Cinq-Mars (page 26)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Oui, continua-t-il, j’ai suivi pendant deux années la marche insidieuse et profonde de son ambition. Ses étranges procédures, ses commissions secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus : princes, pairs, maréchaux, tout a été écrasé par lui ; il n’y a pas une famille de France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage. S’il nous regarde tous comme ennemis de son autorité, c’est qu’il ne veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans, qu’un des plus petits fiefs du Poitou.

Les Parlements humiliés n’ont plus de voix ; les présidents de Mesmes, de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette ?

Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés, chassés, interdits, chose inouïe ! lorsqu’ils ont parlé pour le Roi ou pour le public.

Les premières charges de justice, qui les remplit ? des hommes infâmes et corrompus qui sucent le sang et l’or du pays. Paris et les villes maritimes taxées ; les campagnes ruinées et désolées par les soldats, sergents et gardes du scel ; les paysans réduits à la nourriture et à la litière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays étranger : tel est l’ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que ces dignes agents ont fait battre monnaie à l’effigie du Cardinal-Duc. Voici de ses pièces royales.

Ici le grand Écuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en or où Richelieu était représenté. Un nouveau murmure de haine pour le Cardinal s’éleva dans la salle.

— Et croyez-vous le clergé moins avili et moins mécontent ? Non. Les évêques ont été jugés contre les lois de l’État et le respect dû à leurs personnes sacrées. On a vu des corsaires d’Alger commandés par un archevêque. Des gens de néant ont été élevés au cardinalat. Le ministre même, dévorant les choses les plus saintes, s’est fait élire général des ordres de Cîteaux, Cluny, Prémontré, jetant dans les prisons les religieux qui lui refusaient leurs voix. Jésuites, Carmes, Cordeliers, Augustins, Jacobins ont été forcés d’élire en France des vicaires généraux pour ne plus communiquer à Rome avec leurs propres supérieurs, parce qu’il veut être patriarche en France et chef de l’Église gallicane.

— C’est un schismatique, un monstre ! s’écrièrent plusieurs voix.

— Sa marche est donc visible, messieurs ; il est prêt à saisir le pouvoir temporel et spirituel ; il s’est cantonné, peu à peu, contre le Roi même, dans les plus fortes places de la France ; saisi des embouchures des principales rivières, des meilleurs ports de l’Océan, des salines et de toutes les sûretés du royaume ; c’est donc le Roi qu’il faut délivrer de cette oppression. Le Roi et la Paix sera notre cri. Le reste à la Providence.

Cinq-Mars étonna beaucoup toute l’assemblée et de Thou lui-même par ce discours. Personne ne l’avait entendu jusque-là parler longtemps de suite, même dans les conversations familières ; et jamais il n’avait laissé entrevoir par un seul mot la moindre aptitude à connaître les affaires publiques ; il avait au contraire affecté une insouciance très-grande aux yeux même de ceux qu’il disposait à servir ses projets, ne leur montrant qu’une indignation vertueuse contre les violences du ministre, mais affectant de ne mettre en avant aucune de ses propres idées, pour ne pas faire voir son ambition personnelle comme but de ses travaux. La confiance qu’on lui témoignait reposait sur sa faveur et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez grande pour causer un moment de silence ; ce silence fut bientôt rompu par tous ces transports communs aux Français, jeunes ou vieux, lorsqu’on leur présente un avenir de combats, quel qu’il soit.

Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de parti, l’abbé de Gondi bondissait comme un chevreau.

— J’ai déjà enrôlé mon régiment ! cria-t-il, j’ai des hommes superbes !

Puis, s’adressant à Marion de Lorme :

— Parbleu, mademoiselle, je veux porter vos couleurs ; votre ruban gris de lin et votre ordre de l’Allumette. La devise en est charmante :

Nous ne brûlons que pour brûler les autres,

et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons de beau, si par bonheur on en vient aux mains.

La belle Marion, qui l’aimait peu, se mit à parler par-dessus sa tête à M. de Thou, mortification qui exaspérait toujours le petit abbé ; aussi la quitta-t-il brusquement en se redressant et relevant dédaigneusement sa moustache.

