Sermons du curé d'Ars (page 36)

Jean-Marie Vianney · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Sermons de saint Jean-Marie Vianney, tomes 1 à 4 · 56 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Hélas ! M.F., il est à craindre que, dans le moment où nous voudrons revenir au bon Dieu, nous ne le puissions pas ; le bon Dieu, en punition de nos péchés, nous aura abandonnés. Je vais vous le montrer dans un exemple. Nous lisons dans l'histoire , qu'un homme avait vécu longtemps dans le désordre. S'étant converti, il retomba au bout de quelque temps dans ses anciens péchés. Ses amis, qui en étaient bien chagrinés, firent tout ce qu'ils purent pour le ramener au bon Dieu ; il leur promettait tou-jours et n'en faisait rien. Ils lui dirent qu'il y avait une retraite dans la paroisse voisine ; qu'ils l'y conduiraient avec eux, et qu'il devait s'y préparer. L'autre, qui depuis longtemps se moquait de Dieu et de tous leurs conseils, leur répondit en riant, que oui ; qu'ils n'avaient qu'à venir le prendre le matin du jour où elle devait commencer, et qu'ils partiraient tous ensemble. Les autres ne manquèrent pas d'aller le trouver, dans l'espérance de le ramener au bon Dieu ; mais en entrant, il le virent étendu au milieu de sa maison : il était mort, la nuit, de mort subite sans avoir eu le temps ni de se confesser, ni de donner le moindre signe de repen-tir. Hélas ! M.F., où alla cette pauvre âme qui avait tant méprisé les grâces du bon Dieu ?

II. – Nous avons dit qu'il est très utile de penser souvent à la mort : 1? pour nous faire éviter le péché et nous faire expier ceux que nous avons eu le malheur de commettre, et 2? pour nous déta-cher de la vie. Saint Augustin nous dit qu'il ne faut pas seulement penser à la mort des martyrs, chez qui, par une grâce admirable, la peine du péché est devenue comme un instrument de mérite, mais à la mort de tous les hommes. Cette pensée de la mort serait pour nous un des plus puissants moyens de salut, et un des plus grands remèdes à nos maux, si nous en savions tirer les avantages que la miséricorde divine veut nous procurer par le châtiment que sa jus-tice exige de nous. Nous ne sommes condamnés à mourir que parce que nous avons péché ; mais il nous suffirait, pour ne plus pécher, de bien penser à la mort ; comme nous dit l'Esprit-Saint .

Nous disons, M.F., que la pensée de la mort produit en nous trois effets : 1? elle nous détache du monde 2? elle arrête nos pas-sions ; 3? elle nous engage à mener une vie plus sainte. Si le monde, M.F., peut nous tromper pendant quelque temps, cela cer-tainement ne durera pas toujours ; car il est sûr que toutes les cho-ses du monde n'ont pas grande force contre la pensée de la mort. Si nous pensons que, dans quelques moments ; nous aurons dit adieu à la vie pour n'y reparaître jamais ! L'homme qui a la mort toujours présente à l'esprit ne peut se regarder que comme un voyageur sur la terre, qui ne fait qu'y passer, et qui laisse sans peine tout ce qu'il rencontre, parce qu'il tend à un autre terme et qu'il avance vers une autre patrie. Telle fut, M. F :, la disposition de saint Jérôme : comme il voyait qu'une fois mort il ne pourrait plus animer ses disciples par ses exemples de secrètes vertus, il voulut, en mourant, leur laisser de saintes instructions : « Mes en-fants, leur dit-il, si vous voulez, comme moi, ne rien regretter à la mort, accoutumez-vous à vous détacher de tout pendant la vie. Voulez-vous encore ne rien craindre dans ce terrible moment ? N'aimez rien de ce, qu'il vous faudra quitter. Quand on est bien détrompé du monde et de toutes ses illusions, qu'on a méprisé ses biens, ses fausses douceurs et ses folles promesses ; quand on n'a pas mis sa félicité dans la jouissance des créatures, l'on n'a point de peine à les quitter et à s'en séparer pour toujours. » O heureux état, s'écriait ce grand saint, que celui d'un homme, qui, plein d'une juste confiance en Dieu, ne se trouve retenu par aucun atta-chement au monde et aux biens de la terre ! Voilà, M.F., les dis-positions auxquelles nous conduit la pensée de la mort.

Le second effet que la pensée de la mort produit en nous, c'est d'arrêter nos passions. Oui, M.F., si nous sommes tentés, nous n'avons qu'à penser vite à la mort, et de suite, nous sentirons tomber la passion : c'était la pratique des saints. Saint Paul nous dit qu'il meurt tous les jours . Notre-Seigneur étant encore sur la terre, parlait souvent de sa passion . Sainte Marie égyptienne étant tentée, pensait vite à la mort ; et de suite, la tentation la quit-tait . Saint Jérôme ne perdait pas plus cette pensée que la respira-tion. Il est rapporté dans la Vie des Pères du désert, qu'un solitaire qui avait vécu quelque temps dans le grand monde, étant touché de la grâce, alla s'ensevelir dans un désert.

Le démon ne cessa de lui rappeler la jeune personne pour laquelle il avait eu un amour criminel. Un moment avant qu'elle mourût, Dieu le lui fit connaî-tre. Il sort de sa solitude, il va la voir : elle était prête à être mise en terre ; il s'approche du cercueil, lui découvre le visage, prend dans son mouchoir un abcès qui sortait de sa bouche. Après cela, il retourne dans son désert, et toutes les fois qu'il était tenté, il prenait ce mouchoir et se disait à lui-même, en se représentant les ordures de cette pauvre créature : « Insensé que tu es, voilà la douce faveur de l'objet que tu as tant aimé aux dépens de ton âme ; si à présent, tu ne peux supporter cette horrible puanteur qui est sortie du corps de cette créature, quelle n'a donc, pas été ta, folie de l'avoir aimée pendant sa vie, au préju-dice de ton salut. ; mais quel serait ton aveuglement que d'y penser encore après sa mort ! » Saint Augustin nous dit que quand il se sentait violem-ment porté au mal, la seule chose qui le retenait, c'était de penser qu'un jour il mourrait, et qu'après sa mort, il serait jugé. « Je di-sais souvent à mon cher ami Alype, lorsque je m'entretenais avec lui de ce qui devait faire le différent partage des bons et des mé-chants, je lui avouais que, malgré tout ce que pouvaient me dire autrefois les impies, j'ai toujours cru, qu'à l'heure de notre mort, le bon Dieu nous fera rendre compte de tout le mal que nous aurons fait pendant notre vie . »

Il est rapporté dans l'histoire des Pères du désert, qu'un jeune solitaire disait à un ancien : « Mon père, que faut-il faire quand je suis tenté, surtout contre la sainte vertu de pureté ? » – « Mon fils, lui dit le saint, pensez vite à la mort et aux tourments réservés aux impudiques dans les enfers, et vous êtes sûr que cette pensée chassera le démon. » Saint Jean Climaque nous dit qu'un solitaire qui avait toujours la pensée de la mort gravée dans son esprit, quand le démon voulait le tenter pour le porter à se relâcher, s'écriait : « Ah ! malheureux, voilà que tu vas mourir, et tu n'as encore rien fait pour être présenté au bon Dieu. » Oui, M.F., une personne qui veut sauver son âme, ne doit jamais perdre le souve-nir de la mort.

