. Prenons bien garde, M.F., de ne pas nous trouver embarrassés quand ce moment viendra, comme cet éco-nome dont Jésus-Christ nous parle dans l'évangile. Je vais donc, M.F., vous montrer 1 qu'il y a un jugement particulier, où nous rendrons un compte très exact de tout le bien et de tout le mal que nous aurons fait ; 2 quels sont les moyens que nous devons prendre pour prévenir la rigueur de ce compte.

I. – Nous savons tous, M.F., que nous serons jugés deux fois : une fois, au grand jour des vengeances, c'est--à-dire, à la fin du monde, en présence de tout l'univers, où toutes nos actions, bonnes ou mauvaises, seront manifestées aux yeux de tout le monde. Mais, avant ce jour terrible et malheureux pour les pécheurs, nous en aurons subi un, au moment, où nous mourrons, et dès que nous aurons rendu le dernier soupir. Oui, M.F., toute la condition de l'homme est renfermée dans ces trois mots : vivre, mourir et être jugé. C'est une loi fixe et invariable pour tous les hommes. Nous naissons pour mourir, nous mourrons pour être jugés, et ce juge-ment décidera de notre bonheur ou de notre malheur éternel. Le jugement universel auquel nous devons tous paraître, ne sera que la publication de la sentence parti-culière qui aura été prononcée à l'heure de notre mort. Vous savez tous, M.F., que Dieu a compté nos années ; et, dans ce nombre d'années qu'il a résolu de nous accorder, il en a marqué une qui sera la der-nière pour nous ; dans cette dernière année, un dernier mois ; dans ce dernier mois, un dernier jour ; et enfin, dans ce dernier jour, une dernière heure, après laquelle, il n'y aura plus de temps pour nous. Hélas ! que devien-dront ce pécheur et cet impie qui se promettent toujours une plus longue vie ? Qu'ils comptent, ces pauvres mal-heureux, tant qu'il leur plaira ; après cette dernière heure, il n'y aura plus de retour, plus d'espérance et plus de ressource !

Au même instant, M.F., écoutez-le bien, vous qui ne craignez pas de passer vos jours dans le péché, voyez au même instant que votre âme sortira de votre corps, elle sera jugée. – Mais, me direz-vous, nous le savons bien. – Oui, mais vous ne le croyez pas. Dites-moi, si vous le croyiez sérieusement, comment pourriez-vous rester dans un état qui vous met dans le cas de tomber en enfer continuellement ? Non, non, mon ami, vous ne le croyez pas ; parce que si vous le croyiez bien, vous ne vous exposeriez pas à un si grand malheur. Cepen-dant, le moment viendra où le bon Dieu appliquera le sceau de son immortalité et le cachet de son éternité sur votre dette, au point où elle se trouvera dans ce moment ; et ce sceau et ce cachet ne seront jamais rompus. O moment terrible ! mais si peu médité, si court et si long, qui coule avec tant de rapidité et qui entraîne avec soi une suite si effroyable de siècles ! Que va-t-il donc nous arriver, dans ce moment si capable de nous effrayer ? Hélas ! M.F., c'est que nous paraîtrons tous, chacun en particulier, devant le tribunal de Jésus-Christ, pour y être jugés et y rendre compte de tout le bien et de tout le mal que nous aurons fait. Le jugement particulier, M.F., est si certain, que le bon Dieu, pour nous en convaincre, en a fait paraître les signes à plusieurs, dès leur vivant ; afin que nous nous y préparions .

Nous voyons dans l'histoire, qu'un jeune libertin était adonné à toutes sortes de vices ; mais qu'ayant été ins-truit par une mère sage, une nuit qui suivit un jour où il avait donné dans les plus grands excès, il eut un songe pendant son sommeil. Il se vit transporté au tribunal de Dieu. L'on ne peut dire quelle fut sa honte, sa confusion et l'amertume de son âme. A son réveil, il avait une fièvre ardente, il était en sueur et hors de lui-même, ses cheveux étaient devenus tout blancs. « Laissez-moi seul, disait-il, fondant en larmes, à ceux qui le virent les pre-miers dans cet état, laissez-moi seul, j'ai vu mon Juge : ah ! qu'il est terrible ! Pardon, mon Dieu ! ô pardon ! » Ses compagnons de débauches, apprenant que leur ami était malade, et qu'il se désolait, vinrent le voir pour le consoler. « Retirez-vous de moi, leur disait-il, vous n'êtes plus mes amis, je ne vous veux plus désormais.

