Cinq-Mars (page 2)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand vinrent dix heures du soir, le vieux maréchal, conduit par son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la porte et opposée à la rivière. La chaleur était extrême ; il ouvrit la fenêtre, et, s’enveloppant d’une vaste robe de soie, plaça un flambeau pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croisée donnait sur la plaine, que la lune dans son premier quartier n’éclairait que d’une lumière incertaine ; le ciel se chargeait de nuages épais, et tout disposait à la mélancolie. Quoique Bassompierre n’eût rien de rêveur dans le caractère, la tournure qu’avait prise la conversation du dîner lui revint à la mémoire, et il se mit à repasser en lui-même toute sa vie, et les tristes changements que le nouveau règne y avait apportés, règne qui semblait avoir soufflé sur lui un vent d’infortune : la mort d’une sœur chérie, les désordres de l’héritier de son nom, les pertes de ses terres et de sa faveur, la fin récente de son ami, le maréchal d’Effiat, dont il occupait la chambre, toutes ces pensées lui arrachèrent un soupir involontaire ; il se mit à la fenêtre pour respirer.

En ce moment, il crut entendre du côté du bois la marche d’une troupe de chevaux ; mais le vent qui vint à augmenter le dissuada de cette première pensée, et, tout bruit cessant tout à coup, il l’oublia. Il regarda encore quelque temps tous les feux du château, qui s’éteignirent successivement après avoir serpenté dans les ogives des escaliers et rôdé dans les cours et les écuries ; retombant ensuite sur son grand fauteuil de tapisserie, le coude appuyé sur la table, il se livra profondément à ses réflexions ; et bientôt après tirant de son sein un médaillon qu’il y cachait suspendu à un ruban noir : — Viens, mon bon et vieux maître, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis si souvent ; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d’un ami véritable ; viens, grand homme, me consulter sur l’ambitieuse Autriche ; viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et de la bonne foi de ton infidélité ; viens, héroïque soldat, me crier encore que je t’offusque au combat ; ah ! que ne l’ai-je fait dans Paris ! que n’ai-je reçu ta blessure ! Avec ton sang, le monde a perdu les bienfaits de ton règne interrompu…

Les larmes du maréchal troublaient la glace du large médaillon, et il les effaçait par de respectueux baisers, quand sa porte ouverte brusquement le fit sauter sur son épée.

— Qui va là ? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau à la main, s’avança jusqu’à lui, et lui dit avec embarras :

— Monsieur le maréchal, c’est le cœur navré de douleur que je me vois forcé de vous dire que le roi m’a commandé de vous arrêter. Un carrosse vous attend à la grille avec trente mousquetaires de M. le Cardinal-duc.

Bassompierre ne s’était point levé, et avait encore le médaillon dans la main gauche et l’épée dans l’autre main ; il la tendit dédaigneusement à cet homme, et lui dit :

— Monsieur, je sais que j’ai vécu trop longtemps, et c’est à quoi je pensais ; c’est au nom de ce grand Henry que je remets paisiblement cette épée à son fils. Suivez-moi.

Il accompagna ces mots d’un regard si ferme, que de Launay fut atterré et le suivit en baissant la tête, comme si lui-même eût été arrêté par le noble vieillard, qui, saisissant un flambeau, sortit de la cour et trouva toutes les portes ouvertes par des gardes à cheval, qui avaient effrayé les gens du château, au nom du roi, et ordonné le silence. Le carrosse était préparé et partit rapidement, suivi de beaucoup de chevaux. Le maréchal, assis à côté de M. de Launay, commençait à s’endormir, bercé par le mouvement de la voiture, lorsqu’une voix forte cria au cocher : Arrête ! et, comme il poursuivait, un coup de pistolet partit… Les chevaux s’arrêtèrent. — Je déclare, monsieur, que ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre. Puis, mettant la tête à la portière, il vit qu’il se trouvait dans un petit bois et un chemin trop étroit pour que les chevaux pussent passer à droite ou à gauche de la voiture, avantage très-grand pour les agresseurs, puisque les mousquetaires ne pouvaient avancer ; il cherchait à voir ce qui se passait, lorsqu’un cavalier, ayant à la main une longue épée dont il parait les coups que lui portait un garde, s’approcha de la portière en criant : Venez, venez, monsieur le maréchal.

— Eh quoi ! c’est vous, étourdi d’Henry, qui faites de ces escapades ? Messieurs, messieurs, laissez-le, c’est un enfant.