La pensée de la mort nous fournit encore de pieuses ré-flexions : elle nous met toute notre vie devant les yeux ; alors, nous pensons que tout ce qui nous réjouit selon le monde pendant notre vie, nous fera verser des larmes à l'heure de la mort ; tous nos péchés, qui ne doivent jamais s'effacer de notre mémoire, sont autant de serpents qui nous dévorent ; le temps que nous avons perdu, les grâces que nous avons méprisées : tout cela nous sera montré à la mort. D'après cela, il est impossible de ne pas travail-ler à mieux vivre et à cesser de faire le mal. Il est rapporté dans l'histoire, qu'un mourant, avant de rendre le dernier soupir, fit ap-peler son prince, à qui il avait été très fidèle pendant bien des an-nées.

Le prince s'y rendit avec empressement : « Demandez-moi, lui dit-il, tout ce que vous voudrez, et vous êtes sûr de l'obtenir. »

– « Prince, lui dit ce pauvre mourant, je n'ai qu'une chose à vous demander, c'est un quart d'heure de vie. » – « Hélas, mon ami, lui reprit le prince, cela n'est pas en mon pouvoir, demandez-moi toute autre chose, afin que je puisse vous l'accorder. » – « Hélas ! s'écria le malade, si j'avais servi le bon Dieu aussi bien que je vous ai servi, je n'aurais pas un quart d'heure de vie, mais une éternité. » Même regret éprouva un homme de loi, lorsqu'il fut près de sortir de la vie, sans avoir pensé à sauver son âme : « Ah ! insensé que je suis, moi qui ai tant écrit pour le monde ; et rien pour mon âme ; il me faut mourir, je n'ai rien fait qui puisse me rassurer, et il n'y a plus de remèdes ; je ne vois rien dans ma vie que je puisse présenter au bon Dieu. » Heureux, M.F., s'il profita lui-même de cela, c'est-à-dire, de ses bons sentiments.

3? Voici les réflexions que la pensée de la mort doit nous faire faire : Si nous négligeons de nous y préparer, nous serons séparés pendant toute l'éternité de la compagnie de Jésus-Christ, de la sainte Vierge, des anges et des saints, et nous serons, forcés d'aller passer notre éternité avec les démons, pour brûler avec eux. Nous lisons dans la vie de saint Jérôme, qu'une longue expé-rience l’avait rendu si savant dans la science du salut, qu'étant au lit de mort, il fut prié par ses disciples de leur laisser, comme par testament, de toutes les vérités de la morale chrétienne, celle dont il était le plus persuadé. Que pensez-vous, M.F., que leur répondit ce grand saint docteur ? « Je vais mourir, leur dit-il, mon âme est sur le bord de mes lèvres ; mais je vous déclare que de toutes les vérités de la morale chrétienne, celle dont je suis le plus convain-cu, c'est, qu'à peine, sur cent mille personnes qui auront mal vécu, s'en trouvera-t-il une seule de sauvée en faisant une bonne mort, parce que, pour bien mourir, il faut y penser tous les jours de sa vie. Et ne croyez pas que ce soit un effet de ma maladie : je vous en parle avec l'expérience de plus de soixante ans. Oui, mes en-fants, à peine de cent mille personnes qui auront mal vécu, y en aura-t-il une seul qui fasse une bonne mort ! Non, mes enfants, rien ne nous porte mieux à bien vivre que la pensée de la mort !

Que conclure de tout cela ? M.F., le voici : c'est que si nous pensons souvent à la mort, nous aurons un grand soin de conser-ver la grâce du bon Dieu ; si nous avons le malheur d'avoir perdu cette grâce, nous nous hâterons de la recouvrer, nous nous déta-cherons des biens et des plaisirs du monde, nous supporterons les misères de la vie en esprit de pénitence, nous reconnaîtrons que c'est le bon Dieu qui nous les envoie pour expier nos péchés. Hé-las ! devons-nous dire en nous-mêmes, je cours à grands pas vers mon éternité, tout à l'heure, je ne serai plus de ce monde... Après ce monde, où vais-je aller passer mon éternité ?... Serai-je dans le ciel ou dans l'enfer ?... Cela dépend de la vie que je vais mener ; oui, jeune ou vieux, je penserai souvent à la mort, afin de m'y préparer de bonne heure.

Heureux, M.F., celui qui sera toujours prêt ! C'est le bon-heur que je vous souhaite !... 16ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE

Sur l'Humilité

Omnis, qui se exaltat, humiliabitur, et qui se humiliat, exaltabitur.

Quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'abaisse sera élevé.

(S. Luc, XVIII, 14.)

Notre divin Sauveur, M.F., pouvait-il nous montrer d'une manière plus claire et plus évidente, la nécessité de nous humilier, c'est-à-dire d'avoir de bas sentiments de nous-mêmes, soit dans nos pensées, soit dans nos paroles, soit dans nos actions, si nous voulons espérer d'aller chanter les louanges de Dieu pendant l'éternité ? – étant un jour dans la compagnie de plusieurs person-nes, et voyant, dis-je, que plusieurs semblaient se glorifier du bien qu'elles avaient fait et méprisaient les autres, Jésus-Christ leur proposa cette parabole qui, selon toute apparence ; était une véri-table histoire. « Deux hommes, leur dit-il, montèrent au temple pour y faire leur prière ; l'un d'eux était pharisien, et l'autre publi-cain. Le pharisien se tenant debout parlait ainsi à Dieu : « Je vous rends grâce, ô mon Dieu, de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni même comme ce publicain : je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. » Voilà sa prière, nous dit saint Augustin . Vous voyez bien que cette prière n'est qu'une affecta-tion pleine de vanité et d'orgueil ; il ne vient pas pour prier Dieu, ni lui rendre grâce : mais pour se louer et insulter à celui-là même qu'il prie. Le publicain, au contraire, se tenant loin de l'autel, n'osait même lever les yeux au ciel ; il frappait sa poitrine, en di-sant : « Mon Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur. » – « Je vous déclare, ajoute Jésus-Christ, que celui-ci s'en est retourné chez lui justifié, et non pas l'autre. » Les péchés du publicain lui sont pardonnés ; et le pharisien avec toutes ses vertus rentre dans sa maison plus criminel qu'il n'en était sorti. Si vous voulez en sa-voir la raison, la voici : c'est que l'humilité du publicain, quoique pécheur, fut plus agréable à Dieu que toutes les prétendues bon-nes œuvres du pharisien avec son orgueil . Et Jésus-Christ conclut de là, que « celui qui veut s'élever sera humilié, et que celui qui s'humiliera sera élevé. » Voilà la règle, M.F., ne nous y trompons pas, la loi est générale ; c'est notre divin Maître qui vient la publier. « Quand vous auriez élevé la tête jusqu'au ciel, dit le Seigneur, je vous en arracherais . »

Oui, M.F., l'unique chemin qui conduit à l'élévation pour l'autre vie, c'est l'humilité . Sans l'humilité, cette belle et précieuse vertu, vous n'entrerez pas plus dans le ciel, que sans le baptême . Comprenons donc aujourd'hui, M.F., l'obligation que nous avons de nous humilier, et les motifs qui doivent nous y engager. Je vais donc, M.F., vous montrer : 1? Que l'humilité est une vertu qui nous est absolument nécessaire si nous voulons que nos actions soient agréables à Dieu et récompensées dans l'autre vie ; 2? Nous avons tous sujets de la prati-quer, soit du côté de Dieu, soit du côté de nous-mêmes. I. – Avant, M.F., de vous faire comprendre le besoin que nous avons de cette belle vertu, qui nous est aussi nécessaire que le baptême après le péché originel ; aussi nécessaire, dis-je, que le sacrement de la pénitence après le péché mortel, il faut vous dire en quoi consiste cette aimable vertu, qui donne un si grand mérite à toutes nos bonnes actions, et orne si richement toutes nos bon-nes œuvres. Saint Bernard, ce grand saint qui l'a pratiquée d'une manière si extraordinaire, qui a quitté biens, plaisirs, parents et amis, pour aller passer sa vie dans les forêts, parmi les bêtes sau-vages, pour y pleurer ses péchés, nous dit que l'humilité est une vertu par laquelle nous nous connaissons nous-mêmes ; ce qui nous porte à n'avoir que du mépris pour nous-mêmes, et à ne prendre nullement plaisir à nous voir louer .