Ah ! j'ai vu mon Juge. Ah ! qu'il est terrible ! Quelle majesté ! quelle gloire que celle dont il est revêtu ! Ah ! que d'accusations et que d'interrogations auxquelles je n'ai rien pu répondre ! Tous mes crimes sont écrits, je les ai tous lus. Ah ! que le nombre en est grand ! C'est bien maintenant que j'en connais toute l'énormité ! Hélas ! j'ai vu une troupe de démons, qui n'attendaient que le signal pour me traîner dans les enfers. Retirez--vous, faux amis, non jamais je ne vous verrai ! Que je serais heureux, si je pouvais, par les rigueurs de la péni-tence, apaiser ce Juge si terrible !... Je m'y dévoue pour toute ma vie. Hélas ! bientôt, il me faudra paraître pour tout de bon ! hélas ! peut-être que ce sera aujourd'hui !... Mon Dieu, pardonnez-moi !... Mon Dieu, faites-moi misé-ricorde !... Ah ! de grâce, ne me perdez pas, ayez pitié de moi ! ... Je ferai pénitence toute ma vie. Oh ! que de péchés j'ai commis !... Oh ! que de grâces méprisées !...

Oh ! que de bien j'aurais pu faire, et que je n'ai pas fait !... Mon Dieu, ne me jetez pas en enfer ! » Mais, M.F., il ne s'en tint pas là. Il passa le reste de sa vie à pleurer, à faire pénitence.

Que ce moment, M.F., sera terrible pour celui qui n'aura point fait de bien et qui aura fait beaucoup de mal.

Oui, M.F., nous rendrons compte de toutes nos actions bonnes et mauvaises : tout paraîtra devant notre Juge au moment où notre âme se séparera de notre corps. Oui, M.F., le bon Dieu nous fera rendre compte de tous les biens que nous avons reçus. Je dis 1 qu'il y a les biens de la nature, de la fortune et de la grâce. Tous ces biens entreront en ligne de compte. Les biens de la nature regardent le corps et l'âme ; il faudra rendre compte de l'usage que nous avons fait de notre corps. Il demandera si nous avons employé nos forces à rendre service au prochain, à travailler pour avoir de quoi faire des aumônes, à faire pénitence, à faire des voyages pour aller visiter les endroits que le bon Dieu a privilégiés (comme Notre-Dame de Fourvière, saint François Régis, et ailleurs...).

Mais, si, au contraire, nous n'avons em-ployé notre santé et notre corps qu'à courir dans les jeux, dans les cabarets, à aller voler le prochain, à travailler le saint jour du dimanche, à faire des voyages ces saints jours, au lieu de les employer à prier, à aimer le bon Dieu, à instruire les ignorants, à leur don-ner de bons conseils, à les porter au bon Dieu et à les détourner du mal. Ensuite il examinera si nous ne nous sommes pas servi de notre esprit pour le mal : c'est-à--dire, à nous instruire pour les mauvaises choses. Si nous avons lu de mauvais livres, fréquenté les impies, appris aux autres à faire le mal. Si nous l'avons fait servir à tromper dans les ventes et les achats, à témoi-gner à faux en justice, à susciter des procès, à porter les autres à se venger et à parler mal contre la religion, à leur apprendre des impiétés sur la religion : comme en leur voulant faire croire que la religion n'est pas bonne, que tout ce que l'on dit n'est pas vrai, que les prêtres disent bien ce qu'ils veulent ! Il examinera encore si nous n’avons pas employé notre esprit à com-poser de mauvaises chansons contre la pureté, contre la réputation du prochain ; si nous n'avons pas communiqué nos mauvaises connaissances aux autres. Il nous demandera si nous avons employé notre esprit à nous instruire, si nous avons tiré vanité de la beauté de notre corps, au lieu d'admirer en nous la sagesse et la puis-sance de Dieu. Si nous nous en sommes servi pour porter les autres au mal, comme une personne qui se pare de manière à attirer les yeux du monde sur elle. Le bon Dieu examinera si nous avons bien employé notre bien, nous rappelant que nous ne sommes que des économes, et que tout ce que nous dépensons mal à propos, nous sera imputé à péché.