Et de Launay ayant crié aux mousquetaires de le quitter, on eut le temps de se reconnaître.

— Et comment diable êtes-vous ici ? reprit Bassompierre ; je vous croyais à Tours, et même bien plus loin, si vous aviez fait votre devoir, et vous voilà revenu pour faire une folie ?

— Ce n’était point pour vous que je revenais seul ici, c’est pour affaire secrète, dit Cinq-Mars plus bas ; mais, comme je pense bien qu’on vous mène à la Bastille, je suis sûr que vous n’en direz rien ; c’est le temple de la discrétion. Cependant, si vous aviez voulu, continua-t-il très-haut, je vous aurais délivré de ces messieurs dans ce bois où un cheval ne pouvait remuer ; à présent il n’est plus temps. Un paysan m’avait appris l’insulte faite à nous plus qu’à vous par cet enlèvement dans la maison de mon père.

— C’est par ordre du roi, mon enfant, et nous devons respecter ses volontés ; gardez cette ardeur pour son service ; je vous en remercie cependant de bon cœur ; touchez là, et laissez-moi continuer ce joli voyage.

De Launay ajouta : — Il m’est permis d’ailleurs de vous dire, monsieur de Cinq-Mars, que je suis chargé par le roi même d’assurer monsieur le maréchal qu’il est fort affligé de ceci, mais que c’est de peur qu’on ne le porte à mal faire qu’il le prie de demeurer quelques jours à la Bastille.

Bassompierre reprit en riant très-haut : — Vous voyez, mon ami, comment on met les jeunes gens en tutelle ; ainsi prenez garde à vous.

— Eh bien, soit, partez donc, dit Henry, je ne ferai plus le chevalier errant pour les gens malgré eux. Et, rentrant dans le bois pendant que la voiture repartait au grand trot, il prit par des sentiers détournés le chemin du château.

Ce fut au pied de la tour de l’ouest qu’il s’arrêta. Il était seul en avant de Grandchamp et de sa petite escorte et ne descendit point de cheval ; mais s’approchant du mur de manière à y coller sa botte, il souleva la jalousie d’une fenêtre du rez-de-chaussée, faite en forme de herse, comme on en voit encore dans quelques vieux bâtiments.

Il était alors plus de minuit, et la lune s’était cachée. Tout autre que le maître de la maison n’eût jamais su trouver son chemin par une obscurité si grande. Les tours et les toits ne formaient qu’une masse noire qui se détachait à peine sur le ciel un peu plus transparent ; aucune lumière ne brillait dans toute la maison endormie. Cinq-Mars, caché sous un chapeau à larges bords et un grand manteau, attendait avec anxiété.

Qu’attendait-il ? qu’était-il revenu chercher ? Un mot d’une voix qui se fit entendre très-bas derrière la croisée :

— Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars ?

— Hélas ! qui serait-ce ? qui reviendrait comme un malfaiteur toucher la maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore adieu à sa mère ? qui reviendrait pour se plaindre du présent, sans rien attendre de l’avenir, si ce n’était moi ?

La voix douce se troubla, et il fut aisé d’entendre que des pleurs accompagnaient sa réponse : — Hélas ! Henry, de quoi vous plaignez-vous ? n’ai-je pas fait plus et bien plus que je ne devais ? Est-ce ma faute si mon malheur a voulu qu’un prince souverain fût mon père ? peut-on choisir son berceau ? et dit-on : « Je naîtrai bergère ? » Vous savez bien quelle est toute l’infortune d’une princesse : on lui ôte son cœur en naissant, toute la terre est avertie de son âge, un traité la cède comme une ville, et elle ne peut jamais pleurer. Depuis que je vous connais, que n’ai-je pas fait pour me rapprocher du bonheur et m’éloigner des trônes ! Depuis deux ans j’ai lutté en vain contre ma mauvaise fortune, qui me sépare de vous, et contre vous, qui me détournez de mes devoirs. Vous le savez bien, j’ai désiré qu’on me crût morte ; que dis-je ? j’ai presque souhaité des révolutions ! J’aurais peut-être béni le coup qui m’eût ôté mon rang, comme j’ai remercié Dieu lorsque mon père fut renversé ; mais la cour s’étonne, la reine me demande ; nos rêves sont évanouis, Henry, notre sommeil a été trop long ; réveillons-nous avec courage. Ne songez plus à ces deux belles années : oubliez tout pour ne vous souvenir que de notre grande résolution ; n’ayez qu’une seule pensée, soyez ambitieux par… ambitieux pour moi…

— Faut-il donc oublier tout, ô Marie ? dit Cinq-Mars avec douceur.