Tout à coup un mouvement de silence subit se fit dans l’assemblée : un papier roulé avait frappé le plafond et était venu tomber aux pieds de Cinq-Mars. Il le ramassa et le déplia, après avoir regardé vivement autour de lui ; on chercha en vain d’où il pouvait être venu ; tous ceux qui s’avancèrent n’avaient sur le visage que l’expression de l’étonnement et d’une grande curiosité.

— Voici mon nom mal écrit, dit-il froidement.

À CINQ-MARCS.

centurie de nostradamus.

Quand bonnet rouge passera par la fenêtre,

À quarante onces on coupera la tête,

Et tout finira.

Il y a un traître parmi nous, messieurs, ajouta-t-il en jetant ce papier. Mais que nous importe ! Nous ne sommes pas gens à nous effrayer de ces sanglants jeux de mots.

— Il faut le chercher et le jeter par la fenêtre ! dirent les jeunes gens.

Cependant l’assemblée avait éprouvé une sensation fâcheuse, on ne se parlait plus qu’à l’oreille, et chacun regardait son voisin avec méfiance. Quelques personnes se retirèrent : la réunion s’éclaircit. Marion de Lorme ne cessait de dire à chacun qu’elle chasserait ses gens, qui seuls devaient être soupçonnés. Malgré ses efforts, il régna dans cet instant quelque froideur dans la salle. Les premières phrases du discours de Cinq-Mars laissaient aussi de l’incertitude sur les intentions du Roi, et cette franchise intempestive avait un peu ébranlé les caractères les moins fermes.

Gondi le fit remarquer à Cinq-Mars.

— Écoutez, lui dit-il tout bas : croyez-moi, j’ai étudié avec soin les conspirations et les assemblées ; il y a des choses purement mécaniques qu’il faut savoir ; suivez mon avis ici : je suis vraiment devenu assez fort dans cette partie. Il leur faut encore un petit mot, et employez l’esprit de contradiction ; cela réussit toujours en France ; vous les réchaufferez ainsi. Ayez l’air de ne pas vouloir les retenir malgré eux, ils resteront.

Le grand Écuyer trouva la recette bonne, et s’avançant vers ceux qu’il savait les plus engagés, leur dit :

— Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne à me suivre ; assez de braves nous attendent à Perpignan, et la France entière est de notre opinion. Si quelqu’un veut s’assurer une retraite, qu’il parle ; nous lui donnerons les moyens de se mettre dès à présent en sûreté.

Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement qu’elle occasionna fit renouveler les serments de haine contre le Cardinal-Duc.

Cinq-Mars continua pourtant à interroger quelques personnes qu’il choisissait bien, car il finit par Montrésor, qui cria qu’il se passerait son épée à travers le corps s’il en avait eu la seule pensée, et par Gondi, qui, se dressant fièrement sur les talons, dit :

— Monsieur le grand Écuyer, ma retraite à moi, c’est l’archevêché de Paris et l’île Notre-Dame ; j’en ferai une place assez forte pour qu’on ne m’enlève pas.

— La vôtre ? dit-il à de Thou.

— À vos côtés, répondit celui-ci doucement en baissant les yeux, ne voulant pas même donner de l’importance à sa résolution par la fermeté du regard.

— Vous le voulez ? eh bien, j’accepte, dit Cinq-Mars ; mon sacrifice est plus grand que le vôtre en cela.

Puis, se retournant vers l’assemblée :

— Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la France ; car, après les Montmorency et les Soissons, vous seuls osez encore lever une tête libre et digne de notre vieille franchise. Si Richelieu triomphe, les antiques monuments de la monarchie crouleront avec nous ; la cour régnera seule à la place des Parlements, antiques barrières et en même temps puissants appuis de l’autorité royale ; mais soyons vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes mœurs et de ses sûretés. Du reste, messieurs, il serait fâcheux de gâter un bal pour cela ; vous entendez la musique ; ces dames vous attendent ; allons danser.

— Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi.

Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remontèrent vers la salle de danse comme ils auraient été se battre.

CHAPITRE XXI Le confessionnal

C’est pour vous, beauté fatale, que je viens dans ce lieu terrible !

Lewis, Le Moine.