Je dis 1? que cette vertu nous est absolument nécessaire si nous voulons que nos actions soient récompensées au ciel ; puis-que Jésus-Christ nous dit lui-même que nous ne pouvons pas plus nous sauver sans l'humilité que sans le baptême. Saint Augustin nous dit : « Si vous me demandez quelle est la première vertu d'un chrétien, je vous répondrai que c'est l'humilité ; si vous me de-mandez quelle est la deuxième, je vous dirai que c'est l'humilité ; si vous redemandez quelle est la troisième, je vous dirai encore que c'est l'humilité ; et autant de fois que vous me ferez cette de-mande, je vous ferai la même réponse . »

Si l'orgueil engendre tous les péchés , nous pouvons de même dire que l'humilité engendre toutes les vertus . Avec l'hu-milité, vous aurez tout ce qu'il vous faut pour plaire à Dieu, sau-ver votre âme ; et, sans l'humilité, avec toutes les autres vertus, vous n'avez rien. Nous lisons dans le saint évangile que quelques mères présentaient leurs enfants à Jésus-Christ pour les faire bénir. Les apôtres les faisaient retirer. Notre-Seigneur le trouvant mauvais, il leur dit : « Laissez venir à moi ces petits enfants ; car le royaume du ciel est à eux et à ceux qui leur ressemblent. »

Il les embrassait et leur donnait sa sainte bénédiction.

Pourquoi tant d'accueil de la part de ce divin Sauveur ? C'est que les enfants sont simples, humbles et sans malice. De même, M.F., si nous voulons être accueillis de Jésus-Christ, il faut que nous soyons simples et humbles, dans tout ce que nous faisons. « Ce fut, nous dit saint Bernard, ce fut cette belle vertu qui fut la cause que le Père éternel regarda la sainte Vierge avec complaisance ;

et si, nous dit-il, la virginité attira les regards de Dieu, son humilité fut causé qu'elle conçut le Fils de Dieu.

Si la sainte Vierge, est la Reine des vierges, elle est aussi la Reine des humbles . » Sainte Thérèse demandait un jour à Notre-Seigneur, pourquoi autrefois, le Saint-Esprit se communiquait avec tant de facilité aux personnages de l'Ancien Testament, soit aux patriarches, soit aux prophètes, et leur déclarait ses secrets, tandis qu'il ne le faisait plus à présent. Notre-Seigneur lui répondit, que c'était parce qu'ils étaient plus simples et plus humbles, et qu'à présent les hommes ont le cœur double et qu'ils sont remplis d'orgueil et de vanité. Dieu ne se communique pas à eux, il ne les aime pas, comme il aimait ces bons patriarches et ces prophètes, qui étaient simples et humbles. Saint Augustin nous dit : « Si vous vous humiliez profondément, et si vous reconnaissez que vous n'êtes rien, que vous ne méritez rien, le bon Dieu vous donnera des grâces avec abondance ; mais si vous voulez vous élever et vous croire quelque chose, il se retirera de vous, et vous abandonnera dans votre pauvreté. »

Notre-Seigneur, pour nous bien faire comprendre que l'hu-milité est la plus belle et la plus précieuse de toutes les vertus, commence les béatitudes par l'humilité, en disant : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appar-tient. » Saint Augustin nous dit que ces pauvres d'esprit, sont ceux qui ont l'Humilité en partage . Le prophète Isaïe dit à Dieu : « Seigneur, sur qui votre Esprit-Saint descend-il ? Est-ce sur ceux qui ont grande réputation dans le monde et sur les orgueilleux ? – Non, dit le Seigneur, mais sur celui qui a le cœur humble . »

Non seulement cette vertu nous rend agréables à Dieu, mais encore aux hommes. Tout le monde aime une personne qui est humble ; l'on se plaît dans sa compagnie. D'où vient qu'ordinai-rement les enfants sont aimés, sinon parce qu'ils sont simples et qu'ils sont humbles ? Une personne qui est humble cède à tout, ne contrarie jamais personne, ne fâche personne, se contente de tout ; elle cherche toujours à se cacher aux yeux du monde. Nous en avons un bel exemple dans la personne de saint Hilarion. Saint Jérôme rapporte que ce grand saint était recherché des empereurs, des rois et des princes, de la foule du peuple attiré dans son désert par l'odeur de sa sainteté et par l'éclat et le bruit de ses miracles ; mais que lui, au contraire, fuyait le monde autant qu'il le pouvait. Il changeait souvent de cellule, afin de vivre caché et inconnu ; il pleurait sans cessé à la vue de cette multitude de religieux et du monde qui venaient à lui pour être guéris de leurs maux. Regret-tant son ancienne solitude : « Je suis, disait-il en pleurant, je suis retourné dans le monde, je recevrai ma récompense dans cette vie, puisqu'on me regarde comme une personne de quelque considéra-tion. » – « Et rien, nous dit saint Jérôme, de plus admirable que de le voir si humble parmi tant d'honneurs qu'on lui rendait. Le bruit s'étant répandu, qu'il allait se retirer dans le fond du désert et qu'on ne pourrait plus le voir, l'on mit vingt mille hommes pour le garder ; mais le saint leur dit qu'il ne prendrait pas de nourriture avant qu'on le laissât libre. On le garda pendant sept jours ; voyant qu'il ne mangeait rien…. Il s'enfuit dans le désert le plus reculé, où il se livra à tout ce que son amour pour Dieu put lui inspirer. Ce fut seulement là qu'il crut commencer à servir le bon Dieu . » Dites-moi, M.F., est-ce là une humilité, un mépris de soi-même ? Hélas ! que ces vertus sont rares ! mais aussi que les saints sont rares ! Autant on a de haine pour un orgueilleux, au-tant on aime une personne humble, parce qu'elle prend toujours la dernière place, elle respecte tout le monde et les estime tous ; c'est ce qui fait qu'on aime tant la compagnie de ces personnes qui ont de si belles qualités.

2? Je dis que l'humilité est le fondement de toutes les autres vertus . Celui qui désire servir le bon Dieu et sauver son âme, doit commencer à pratiquer cette vertu dans toute son étendue. Sans quoi, notre dévotion sera semblable à quelques bûches de paille que vous aurez plantées, et qui, au premier coup de vent, seront renversées. Oui, M.F., le démon craint fort peu ces dévotions qui n'ont pas l'humilité pour fondement, parce qu'il sait bien qu'il les renversera quand il voudra. Ce qui arriva à ce solitaire qui alla jusqu'à marcher sur des charbons ardents sans se brûler ; mais qui, manquant d'humilité, tomba quelque temps après dans les excès les plus déplorables . Si vous n'avez pas l'humilité, dites que vous n'avez rien, qu'à la première tentation vous serez renversé. Il est rapporté dans la vie de saint Antoine , que le bon Dieu lui fit voir le monde tout rempli de lacets que le démon avait tendus pour faire tomber les hommes dans le péché.