Alors le bon Dieu fera voir à ces pères et mères toutes ces vanités qu'ils ont achetées à leurs enfants, ce qui n'a servi qu'à perdre leur âme ; il leur montrera tout cet argent dépensé dans les jeux, les cabarets, les danses, et toutes les autres dépenses inutiles. Et ensuite, tout ce que nous avons laissé perdre, et que nous aurions pu donner aux pau-vres. Hélas ! que de péchés auxquels on n'aura jamais pensé, et que nous ne voulons pas maintenant recon-naître ; et que nous reconnaîtrons bien dans ce moment, mais trop tard !

Venons à présent, M.F., à un autre rendement de compte qui sera bien plus terrible, c'est celui de la grâce. Le bon Dieu commencera à nous faire voir les bienfaits qu'il nous a accordés : 1 en nous faisant naître dans le sein de l'église catholique, tandis que tant d'au-tres sont nés et morts hors de son sein. Il nous fera voir que, même parmi les chrétiens, un nombre infini sont morts sans avoir reçu la grâce du saint Baptême. Il nous fera voir combien d'années, de mois, de semaines, de jours, il nous a conservé la vie, étant dans le péché ; et que si, dans ces moments, il nous avait fait mourir, nous aurions été précipités dans les enfers. Il nous remettra devant les yeux toutes les bonnes pensées, toutes les bonnes inspirations, les bons désirs qu'il nous a donnés pendant toute notre vie. Hélas ! que de grâces mépri-sées ! Il nous rappellera toutes les instructions que nous avons reçues et entendues pendant notre vie ; tous les catéchismes, toutes les lectures qui étaient mises à notre disposition, afin d'en profiter. Toutes nos confes-sions, toutes nos communions, et tant d'autres grâces du ciel que nous avons reçues. Et combien de chrétiens n'en ont pas reçu la centième partie, et se sont sanc-tifiés ! Mais, M.F., que sont devenus tous ces bienfaits et toutes ces grâces, et quel profit en avons-nous fait ? Triste moment pour un chrétien qui a tout méprisé et qui n'a profité de rien ! Savez-vous, M.F., ce que vous... ? Voyez ce que nous dit saint Grégoire. « Ah ! mon ami, regarde cette croix, et tu verras ce qu'il en a coûté à un Dieu pour nous mériter la vie. » C'est pour cela que, quand saint Augustin méditait sur le rende-ment de compte qu'il faudrait faire des grâces qu'on aurait reçues et méprisées ; il s'écriait : « Hélas ! mal-heureux, que vais-je devenir après tant de grâces reçues ! Hélas ! je crains encore plus pour les grâces que j'ai reçues que pour les péchés que j'ai commis, quoiqu'ils soient bien nombreux ! Mon Dieu, quel sera mon sort ? » Nous lisons dans la vie de sainte Thérèse que, dans sa dernière maladie, elle fut transportée au jugement de Dieu ; étant revenue à elle-même, on lui demanda ce qu'elle craignait, après avoir fait tant de pénitence. « Hélas ! dit-elle, je crains beaucoup. » On lui demanda si elle avait peur de la mort ? « Non ». dit-elle. Si c'était de l'enfer ? « Non », répondit-elle. Qu'est-ce donc qui la faisait trembler ? « Hélas ! il faut que ma vie soit confrontée avec celle de Jésus-Christ : ah ! malheur à moi, si j'ai même l'ombre du péché ! » Mais qu'allons-nous penser, M.F., lorsque Jésus-Christ nous reprochera le mépris et l'abus que nous avons fait de son Sang précieux et de tous ses mérites ? « Ah ! pécheur ingrat, nous dira-t-il, vigne infructueuse, arbre stérile, qu'ai-je dû faire pour ton salut que je n'aie pas fait ? N'avais-je pas lieu d'attendre que tu porterais de bons fruits pour la vie éternelle ? Où sont les bonnes œuvres que tu as faites ? Où sont tes bonnes prières qui m'ont fait plaisir, qui m'ont touché le cœur ? Où sont tes bonnes confessions ? Les bonnes communions qui m'ont fait naître dans ton âme, qui m'ont dédommagé, en quelque sorte, des tourments que j'ai endurés pour ton salut ? Où sont les pénitences et les larmes que tu as répandues pour effacer les péchés que tu as commis ? Où sont les bonnes œuvres que tu as faites, pour tant de bonnes pensées, de bons désirs et tant d'occasions que je t'ai données et fournies ? Où sont ces messes bien entendues, où tu aurais pu me satisfaire pour tes péchés ? Va, malheureux, tu n'as produit que des œuvres d'iniquité, tu n'as travaillé qu'à renouveler les souf-frances de ma passion et de ma mort. Va, retire-toi de moi, je te maudis pour l'éternité ! Va, au jour du juge-ment général, je manifesterai tout ce bien que tu aurais pu faire et que tu n'as pas fait, et toutes les grâces que je t'ai accordées et que tu as méprisées. » Hélas ! que de reproches et que de péchés, auxquels nous n'avons jamais pensé ! Hélas ! que ce compte sera terrible ! En voici un exemple qui va vous le prouver. Il est rapporté par saint Jean Climaque , qu'un anachorète, nommé étienne, après avoir mené une vie des plus austères et des plus saintes, étant déjà fort vieux, tomba malade de la maladie dont il mourut. La veille de sa mort, se trouvant tout un coup hors de lui-même, et néanmoins ayant les yeux ouverts, il regardait à droite et à gauche de son lit, comme s'il avait vu quelque personne qui lui faisait rendre compte de ses actions. L'on entendait une personne qui l'interrogeait, et le malade répondait si haut que tous ceux qui étaient dans l'appartement pouvaient l'entendre. On l'entendait qui disait : « Oui, il est vrai, j'ai commis ce péché, mais j'ai jeûné pour ce péché, tant d'années. » Ensuite l'autre voix disait qu'il avait fait tel péché, le mourant lui disait : « Non : c'est faux, je ne l'ai pas fait. » Un autre moment, on l'entendait qui disait : « Oui, je l'avoue, je l'ai commis ; mais le bon Dieu est tant miséricordieux, qu'il me l'a pardonné. » C'était, nous dit saint Jean Climaque, un spectacle effrayant que d'entendre le compte invisible et si exact que l'on demandait à ce solitaire de toutes ses actions. Mais, nous dit-il, ce qu'il y avait encore de plus épouvantable, c'est qu'il était accusé même des péchés qu'il n'avait jamais commis. Quoi !