C’était le lendemain de l’assemblée qui avait eu lieu chez Marion de Lorme. Une neige épaisse couvrait les toits de Paris, et fondait dans ses rues et dans ses larges ruisseaux, où elle s’élevait en monceaux grisâtres, sillonnés par les roues de quelques chariots.

Il était huit heures du soir et la nuit était sombre ; la ville du tumulte était silencieuse à cause de l’épais tapis que l’hiver y avait jeté. Il empêchait d’entendre le bruit des roues sur la pierre, et celui des pas du cheval ou de l’homme. Dans une rue étroite qui serpente autour de la vieille église de Saint-Eustache, un homme, enveloppé dans son manteau, se promenait lentement, et cherchait à distinguer si rien ne paraissait au détour de la place ; souvent il s’asseyait sur l’une des bornes de l’église, se mettant à l’abri de la fonte des neiges sous ces statues horizontales de saints qui sortent du toit de ce temple, et s’allongent presque de toute la largeur de la ruelle, comme des oiseaux de proie qui, prêts à s’abattre, ont reployé leurs ailes. Souvent ce vieillard, ouvrant son manteau, frappait ses bras contre sa poitrine en les croisant et les étendant rapidement pour se réchauffer, ou bien soufflait dans ses doigts, que garantissait mal du froid une paire de gants de buffle montant jusqu’au coude. Enfin, il aperçut une petite ombre qui se détachait sur la neige et glissait contre la muraille.

— Ah ! santa Maria ! quels vilains pays que ceux du Nord ! dit une petite voix en tremblant. Ah ! le duzé di Mantoue ! que ze voudrais y être encore, mon vieux Grandchamp !

— Allons ! allons ! ne parlez pas si haut, répondit brusquement le vieux domestique ; les murs de Paris ont des oreilles de cardinal, et surtout les églises. Votre maîtresse est-elle entrée ? mon maître l’attendait à la porte.

— Oui, oui, elle est entrée dans l’église.

— Taisez-vous, dit Grandchamp, le son de l’horloge est fêlé, c’est mauvais signe.

— Cette horloge a sonné l’heure d’un rendez-vous.

— Pour moi elle sonne une agonie. Mais, taisez-vous, Laura, voici trois manteaux qui passent.

Ils laissèrent passer trois hommes. Grandchamp les suivit, s’assura du chemin qu’ils prenaient, et revint s’asseoir ; il soupira profondément.

— La neige est froide, Laura, et je suis vieux. M. le Grand aurait bien pu choisir un autre de ses gens pour rester en sentinelle comme je fais pendant qu’il fait l’amour. C’est bon pour vous de porter des poulets et des petits rubans, et des portraits et autres fariboles pareilles ; pour moi, on devrait me traiter avec plus de considération, et M. le maréchal n’aurait pas fait cela. Les vieux domestiques font respecter une maison.

— Votre maître est-il arrivé depuis longtemps, caro amico ?

— Et cara ! caro ! laissez-moi tranquille. Il y avait une heure que nous gelions quand vous êtes arrivées toutes les deux ; j’aurais eu le temps de fumer trois pipes turques, Faites votre affaire, et allez voir aux autres entrées de l’église s’il rôde quelqu’un de suspect ; puisqu’il n’y a que deux vedettes, il faut qu’elles battent le champ.

— Ah ! Signor Jesu ! n’avoir personne à qui dire une parole amicale quand il fait si froid ! Et ma pauvre maîtresse ! venir à pied depuis l’hôtel de Nevers. Ah ! Amore qui regna, amore !

— Allons ! Italienne, fais volte-face, te dis-je ; que je ne t’entende plus avec ta langue de musique.

— Ah ! Jésus ! la grosse voix, cher Grandchamp ! vous étiez bien plus aimable à Chaumont, dans la Turena, quand vous me parliez de miei occhi noirs.

— Tais-toi, bavarde ! encore une fois, ton italien n’est bon qu’aux baladins et aux danseurs de corde, pour amuser les chiens savants.

— Ah ! Italia mia ! Grandchamp, écoutez-moi, et vous entendrez le langage de la Divinité. Si vous étiez un galant uomo, comme celui qui a fait ceci pour une Laura comme moi…

Et elle se mit à chanter à demi-voix :

Lieti fiori e felici, e ben nate erbe

Che Madona pensanda premer sole ;

Piaggia ch’ascolti su dolci parole

E del bel piedo alcun vestigio serbe.

