Sermons du curé d'Ars (page 39)
Je dis plus, M.F. : celui qui veut plaire au monde et au bon Dieu, mène une vie des plus malheureuses. Vous allez le voir. Voici une personne qui fréquente les plaisirs, ou qui a contracté quelque mauvaise habitude ; quelle n'est pas sa crainte quand elle remplit ses devoirs de religion, c'est-à-dire quand elle prie le bon Dieu, quand elle se confesse, ou veut communier ? Elle ne vou-drait pas être vue de ceux avec qui elle a dansé, et passé les nuits dans les cabarets, où elle s'est livrée à toutes sortes de désordres. Est-elle venue à bout de tromper son confesseur, en cachant tout ce qu'elle a fait de pire, et a-t-elle ainsi obtenu la permission de communier, ou plutôt de faire un sacrilège ; elle voudrait commu-nier avant ou après la sainte Messe, c'est-à-dire dans le moment où il n'y a personne. Mais elle est contente d'être vue des person-nes qui sont sages, qui ignorent sa mauvaise vie, et auxquelles elle espère inspirer une bonne opinion d'elle-même. Avec les per-sonnes de piété, elle parle de la religion ; avec les gens sans reli-gion, elle ne parlera que des plaisirs du monde. Elle rougirait d'accomplir ses pratiques religieuses devant les compagnons ou devant les compagnes de ses débauches. Cela est si vrai, qu'un jour quelqu'un m'a demandé de le faire communier à la sacristie, afin que personne ne le vît. Quelle horreur ! M.F., peut-on y pen-ser et ne pas frémir d'une telle conduite !
Mais allons plus loin, vous allez voir l'embarras de ces pau-vres personnes qui veulent suivre le monde sans quitter le bon Dieu, du moins en apparence. Voilà les Pâques qui approchent. Il faut aller se confesser ; ce n'est pas qu'elles le désirent, ni qu'elles en sentent le besoin : elles voudraient bien plutôt que les Pâques n'arrivassent que tous les trente ans. Mais leurs parents tiennent encore à la pratique extérieure de la religion ;
ils sont contents que leurs enfants se présentent à la sainte Table, ils les pressent même d'aller se confesser : en cela ils font très mal. Qu'ils prient pour eux, et ne les tourmentent pas pour leur faire faire des sacrilèges ; hélas ! ils en feront assez ! Pour se délivrer de l'importunité de leurs parents, pour sauver les apparences, ces personnes se ras-sembleront afin de savoir à quel confesseur il faut aller pour être absoutes la première ou la deuxième fois. « Voilà déjà plusieurs fois, dit l'une, que les parents me tourmentent de ce que je ne vais pas me confesser. Où irons-nous ? » – « Il ne faut pas aller chez notre curé, il est trop scrupuleux ; il ne nous ferait pas faire de Pâques. Il nous faut aller trouver un tel. Il a passé telles et telles qui en ont bien autant commis que nous. Nous n'avons pas fait plus de mal qu'elles. » Une autre dira : « Je t'assure, que si ce n'étaient mes parents, je ne ferais point de Pâques ; puisque notre catéchisme nous dit que pour faire une bonne confession, il faut quitter le péché et l'occasion du péché, et nous ne faisons ni l'un ni l'autre. Je te le dis sincèrement, je suis bien embarrassée toutes les fois que les Pâques arrivent. Je ne vois les heures d'être éta-blie pour ne plus courir.
Alors je ferai une confession de toute ma vie pour réparer celles que je fais maintenant, sans cela je ne mourrais pas contente. » – « Eh bien ! lui dira une autre, il te fau-dra retourner à celui qui t'a confessée jusqu'à présent, il te connaî-tra bien mieux. » – « Ah ! certes non, j'irai à celui qui ne m'a pas voulu passer, parce qu'il ne voulait pas me damner. » – « Ah ! que tu es bonne ! cela ne fait rien, ils ont bien tous le même pouvoir. » – « Cela est bon à dire tant que l'on se porte bien ; mais quand on est malade on pense bien autrement. Un jour, j'allais voir une telle, qui était bien malade ; elle me dit que jamais elle ne retour-nerait se confesser à ces prêtres qui sont si faciles, et qui, en fai-sant semblant de vouloir vous sauver, vous jettent en enfer. » C'est ainsi que se conduisent beaucoup de ces pauvres aveugles. « Mon. père, disent-elles au prêtre, je viens me confesser à vous, parce que notre curé est trop scrupuleux. Il veut nous faire pro-mettre des choses que nous ne pouvons pas tenir ; il voudrait que nous fussions des saints, et cela n'est pas trop possible dans le monde. Il voudrait que nous ne missions jamais le pied à la danse, que nous ne fréquentassions jamais les cabarets ni les jeux. Si l'on a quelque mauvaise habitude, il n'accorde plus l'absolution qu'on ne l'ait quittée tout à fait. S'il fallait faire tout cela, nous ne ferions jamais de Pâques. Mes parents, qui ont bien de la religion, me sont toujours après, sur ce que je ne fais pas mes Pâques. Je ferai tout ce que je pourrai ; mais l'on ne peut pas dire que l'on ne re-tournera plus dans ces amusements, puisque l'on ne sait pas les occasions que l'on pourra rencontrer. » – « Ah ! lui dira le confes-seur trompé par ce beau langage, je vois que votre curé est un peu scrupuleux. Faites votre acte de contrition, je vais vous donner l'absolution, et tâchez d'être bien sage. » C'est-à-dire, baissez la tête ; vous allez fouler le sang adorable de Jésus-Christ, vous allez vendre votre Dieu comme Judas l'a vendu à ses bourreaux, et de-main vous communierez, ou plutôt, vous irez le crucifier. O hor-reur ! ô abomination ! Va, infâme Judas, va, à là Table sainte ; va donner la mort à ton Dieu et à ton Sauveur ! Laisse crier ta cons-cience ; tâche seulement d'en étouffer les remords, autant que tu le pourras... Mais, M.F., je vais trop loin ; laissons ces pauvres aveugles à leurs ténèbres.
Je pense, M.F., que vous désirez savoir ce que c'est que l'état d'une âme tiède. Hé bien ! le voici : Une âme tiède n'est pas en-core tout à fait morte aux yeux de Dieu, parce que la foi, l'espé-rance et la charité, qui sont sa vie spirituelle, ne sont pas tout à fait éteintes. Mais, c'est une foi sans zèle, une espérance sans fer-meté, une cha-rité sans ardeur. Je vais vous faire le portrait d'un chrétien fervent, c'est-à-dire d'un chrétien qui désire vérita-blement sauver son âme, en même temps que celui d'une personne qui mène une vie tiède dans le service de Dieu. Mettons-les à côté de l'un et de l'autre, et vous ver-rez-auquel des deux vous ressemblez. Un bon chrétien ne se contente pas de croire toutes les vérités de notre sainte religion, il les aime, il les médite, il cherche tous les moyens de les apprendre ; il aime à entendre la parole de Dieu ; plus il l'entend, plus il désire l'entendre, parce qu'il désire en profiter, c'est-à-dire éviter tout ce que Dieu lui défend et faire tout ce qu'il commande. Les instructions ne lui paraissent jamais trop longues ; au contraire, ces moments sont les plus heureux pour lui, puisqu'il apprend la manière dont il doit se conduire pour aller au ciel et sauver son âme. Non seulement, il croit que Dieu le voit dans toutes ses actions et qu'il les jugera toutes à l'heure de la mort ; mais encore il tremble toutes les fois qu'il pense qu'un jour il faudra aller rendre compte de toute sa vie devant un Dieu qui sera sans miséricorde pour le péché. Il ne se contente pas d'y penser, de trem-bler ; mais il travaille à se corriger chaque jour ; il ne cesse d'inventer tous les jours de nouveaux moyens pour faire pénitence ; il compte pour rien tout ce qu'il a fait jusque-là, et gémit d'avoir perdu beaucoup de temps, pendant lequel il aurait pu ramasser de grands trésors pour le ciel.