Il en fut si surpris, que son corps tremblait comme la feuille des forêts, et s'adressant à Dieu : « Hélas ! Seigneur, qui pourra éviter tant de pièges ? » Il entendit une voix qui lui dit : « Antoine, celui qui sera humble ; parce que Dieu donne sa grâce aux humbles pour résister aux tentations ; au lieu qu'il permet que le démon se joue des orgueilleux, qui, dès qu'ils seront dans l'occasion, tombe-ront dans le péché.

Au contraire, il n'ose pas attaquer les personnes qui sont humbles. » Quand saint Antoine était tombé, il ne faisait que s'humilier profondément devant le bon Dieu, en disant : « Hélas, Seigneur, vous savez que je ne suis qu'un misérable pécheur ! » De suite, le démon prenait la fuite.

Lorsque nous sommes tentés, M.F., tenons-nous cachés sous le voile de l'humilité, et nous verrons que le démon aura peu de force sur nous. Nous lisons dans la Vie de saint Macaire, qu'allant un jour dans sa cellule chargé de feuilles de palmier, le démon vint au-devant de lui avec une fureur épouvantable, voulant le frapper, et ne le pouvant, vu que le bon Dieu ne lui en avait pas donné le pouvoir, il s'écria : « O Macaire ! que tu me fais souf-frir ; je n'ai pas la force de te maltraiter, quoique j'accomplisse plus parfaitement que toi tout ce que tu fais : car tu jeûnes quel-quefois, mais, pour moi, je ne mange jamais ; tu veilles quelque-fois, mais, pour moi, je ne dors jamais. Il n'y a qu'une chose, en laquelle j'avoue que tu me surmontes. » Saint Macaire lui deman-da en quoi c'était. – « C'est en ton humilité. » Le saint se jeta la face contre terre, demanda au bon Dieu de ne pas succomber à la tentation, et, de suite, le démon prit, la fuite . Oh ! M.F., que cette vertu nous rend agréables à Dieu, et qu'elle est puissante pour chasser le démon ! Mais qu'elle est rare ! ce qui est bien facile à comprendre, puisqu'il y a si peu de chrétiens qui résistent au démon lorsqu'ils sont tentés.

Mais, afin que vous ne vous trompiez pas et que vous connaissiez que vous ne l'avez jamais eue, entrons dans un détail bien simple. Non, M.F., ce ne sont pas toutes les paroles et toutes les belles manifestations de mépris de soi, qui nous prouvent que nous l'avons. Avant de commencer, je vais vous citer un exemple, qui vous prouvera que les paroles signifient peu de chose. Nous trouvons dans la Vie des Pères , qu'un solitaire étant venu voir saint Sérapion, ne voulait pas prier avec lui, parce que, disait-il, j'ai tant commis de péchés que j'en suis indigne ; je n'ose même respirer là où vous êtes. Se tenant assis à terre, il n'osait pas même s'asseoir sur le même siège que saint Sérapion. Saint Sérapion voulant lui laver les pieds selon la coutume, il lui résista encore davantage. Voilà une humilité qui, selon nous, a toute l'apparence d'être bien sincère, et vous allez voir à quoi aboutit cette humilité.

Saint Sérapion se contenta de lui dire, qu'il ferait bien mieux de rester dans sa solitude, que de courir de cellule en cellule en vi-vant en vagabond, et de travailler pour vivre. Alors, le solitaire ne put s'empêcher de montrer que son humilité n'était qu'une fausse vertu ;

il se monta contre le saint et le quitta. Sur quoi le saint lui dit : « Eh ! mon fils, vous me disiez tout à l'heure que vous aviez fait tous les crimes imaginables, que vous n'osiez ni prier ni man-ger avec moi, et, pour un simple avertissement, qui n'a rien qui puisse vous offenser, vous vous laissez aller à la colère ! Allez, mon ami, votre vertu et toutes vos bonnes œuvres sont dénuées de la plus belle qualité, qui est l'humilité. »

Nous voyons, par cet exemple, qu'il y a bien peu de vérita-ble humilité. Hélas ! combien en est-il qui, tant qu'on les flatte, qu'on les loue, ou du moins, qu'on parait les estimer, sont tout de feu pour les pratiques de la piété, ils donneraient tout et se dé-pouilleraient de tout ; mais un petit reproche, un air d'indifférence leur jette l'amertume dans le cœur, les tourmente, leur arrache des larmes, leur fait prendre mauvaise humeur, leur fait faire mille ju-gements téméraires, pensant qu'on les traite indignement, qu'on ne le ferait pas à un autre. Hélas ! que cette belle, vertu est rare parmi les chrétiens de nos jours ! que de vertus qui n'ont que l'apparence et qui, au premier coup, sont emportées !

Mais en quoi consiste l'humilité ? – Le voici : je vous dirai d'abord qu'il y a deux sortes d'humilité, l'une intérieure et l'autre extérieure. L'humilité extérieure consiste, 1? à ne pas se louer d'avoir bien réussi dans quelque ouvrage que nous avons fait, à ne pas le répéter au monde ; à ne pas raconter nos traits de folie, les voyages que nous avons faits, notre adresse et notre habileté, ni ce que l'on nous a dit peut-être à notre avantage ; 2? à cacher le bien que nous pouvons avoir fait, comme sont nos aumônes, nos priè-res ; nos pénitences, les services que nous avons rendus au pro-chain, les grâces intérieures que le bon Dieu nous a faites ; 3? à ne pas prendre plaisir quand on nous loue ; à tâcher de détourner la conversations attribuant à Dieu le bon succès dont on nous loue ; ou à faire connaître que cela nous fait de la peine, et nous en aller, si nous le pouvons ; 4? à ne jamais dire du bien ni du mal de soi-même. Il y en a qui disent souvent du mal d'eux, afin qu'on les loue : ceci est une fausse humilité, qu'on appelle une humilité à crochet. Ne dites rien de vous, contentez-vous de penser que vous êtes un misérable, qu'il faut toute la charité d'un Dieu pour vous souffrir sur la terre ; 5? il ne faut jamais se disputer avec ses égaux ; il faut leur céder dans tout ce qui n'est pas contraire à la conscience ; ne pas toujours croire qu'on a droit ; quand on l'au-rait, il faut vite penser que l'on pourrait bien se tromper, comme cela est. arrivé tant d'autres fois ; et surtout ne jamais s'opiniâtrer à avoir le dernier mot, ce qui montre un esprit très orgueilleux ; 6? il ne faut jamais témoigner de la tristesse lorsqu'on paraît nous mépriser, ni aller s'en plaindre à d'autres ; cela montrerait que nous n'avons point d'humilité, puisque si nous en avions, nous ne trouverions jamais que l'on nous méprise, parce que jamais l'on ne pourra nous traiter comme nous le méritons à cause de nos pé-chés ; au contraire, il faut en remercier le bon Dieu, comme le saint roi David, qui rendait le bien pour le mal , en pensant com-bien il avait lui-même méprisé le Seigneur par ses péchés ; 7? il faut être bien content quand on vous méprise, à l'exemple de Jé-sus-Christ, dont il est dit « qu'il se rassasiait d'opprobres , » et à l'exemple des apôtres, de qui il est dit « qu'ils avaient une grande joie d'être trouvés dignes de souffrir quelque mépris, quelques ignominies pour l'amour de Jésus-Christ ; » ce qui fera tout notre bonheur et notre espérance à la mort ; 8?

nous ne devons pas nous excuser de nos fautes, quand nous avons fait quelque chose qui peut nous faire blâmer ; ne pas faire penser que ce n'est pas, soit par des mensonges ou des détours, ou par notre air qui semble dire que ce n'est pas nous. Quand même nous serions accusés à fort, pourvu que la gloire du bon Dieu n'y soit pas intéressée, nous ne devons rien dire. Voyez ce qui arriva à cette jeune fille à qui on avait donné le nom de frère Marin .....Hélas ! qui de nous aurait été mis à des épreuves pareilles à celle-là sans se justifier, le pouvant si facilement ? 9? cette humilité consiste à faire tout ce qu'il y de plus dégoûtant, ce que les autres ne veulent pas faire, et à aimer à être vêtu simplement.