M.F., un saint solitaire, qui avait passé quarante ans dans le désert, qui avait tant versé de larmes, avoue lui-même qu'il ne peut se justifier de quelques accusations qu'on lui fait !... Il nous laissa, dit saint Jean Climaque, dans une grande incertitude de son salut. Mais, que devien-dra un pécheur qui, dans ce moment, ne verra que du mal et point de bien ? Moment terrible ! moment déses-pérant ! Et ne rien avoir sur quoi se reposer !

Vous savez que ce jugement se passera entre trois témoins : le bon Dieu qui jugera, notre bon ange gar-dien qui montrera les bonnes œuvres que nous aurons faites, et le démon qui manifestera tout ce que nous aurons pu commettre de mauvais pendant tous les ins-tants de notre vie. D'après leurs dépositions, le bon Dieu nous jugera et fixera notre sort pour l'éternité. Hélas ! M.F., quelle doit être la frayeur d'un pauvre chrétien qui attend son jugement, et qui, dans quelques minutes, sera en enfer ou dans le ciel !

Nous lisons dans l'histoire qu'un saint abbé, nommé Agathon, étant à l'extrémité, demeura toujours les yeux fixés vers le ciel sans les remuer. Les religieux lui dirent : « Où croyez-vous être maintenant, mon père ? » – « Je suis en la présence de Dieu, dont j'attends le jugement. » – « Ne l'appréhendez-vous pas ? » – « Hélas ! je ne sais si toutes mes actions seront bien reçues de Dieu ; je crois bien avoir accompli les commandements ; mais les jugements de Dieu sont différents de ceux des hommes. » Dans ce moment, il s'écria : « Hélas ! je suis en jugement. » Hélas ! M.F., que de regrets d'avoir perdu tant de moyens de nous sauver, et méprisé tant de grâces que le bon Dieu nous a faites pour nous aider à gagner le ciel, et de voir que tout cela a été perdu pour nous, ou plutôt, que tout cela tourne à notre condamnation !