Qu'il est différent le chrétien qui vit dans la tiédeur ! Il ne laisse pas de croire toutes les vérités que l'église croit et enseigne, mais c'est d'une manière si faible, que son cœur n'y est presque pour rien. Il ne doute pas, il est vrai, que le bon Dieu le voit, qu'il est toujours en sa sainte présence ; mais avec cette pensée il n'est ni plus sage, ni moins pécheur ; il tombe avec autant de facilité dans le péché que s'il ne croyait rien ; il est très persuadé que, tant qu'il vit dans cet état, il est ennemi de Dieu, mais il n'en sort pas pour cela. Il sait que Jésus-Christ a donné au sacrement de péni-tence la puissance de remettre nos péchés, et de nous faire croître en vertu. Il sait que ce sacrement nous accorde des grâces propor-tionnées aux dispositions que nous y apportons ; n'importe : même négligence, même tiédeur dans la pratique. Il sait que Jé-sus-Christ est véritablement dans le sacrement de l'Eucharistie, qu'il est une nourriture absolument nécessaire à sa pauvre âme ; cependant, vous voyez en lui peu de désirs ! Ses confessions et ses communions sont très éloignées les unes des autres ; il ne se décidera qu'à l'occasion d'une grande fête, d'un jubilé ou d'une mission ; ou bien, parce que les autres y vont, et non par le besoin de sa pauvre âme. Non seulement il ne travaille pas à mériter ce bonheur ; mais il ne porte pas même envie à ceux qui le goûtent plus souvent. Si vous lui parlez des choses du bon Dieu, il vous répond avec une indifférence qui vous montre comme son cœur est peu sensible aux biens que nous pouvons trouver dans notre sainte religion. Rien ne le touche : il écoute la parole de Dieu, il est vrai ; mais souvent il s'ennuie ; il écoute avec peine, par habi-tude, comme une personne qui pense qu'elle en sait assez, ou qu'elle en fait assez. Les prières qui sont un peu longues le dégoû-tent. Son esprit est si rempli de l'action qu'il vient de finir, ou de celle qu'il va faire ; son ennui est si grand que sa pauvre âme est comme à l'agonie : il vit encore, mais il n'est capable de rien pour le ciel.
L'espérance d'un bon chrétien est ferme ; sa confiance en Dieu est inébranlable. Il ne perd jamais de vue les biens et les maux de l'autre vie. Le souvenir des souffrances de Jésus-Christ lui est continuellement présent à l'esprit ; son cœur en est toujours occupé. Tantôt il porte sa pensée dans les enfers, pour concevoir combien est grande la punition du péché et combien est grand le malheur de celui qui le commet, ce qui le dispose à préférer la mort même au péché ; tantôt pour s'exciter à l'amour de Dieu, et pour sentir combien est heureux celui qui préfère le bon Dieu à tout ; il porte sa pensée dans le ciel. Il se représente combien est grande la récompense de celui qui quitte tout pour le bon Dieu. Alors, il ne désire que Dieu et ne veut que Dieu seul : les biens de ce monde ne lui sont rien ; il aime à les voir méprisés et à les mé-priser lui-même ; les plaisirs du monde lui font horreur. Il pense qu'étant le disciple d'un Dieu crucifié, sa vie ne doit être qu'une vie de larmes et de souffrances. La mort ne l'effraie nullement, parce qu'il sait très bien qu'elle seule peut le délivrer des maux de la vie, et le réunir à son Dieu pour toujours.
Mais une âme tiède est bien éloignée de ces sentiments. Les biens et les maux de l'autre vie ne lui sont presque rien : elle pense au ciel, il est vrai, mais sans désirer véritablement d'y aller. Elle sait que le péché lui en ferme les portes ; malgré cela, elle ne cherche pas à se corriger, du moins d'une manière efficace ; aussi se trouve-t-elle toujours la même. Le démon la trompe en lui fai-sant prendre beaucoup de résolutions de se con-vertir, de mieux faire, d'être plus mortifiée, plus retenue dans ses paroles, plus pa-tiente dans ses peines, plus charitable envers son prochain. Mais, tout cela ne change nullement sa vie : il y a vingt ans qu'elle est remplie de désirs, sans avoir modifié en rien ses habitudes.
Elle ressemble à une personne qui porte envie à celui qui est sur un char de triomphe, mais ne daigne pas seulement lever le pied pour y monter. Elle ne voudrait pas cependant renoncer aux biens éter-nels pour ceux de la terre ; mais elle ne désire ni sortir de ce monde, ni aller au ciel, et si elle pouvait passer son temps sans croix et sans chagrins, elle ne demanderait jamais à sortir de ce monde. Si vous lui entendez dire que la vie est bien longue et bien misérable, c'est seulement quand tout ne va pas selon ses désirs. Si le bon Dieu, pour la forcer, en quelque sorte, à se détacher de la vie, lui envoie des croix ou des misères, la voilà qui se tour-mente, qui se chagrine, qui s'abandonne aux plaintes, aux murmu-res, et souvent à une espèce de désespoir. Elle semble ne plus vouloir reconnaître que c'est le bon Dieu qui lui envoie ces épreu-ves pour son bien ; pour la détacher de la vie et l'attirer à lui. Qu'a-t-elle pu faire pour les mériter ? pense-t-elle en elle-même ; bien d'autres plus coupables qu'elle n'en subissent pas autant.
Dans la prospérité, l'âme tiède ne va pas jusqu'à oublier le bon Dieu, mais elle ne s'oublie pas non plus elle-même. Elle sait très bien raconter tous les moyens qu'elle a employés pour réus-sir ; elle croit que bien d'autres n'auraient pas eu le même succès : elle aime à le répéter, à l'entendre répéter ; chaque fois qu'elle l'entend, c'est avec une nouvelle joie. A l'égard de ceux qui la flat-tent, elle prend un air gracieux ; mais pour ceux qui ne lui ont pas porté tout le respect qu'elle croit mériter, ou qui n'ont pas été re-connaissants de ses bienfaits, elle garde un air froid, indifférent, et semble leur dire qu'ils sont des ingrats qui ne méritaient pas de recevoir le bien qu'elle leur a fait.