Voilà, M.F., en quoi consiste l'humilité extérieure. Mais en quoi consiste l'intérieure ? Le voici. Elle consiste, 1? à avoir de bas sentiments de soi-même, ne jamais s'applaudir dans son cœur, quand on a fait quelque chose qui a bien réussi, mais se croire in-digne et incapable de faire aucune bonne action, fondé sur les pa-roles de Jésus-Christ même, qui nous dit que, sans lui, nous ne pouvons rien faire de bon ; nous ne pouvons pas même pronon-cer une parole, comme dire le saint nom de Jésus, sans le secours du Saint-Esprit ; 2? être bien aise que les autres connaissent, nos défauts, afin d'avoir l'occasion de nous tenir dans notre néant ; 3? être bien content que les autres nous surpassent en biens, en es-prit, en vertu, ou en tout autres choses ; se soumettre à la volonté, au jugement d'autrui, toutes les fois que ce n'est pas contre la conscience. Oui, M.F., une personne véritablement humble doit être semblable à un mort qui, ni ne se fâche pour les injures qu'on lui fait, ni ne se réjouit pour les louanges qu'on lui donne.

Voilà, M.F., ce que c'est que de posséder l'humilité chré-tienne, qui nous rend si agréables à Dieu et si aimables au pro-chain. Voyez à présent, si vous l'avez ou non. Et, si vous ne l'avez pas, il ne vous reste pour vous sauver qu'à la demander au bon Dieu, jusqu'à ce que vous l'obteniez ; parce que, sans elle, nous n'entrerons pas dans le ciel. Nous lisons dans la vie de saint El-zéar, qu'ayant été en danger de périr sur la mer, avec tous ceux qui étaient dans le vaisseau, le danger étant passé, sainte Del-phine, son épouse, lui demanda s'il n'avait pas eu peur ? Il lui ré-pondit : « Quand je suis en pareil danger, je me recommande à Dieu, et tous ceux qui sont avec moi ; et, je lui dis que s'il y en a qui doivent mourir, ce soit moi, comme étant le plus misérable et le plus indigne de vivre . » Quelle humilité !... Saint Bernard était si pénétré de son néant, que quand il entrait dans une ville, il se mettait à genoux pour prier le bon Dieu de ne pas punir cette ville à cause de ses péchés ; il croyait que partout où il allait, il n'était capable que d'attirer la malédiction dans l'endroit . Quelle humilité, M.F. ! un si grand saint, dont la vie n'était qu'une chaîne de miracles !

Il faut, M.F., que tout ce que nous faisons, soit accompagné de cette belle vertu, si nous voulons que ce soit récompensé dans le ciel . En faisant vos prières, avez-vous cette humilité qui vous fait vous regarder comme des misérables, indignés d'être en la sainte présence de Dieu ? Ah ! si cela était, vous ne vous conten-teriez pas de les faire en vous habillant ou en travaillant. Non, vous ne l'avez pas. Si vous l'aviez, lorsque vous êtes à la sainte Messe, avec quel respect, avec quelle modestie, avec quel trem-blement ne vous y tiendriez-vous pas ? Ah ! non, non, l'on ne vous verrait pas rire, causer, tourner la tête, promener vos regards dans l'église, y dormir, y faire vos prières sans dévotion, sans amour de Dieu. Bien loin de trouver les offices longs, vous ne pourriez plus en sortir, pensant combien il faut que la miséricorde de Dieu soit grande de vous souffrir parmi les fidèles, vous qui méritez, par vos pêchés d'être maintenant parmi les réprouvés. Si vous aviez cette vertu, lorsque vous demandez quelque grâce au bon Dieu, vous feriez comme la Chananéenne qui se jeta à ge-noux aux pieds du Sauveur devant tout le monde ; comme Mag-deleine, qui baisa les pieds du Sauveur dans une nombreuse as-semblée . Si vous l'aviez, vous feriez comme cette femme, qui, depuis douze ans, était atteinte d'une perte de sang, et alla avec tant d'humilité se jeter devant le Sauveur, pour toucher humble-ment son manteau . Si vous aviez l'humilité d'un saint Paul, qui avait été élevé jusqu'au troisième ciel , et ne se regardait que comme un avorton, le dernier des apôtres, indigne du nom qu'il portait !... O mon Dieu ! que cette vertu est belle ; mais qu'elle est rare !... Si vous aviez cette vertu, M.F., lorsque vous vous confessez, ah ! que vous seriez éloignés de cacher vos péchés, de les raconter comme une histoire faite à plaisir, et surtout de ra-conter ceux des autres ! Ah ! de quel tremblement ne seriez-vous pas saisis, voyant la grandeur de vos péchés, les outrages qu'ils ont faits à Dieu ; et voyant d'un autre côté la charité qu'il a de vous pardonner ? Mon Dieu ! ne mourrait-on pas de douleur et de reconnaissance ?... Si après avoir confessé vos péchés, vous aviez cette humilité dont nous parle saint Jean Climaque , qui, étant dans un monastère, nous dit y avoir vu lui-même des religieux si humbles, si humiliés et si mortifiés, qui sentaient de telle sorte le poids de leurs péchés, que le bruit de leurs cris, et les prières qu'ils adressaient à Dieu étaient capables de toucher des cœurs aussi durs que la pierre. Il y en avait qui étaient tout couverts d'ul-cères, dont il sortait une puanteur insupportable ; ils avaient si peu soin de leurs corps, qu'ils n'avaient plus que la peau attachée aux os. L'on entendait retentir le monastère des cris les plus déchi-rants. « Ah ! malheur à nous qui sommes misérables ! Avec jus-tice, mon Dieu, vous pouvez nous précipiter dans les enfers ! » D'autres s'écriaient : « Ah ! Seigneur, pardonnez-nous, si nos âmes peuvent encore recevoir quelque pardon ! » Ils avaient tous l'image de la mort devant les yeux ; ils se disaient les uns aux au-tres : « Que deviendrons-nous, après avoir eu le malheur d'offen-ser un Dieu si bon ? Pourrons-nous avoir quelque espérance pour le jour des vengeances ? » D'autres demandaient d'être jetés dans la rivière pour être mangés des bêtes.

Le supérieur voyant saint Jean Climaque, lui dit : Eh bien ! mon Père, avez-vous vu nos soldats ? » Saint Jean Climaque nous dit qu'il ne put ni parler, ni prier : car les cris de ces pénitents, si profondément humiliés, lui arrachaient malgré lui des larmes et des sanglots. Pourquoi est-ce, M.F., que nous n'avons point d'humilité, quoique nous soyons bien plus coupables ? Hélas ! c'est que nous ne nous connaissons pas !