Le vieux soldat était peu accoutumé à la voix d’une jeune fille ; et, en général, lorsqu’une femme lui parlait, le ton qu’il prenait en lui répondant était toujours flottant entre une politesse gauche et la mauvaise humeur. Cependant, cette fois, en faveur de la chanson italienne, il sembla s’attendrir, et retroussa sa moustache, ce qui était chez lui un signe d’embarras et de détresse ; il fit entendre même un bruit rauque assez semblable au rire, et dit :

— C’est assez gentil, mordieu ! cela me rappelle le siège de Casal ; mais tais-toi, petite ; je n’ai pas encore entendu venir l’abbé Quillet ; cela m’inquiète ; il faut qu’il soit arrivé avant nos deux jeunes gens, et depuis longtemps…

Laura, qui avait peur d’être envoyée seule sur la place Saint-Eustache, lui dit qu’elle était bien sûre que l’abbé était entré tout à l’heure, et continua :

Ombrose selve, ove percote il sole

Che vi fa co’ suoi reggi alte e superbe.

— Hon ! dit en grommelant le bonhomme, j’ai les pieds dans la neige et une gouttière dans l’oreille ; j’ai le froid sur la tête et la mort dans le cœur, et tu ne me chantes que des violettes, du soleil, des herbes et de l’amour : tais-toi !

Et, s’enfonçant davantage sous l’ogive du temple, il laissa tomber sa vieille tête et ses cheveux blanchis sur ses deux mains, pensif et immobile. Laura n’osa plus lui parler.

Mais pendant que sa femme de chambre était allée trouver Grandchamp, la jeune et tremblante Marie avait poussé, d’une main timide, la porte battante de l’église : elle avait rencontré là Cinq-Mars, debout, déguisé, et attendant avec inquiétude. À peine l’eut-elle reconnu qu’elle marcha d’un pas précipité dans le temple, tenant son masque de velours sur son visage, et courut se réfugier dans un confessionnal, tandis que Henry refermait avec soin la porte de l’église qu’elle avait franchie. Il s’assura qu’on ne pouvait l’ouvrir du dehors, et vint après elle s’agenouiller, comme d’habitude, dans le lieu de la pénitence. Arrivé une heure avant elle avec son vieux valet, il avait trouvé cette porte ouverte, signe certain et convenu que l’abbé Quillet, son gouverneur, l’attendait à sa place accoutumée. Le soin qu’il avait d’empêcher toute surprise le fit rester lui-même à garder cette entrée jusqu’à l’arrivée de Marie : heureux de voir l’exactitude du bon abbé, il ne voulut pourtant pas quitter son poste pour l’en aller remercier. C’était un second père pour lui, à cela près de l’autorité, et il agissait avec ce bon prêtre sans beaucoup de cérémonie.

La vieille paroisse de Saint-Eustache était obscure ; seulement, avec la lampe perpétuelle, brûlaient quatre flambeaux de cire jaune, qui, attachés au-dessus des bénitiers, contre les principaux piliers, jetaient une lueur rouge sur les marbres bleus et noirs de la basilique déserte. La lumière pénétrait à peine dans les niches enfoncées des ailes du pieux bâtiment. Dans l’une de ces chapelles, et la plus sombre, était ce confessionnal, dont une grille de fer assez élevée, et doublée de planches épaisses, ne laissait apercevoir que le petit dôme et la croix de bois. Là s’agenouillèrent, de chaque côté, Cinq-Mars et Marie de Mantoue ; ils ne se voyaient qu’à peine, et trouvèrent que, selon son usage, l’abbé Quillet, assis entre eux, les avait attendus depuis longtemps. Ils pouvaient entrevoir, à travers les petits grillages, l’ombre de son camail. Henri d’Effiat s’était approché lentement ; il venait arrêter et régler, pour ainsi dire, le reste de sa destinée. Ce n’était plus devant son Roi qu’il allait paraître, mais devant une souveraine plus puissante, devant celle pour laquelle il avait entrepris son immense ouvrage. Il allait éprouver sa foi et tremblait.