Elle hésita…

— Oui, tout ce que j’ai oublié moi-même, reprit-elle. Puis un instant après elle continua avec vivacité :

— Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soirées, et même nos promenades de l’étang et du bois ; mais souvenez-vous de l’avenir ; partez. Votre père était maréchal, soyez plus, connétable, prince. Partez, vous êtes jeune, noble, riche, brave, aimé…

— Pour toujours ? dit Henry.

— Pour la vie et l’éternité.

Cinq-Mars tressaillit, et, tendant la main, s’écria :

— Eh bien ! j’en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez à moi, Marie, ou ma tête tombera sur l’échafaud.

— Ô ciel ! que dites-vous ! s’écria-t-elle en prenant sa main avec une main blanche qui sortit de la fenêtre. Non, vos efforts ne seront jamais coupables, jurez-le moi ; vous n’oublierez jamais que le roi de France est votre maître ; aimez-le plus que tout, après celle pourtant qui vous sacrifiera tout, et vous attendra en souffrant. Prenez cette petite croix d’or ; mettez-la sur votre cœur, elle a reçu beaucoup de mes larmes. Songez que si jamais vous étiez coupable envers le roi, j’en verserais de bien plus amères. Donnez-moi cette bague que je vois briller à votre doigt. Ô Dieu ! ma main et la vôtre sont toutes rouges de sang !

— Qu’importe ! il n’a pas coulé pour vous ; n’avez-vous rien entendu il y a une heure ?

— Non ; mais à présent n’entendez-vous rien vous-même ?

— Non, Marie, si ce n’est un oiseau de nuit sur la tour.

— On a parlé de nous, j’en suis sûre. Mais d’où vient donc ce sang ? Dites vite, et partez.

— Oui, je pars ; voici un nuage qui nous rend la nuit. Adieu, ange céleste, je vous invoquerai. L’amour a versé l’ambition dans mon cœur comme un poison brûlant ; oui, je le sens pour la première fois, l’ambition peut être ennoblie par son but. Adieu, je vais accomplir ma destinée.

— Adieu ! mais songez à la mienne.

— Peuvent-elles se séparer ?

— Jamais, s’écria Marie, que par la mort !

— Je crains plus encore l’absence, dit Cinq-Mars.

— Adieu ! je tremble ; adieu ! dit la voix chérie. Et la fenêtre s’abaissa lentement sur les deux mains encore unies.

Cependant le cheval noir ne cessait de piaffer et de s’agiter en hennissant ; son maître inquiet lui permit de partir au galop, et bientôt ils furent rendus dans la ville de Tours, que les clochers de Saint-Gatien annonçaient de loin.

Le vieux Grandchamp, non sans murmurer, avait attendu son jeune seigneur, et gronda de voir qu’il ne voulait pas se coucher. Toute l’escorte partit, et cinq jours après entra dans la vieille cité de Loudun en Poitou silencieusement et sans événement.

CHAPITRE II La rue

Je m’avançais d’un pas pénible et mal assuré vers le but de ce convoi tragique.

Ch. Nodier, Smarra.

Ce règne dont nous vous voulons peindre quelques années, règne de faiblesse qui fut comme une éclipse de la couronne entre les splendeurs de Henry IV et de Louis le Grand, afflige les yeux qui le contemplent par quelques souillures sanglantes. Elles ne furent pas toute l’œuvre d’un homme, de grands corps y prirent part. Il est triste de voir que, dans ce siècle encore désordonné, le clergé, pareil à une grande nation, eut sa populace, comme il eut sa noblesse ; ses ignorants et ses criminels, comme ses savants et vertueux prélats. Depuis ce temps, ce qui lui restait de barbarie fut poli par le long règne de Louis XIV, et ce qu’il eut de corruption fut lavé dans le sang des martyrs qu’il offrit à la Révolution de 1793. Ainsi, par une destinée toute particulière, perfectionné par la monarchie et la république, adouci par l’une, châtié par l’autre, il nous est arrivé ce qu’il est aujourd’hui, austère et rarement vicieux.