II. – Oui, M.F., un chrétien qui se connaît bien, tout doit le porter à s'humilier. Je veux dire trois choses : la considération des grandeurs de Dieu, les abaissements de Jésus-Christ et notre pro-pre misère.

1? quel est celui, M.F., qui pourrait considérer la grandeur d'un Dieu, sans s'anéantir en sa présence, en pensant que, de rien, il a créé le ciel par une seule parole, et qu'un seul de ses regards pourrait tout anéantir ? Un Dieu qui est si grand, et dont la puissance n'a point de borne, un Dieu rempli de toutes sor-tes de perfections, un Dieu avec son éternité sans fin, sa justice si grande, sa providence qui gouverne tout avec tant de sagesse et qui pourvoit à nos besoins avec tant de soin ! tandis que nous-mêmes, nous ne sommes qu'un vil néant ! O mon Dieu ! ne de-vrions-nous pas, à bien plus forte raison, craindre, comme saint Martin, que la terre ne s'ouvrît sous nos pieds pour nous engloutir, tant nous sommes indignes de vivre ? A cette vue, M.F., ne feriez-vous pas comme cette grande pénitente dont il est parlé dans la vie de saint Paphnuce ? Ce bon vieillard, dit l'auteur de sa vie, étant allé trouver cette pécheresse, fut bien surpris de l'entendre parler de Dieu. Le saint abbé lui dit : « Savez-vous bien qu'il y a un Dieu ? » – « Oui, lui dit-elle ; de plus, je sais qu'il y a un royaume pour ceux qui vivent selon ses commandements, et un enfer où les méchants seront jetés pour y brûler, » – « Si vous connaissez toutes ces choses, comment, en perdant tant d'âmes, vous exposiez-vous donc à y brûler ? »

La pécheresse connaissant à ces paroles que c'était un homme de Dieu, se jeta à ses pieds fondant en larmes : « Mon père, lui dit-elle, donnez-moi telle pé-nitence que vous voudrez, et je la ferai. » Il la renferma dans une cellule, en lui disant : « étant si criminelle que vous l'êtes, vous ne méritez pas de prononcer le nom du bon Dieu ; vous vous contenterez de vous tourner vers l'orient, et, pour toute prière, vous direz : O vous qui m'avez créée, ayez pitié de moi ! »

Voilà toute sa prière. Sainte Thaïs passa trois ans à faire cette prière, à verser des larmes et pousser des sanglots le jour et la nuit. O mon Dieu ! que l'humilité nous fait bien connaître ce que nous som-mes ! 2? Nous disons que l'anéantissement de Jésus-Christ doit nous humilier encore bien davantage. « Quand je considère, nous dit saint Augustin, un Dieu, qui, depuis son incarnation jusqu'à la croix, n'a mené qu'une vie d'humiliations et d'ignominies, un Dieu méconnu sur la terre, moi je craindrais de m'humilier ? Un Dieu cherche les humiliations, moi, ver de terre, je voudrais m'éle-ver ? » Mon Dieu ! de grâce, détruisez cet orgueil qui nous éloi-gne tant de vous.

Le troisième motif, M.F., qui doit nous humilier, c'est notre propre misère. Nous n'avons qu'à la regarder un peu de près, nous y trouverons une infinité de sujets de nous humilier. Le prophète Michée nous, dit : « Que nous portons au milieu de nous le prin-cipe et les motifs de notre humiliation. Ne savons-nous pas, dit-il, que le néant est notre origine, qu'une infinité de siècles se sont écoulés avant que nous fussions, et que, de nous-mêmes, nous n'aurions jamais pu sortir de cet affreux et impénétrable abîme ? Pouvons-nous ignorer que tout créés que nous sommes, nous avons un violent penchant vers le néant, et qu'il faut que la main puissante de celui qui nous en a tirés, nous empêche d'y retomber, et que, si le bon Dieu cessait de nous regarder et de nous soutenir, nous serions effacés de dessus la terre, avec la même rapidité qu'une paille emportée par une furieuse tempête ? » Qu'est-ce donc que l'homme pour se vanter de sa naissance et de ses autres avantages ? » Hélas ! nous dit le saint homme Job, que sommes-nous ?

ordure avant de naître, misère quand nous venons au monde, infection quand nous en sortons. Nous naissons d'une femme, nous dit-il , nous vivons peu de temps ; pendant notre vie, quoiqu'elle soit bien courte, nous pleurons beaucoup, la mort ne tarde guère à nous frapper. » – « Voilà notre partage, nous dit saint Grégoire, pape, jugez d'après cela, si nous pouvons trouver lieu de nous élever dans la moindre chose du monde ? de sorte que celui qui ose avoir la témérité de croire qu'il est quelque chose, est un insensé, qui ne s'est jamais connu, parce que, nous connaissant tels que nous sommes, nous ne pouvons qu'avoir hor-reur de nous-mêmes. »

Mais nous n'avons pas moins sujet de nous humilier dans l'ordre de la grâce. Quelques dons et quelques talents que nous ayons, nous les tenons tous de la main libérale du Seigneur, qui les donne à qui il lui plaît, et, par conséquent, nous ne pouvons pas nous en glorifier. Un concile nous a déclaré que l'homme, bien loin d'être l'auteur de son salut, n'est capable que de se per-dre, et qu'il n'a de soi-même que le péché et le mensonge. Saint Augustin nous dit que toute notre science consiste à savoir que nous ne sommes rien, et que tout ce que nous avons nous le te-nons de Dieu.

Enfin, je dis que nous devons nous humilier par rapport à la gloire et au bonheur que nous attendons dans l'autre vie, car, de nous-mêmes, nous ne pouvons pas le mériter. Si le bon Dieu est si bon que de nous le donner, nous ne pouvons compter que sur la miséricorde de Dieu et sur les mérites infinis de Jésus-Christ son Fils. Comme enfants d'Adam, nous ne méritons que l'enfer. Oh ! que le bon Dieu est charitable de nous donner l'espérance de tant de biens, à nous qui n'avons rien fait pour les mériter !

Que devons-nous conclure de cela ? M.F., le voici c'est de bien demander au bon Dieu, tous les jours, l'humilité, c'est-à-dire, qu'il nous fasse la grâce de connaître que nous ne sommes rien de nous-mêmes, et que les biens, soit du corps, soit de l'âme, nous viennent de lui... Pratiquons l'humilité toutes les fois que nous le pouvons ; .... soyons bien persuadés qu'il n'y a point de vertu plus agréable à Dieu que l'humilité, et qu'avec elle, nous aurons toutes les autres. Quelque pécheurs que nous soyons, nous sommes sûrs qu'avec l'humilité, le bon Dieu nous pardonnera. Oui, M.F., atta-chons-nous à cette belle vertu ; c'est elle qui nous unira à Dieu, qui nous fera vivre en paix avec notre prochain, qui rendra nos croix moins pesantes, qui nous donnera cette grande espérance que nous verrons Dieu un jour. Il nous dit lui-même : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce qu'ils verront Dieu ! » C'est ce que je vous souhaite. 17ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE

Sur l'amour de Dieu

Diliges Dominum Deum tuum.

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu.

(S. Luc, X, 27.)