Mais un bon chrétien, M.F., bien loin de se croire digne de quelque chose, et capable de faire le moindre bien, n'a que sa mi-sère devant les yeux. Il se méfie de ceux qui le flattent, comme d'autant de pièges que le démon lui tend ; ses meilleurs amis sont ceux qui lui font connaître ses défauts, parce qu'il sait qu'il faut absolument les connaître pour s'en corriger. Il fuit l'occasion du péché autant qu'il le peut ; se rappelant combien peu de chose le fait tomber, il ne compte plus sur toutes ses résolutions, ni sur ses forces, ni même sur sa vertu. Il connaît, par sa propre expérience, qu'il n'est capable que de pécher ; il met toute sa confiance et son espérance en Dieu seul : Il sait que le démon ne craint rien tant qu'une âme qui aime la prière, ce qui le porte à faire de sa vie une prière continuelle par un entretien intime avec le bon Dieu. La pensée de Dieu lui est aussi familière que la respiration ; les élé-vations de son cœur vers lui sont fréquentes : il se plaît à penser à lui comme à son père, à son ami et à son Dieu qui l'aime, et qui désire si ardemment le rendre heureux dans ce monde, et encore plus dans l'autre. Un bon chrétien, M.F., est rarement occupé des choses de la terre ; si vous lui en parlez, il montre autant d'indiffé-rence que les gens du monde en témoignent quand on leur parle des biens de l'autre vie. Enfin, il fait consister son bonheur dans les croix, les afflictions, la prière, le jeûne et la pensée de la pré-sence de Dieu. Pour une âme tiède, elle ne perd pas tout à fait, si vous le voulez, la confiance en Dieu ; mais elle ne se méfie pas assez d'elle-même. Quoiqu'elle s'expose assez souvent à l'occa-sion du péché, elle croit toujours qu'elle ne tombera pas. Si elle vient à tomber, elle attribue sa chute au prochain et elle affirme qu'une autre fois, elle sera plus ferme.
Celui qui aime véritablement le bon Dieu, M.F., et qui a à cœur le salut de son âme, prend toutes les précautions possibles pour éviter l'occasion du péché. Il ne se contente pas d'éviter les grosses fautes ; mais il est attentif à détruire les moindres fautes qu'il aperçoit en lui. Il regarde toujours comme un grand mal tout ce qui peut déplaire tant soit peu à Dieu ; ou pour mieux dire, tout ce qui déplaît à Dieu lui déplaît.
Il se regarde comme au pied d'une échelle au haut de laquelle il doit monter ; il voit que pour l'atteindre il n'a point de temps à perdre ; aussi va-t-il tous les jours de vertus en vertus, jusqu'au jour de l'éternité. C'est un aigle qui fend les airs ; ou plutôt c'est un éclair qui ne perd rien de sa rapidité, de l'instant où il paraît à celui où il disparaît.
Oui, M.F., voilà ce que fait une âme qui travaille pour Dieu et qui désire de le voir. Comme l'éclair, elle ne trouve ni bornes ni retard, avant d'être ensevelie dans le sein de son Créateur. Pourquoi notre esprit se transporte-t-il avec tant de rapidité d'un bout du monde à l'au-tre ? C'est pour nous montrer avec quelle rapidité nous devons nous porter à Dieu par nos pensées et nos désirs. Mais tel n'est pas l'amour de Dieu dans une âme tiède. L'on ne voit pas en elle ces désirs ardents et ces flammes brûlantes, qui font surmonter tous les obstacles qui s'opposent au salut. Si je voulais, M.F., vous peindre exactement l'état d'une âme qui vit dans la tiédeur, je vous dirais qu'elle est semblable à une tortue ou à un escargot. Elle ne marche qu'en se traînant sur la terre, et à peine la voit-on changer de place. L'amour de Dieu, qu'elle ressent dans son cœur, est semblable à une petite étincelle de feu cachée sous un tas de cen-dres ; cet amour est enveloppé de tant de pensées et de désirs ter-restres, que s'ils ne l'étouffent pas, ils en empêchent le progrès et l'éteignent peu à peu. L'âme tiède en vient à ce point d'être tout à fait indifférente à sa perte. Elle n'a plus qu'un amour sans ten-dresse, sans activité et sans force, qui la soutient à peine dans tout ce qui est essentiellement nécessaire pour être sauvée ; mais pour tout le reste, elle le regarde comme rien ou comme peu de chose. Hélas ! M.F., cette pauvre âme est dans sa tiédeur, comme une personne entre deux sommeils. Elle voudrait agir ; mais sa volon-té est tellement molle qu'elle n'a ni la force, ni le courage d'ac-complir ses désirs .
Il est vrai qu'un chrétien qui vit dans la tiédeur remplit en-core assez régulièrement ses devoirs, du moins, en apparence. Il fera bien tous les malins sa prière, à genoux ; il fréquentera bien les sacrements, tous les ans, à Pâques, et même plusieurs fois l'année ; mais en tout cela, il y a tant de dégoût, tant de lâcheté et tant d'indifférence, si peu de préparation, si peu de changement dans sa manière de vivre, que l'on voit clairement qu'il ne s'ac-quitte de ses devoirs que par habitude et par routine ; parce que c'est une fête, et qu'il a l'habitude de les remplir en ce temps-là. Ses confessions et ses communions ne sont pas sacrilèges, si vous le voulez ; mais ce sont des confessions et des communions sans fruit, qui, bien loin de le rendre plus parfait et plus agréable à Dieu, ne le rendent que plus coupable. Pour ses prières, Dieu seul sait comment elles sont faites : hélas ! sans préparation.
Le matin, ce n'est pas du bon Dieu qu'il s'occupe, ni du salut de sa pauvre âme ; mais il ne pense qu'à bien travailler. Son esprit est tellement enveloppé des choses de la terre, que la pensée de Dieu n'y a point de place. Il pense à ce qu'il fera pendant la journée, où il en-verra ses enfants et ses domestiques ;
de quelle manière il s'y prendra pour activer son ouvrage. Pour faire sa prière, il se met à genoux, il est vrai ; mais il ne sait ni ce qu'il veut demander au bon Dieu, ni ce qui lui est nécessaire, ni même devant qui il se trouve ; ses manières, si peu respectueuses, l'annoncent bien. C'est un pauvre qui, quoique bien misérable, ne veut rien et aime sa pauvreté. C'est un malade presque désespéré, qui méprise les médecins et les remèdes, et aime ses infirmités. Vous voyez cette âme tiède ne faire aucune difficulté de parler, sous le moindre prétexte, dans le cours de ses prières ; un rien les lui fait abandon-ner, en partie, du moins, pensant qu'elle les fera à un autre mo-ment. Veut-elle offrir sa journée à Dieu, dire son benedicite et ses grâces ? Elle fait tout cela, il est vrai ; mais souvent sans penser, à qui elle parle. Elle ne quittera même pas son travail. Est-ce un homme ? Il tournera son bonnet ou son chapeau entre ses mains, comme pour examiner s'il est bon ou mauvais, comme s'il avait dessein de le vendre. Est-ce une femme ? Elle les récitera en cou-pant le pain de sa soupe, ou en poussant son bois au feu, ou bien en criant après ses enfants ou ses domestiques. Les distractions dans la prière ne sont pas bien volontaires, si vous le voulez, on aimerait mieux ne pas les avoir ; mais, parce qu'il faut se faire quelque violence pour les chasser, on les laisse aller et venir à leur gré.