Nous avons éprouvé le besoin de nous arrêter un moment à cette pensée avant d’entrer dans le récit des faits que nous offre l’histoire de ces temps, et, malgré cette consolante observation, nous n’avons pu nous empêcher d’écarter les détails trop odieux en gémissant encore sur ce qui reste de coupables actions, comme en racontant la vie d’un vieillard vertueux on pleure sur les emportements de sa jeunesse passionnée ou les penchants corrompus de son âge mûr.

Lorsque la cavalcade entra dans les rues étroites de Loudun, un bruit étrange s’y faisait entendre, elles étaient remplies d’une foule immense ; les cloches de l’église et du couvent sonnaient de manière à faire croire à un incendie, et tout le monde, sans nulle attention aux voyageurs, se pressait vers un grand bâtiment attenant à l’église. Il était facile de distinguer sur les physionomies des traces d’impressions fort différentes et souvent opposées entre elles. Des groupes et des attroupements nombreux se formaient, le bruit des conversations y cessait tout à coup, et l’on n’y entendait plus qu’une voix qui semblait exhorter ou lire, puis des cris furieux mêlés de quelques exclamations pieuses s’élevaient de tous côtés ; le groupe se dissipait, et l’on voyait que l’orateur était capucin ou un récollet, qui, tenant à la main un crucifix de bois, montrait à la foule le grand bâtiment vers lequel elle se dirigeait. — Jésus Maria ! s’écriait une vieille femme, qui aurait jamais cru que le malin esprit eût choisi notre bonne ville pour demeure ?

— Et que les bonnes Ursulines eussent été possédées ? disait l’autre.

— On dit que le démon qui agite la supérieure se nomme Légion, disait une troisième.

— Que dites-vous, ma chère ? interrompit une religieuse ; il y en a sept dans son pauvre corps, auquel sans doute elle avait attaché trop de soin à cause de sa grande beauté ; à présent, il est réceptacle de l’enfer ; M. le prieur des Carmes, dans l’exorcisme d’hier, a fait sortir de sa bouche le démon Eazas, et le révérend père Lactance a chassé aussi le démon Beherit. Mais les cinq autres n’ont pas voulu partir, et, quand les saints exorcistes, que Dieu soutienne ! les ont sommés, en latin, de se retirer, ils ont dit qu’ils ne le feraient pas qu’ils n’eussent prouvé leur puissance, dont les huguenots et les hérétiques ont l’air de douter ; et le démon Elimi, qui est le plus méchant, comme vous savez, a prétendu qu’aujourd’hui il enlèverait la calotte de M. de Laubardemont, et la tiendrait suspendue en l’air pendant un Miserere.

— Ah ! sainte Vierge ! reprenait la première, je tremble déjà de tout mon corps. Et quand je pense que j’ai été plusieurs fois demander des messes à ce magicien d’Urbain !

— Et moi, dit une jeune fille en se signant, moi qui me suis confessée à lui il y a dix mois, j’aurais été sûrement possédée sans la relique de sainte Geneviève que j’avais heureusement sous ma robe, et…

— Et, sans reproche, Martine, interrompit une grosse marchande, vous étiez restée assez longtemps, pour cela, seule avec le beau sorcier.

— Eh bien, la belle, il y a maintenant un mois que vous seriez dépossédée, dit un jeune soldat qui vint se mêler au groupe en fumant sa pipe.

La jeune fille rougit, et ramena sur sa jolie figure le capuchon de sa pelisse noire. Les vieilles femmes jetèrent un regard de mépris sur le soldat, et, comme elles se trouvaient alors près de la porte d’entrée encore fermée, elles reprirent leurs conversations avec plus de chaleur que jamais, voyant qu’elles étaient sûres d’entrer les premières, et, s’asseyant sur les bornes et les bancs de pierre, elles se préparèrent par leurs récits au bonheur qu’elles allaient goûter d’être spectatrices de quelque chose d’étrange, d’une apparition, ou au moins d’un supplice.

— Est-il vrai, ma tante, dit la jeune Martine à la plus vieille, que vous ayez entendu parler les démons ?

— Vrai comme je vous vois, et tous les assistants en peuvent dire autant, ma nièce ; c’est pour que votre âme soit édifiée que je vous ai fait venir avec moi aujourd’hui, ajouta-t-elle, et vous connaîtrez véritablement la puissance de l’esprit malin.