Mais, s'il est déjà si terrible de rendre compte des grâces que le bon Dieu nous avait faites pour nous garantir de l'enfer, que sera-ce donc lorsque nous serons examinés et jugés sur tous les péchés que nous aurons commis ? Peut-être, pour vous consoler, dites--vous que vous n'avez pas commis ces péchés mons-trueux, aux yeux du monde. Mais ces péchés intérieurs, M.F. !... Hélas ! que de pensées d'impureté, que de désirs impurs, que de pensées de haine, de vengeance et d'envie ont roulé dans votre imagination pendant une vie de trente ou quarante ans, et peut-être quatre-vingts ans ! Hélas ! que de pensées d'orgueil, de jalousie, que de désirs de se venger, que de désirs de nuire à son prochain, que de désirs de tromper ! Et quand il en viendra à ces péchés d'actions ?... Hélas ! quand le bon Dieu va prendre le livre des mains des démons, pour examiner toutes ces actions d'impuretés, toutes ces corruptions, toutes ces turpidités, tous ces regards hon-teux, toutes ces confessions et ces communions sacri-lèges, tous ces détours et toutes ces ruses que l'on aura employés pour séduire cette personne .... Hélas ! que vont devenir ces victimes de l'impureté ! Oh ! qu'elles seraient plus heureuses si le bon Dieu les précipitait en enfer avant leur mort, pour éviter de paraître devant un Juge si pur !

Selon toute apparence, ce jugement se fera dans le lit du mourant ou dans la chambre. Hélas ! ces pauvres malheureux qui n'ont pas plus de retenue et de réserve que les animaux, peut-être moins, ne verront-ils pas, comme l'impie Balthazar , leur sentence de réproba-tion écrite contre les murs de leurs maisons, ou plutôt dans tous les coins de leurs maisons. Pourront-ils nier, quand Jésus-Christ, le livre à la main, leur montrera le lieu et l'heure où ils ont commis le péché ! « Va, mal-heureux, leur dira-t-il, je te réprouve et je te maudis pour jamais ! » Hélas ! M.F., quand le bon Dieu leur offrirait leur pardon, il est comme sûr qu'ils n'en voudraient point, tant le péché endurcit le cœur. Ah ! Jésus-Christ pour-rait leur faire les mêmes menaces qu'il fit à cet impie, dont il est parlé dans l'histoire. étant sur le point de sortir de ce monde, Jésus-Christ lui dit : « Veux-tu me demander pardon, et je te pardonnerai ? » Mais non ! quand on s'est roulé dans le péché pendant sa vie, il n'y a plus de retour. – « Non, » lui dit le mourant. – « Eh bien ! lui dit Jésus-Christ, en lui jetant une goutte de son sang précieux au front, va : au grand jour du jugement ce sang adorable, méprisé et profané toute ta vie, sera ta marque de réprobation. » Après ces paroles, il meurt, et il est jeté en enfer. O terrible moment pour un pé-cheur qui ne verra rien de bon pour lui faire espérer le ciel ! Ce pauvre pécheur, tout tremblant, voudrait déjà être en enfer, n'ayant rien à répondre. Il se meurt, il ne peut que dire : « Oui, j'ai mérité l'enfer, il est juste que j'y sois précipité ; puisque j'ai tant profané ce sang adorable que vous aviez versé sur l'arbre de la croix pour mon salut. » Jésus-Christ, toujours avec le livre où sont écrits ses péchés, verra toutes ses prières man-quées ou mal faites, peut-être même faites avec la haine et la vengeance ; que dis-je ? peut-être, avec un cœur brûlé par le feu de l'impureté. Non, non, mon Dieu, n'examinez pas davantage, jetez-le vite dans les enfers, c'est la plus grande grâce que vous puissiez lui faire, si vous devez lui en faire encore une avant de le jeter dans le feu éternel. Oui, Jésus-Christ tournera le feuillet où il verra écrits tous ces jurements, toutes ces imprécations, toutes ces malédictions qu'il n'a cessé de vomir pendant sa vie, avec une langue et une bouche qui ont été tant de fois arrosées de ce sang adorable. Oui, M.F., Jésus-Christ tournera le feuillet, il y trouvera écrites toutes ces pro-fanations des saints jours du dimanche. Ah ! non, non, il n'y aura plus de prétextes, tout sera mis en évidence. Oui, il verra toutes ces ivrogneries qui se sont commises dans ces saints jours ; toutes ces débauches, ces jeux, ces danses, qui ont profané ces jours consacrés à Dieu. Hélas ! que de messes manquées ou mal entendues ! Que de saintes messes, où nous ne nous sommes presque rien occupés du bon Dieu ! Hélas ! peut-être que nous y aurons commis plus de péchés que pendant toute la semaine ! Oui, M.F., Jésus-Christ tournera le feuillet, il verra écrits tous ces crimes des enfants ingrats qui ont méprisé leur père et leur mère, qui les ont maudits, leur ont souhaité la mort pour être maîtres de leurs biens, qui les ont fait souffrir dans leur vieillesse, qui, par leurs mauvais traitements... Oui, M.F., Jésus-Christ tournera le feuillet et verra écrites toutes ces injustices et toutes ces usures dans les ventes et dans les prêts. Oui, toutes ces rapines seront mises au jour.