Une âme tiède ne travaille peut-être pas, le saint jour du di-manche, à des ouvrages qui paraissent défendus aux personnes qui ont un peu de religion ; mais faire quelques points d'aiguille, arranger quelque chose dans le ménage, envoyer ses bergers au champ, durant les offices, sous prétexte qu'ils n'ont pas bien de quoi donner à leurs bêtes ; ils ne s'en font pas de scrupule, et ainsi aiment mieux laisser périr leur âme et celles de leurs ouvriers que laisser périr leurs bêtes. Un homme arrangera ses outils, ses char-rettes pour le lendemain ; il ira visiter ses terres, il bouchera un trou, il coupera quelques cordes, il apportera des seillons et les arrangera. Qu'en pensez-vous, M.F. ? n'est-ce pas, hélas ! la vérité toute pure ?...
Une âme tiède se confessera encore tous les mois, et même bien plus souvent. Mais, hélas ! quelles confessions ? Point de préparation, point de désirs de se corriger ; du moins ils sont si faibles et si petits, que le premier coup de vent les renverse. Tou-tes ses confessions ne sont qu'une répétition des anciennes, bien-heureux encore s'ils n'ont rien à y ajouter. Il y a vingt ans qu'ils accusaient ce qu'ils accusent aujourd'hui ; dans vingt ans s'ils se confessent encore, ce sera la même répétition. Une âme tiède ne commettra pas, si vous voulez, de gros péchés ; mais une petite médisance, un mensonge, un sentiment de haine, d'aversion, de jalousie, une petite dissimulation ne lui coûtent guère. Si vous ne lui portez pas tout le respect qu'elle croit mériter, elle vous le fera bien apercevoir, sous prétexte que l'on offense le bon Dieu ; elle devrait plutôt dire, parce qu'on l'offense elle-même ; il est vrai qu'elle ne laissera pas de fréquenter les sacrements, mais ses dis-positions sont dignes de com-passion. Le jour où elle veut re-cevoir son Dieu, elle passera une partie de la matinée à penser à ses affaires temporelles. Si c'est un homme, il pensera à ses mar-chés ou à ses ventes ; si c'est une femme, elle pensera à son ménage et à ses enfants ; si c'est une fille, à la manière dont elle va s'habiller ; si c'est un garçon, il rêvera à quelques plaisirs frivoles, et le reste. Elle renferme son Dieu comme dans une prison obscure et malpropre, Elle ne lui donne pas la mort, mais il est dans ce cœur sans joie et sans consolation ; toutes ses disposi-tions annoncent que sa pauvre âme n'a plus qu'un souffle de vie. Après avoir reçu la sainte communion, cette personne pense guère plus au bon Dieu que les autres jours. Sa manière de vivre nous annonce qu'elle n'a pas connu la grandeur de son bonheur.
Une personne tiède réfléchit peu sur l'état de sa pauvre âme, et ne revient presque jamais sur le passé ; si elle pense cependant à mieux faire, elle croit qu'ayant confessé ses péchés, elle doit être parfaitement tranquille. Elle assiste à la sainte Messe, à peu près comme à une action ordinaire ; elle y pense peu sérieusement, et ne fait point de difficulté de causer de différentes choses en y al-lant ; elle ne pensera pas même peut-être une seule fois qu'elle va participer au plus grand de tous les dons que le bon Dieu puisse nous faire, tout Dieu qu'il est. Pour les besoins de son âme, elle y pense, il est vrai, mais bien faiblement ; souvent même elle se présente devant le bon Dieu sans savoir ce qu'elle va lui deman-der. Elle se fait peu de scrupules de retrancher, sous le moindre prétexte, la Passion, la procession et l'eau bénite. Pendant les saints offices, elle ne veut pas dormir, il est vrai, et elle a même peur qu'on l'aperçoive ; mais elle ne se fait pas la moindre vio-lence. Quant aux distractions pendant la prière ou la sainte Messe, elle ne voudrait pas les avoir ; mais comme il faudrait un peu combattre, elle les souffre avec patience, cependant sans les ai-mer. Les jours de jeûne se réduisent presque à rien, soit parce qu'on avance l'heure du repas, soit parce qu'on collationne abon-damment, ce qui revient à un souper, sous le prétexte, que le ciel ne se prend pas par famine. Quand elle fait quelques bonnes ac-tions, souvent son intention n'est pas bien purifiée : tantôt c'est pour faire plaisir à quelqu'un, tantôt c'est par compassion, et quel-quefois pour plaire au monde. Avec eux, tout ce qui n'est pas un gros péché est assez bien. Ils aiment à faire le bien, mais ils vou-draient qu'il ne leur coûtât rien, ou du moins, bien peu. Ils aime-raient encore à voir les malades, mais il faudrait que les malades vinssent les voir eux-mêmes. Ils ont de quoi faire l'aumône, ils savent bien que telle personne en a besoin ; mais ils attendent qu'elle vienne le leur demander, au lieu de la prévenir, ce qui ren-drait leur bonne œuvre bien plus méritoire. Disons mieux, M.F., une personne qui mène une vie tiède, ne laisse pas que de faire beaucoup de bonnes œuvres, de fréquenter les sacrements, d'assis-ter régulièrement à tous les saints offices ; mais en tout cela, vous ne voyez qu'une foi faible, languissante, une espérance que la moindre épreuve renverse, un amour pour Dieu et pour le pro-chain qui est sans ardeur, sans plaisir ; tout ce qu'elle fait n'est pas tout à fait perdu, mais peu s'en faut.
Voyez devant le bon Dieu, M.F., de quel côté vous êtes : du côté des pécheurs, qui ont tout abandonné, qui ne pensent nulle-ment au salut de leur pauvre âme, qui se plongent dans le péché, sans remords ? Du côté des âmes justes qui ne voient et ne cher-chent que Dieu seul, qui sont toujours portées à penser mal d'el-les-mêmes, et sont convaincues dès qu'on leur fait apercevoir leurs défauts ; qui pensent toujours qu'elles sont mille fois plus misérables qu'on ne le croit, et qui comptent pour rien tout ce qu'elles ont fait jusqu'à présent ? Ou bien êtes-vous du nombre de ces âmes lâches, tièdes et indifférentes, telles que nous venons de les dépeindre ? Dans quel chemin marchons-nous ? Qui pourra s'assurer qu'il n'est ni grand pécheur, ni tiède ; mais qu'il est élu ! Hélas ! M.F., combien semblent être de bons chrétiens aux yeux du monde, qui sont des âmes tièdes aux yeux de Dieu, qui connaît notre intérieure.