Il frémit surtout lorsque sa jeune fiancée fut agenouillée en face de lui ; il frémit parce qu’il ne put s’empêcher, à l’aspect de cet ange, de sentir tout le bonheur qu’il pourrait perdre ; il n’osa parler le premier, et demeura encore un instant à contempler sa tête dans l’ombre, cette jeune tête sur laquelle reposaient toutes ses espérances. Malgré son amour, toutes les fois qu’il la voyait, il ne pouvait se garantir de quelque effroi d’avoir tant entrepris pour une enfant dont la passion n’était qu’un faible reflet de la sienne, et qui n’avait peut-être pas apprécié tous les sacrifices qu’il avait faits, son caractère ployé pour elle aux complaisances d’un courtisan, condamné aux intrigues et aux souffrances de l’ambition, livré aux combinaisons profondes, aux criminelles méditations, aux sombres et violents travaux d’un conspirateur. Jusque-là, dans leurs secrètes et chastes entrevues, elle avait toujours reçu chaque nouvelle de ses progrès dans sa carrière avec les transports de plaisir d’un enfant, mais sans apprécier la fatigue de chacun de ces pas si pesants que l’on fait vers les honneurs, et lui demandant toujours avec naïveté quand il serait Connétable enfin, et quand ils se marieraient, comme si elle eût demandé quand il viendrait au Carrousel, et si le temps était serein. Jusque-là, il avait souri de ces questions et de cette ignorance, pardonnable à dix-huit ans dans une jeune fille née sur un trône et accoutumée à des grandeurs pour ainsi dire naturelles, et trouvées autour d’elle en venant à la vie ; mais à cette heure, il fit de plus sérieuses réflexions sur ce caractère, et lorsque, sortant presque de l’assemblée imposante des conspirateurs, représentants de tous les ordres du royaume, son oreille, où résonnaient encore les voix mâles qui avaient juré d’entreprendre une vaste guerre, fut frappée des premières paroles de celle pour qui elle était commencée, il craignit, pour la première fois, que cette sorte d’innocence ne fût de la légèreté et ne s’étendît jusqu’au cœur : il résolut de l’approfondir.

— Dieu ! que j’ai peur, Henry ! dit-elle en entrant dans le confessionnal ; vous me faites venir sans gardes, sans carrosses ; je tremble toujours d’être vue de mes gens en sortant de l’hôtel de Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore longtemps comme une coupable ? La Reine n’a pas été contente lorsque je le lui ai avoué ; si elle m’en parle encore, ce sera avec son air sévère que vous connaissez, et qui me fait toujours pleurer : j’ai bien peur.

Elle se tut, et Cinq-Mars ne répondit que par un profond soupir.

— Quoi ! vous ne me parlez pas ! dit-elle.

— Sont-ce bien là toutes vos terreurs ? dit Cinq-Mars avec amertume.

— Dois-je en avoir de plus grandes ? Ô mon ami ! de quel ton, avec quelle voix me parlez-vous ! êtes-vous fâché parce que je suis venue trop tard ?

— Trop tôt madame, beaucoup trop tôt, pour les choses que vous devez entendre, car je vous en vois bien éloignée.

Marie, affligée de l’accent sombre et amer de sa voix, se prit à pleurer.

— Hélas ! mon Dieu ! qu’ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous m’appeliez madame et me traitiez si durement ?

— Ah ! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec ironie. En effet, vous n’êtes pas coupable ; mais je le suis, je suis seul à l’être ; ce n’est pas envers vous, mais pour vous.

— Avez-vous donc fait du mal ? Avez-vous ordonné la mort de quelqu’un ? Oh ! non, j’en suis bien sûre, vous êtes si bon !

— Eh quoi ! dit Cinq-Mars, n’êtes-vous pour rien dans mes projets ? ai-je mal compris votre pensée lorsque vous me regardiez chez la Reine ? ne sais-je plus lire dans vos yeux ? le feu qui les animait était-ce un grand amour pour Richelieu ? cette admiration que vous promettiez à celui qui oserait tout dire au Roi, qu’est-elle devenue ? Est-ce un mensonge que tout cela ?

Marie fondait en larmes.