— Quelle voix a-t-il, ma chère tante ? continua la jeune fille, charmée de réveiller une conversation qui détournait d’elle les idées de ceux qui l’entouraient.

— Il n’a pas d’autre voix que la voix même de la supérieure, à qui Notre-Dame fasse grâce. Cette pauvre jeune femme, je l’ai entendue hier bien longtemps : cela faisait peine de la voir se déchirer le sein et tourner ses pieds et ses bras en dehors et les réunir tout à coup derrière son dos. Quand le saint père Lactance est arrivé et a prononcé le nom d’Urbain Grandier, l’écume est sortie de sa bouche, et elle a parlé latin comme si elle lisait la Bible. Aussi je n’ai pas bien compris, et je n’ai retenu que Urbanus magicus rosas diabolica ; ce qui voulait dire que le magicien Urbain l’avait ensorcelée avec des roses que le diable lui avait données, et il est sorti de ses oreilles et de son cou des roses couleur de flamme, qui sentaient le soufre au point que M. le lieutenant criminel a crié que chacun ferait bien de fermer ses narines et ses yeux, parce que les démons allaient sortir.

— Voyez-vous cela ! crièrent d’une voix glapissante et d’un air de triomphe toutes les femmes assemblées en se tournant du côté de la foule, et particulièrement vers un groupe d’hommes habillés en noir, parmi lesquels se trouvait le jeune soldat qui les avait apostrophées en passant.

— Voilà encore ces vieilles folles qui se croient au sabbat, dit-il, et qui font plus de bruit que lorsqu’elles y arrivent à cheval sur un manche à balai.

— Jeune homme, jeune homme, dit un bourgeois d’un air triste, ne faites pas de ces plaisanteries en plein air : le vent deviendrait de flamme pour vous, par le temps qu’il fait.

— Ma foi, je me moque bien de tous ces exorcistes, moi ! reprit le soldat ; je m’appelle Grand-Ferré, et il n’y en a pas beaucoup qui aient un goupillon comme le mien.

Et, prenant la poignée de son sabre d’une main, il retroussa de l’autre sa moustache blonde et regarda autour de lui en fronçant le sourcil ; mais comme il n’aperçut dans la foule aucun regard qui cherchât à braver le sien, il partit lentement en avançant le pied gauche le premier, et se promena dans les rues étroites et noires avec cette insouciance parfaite d’un militaire qui débute, et un mépris profond pour tout ce qui ne porte pas son habit.

Cependant huit ou dix habitants raisonnables de cette petite ville se promenaient ensemble et en silence à travers la foule agitée ; ils semblaient consternés de cette étonnante et soudaine rumeur, et s’interrogeaient du regard à chaque nouveau spectacle de folie qui frappait leurs yeux. Ce mécontentement muet attristait les hommes du peuple et les nombreux paysans venus de leurs campagnes, qui tous cherchaient leur opinion dans les regards des propriétaires, leurs patrons pour la plupart ; ils voyaient que quelque chose de fâcheux se préparait, et avaient recours au seul remède que puisse prendre le sujet ignorant et trompé, la résignation et l’immobilité.

Néanmoins le paysan de France a dans le caractère certaine naïveté moqueuse dont il se sert avec ses égaux souvent, et toujours avec ses supérieurs. Il fait des questions embarrassantes pour le pouvoir, comme le sont celles de l’enfance pour l’âge mûr ; il se rapetisse à l’infini pour que celui qu’il interroge se trouve embarrassé dans sa propre élévation ; il redouble de gaucherie dans les manières et de grossièreté dans les expressions, pour mieux voir le but secret de sa pensée ; tout prend, malgré lui cependant, quelque chose d’insidieux et d’effrayant qui le trahit ; et son sourire sardonique, et la pesanteur affectée avec laquelle il s’appuie sur son long bâton, indiquent trop à quelles espérances il se livre, et quel est le soutien sur lequel il compte.

L’un des plus âgés s’avança suivi de dix ou douze jeunes paysans, ses fils et neveux ; ils portaient tous le grand chapeau et cette blouse bleue, ancien habit des Gaulois que le peuple de France met encore sur tous ses autres vêtements, et qui convient si bien à son climat pluvieux et à ses laborieux usages. Quand il fut à portée des personnages dont nous avons parlé, il ôta son chapeau, et toute sa famille en fit autant : on vit alors sa figure brune et son front nu et ridé, couronné de cheveux blancs fort longs ; ses épaules étaient voûtées par l’âge et le travail. Il fut accueilli avec un air de satisfaction et presque de respect par un homme très-grave du groupe noir, qui, sans se découvrir, lui tendit la main.