II. – Mais, me direz-vous, de quels moyens faut-il donc se servir pour sortir de cet état si malheureux. ? – M.F., si vous dési-rez le savoir, écoutez-le bien. Néanmoins laissez-moi vous dire encore que celui qui vit dans la tiédeur est dans un sens plus en danger que celui qui vit dans le péché mortel, et que les suites de cet état sont peut-être même plus funestes. En voici la preuve. Un pécheur qui ne fait point de Pâques ; ou qui a des habitudes mau-vaises et criminelles, gémit de temps en temps sur son état dans lequel il est résolu de ne pas mourir ; il désire même en sortir, et il le fera un jour. Mais une âme qui vit dans la tiédeur, ne pense nul-lement à en sortir, parce qu'elle croit qu'elle est bien avec le bon Dieu.
Que conclure de tout cela ? Le voici, M.F. Cette âme tiède devient un objet insipide, fade et dégoûtant aux yeux de Dieu, qui finit par la vomir de sa bouche ; c'est-à-dire, qu'il la maudit et la réprouve. O mon Dieu, que cet état perd des âmes ! Veut-on faire sortir une âme tiède de son état, elle répond qu'elle ne veut pas être une sainte ; que pourvu qu'elle aille au ciel, c'est assez. Vous ne voulez pas être une sainte, dites-vous ; mais il n'y a que les saints qui vont au ciel. Ou être un saint, ou être un réprouvé : il n'y a point de milieu.
Voulez-vous sortir de la tiédeur, M.F., transportez vous de temps en temps à la porte des abîmes, où l'on entend les cris et les hurlements des réprouvé, et vous vous formerez une idée des tourments qu'ils endurent pour avoir vécu avec tiédeur et négli-gence dans l'affaire de leur salut. Portez votre pensée dans le ciel, et voyez quelle est la gloire des saints pour avoir combattu et s'être fait violence pendant qu'ils étaient sur la terre. Transportez-vous, M.F., dans le fond des forêts et vous y trouverez ces multi-tudes de saints qui ont passé cinquante, soixante-dix ans, à pleurer leurs péchés dans toutes les rigueurs de la pénitence. Voyez, M.F. Ce qu'ils ont-fait pour mériter le ciel. Voyez quel respect ils avaient de la présence de Dieu ; quelle dévotion dans leurs priè-res, qui duraient toute leur vie. Ils avaient abandonné leurs biens, leurs parents et leurs amis pour ne plus penser qu'à Dieu seul. Voyez leur courage à combattre les tentations du démon. Voyez le zèle et l'empressement de ceux qui étaient renfermés dans les monastères à se rendre dignes de s'approcher souvent des sacre-ments. Voyez leur plaisir à pardonner et à faire du bien à tous ceux qui les persécutaient, qui leur voulaient et leur disaient du mal. Voyez leur humilité, leur mépris d'eux-mêmes et leur bon-heur à se voir mépriser, et combien ils craignaient d'être loués et estimés du monde. Voyez avec quelle attention ils évitaient les plus petits péchés, et que de larmes ils ont versées sur leurs pé-chés passés. Voyez leur pureté d'intention dans toutes leurs bon-nes œuvres : ils n'avaient en vue que Dieu seul, ils désiraient ne plaire qu'à Dieu seul. Que vous dirai-je encore ? Voyez ces foules de martyrs qui ne peuvent se rassasier de souffrances, qui montent sur les échafauds avec plus de joie que les rois sur leurs trônes. Concluons, M.F. Il n'y a point d'état plus à craindre que celui d'une personne qui vit dans la tiédeur, parce qu'un grand pécheur se convertira plutôt qu'une personne tiède. Demandons au bon Dieu de tout notre cœur, si nous sommes dans cet état, de nous faire la grâce d'en sortir, pour prendre la route que tous les saints ont prise, afin d'arriver au bonheur dont ils jouissent. C'est ce que je vous souhaite...
18ème DIMANCHE APRèS LA PENTE-CôTE
Sur l'Envie
Ut quid cogitatis mala in cordibus vestris
Pourquoi avez-vous de mauvaises pensées dans vos cœurs ?
(S. Matth., IX, 4.)
Non, M.F., il n'y a rien de si saint ni de si parfait que les méchants ne blâment et ne condamnent ; ils corrompent, par la malignité de leur envie, les plus belles vertus des hommes, et ré-pandent le poison de leurs médisances et de leurs jugements témé-raires sur les meilleures actions du prochain. Ils sont semblables aux serpents qui ne se nourrissent des fleurs que pour en faire la matière de leur venin. Ce qu'ils haïssent dans leurs frères, nous dit saint Grégoire le Grand, ce sont les plus belles qualités ; et par là, ils semblent reprocher au bon Dieu le bien qu'il leur fait. Pourquoi les Juifs ont-ils si fort déclamé contre Jésus-Christ, ce tendre et aimable Sauveur, qui ne venait au milieu d'eux que pour les sau-ver ? Pourquoi se sont-ils si souvent assemblés, tantôt pour le pré-cipiter du haut de la montagne , tantôt pour le lapider , et d'autres fois pour le faire mourir ? N'est-ce pas parce que sa vie sainte et exem-plaire condamna leur vie orgueilleuse et criminelle, et qu'elle était comme un bourreau secret qui les torturait ? N'est-ce pas encore parce que ses miracles attiraient le peuple à sa suite, et parce que celui-ci semblait laisser de côté ces impies ? Etant dévorés par une rage intérieure ; ne pouvant plus y tenir : Qu'avons-nous à délibérer, s'écriaient-ils, qu'attendons-nous ? Il faut, à quel prix que ce soit, nous en défaire. Ne voyez-vous pas qu'il étonne le monde par la grandeur de ses prodiges Ne faites-vous pas attention que tous courent après lui et nous abandonnent ? Faisons-le mourir : il n'y a pas d'autre moyen de nous en délivrer . Hélas ! M.F., quelle passion est comparable à celle de l'envie ? Toutes les belles qualités et tous les beaux traits de bonté que ces Juifs voyaient briller dans la conduite de Jésus-Christ auraient dû les réjouir et les consoler ; mais non, l'envie qui les dévore est cause qu'ils en sont affligés ; ce qui devrait les convertir devient la matière de leur envie et de leur jalousie. On présente à Jésus-Christ un paralytique couché dans son lit . Ce tendre Sauveur le regarde et le guérit, en lui disant avec bonté : « Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sont remis. Allez, prenez votre lit, marchez. » Tout autre que les pharisiens aurait été pénétré de reconnaissance, et se serait empressé d'aller publier partout la grandeur de ce miracle ; mais non, ils étaient si endurcis qu'ils en prirent occasion de le décrier, de le traiter de blasphémateur. C'est ainsi, M.F., que l'envie empoisonne les meilleures actions. Ah ! si du moins ce maudit péché était mort avec les pharisiens ! mais, au contraire, il a poussé des racines si profondes qu'on le trouve dans tous les états et dans tous les âges. Pour vous donner une idée de la bassesse de celui qui se livre à ce péché, je vais vous montrer : 1? que rien n'est plus odieux, et cependant rien n'est plus commun que ce péché ; 2? qu'il n'y a rien de dangereux pour le salut comme l'envie, et que, pourtant, il n'est point de péché dont on se corrige moins.