— Vous me parlez toujours d’un air contraint, dit-elle ; je ne l’ai point mérité. Si je ne vous dis rien de cette conjuration effrayante, croyez-vous que je l’oublie ? ne me trouvez-vous pas assez malheureuse ? avez-vous besoin de voir mes pleurs ? les voilà. J’en verse assez en secret, Henry ; croyez que si j’ai évité, dans nos dernières entrevues, ce terrible sujet, c’était de crainte d’en trop apprendre : ai-je une autre pensée que celle de vos dangers ? ne sais-je pas bien que c’est pour moi que vous les courez ? Hélas ! si vous combattez pour moi, n’ai-je pas aussi à soutenir des attaques non moins cruelles ? Plus heureux que moi, vous n’avez à combattre que la haine, tandis que je lutte contre l’amitié : le Cardinal vous opposera des hommes et des armes ; mais la Reine, la douce Anne d’Autriche, n’emploie que de tendres conseils, des caresses, et quelquefois des larmes.

— Touchante et invincible contrainte, dit Cinq-Mars avec amertume, pour vous faire accepter un trône. Je conçois que vous ayez besoin de quelques efforts contre de telles séductions ; mais avant, madame, il importe de vous délier de vos serments.

— Hélas ! grand Dieu ! qu’y a-t-il contre nous ?

— Il y a Dieu sur nous et contre nous, reprit Henry d’une voix sévère ; le Roi m’a trompé.

L’abbé s’agita dans le confessionnal. Marie s’écria :

— Voilà ce que je pressentais ; voilà le malheur que j’entrevoyais. Est-ce moi qui l’ai causé ?

— Il m’a trompé en me serrant la main, poursuivit Cinq-Mars ; il m’a trahi par le vil Joseph qu’on m’offre de poignarder.

L’abbé fit un mouvement d’horreur qui ouvrit à demi la porte du confessionnal.

— Ah ! mon père, ne craignez rien, continua Henry d’Effiat ; votre élève ne frappera jamais de tels coups. Ils s’entendront de loin, ceux que je prépare, et le grand jour les éclairera ; mais il me reste un devoir à remplir, un devoir sacré : voyez votre enfant s’immoler devant vous. Hélas ! je n’ai pas vécu longtemps pour le bonheur ; je viens le détruire peut-être, par votre main, la même qui l’avait consacré.

Il ouvrit, en parlant ainsi, le léger grillage qui le séparait de son vieux gouverneur ; celui-ci, gardant toujours un silence surprenant, avança le camail sur son front.

— Rendez, dit Cinq-Mars d’une voix moins ferme, rendez cet anneau nuptial à la duchesse de Mantoue ; je ne puis le garder qu’elle ne me le donne une seconde fois, car je ne suis plus le même qu’elle promit d’épouser.

Le prêtre saisit brusquement la bague et la passa au travers des losanges du grillage opposé ; cette marque d’indifférence étonna Cinq-Mars.

— Eh quoi ! mon père, dit-il, êtes-vous aussi changé ?

Cependant Marie ne pleurait plus ; mais élevant sa voix angélique qui éveilla un faible écho le long des ogives du temple, comme le plus doux soupir de l’orgue, elle dit :

— Ô mon ami ! ne soyez plus en colère, je ne vous comprends pas ; pouvons-nous rompre ce que Dieu vient d’unir, et pourrais-je vous quitter quand je vous sais malheureux ! Si le Roi ne vous aime plus, du moins vous êtes assuré qu’il ne viendra pas vous faire du mal, puisqu’il n’en a pas fait au Cardinal, qu’il n’a jamais aimé. Vous croyez-vous perdu parce qu’il n’aura pas voulu peut-être se séparer de son vieux serviteur ? Eh bien, attendons le retour de son amitié ; oubliez ces conspirateurs qui m’effrayent. S’ils n’ont plus d’espoir, j’en remercie Dieu, je ne tremblerai plus pour vous. Qu’avez-vous donc, mon ami, et pourquoi nous affliger inutilement ? La Reine nous aime, et nous sommes tous deux bien jeunes, attendons. L’avenir est beau, puisque nous sommes unis et sûrs de nous-mêmes. Racontez-moi ce que le Roi vous disait à Chambord. Je vous ai suivi longtemps des yeux. Dieu ! que cette partie de chasse fut triste pour moi !

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