— Eh bien, mon père Guillaume Leroux, lui dit-il, vous aussi, vous quittez votre ferme de la Chênaie pour la ville quand ce n’est pas jour de marché ? C’est comme si vos bons bœufs se dételaient pour aller à la chasse aux étourneaux, et abandonnaient le labourage pour voir forcer un pauvre lièvre.

— Ma fine, monsieur le comte du Lude, reprit le fermier, queuquefois le lièvre se vient jeter devant iceux ; il m’est advis qu’on veut nous jouer, et je v’nons voir un peu comment.

— Brisons là, mon ami, reprit le comte ; voici M. Fournies l’avocat, qui ne vous trompera pas, car il s’est démis de sa charge de procureur du roi hier au soir, et dorénavant son éloquence ne servira plus qu’à sa noble pensée : vous l’entendrez peut-être aujourd’hui ; mais je le crains autant pour lui que je le souhaite pour l’accusé.

— N’importe, monsieur, la vérité est une passion pour moi, dit Fournier.

C’était un jeune homme d’une extrême pâleur, mais dont le visage était plein de noblesse et d’expression ; ses cheveux blonds, ses yeux bleus, mobiles et très-clairs, sa maigreur et sa taille mince lui donnaient d’abord l’air d’être plus jeune qu’il n’était ; mais son visage pensif et passionné annonçait beaucoup de supériorité, et cette maturité précoce de l’âme que donnent l’étude et l’énergie naturelle. Il portait un habit et un manteau noirs assez courts, à la mode du temps, et, sous son bras gauche, un rouleau de papiers, qu’en parlant il prenait et serrait convulsivement de la main droite, comme un guerrier en colère saisit le pommeau de son épée. On eût dit qu’il voulait le dérouler et en faire sortir la foudre sur ceux qu’il poursuivait de ses regards indignés. C’étaient trois capucins et un récollet qui passaient dans la foule.

— Père Guillaume, poursuivit M. du Lude, pourquoi n’avez-vous amené que vos enfants mâles avec vous, et pourquoi ces bâtons ?

— Ma fine, monsieur, c’est que je n’aimerions pas que nos filles apprinsent à danser comme les religieuses ; et puis, pa’l’temps qui court, les garçons savont mieux se remuer que les femmes.

— Ne nous remuons pas, mon vieux ami, croyez-moi, dit le comte, rangez-vous tous plutôt pour voir la procession qui vient à nous, et souvenez-vous que vous avez soixante et dix ans.

— Ah ! ah ! dit le vieux père, tout en faisant ranger ses douze enfants comme des soldats, j’avons fait la guerre avec le feu roi Henry, et j’savons jouer du pistolet tout aussi bien que les ligueux faisiont. Et il branla la tête et s’assit sur une borne, son bâton noueux entre les jambes, ses mains croisées dessus et son menton à barbe blanche par-dessus ses mains. Là, il ferma à demi les yeux comme s’il se livrait tout entier à ses souvenirs d’enfance.

On voyait avec étonnement son habit rayé comme du temps du roi béarnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de sa vie, quoique ses cheveux eussent été privés par le poignard de cette blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un grand bruit de cloches attira l’attention vers l’extrémité de la grande rue de Loudun.

On voyait venir de loin une longue procession dont la bannière et les piques s’élevaient au-dessus de la foule qui s’ouvrit en silence pour examiner cet appareil à moitié ridicule et à moitié sinistre.

Des archers à barbe pointue, portant de larges chapeaux à plumes, marchaient d’abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se partageant en deux files de chaque côté de la rue, renfermaient dans cette double ligne deux lignes pareilles de pénitents gris ; du moins donnerons-nous ce nom, connu dans quelques provinces du midi de la France, à des hommes revêtus d’une longue robe de cette couleur, qui leur couvre entièrement la tête en forme de capuchon, et dont le masque de la même étoffe se termine en pointe sous le menton comme une longue barbe, et n’a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore de nos jours quelques enterrements suivis et honorés par des costumes semblables, surtout dans les Pyrénées. Les pénitents de Loudun avaient des cierges énormes à la main, et leur marche lente, et leurs yeux qui semblaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de fantômes qui attristait involontairement.

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