I. – Avant de vous montrer, M.F., combien ce péché avilit et dégrade celui qui le commet, et combien le bon Dieu l'a en hor-reur, je veux vous faire comprendre, autant que je le pourrai, ce qu'est le péché d'envie. Ce maudit péché, saint Thomas l'appelle un chagrin et une tristesse mortels, que nous ressentons dans notre cœur, au sujet des bienfaits que Dieu daigne répandre sur notre prochain. C'est encore, nous dit-il, un malin plaisir que nous éprouvons quand notre prochain essuie quelque perte ou quelque disgrâce . Je suis sûr, M.F., que ce simple exposé commence déjà à vous faire sentir combien ce péché est odieux, non seulement à Dieu, mais encore à toute personne qui n'en est pas dévorée.
Peut-on trouver une passion plus aveugle que celle qui consiste à s'affliger du bonheur de ses frères, et à se réjouir de leur malheur ? Voilà précisément ce qu'on appelle péché d'envie, péché si odieux qu'il renfermé tout à la fois une lâcheté, une cruauté et une secrète perfidie. Pourriez-vous, M.F., vous en for-mer une idée ? vous le représenter tel qu'il est ? Non, vous ne le pourrez jamais. Cela est surtout impossible à ceux qui le commet-tent, tant il les aveugle. Dites-moi, pourquoi êtes-vous fâché de ce que votre voisin réussit mieux que vous dans ses affaires ? IL ne vous empêche pas de faire ce que vous pouvez pour réussir aussi bien et même mieux que lui. Vous vous affligez de ce qu'il a plus de talent et plus d'esprit que vous ; mais il ne vous ôte pas ce que vous avez. Vous voyez avec peine qu'il augmente ses biens ; mais cette augmentation ne diminue pas les vôtres. Vous vous chagri-nez de ce qu'il est aimé et estimé ; mais il ne vous prend pas l'amour ni l'estime que l'on a pour vous Vous êtes fatigué de voir une personne plus sage ; eh ! qui vous empêche de l'être encore plus qu'elle, si vous voulez ? Le bon Dieu ne vous donnera-t-il pas sa grâce autant qu'il vous est nécessaire ? D'autres fois, au contraire, vous vous réjouissez quand votre prochain éprouve quelque perte de biens, ou que l'on flétrit un peu sa réputation ; mais ses disgrâces et ses misères ne vous donnent rien. Voyez-vous, M.F., combien cette passion aveugle celui qui s'y aban-donne.
Il n'en est pas de ce péché comme des autres : un voleur, par exemple, en prenant, éprouve un certain plaisir à posséder ce qu'il a pris ; un impudique qui se livre à ses turpitudes goûte une jouis-sance d'un moment, quoique les remords suivent de bien près ; un ivrogne éprouve une satisfaction dans le moment où le vin passe du verre dans son estomac ; un vindicatif croit éprouver une joie dans l'instant où il se venge ; mais un envieux ou un jaloux n'a rien qui le dédommage. Son péché est semblable à une vipère, qui engendre dans son sein les petits qui la feront périr. Ah ! maudit péché, quelle guerre cruelle et intestine ne fais-tu pas à celui qui a le malheur de t'avoir engendré !
Mais, me direz-vous peut-être, en quel lieu ce péché a-t-il été commis pour la première fois ? – Hélas ! il a commencé dans le ciel. Les anges, qui étaient les plus belles créatures de Dieu, devinrent jaloux et envieux de la gloire de leur Créateur, et voulu-rent, s'attribuer à eux mêmes ce qui n'était dû qu'à Dieu seul ; et ce péché d'envie fut la cause que le Seigneur creusa un enfer, pour y précipiter cette multitude infinie d'anges qui sont maintenant les démons. De là, le péché d'envie descendit sur la terre, et alla prendre racine dans le paradis, terrestre ; c'est donc véritablement par l'envie que le péché est entré dans le monde. Le démon qui, par son envie, avait déjà perdu le ciel, ne pouvant souffrir que l'homme, qui lui était très inférieur par sa création, fit si heureux dans le paradis terrestre, voulut essayer de l'entraîner dans son malheur. Hélas ! il ne réussit que, trop bien. S'adressant à la femme comme à la plus faible, il fit briller à ses yeux les grandes connaissances qu'elle aurait de plus, si elle mangeait le fruit que le Seigneur lui avait défendu de manger . Elle se laissa tenter et tromper, et porta son mari à faire de même. Cette faute leur coûta bien cher ; dès cet instant, ils furent condamnés à la mort : ce qui est la punition la plus humiliante, l'homme étant créé pour ne mourir jamais.
Depuis, ce péché a fait dans le monde les plus effroyables ravages. Le premier meurtre qui se commit eut l'envie pour cause. Pourquoi, nous dit saint Jean , Caïn tua-t-il son frère Abel ? C'est parce que les actions de Caïn étaient mauvaises, et il s'attirait la haine de Dieu et des hommes ; tandis que son frère étant bon, était aimé de Dieu et des hommes, et ses bonnes actions devenaient pour Caïn un reproche continuel. Mais l'envie dont il était dévoré ne se renferma pas seulement dans son âme. Elle se manifesta sur son visage par la grande tristesse qu'il faisait paraître. Aussi le Seigneur, nous dit la sainte écriture, ne regarda ni Caïn ni son offrande . Alors il se dit en lui-même : Mon frère est aimé de tout le monde ; il est cause que je suis méprisé. Il faut que je me venge de ce mépris, il faut que je le tue de mes propres mains, et que j'ôte de devant mes yeux un objet qui m'est insupportable. – « Allons, mon frère, lui dit ce malheureux envieux, allons nous promener dans les champs. » Le pauvre innocent le suit, sans savoir qu'il va être son bourreau. Dès qu'ils sont dans les champs, Caïn le frappe, le blesse et le tue. Abel tombe à ses pieds baigné dans son sang. Bien loin d'être saisi d'horreur d'un tel crime, Caïn au contraire s'en réjouit, au moins pour le moment ; car son péché ne tardera pas à devenir son bourreau.
Voyez encore Esaü, que l'envie dévore. Comme Caïn, il veut aussi tuer son frère Jacob, à cause de la bénédiction que celui-ci a reçue de son père. Il se dit en lui-même : « Le temps de la mort de mon père viendra bien ; alors je me vengerai, je le tuerai . » Le pauvre Jacob est obligé, pour éviter la mort, de fuir chez son on-cle Laban, où il resta longtemps sans revenir, dans la crainte d'être encore exposé à l'envie de son propre frère. Ce fut aussi l'envie qui anima les frères de Joseph contre lui, jusqu'à vouloir lui ôter la vie . Mon-Dieu ! que cette passion est aveugle ! Joseph rapporta à ses frères un songé qu'il avait eu, et qui semblait l'élever au-dessus d'eux. Ils résolurent dès lors de le tuer : car sa vie innocente et agréable à Dieu condamnait leur vie criminelle. De même, Saül dévoré d'envie contre David, auquel on donnait plus d'éloges qu'à lui-même, lui tendit toute sorte de pièges pour le faire périr, et ne put point avoir de repos jusqu'à la mort .