Hélas ! ce pauvre malheureux entendra lire le détail de toute sa vie, et sans pouvoir trouver une seule excuse. Hélas ! où en sera réduit ce pauvre orgueilleux qui voulait toujours avoir droit, qui méprisait tout le monde, qui se raillait de tout ? Mon Dieu, dans quel état de désespoir cet examen l'a-t-il réduit ? Oui, M.F., dans ce monde, nous avons toujours quelques prétextes pour diminuer nos péchés, si nous ne pouvons pas tout à fait les cacher. Mais, avec Jésus-Christ, M.F., tout ceci ne sera plus. Il nous fera convenir lui-même de tout ce que nous avons fait, et nous serons forcés d'approuver que telle a été notre vie, et que c'est avec justice que nous serons condamnés à aller brûler dans les enfers et bannis pour jamais de la présence de notre Dieu. O malheur épouvantable ! Mais malheur sans avoir l'espérance de le réparer ! O que celui qui y penserait bien serait bien plus sage que nous ne sommes !

Mais, ce n'est pas encore assez : le démon qui a tra-vaillé toute notre vie à notre perte, présentera à Jésus-Christ un livre où seront écrits tous les péchés que nous aurons fait commettre aux autres. Hélas ! que le nombre en sera grand, et ce ne sera que dans ce moment-là où nous pourrons le savoir . Hélas ! que vont devenir ces pères et mères, ces maîtres et maîtresses, qui ont tant de fois fait manquer la prière à leurs enfants et à leurs domestiques, crainte de perdre un moment pour leur travail ? Que de messes n'ont-ils pas fait manquer à leur berger ? Que de vêpres, que d'instructions, que de caté-chismes et que de sacrements que leurs gens n'ont pas fréquentés, faute de leur donner du temps. Combien de fois ne les ont-ils pas fait travailler les dimanches, et ne se sont-ils pas moqués d'eux lorsqu'ils faisaient quel-ques pratiques de religion ? et quelquefois ne les ont-ils pas empêchés de les faire ? Combien de libertins ont fait commettre de péchés à de jeunes personnes par leurs sollicitations et leurs promesses ? Et parmi les filles, n'ont-elles pas porté les autres à de mauvaises pensées, à des regards impurs, par leurs manières affectées et recherchées ? Combien d'ivrognes qui ont été cause que d'autres se sont mis dans le vin et ont passé leur diman-che dans le cabaret, en manquant les offices ? Hélas ! que de péchés n'ont pas laissé commettre les cabaretiers, en donnant à boire aux ivrognes ! Combien de paroles sales et combien d'autres actions impures, parce que dans les cabarets tout est permis ! C'est là où l'on fait couler de son cœur le venin de l'impureté, qui enivre de ses sales plaisirs presque tous ceux qui se trouvent dans la maison. Hélas ! qu'il y aura de quoi rendre compte ! Combien de jeunes gens qui volent leurs pa-rents pour avoir de quoi aller au cabaret ! et qui en porte le péché ? Personne autre, sinon les cabaretiers. Hélas ! combien ces impies n'ont-ils pas donné de doutes sur la religion par leurs impiétés, en débitant tout ce qu'ils ont inventé pour affaiblir la foi dans le cœur de ceux qui étaient avec eux ! Combien de calom-nies contre les prêtres ! comme si le défaut de l'un rendait les autres mauvais. Hélas ! combien de personnes qui n'ont quitté de fréquenter les sacrements, que parce qu'elles se sont trouvées avec des impies qui leur ont tant débité de faussetés contre la religion qu'ils ont tout abandonné. Qui pourrait compter le nombre des âmes qu'ils ont perdues ? Cependant tout cela leur sera imputé à péché, tout cela sera cause de leur condamnation. Toutes les âmes qu'ils ont perdues viendront demander vengeance à ce moment Hélas ! si le saint roi David disait qu'il craignait plus pour les péchés d'autrui que pour les siens, que vont donc devenir ces pauvres malheureux qui n'ont passé leur vie qu'à perdre de pauvres âmes par leurs mauvais exemples et leurs dis-cours méchants ? Hélas ! quel étonnement, lorsqu'ils verront qu'ils ont jeté tant d'âmes dans les enfers !