Nous lisons dans l'évangile, M.F., qu'un jeune homme s'étant présenté devant Jésus-Christ, lui dit : « Maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? » Jésus-Christ lui répondit : « Qu'est-il écrit dans la loi ? » – « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, lui répondit le jeune homme, de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et le prochain comme vous-même. »

– « Mais je fais tout cela. » – « Eh bien ! lui repartit Jé-sus-Christ, vendez votre bien, donnez-le aux pauvres, et vous au-rez un trésor dans le ciel. » Ce mot de vendre son bien pour le donner aux pauvres, le chagrina grandement. Jésus-Christ voulait lui montrer que c'est par les œuvres et non par les paroles que nous faisons voir si nous aimons véritablement le bon Dieu. Si, pour l'aimer, nous dit saint Grégoire, il suffisait de dire qu'on l'aime, cet amour divin ne serait pas aussi rare qu'il l'est, parce qu'il n'y a pas une personne qui, étant interrogée si elle aime le bon Dieu, ne réponde aussitôt qu'elle l'aime de tout son cœur : le juste le dira et le pécheur aussi, encore le juste ne le dira-t-il qu'en tremblant, à l'exem-ple de saint Pierre ; au lieu que le pécheur le dira peut-être avec un ton d'assurance, qui semblera répon-dre de sa sincérité ; mais il se trompe grandement, parce que l'amour de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans les œuvres . Oui, M.F., aimer le bon Dieu de tout son cœur est une chose si juste, si raisonnable, et, en quelque sorte, si naturelle, que ceux d'entre nous dont la manière de vivre lui est le plus opposée, ne laissent pas que de prétendre et d'être persuadés qu'ils l'aiment. Pourquoi tous croient-ils qu'ils aiment le bon Dieu, quoique leur conduite soit tout à fait opposée à cet amour divin ? Ah ! M.F., c'est que tout le monde cherche son bonheur, et que cet amour seul peut nous le procurer ; voilà pourquoi l'on veut se persuader que l'on aime le bon Dieu. Cependant rien de si rare que cet amour divin. Voyons donc en quoi consiste cet amour, et à quoi nous pouvons connaître si nous aimons Dieu. Pour mieux le comprendre, considérons, d'un côté, ce que Jésus-Christ a fait pour nous, et de l'autre, ce que nous devons faire pour lui. I. – Il est très certain, M.F., que le bon Dieu ne nous a créés que pour l'aimer et le servir. Toutes les créatures qui sont sur la terre sont créées pour l'homme, mais l'homme est créé pour aimer le bon Dieu.

Pourquoi est-ce, M.F., que le bon Dieu nous a donné un cœur dont les désirs sont si vastes et si étendus, que rien de créé n'est capable de le rassasier ? C'est afin de nous forcer, en quelque sorte, à ne nous attacher qu'à lui et à n'aimer que lui ;

parce qu'il n'y a que lui qui puisse nous contenter. Quand l'homme posséderait l'univers entier, il ne sera jamais pleinement satisfait ; il lui restera toujours quelque chose à désirer, de sorte que rien de créé ne pourra le remplir. Oui, nous sommes si persuadés que nous sommes créés pour être heureux, que nous ne cessons pas un seul instant de notre vie de chercher le bonheur, et de faire tout, ce qui dépend de nous pour nous le procurer. D'où vient donc que, malgré toutes nos recherches, toutes nos peines et tous nos soins, nous ne nous trouvons pas encore contents ? Hélas ! c'est que nous ne portons pas nos regards ni les mouvements de notre cœur vers l'objet qui seul est capable de remplir la vaste étendue de nos désirs, Dieu seul. Non, M.F., non, jamais vous ne pourrez vous contenter et être pleinement heureux, du moins autant qu'il est possible de l'être dans ce monde, si vous ne méprisez pas, au moins de cœur, les choses créées pour ne vous attacher qu'à Dieu seul. Nous devons donc appliquer tous nos soins et tous les mou-vements de notre cœur à ne désirer et à ne chercher que Dieu seul en tout ce que nous faisons, sans quoi, notre vie se passera à cher-cher vainement un bonheur que nous ne trouverons jamais. Nous nous sommes donc trompés jusqu'à présent ; puisque, malgré tout ce que nous avons fait pour être heureux, nous n'avons pas pu l'être. Croyez-moi, M.F., cherchez l'amitié du bon Dieu, et vous aurez trouvé votre bonheur. O mon Dieu ! que l’homme est aveu-gle de ne pas vous aimer ; puisque vous pouvez si bien contenter son cœur ! Mais, M.F., pour vous engager à aimer un Dieu si bon, si digne d'être aimé, et si capable de remplir toutes les affections de notre cœur, jetons un coup d'œil sur ce qu'il a fait pour nous ; suivons-le dans le cours de sa vie mortelle et jusqu'après sa mort.

Voyez-le, M.F., depuis le moment de son incarnation jus-qu'à l'âge de trente ans, ne sont-elles pas grandes, les preuves de son amour pour nous ? Qu'a-t-il fait dans son incarnation ? Il s'est fait homme comme nous et pour nous. Dans sa naissance il nous a élevés à la dignité la plus éminente à laquelle une pure créature puisse être élevée ; il est devenu notre frère !... O quel amour pour nous ! l'avons-nous jamais bien compris ?... Dans sa circoncision, il s'est fait notre Sauveur. Mon Dieu ! que votre charité est grande !... Dans son épiphanie, il est devenu notre lumière, notre guide. Dans sa présentation au temple, il est devenu notre pontife, notre docteur ; oh ! que dis-je, M.F. ? il s'est offert à son Père pour nous racheter tous.

Plus tard, c'est-à-dire, dans la maison de saint Joseph, il est devenu notre modèle, pour l'amour et le respect que nous devons avoir pour nos parents et nos supérieurs. Disons mieux encore : il nous a montré comment nous devions mener une vie cachée et inconnue au monde, si nous voulions plaire à Dieu son Père.

Suivons Jésus-Christ dans sa vie agissante, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour nous : ses prières, ses larmes, ses veilles, ses jeûnes, ses prédications, ses voyages, ses conversations, ses miracles ; oui, tout cela a été fait pour nous. Voyez, M.F., avec quel zèle il nous a cherchés, dans la personne de la Samaritaine ; voyez avec quelle tendresse il reçoit tous les pécheurs, et nous le sommes tous, dans la personne de l'enfant prodigue ; voyez avec quelle bonté il s'oppose à la justice de son Père, qui veut nous punir dans la personne de la pécheresse . Dans sa vie souffrante, hélas ! que d'injures, que de tourments n'a-t-il pas endurés ? Il a été garrotté, souffleté, accusé, condamné, et enfin, crucifié pour nous. N'est-il pas mort pour nous, au milieu d'opprobres et de douleurs incompréhensibles ? Ah ! M.F., qui pourrait comprendre tout ce que son bon cœur a fait pour nous ?... Entrons plus avant dans la plaie de ce bon cœur. Oui, Jésus-Christ pouvait satisfaire à la justice de son Père, pour nos péchés, par une goutte de son sang, par une seule larme, ah ! que dis-je ? par un seul soupir ; mais ce qui pouvait satisfaire à la justice de son Père ne pouvait pas satisfaire la tendresse de son cœur pour nous. C'est encore son amour pour nous qui l'a fait souffrir d'une manière anticipée, dans le jardin des Olives, les souffrances qu'il devait endurer sur la croix. O abîme de tendresse d'un Dieu pour ses créatures !… Jésus-Christ s'est-il contenté de nous aimer jusqu'à la fin ? Non, M.F., non. Après sa mort, la lance, ou plutôt son amour a ouvert son divin cœur, pour nous ouvrir comme un asile, où nous viendrions nous cacher et nous consoler dans nos peines, nos chagrins et nos autres misères.