Ah ! M.F., que nous devons prendre garde de ne point lais-ser naître cette passion dans nos cœurs ; car une fois qu'elle a pris racine, il est difficile de la détruire ! En voici un exemple bien frappant, rapporté dans l'histoire de l'abbé Paphnuce . Ses vertus étaient si éclatantes, qu'il était un objet d'admiration pour tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître : Dans le même mo-nastère vivait un autre religieux, tellement jaloux d'une si grande réputation, qu'il prit la résolution de faire tout ce qu'il pourrait pour le décrier. Un dimanche, cet envieux entra secrètement dans la cellule de saint Paphnuce, qui assistait en ce moment à la sainte Messe, et ayant caché son livre sous un petit tas de bois, s'en alla avec les autres à l'église. Il vint porter ses plaintes au supérieur, et assurer, devant tout le monde ; qu'on lui avait volé son livre. Le supérieur ordonna, qu'aucun des religieux ne sortit de l'église ; après quoi, il envoya trois anciens, qui parcoururent toutes les cel-lules, et trouvèrent ce livre dans la cellule de saint Paphnuce. A leur retour, ils le montrèrent à tout le monde, disant qu'ils l'avaient trouvé dans la cellule de Paphnuce. Celui-ci, quoique sa cons-cience fût en sûreté, ne chercha nullement à se justifier ; de peur que, s'il le niait, on ne le crût coupable de mensonge. Personne, en effet, ne pouvait croire autre chose en cela, que ce qu'il avait vu de ses yeux. Ce pauvre jeune homme se contenta d'offrir ses lar-mes au bon Dieu, et s'humilia profondément devant tout le monde, comme s'il eût été véritablement coupable. Il passa pres-que deux semaines à jeûner, pour demander au bon Dieu la grâce de bien souffrir cette épreuve pour son amour. Témoin de la joie de son serviteur, Dieu ne tarda pas à faire connaître la vérité.
Afin de révéler l'innocence de son disciple, qui soutenait avec tant de calme la noire calomnie que l'envie lui avait attirée, il permit, par un terrible jugement, que l'auteur, d'un si grand crime fût possédé du démon, et forcé d'avouer ce crime d'envie en présence de tous les religieux. Cet esprit impur l'attaqua si violemment, et le tour-menta avec tant d'opiniâtreté, qu'aucun saint du désert ne fut ca-pable de le chasser. Ce malheureux envieux fut enfin forcé d'avouer son imposture, et de proclamer que Paphnuce était un saint et pouvait seul le délivrer ;
il ajouta que le démon ne l'avait possédé qu'en punition de ce qu'il avait voulu faire passer ce saint pour un hypocrite. Il lui demanda bien pardon, le conjurant d'avoir pitié de lui. Comme tous les saints, Paphnuce, sans fiel et sans ressentiment, s'approcha du coupable, et commanda au dé-mon de le quitter ; ce qu'il fit sur le champ.
Hélas ! dit saint Ambroise, qu'ils sont-nombreux dans le monde les envieux qui sont fâchés de ce que le bon Dieu bénit leurs frères ! Selon le saint homme Job, la colère fait mourir l'in-sensé, et l'envie fait mourir les petits esprits . En effet, M.F., n'est-ce pas avoir un bien petit esprit d'être fâché de ce qu'un voisin, et peut-être même un frère ou une sœur, est heureux, de ce qu'il fait bien ses affaires, de ce qu'il est aimé et de ce qu'il est béni du bon Dieu ? Oui, mes enfants, nous dit saint Grégoire le Grand, il faut avoir un esprit bien faible pour se laisser tyranniser par une passion si déshonorante et si éloignée de la charité. Un chrétien ne doit-il pas se réjouir de voir son prochain heureux ? Dites-moi, M.F., peut-on concevoir quelque chose de plus odieux que d'être fâché du bonheur de son voisin, et se réjouir de ses peines ? Aussi voyons-nous que celui qui est atteint d'une passion si basse et si indigne d'une créature raisonnable, a bien soin de la cacher autant qu'il le peut. Il tâche de l'envelopper de mille prétextes, afin de faire croire qu'il n'agit que pour le bien. Quelle criminelle lâcheté ! être dévoré de chagrin de ce que le bon Dieu comble de biens ceux qui le méritent beaucoup mieux que nous !...
Un envieux n'a pas un moment de repos. Sur qui l'envieux répand-il son écume venimeuse ?
C'est, ou sur son ennemi, ou sur son ami, ou enfin sur une personne qui lui est indifférente. 1 Si c'est sur un ennemi, l'envieux sait bien que non seulement il ne doit pas lui souhaiter de mal ; mais que Jésus-Christ lui com-mande de l'aimer comme lui-même, de lui faire du bien et de prier pour lui ; afin que le bon Dieu le bénisse dans ses biens spirituels ou temporels. Mais, dites-vous, c'est que l'on m'a fait du mal, c'est que l'on m'a dit quelque chose qui ne m'a pas convenu. Soit, mais par là même vous montrez une lâcheté affreuse ; vous n'avez pas le courage de faire ce que tant de saints ont fait avec la grâce divine. 2? S'il s'agit d'un ami, vous lui faites bon semblant quand vous le voyez, vous lui parlez comme si vous lui souhaitiez toutes sortes de biens, et dans votre cœur vous voudriez qu'il fût malheureux, que le bon Dieu l'abandonnât, le réduisît à la misère, ou bien qu'il devînt un objet de mépris aux yeux du monde : quelle perfidie, quelle cruauté ! Il vous ouvre son cœur, tandis que vous vomissez sur lui le venin de votre envie. Que penseriez-vous d'une personne qui se comporterait de cette manière à votre égard ? Si vous voyiez le fond de son cœur, vous en seriez indigné, vous diriez en vous-même : voilà un lâche, un perfide, un méchant, qui, en me parlant, me fait bonne grâce, et semble me souhaiter toutes sortes de biens ; tandis que, dans son cœur, il voudrait me voir le plus malheureux des hommes. Est-il une passion plus méchante que celle-là ? 3? Mais il s'agit d'une personne indifférente. Que vous a-t-elle fait pour s'attirer le venin de votre fiel ? Pourquoi vous affliger de ce qu'elle est heureuse, ou vous réjouir de ce qu'il lui arrive quelque disgrâce ? Que cette passion de l'envie est cruelle, M.F., et qu'elle est aveugle ! Comme hommes, vous le savez, M.F., nous devons avoir de l'humanité les uns pour les autres ; mais un envieux au contraire voudrait, s'il le pouvait, détruire ce qu'il aperçoit de bien dans son prochain. Comme chrétiens, vous le savez aussi, nous devons avoir une charité sans bornes pour nos frères. Nous avons vu des saints, qui, non contents de donner tout ce qu'ils avaient pour racheter leurs frères, se sont encore donnés eux-mêmes. Moïse consentait à se laisser effacer du livre de vie pour sauver son peuple, c'est-à-dire pour obtenir son pardon du Seigneur . Saint Paul nous dit qu'il donnerait mille fois sa vie pour sauver l'âme de ses frères . Mais un envieux est bien éloigné de toutes ces vertus, qui font le plus bel ornement d'un chrétien. Il voudrait voir son frère se ruiner. Chaque trait de la bonté de Dieu envers son prochain est un coup de lance qui lui perce le cœur et le fait mourir secrètement. Puisque « nous sommes tous un même corps » dont Jésus-Christ est le chef , nous devons faire paraître en tout l'union, la charité, l'amour et le zèle. Pour nous rendre heureux les uns les autres, nous devons nous réjouir, comme nous dit saint Paul, du bonheur de nos frères, et nous affliger, avec eux quand ils ont quelques peines . Loin d'avoir ces sentiments, l'envieux ne cesse de lancer des médisances et des calomnies contre son voisin. Il semble par là se soulager, et adoucir un peu son chagrin.