Qui de nous, M.F., ne tremblera pas en pensant que le bon Dieu ne laissera rien sans examen, pas même les bonnes œuvres, pour savoir si elles ont été bien faites, et pour lui seul. Hélas ! que d'actions qui n'ont eu pour principe que le monde, que le désir d'être re-marqué et de passer pour un brave homme ! Que de bonnes actions qui vont se trouver ne rien valoir aux yeux de Dieu ! Hélas ! que d'hypocrisies, que de res-pect humain en ont fait perdre tout le mérite ! Si les saints, M.F., qui n'étaient coupables que de quelques petites fautes, ont tant craint ce moment, ont fait des pénitences si dures et si longues ; comment voulons-nous pouvoir espérer que le bon Dieu aura pitié de nous ! Hélas ! qu'il y en tombe chaque jour de moins cou-pables que nous. Mon Dieu, ne nous jetez pas en enfer ! faites-nous plutôt souffrir tout ce que vous voudrez pen-dant notre vie.

Pour bien vous faire sentir combien le bon Dieu nous jugera rigoureusement ; ce qui n'est pas difficile à croire... Quoi ! un chrétien comblé de tant de bienfaits, qui a eu tant de grâces pour se sauver et auquel rien n'a manqué, que sa volonté seule, n'est-il pas juste que le bon Dieu l'examine avec une rigueur effroyable ? Nous lisons dans l'histoire un exemple rapporté par saint Jean Climaque, qui semble nous montrer en partie la rigueur de la justice de Dieu envers le pécheur. Il nous dit qu'un de ses amis, qui se nommait Jean Sabaïte, lui avait dit que, dans un monastère de l'Asie, il y avait un jeune homme qui, voyant que son supérieur le traitait avec trop de bonté et de douceur, pensait que ceci lui nuirait ; il lui demanda permission d'aller dans un autre monas-tère. Etant parti, la première nuit qu'il y fut, il vit en songe une personne qui lui demandait compte de ses actions. Après un examen qui fut très sévère, il se trouva redevable à la justice divine de sommes consi-dérables, et le bon Dieu lui fit voir qu'il n'avait encore rien fait pour expier ses péchés. Tout effrayé de cette vision, il demeura encore trois ans dans ce lieu où le bon Dieu, voulant lui faire expier ses péchés, permit qu'il fût méprisé et maltraité de tout le monde. Il sem-blait que chacun prît à tâche de le faire souffrir ; dans tout cela, jamais il ne se plaignait. Le bon Dieu lui fit voir dans une vision, qu'il n'avait encore acquitté qu'un tiers de ce qu'il devait à sa justice. Tout épouvanté, il se mit à contrefaire le fou, et continua ce genre de vie pendant treize ans ; ensuite le bon Dieu lui dit qu'il n'en avait encore payé que la moitié. Ne sachant plus com-ment s'y prendre, tout le reste de sa vie il ne fit que crier miséricorde vers Dieu. Il ne tenait plus ni borne, ni mesure pour ses pénitences. « Ah ! Seigneur, n'aurez--vous pas pitié de moi, faites-moi souffrir tout ce que vous voudrez et pardonnez-moi. » Cependant, avant de mourir, le bon Dieu lui dit que ses péchés lui étaient pardonnés. Eh bien ! M.F., qui osera espérer que nos péchés sont effacés, quand seulement nous les avons confessés et dit au bon Dieu que nous lui en deman-dons pardon. Hélas ! que de chrétiens sont dans l'aveu-glement, qui croient avoir beaucoup fait, tandis qu'ils verront qu'ils n'ont rien fait. Le bon Dieu leur fera voir ce que leurs péchés méritaient, et les pénitences qu'ils ont faites. Hélas ! que de chrétiens perdus !

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