Mais, allons plus loin, M.F. Il veut, ce divin Sauveur, répan-dre pour nous jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux, afin de nous laver de toutes nos iniquités. Après avoir expié nos pé-chés d'orgueil par son couronnement d'épines ; par le fiel et le vi-naigre, les péchés que nous avons le malheur de commettre par notre langue, et qui sont en si grand nombre ; tous nos péchés d'impureté par sa cruelle et douloureuse flagellation ; tous ceux que nous avons commis par nos mains, c'est-à-dire, toutes les mau-vaises actions que nous avons faites, par les plaies de ses pieds et de ses mains ; il a voulu encore expier tous nos péchés par la blessure de son divin Cœur parce que c'est dans le cœur que tous nos péchés prennent naissance. O prodige d'amour d'un Dieu pour ses créatures !... Il est offensé par nous et il est puni pour nous, et c'est sur lui-même qu'il se venge des offenses que nous lui avons faites !...Hélas ! si nous n'étions pas aussi aveugles que nous le sommes, nous reconnaîtrions que ce sont nos mains qui, véritablement, l'ont immolé sur la croix.

Mais, encore une fois, M.F., pourquoi tant de prodiges d'amour ? Ah ! vous le savez ; c'est pour nous délivrer de toutes sortes de maux, et nous mériter toutes sortes de biens pour l'éter-nité. Et si, malgré cela, nous venons encore à l'offenser, nous voyons qu'il est prêt à nous pardonner, à nous aimer et à nous combler de toutes sortes de biens, si nous voulons l'aimer. O quel amour pour des créatures si insensibles et si ingrates ! ...

Son amour va encore plus loin. Voyant que la mort allait le séparer de nous, et afin de rester parmi nous, il fit un grand mira-cle : il institua ce grand sacrement d'amour, où il nous laisse son corps adorable et son sang précieux, pour ne jamais plus nous quitter, jusqu'à la fin du monde. Quel amour pour nous, M.F., qu'un Dieu veuille bien nourrir notre âme de sa propre substance et nous faire vivre de sa propre vie ! Par le moyen de ce grand et adorable sacrement, il s'offre, chaque jour, à la justice de son Père, satisfait de nouveau pour nos péchés, et nous attire toutes sortes de grâces. Voyez encore, M.F., ce tendre Sauveur qui, mort pour notre salut, nous ouvre le ciel. Pour nous y conduire tous, il va lui-même être notre médiateur ; c'est lui-même qui va présen-ter toutes nos prières à son Père et demander grâce pour nous, chaque fois que nous aurons le malheur de pécher. Oui, M.F., il nous attend dans ce lieu de bonheur, dans ce séjour où l'on aime toujours et où l'on n'offense jamais...

Non, M.F., jamais vous n'avez bien réfléchi comme le bon Dieu vous aime. Est-il bien possible que nous ne vivions que pour l'offenser, puisque nous ne pouvons être heureux qu'en l'aimant ? Sans doute, si je vous demandais si vous aimez le bon Dieu, vous me diriez que vous l'aimez ; mais cela ne suffit pas ; il faut en donner la preuve. Mais, où sont-elles, M.F., ces preuves qui mani-festent la sincérité de notre amour pour le bon Dieu ? Où sont les sacrifices que nous avons faits pour lui ? Où sont nos pénitences ? Hélas ! le peu de bien que nous faisons, est fait en grande partie sans goût, sans avoir une intention bien droite. Que de vues hu-maines !... que de bonnes œuvres faites par pur penchant et sans véritable dévotion ! Hélas ! M.F., quelle pauvreté !...

II. – Maintenant, M.F., si vous voulez savoir comment nous pouvons connaître si nous aimons véritablement le bon Dieu, écoutez bien ce que je vais vous dire, et ensuite, vous allez vous-mêmes juger si vous l'aimez en vérité.

Voilà ce que Jésus-Christ nous dit lui-même : « Celui qui m'aime garde mes commande-ments , mais celui qui ne m'aime pas ne les garde pas. » Il vous est donc bien facile de savoir si vous aimez le bon Dieu. Les com-mandements de Dieu ou sa volonté, M.F., ne sont qu'une même chose. Il vous ordonne et veut que vous remplissiez bien tous les devoirs de votre état, avec des intentions bien pures et bien droites, sans humeur, sans impatience, sans négligence, sans fraude dans la vérité ni dans la bonne foi. Nous devons avoir un amour généreux envers le bon Dieu, qui nous fasse préférer la mort à l'infidélité. De cela, M.F., nous avons des exemples à l'in-fini dans tous les saints, et surtout dans les martyrs dont beaucoup se sont laissés couper en morceaux, plutôt que de cesser d'aimer le bon Dieu. En voici un bel exemple dans la personne de la chaste Suzanne . étant allée un jour au bain, deux vieillards, qui étaient juges du peuple d'Israël, l'ayant aperçue, conçurent le des-sein de la solliciter au péché ; ils la suivirent, lui proposèrent leur infâme dessein, dont elle eut horreur. Levant les yeux au ciel, elle dit : « Seigneur, vous savez que je vous aime, soutenez-moi. » « Je me vois dans la peine de toutes parts, dit-elle aux vieillards ; nous sommes ici en la présence de Dieu qui nous voit ; si j'ai le malheur de consentir à votre passion honteuse, je n'échapperai pas à la main de Dieu ; il est mon juge, je sais qu'il me fera rendre compte d'une action aussi lâche et aussi criminelle. Si, au contraire, je ne consens pas à vos désirs, je n'échapperai pas à vos ressentiments ; je vois bien que vous allez me faire mourir ; mais j'aime mieux mourir qu'offenser Dieu. » Ces misérables, se voyant ainsi rebutés, sortirent avec colère, et publièrent aussitôt que Suzanne avait été surprise en adultère, qu'ils avaient vu un jeune homme faisant le mal avec elle. Malheureusement, hélas ! on les crut, et, sur leur témoignage, elle fut condamnée à la mort. Lorsqu'on la conduisait au supplice, un enfant de douze ans, qui était le petit Daniel, s'écria du milieu de la foule : « Que faites-vous, peuple d'Israël, pourquoi condamnez-vous le juste ? je vous déclare que je ne prends point part au crime que vous allez com-mettre, en versant le sang de cette innocente. » Le jeune Daniel, s'étant approché du peuple, leur dit : « Faites venir les deux vieil-lards. » Les ayant fait séparer l'un de l'autre, il les interrogea. Ils se coupèrent dans leurs paroles de telle manière que l'on ne put douter qu'ils étaient eux-mêmes coupables, et non Suzanne ; ils furent condamnés tous deux à la mort. Voilà ce que fait, M.F., une personne qui aime le bon Dieu, en montrant dans l'épreuve qu'elle l'aime véritablement, qu'elle l'aime plus que soi-même, Suzanne n'en pouvait pas donner une marque plus grande, puis-qu'elle choisit la mort de préférence au péché. Il n'est pas douteux, que, quand il ne faut que des paroles pour dire qu'on aime le bon Dieu, il n'en coûte guère. Tous croient qu'ils aiment le bon Dieu et tous osent se le persuader ; mais si le bon Dieu nous mettait à l'épreuve, combien peu auraient le bonheur de la soutenir !

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