Hélas ! nous n'avons pas dit assez encore. C'est ce vice re-doutable qui renverse les rois et les empereurs de leur trône. Pourquoi, M.F., parmi ces rois, ces empereurs, ces hommes qui occupent les premières places, les uns sont-ils chassés, les autres empoisonnés, d'autres poignardés. Ce n'est que pour régner à leur place. Ce n'est pas le pain, ni le vin, ni le logement qui manquent aux auteurs de ces crimes. Non, sans doute ; mais c'est l'envie qui les dévore. D'autre part, voyez un marchand, il voudrait avoir tou-tes les pratiques, et les autres point. Si quelqu'un le quitte pour aller ailleurs, il tâchera de dire autant de mal qu'il pourra soit de la personne du marchand, soit de la marchandise. Il prendra tous les moyens possibles pour lui faire perdre sa réputation, en disant que sa marchandise n'est pas si bonne que la sienne, ou qu'il ne fait pas bon poids. Voyez encore la ruse diabolique de cet envieux : il ne faut pas le dire à d'autres, ajoute-t-il, dans la crainte de lui por-ter perte ; j'en serais bien fâché, je vous le dis seulement afin que vous ne vous laissiez point tromper. Voyez un ouvrier, si un autre va travailler dans la maison où il a la coutume d'aller, cela le fâ-che ; il fera tout ce qu'il pourra pour décrier cette personne afin qu'on ne la reçoive pas. Voyez un père de famille, comme il est fâché si son voisin fait mieux ses affaires que lui, si ses terres produisent plus que les siennes. Voyez une mère, elle voudrait que l'on ne parlât avantageusement que de ses enfants ; si on loue d'autres enfants devant elle et qu'on ne loue pas les siens, elle ré-pondra : Ils ne sont pas parfaits ; et elle devient triste. Que vous êtes bonne ; pauvre mère ! les louanges que l'on donne aux autres n'ôtent rien aux vôtres. Voyez la jalousie d'un mari à l'égard de sa femme et d'une femme pour son mari ; voyez comment ils s'exa-minent dans tout ce qu'ils font, dans tout ce qu'ils disent ; comme ils remarquent toutes les personnes à qui ils parlent, toutes les maisons dans lesquelles ils vont. Si l'un s'aperçoit que l'autre parle à quelqu'un, il n'y a sorte d'injures dont il ne l'accable, quoique souvent il soit bien innocent. N'est-ce pas ce maudit péché qui di-vise les frères et les sœurs ? Un père ou une mère donnent-ils quelque chose de plus aux uns qu'aux autres, vous voyez aussitôt naître cette haine jalouse contre celui ou contre celle qui a été fa-vorisé ; haine qui dure des années entières et quelquefois toute la vie. Ces enfants ne sont-ils pas toujours à surveiller leur mère ou leur père, pour voir s'il ne donne pas quelque chose, ou fait bonne grâce à l'un d'eux ? Alors, il n'y a sorte de mal qu'ils ne disent.
Nous voyons même que ce péché semble naître avec les en-fants. Voyez, en effet, parmi eux, cette petite jalousie qu'ils conçoivent les uns contre les autres, s'ils aperçoivent quelque pré-férence de la part des parents. Voyez un jeune homme, il voudrait être le seul à avoir de l'esprit, du savoir, une bonne conduite ; il est affligé si les autres font mieux, ou sont plus estimés que lui. Voyez une jeune fille, elle voudrait être la seule aimée, la seule bien parée, la seule recherchée. Si d'autres lui sont préférées, vous la voyez se chagriner et se tourmenter, peut-être même pleurer, au lieu de remercier le bon Dieu d'être méprisée des créatures pour ne s'attacher qu'à lui seul. Quelle aveugle passion, M.F. ! qui pourrait bien la comprendre ?
Hélas ! M.F. ; ce vice se trouve même parmi ceux dans les-quels on ne devrait pas le rencontrer ; je veux dire parmi les per-sonnes qui font profession de religion.
Elles examineront combien de temps une telle reste à se confesser, la manière dont elle se tient pour prier le bon Dieu ; el-les en parlent et elles les blâment. Elles pensent que toutes ces prières, ces bonnes œuvres ne sont que pour se faire voir, ou, si vous le voulez, ne sont que grimaces. On a beau leur dire que les actions du prochain le concernent seul ; elles s'irritent et prennent ombrage de ce que les autres agissent mieux qu'elles-mêmes. Voyez même parmi les pauvres, si l'on fait plus de bien à l'un d'eux, ils en disent du mal à celui qui a fait l'aumône, afin de le détourner pour une autre fois. Mon Dieu ! quelle détestable pas-sion ! Elle s'attaque à tout, aux biens spirituels comme aux tempo-rels.
Nous avons dit que cette passion montre un petit esprit. Cela est si vrai que personne ne croit l'avoir, du moins ne veut croire en être atteint. On tâchera de la couvrir de mille prétextes pour la cacher aux autres. Si, en notre présence, on dit du bien de notre prochain, nous gardons le silence ; cela nous afflige le cœur. Si nous sommes obligés de parler, nous le faisons d'une manière froide. Non, M.F., il n'y a point de charité dans un envieux. Saint Paul nous dit que nous devons nous réjouir du bien qui arrive à notre prochain . C'est, M.F., ce que la charité chrétienne doit nous inspirer les uns pour les autres. Mais les sentiments d'un envieux sont bien différents. Non, je ne crois pas qu'il y ait un péché plus mauvais et plus à craindre que celui d'envie, parce que c'est un péché caché, et souvent couvert d'une belle robe de vertu ou d'amitié. Disons mieux : c'est un lion que l'on fait semblant de museler, ou un serpent couvert d'une poignée de feuilles, qui vous mordra sans que vous vous en aperceviez ; c'est une peste publi-que qui n'épargne personne. Ce n'est ordinairement que ce maudit péché qui jette les divisions et le trouble dans les familles.
Je dis, M.F., que ce péché est un péché de malice voici un exemple qui va vous le prouver clairement. Saint Vincent Ferrier rapporte qu'un prince ayant appris qu'il y avait dans sa ville capi-tale deux hommes dont l'un était très avare et l'autre très envieux, les fit venir auprès de lui. Il leur promit de leur accorder tout ce qu'ils demanderaient, avec cette condition néanmoins, que celui qui demanderait le premier recevrait la moitié moins que son compagnon. Cette condition les troubla beaucoup. L'avare brillait du désir d'avoir de l'argent, mais se disait en lui-même : Si je de-mande le premier, je ne vais avoir que la moitié de ce que l'autre aura.